‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 16 sur 59 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

bu ctiri»ti*nüm« de talon.

Il existe deux sortes de jeunes chrétiens de salons, les uns prétentieux et grotesques, les autres respectables, parce qu’ils ont du moins des dehors , un langage et des habitudes qui ne font pas le contraste le plus saugrenu avec leur spécialité.

On peut d’ailleurs diviser en deux classes ces mondains apôtres : les jeunes chrétiens qui dansent et ceux qui ne dansent pas. — Cette distinction suffit pour les reconnaître tout d’abord.

Les premiers, les chrétiens danseurs, sont plus ou moins gros et gras, rosés, potelés, bouclés, frisés, cravatés, gourmés, guindés, parfumés. Ce sont les beaux, les cavaliers, les lions de ce christianisme de boudoir, de ce catholicisme de table à thé; ceux-là boivent, mangent, rient, parlent, chantent, crient, dansent, valsent, galopent , pirouettent , colillonnent , mazouimcnt et font l'amour (s'ils peuvent) tout aussi éperdument que le dernier des luthériens ou le moiuorc petit indifférent en matière de religion. Quelques-uns même, se souvenant que David dansait devant l’ar* eue, se sont ardemment livrés à b cachucha, afin de rendre sans doute un hommage tout chrétien à cette danse adorable qui floril en Espagne, terre catholique s'il en est; d’autres, plus rigoristes, avant de consentir à rivaliser ainsi avec les Majos les plus déhanchés , demandaient que 1a cachucha fût baptisée Y Inquisition. La question est encore pendante.

Toujours est-U qu’en voyant ces apôtres en gants glacés et à chevelure pyramidale, arriver tout essoufflés d'un galop, s’abandonner au délire de b valse en dévorant des yeux leur danseuse, cl aller ensuite oublier ou rêver tant de charmes dans la brôhute intimité des pierrettes du bal Musant, on ne les croirait pas d'abord beaucoup plus chrétiens qu’Abd-el-Kader.

Pourtant, grâce à quelques révélations indiscrètes sur la topographie des religions divines, a quelques confidences compromettantes sur l’espèce, b durée des peines éternelles, cl surtout à leur air de fatuité triomphante, on devine, on pressent bientôt l'ange surnuméraire, sous l'enveloppe terrestre de ces jeunes chrétiens.

Leur seul tort est de ne pas assez dissimuler qu’ils sont du dernier mieux avec Jéhovah, en bonne fortune réglée avec la Providence, qu'ils ont tout plein de bonnes connaissances là-haut, et que les séraphins sont fort leurs serviteurs.

Mais eu attendant l'heure de retourner auprès du roi des rois, qui, dans un moment de liesse, a bien voulu nous prêter ces gras chérubins pour égayer nos misères, les jeunes chrétiens danseurs pratiquent assidûment nos joies profanes, sans pour cela négliger les plaisirs sacrés.

F.n effet, le jeune chrétien danseur doit encore posséder sa chronique d’église et de sacristie, ainsi qu'un habitué d’Opéra possède b chronique ' des coulisses.

Le chrétien danseur doit donc connaître les prédicateurs à b mode, leurs mœurs, leurs habitudes, leur vie privée, anecdotique ; raconter comment l’abbé "* n’écrit pas ses sermons, — comment l'abbé *** a supplanté l’abbé ***, — comment l'abbé a bonne ou mauvaise grâce en prêchant, — comment un vicaire de Safot^Thomas-d'Aquin a cavalièrement rembarré sou curé, — comment une âme pieuse a retrouvé sur le chapeau d'une bonne dame d’un âge mûr, mais cucore leste et accorte, quelques aunes de superbe dentelle qu'elle avait offertes au jovial cure de pour servir de devant d’autel à son église, etc., etc.

Le chrétien danseur doit, en un mot, savoir quelles sont les meilleures pbccs à l’église pour voir et entendre prêcher, ne jamais manquer la première audition d'un sermon ou d'uoe conférence, et veuir au sortir du prêche en donner des nouvelles et dire s'il a réussi , toujours comme s'il s'agissait d’un nouvel opéra.

Grâce à cette pratique assidue de la chaire et de b sacristie, ainsi qu’à b vigueur de ses jarrets, le chrétien danseur, admis et posé comme tel, jouit alors des privilèges attachés à cette position excentrique.

Chrétien partout, chrétien toujours, au bal, au spectacle, à table, aux champs, à la ville, debout, assis, couché, en songe ou éveillé, il fait de l'intolérance, de l'inquisition, de l'indignation ; — il vous cb6se d'un mot, — au paradis, — ou en enfer; — U fulmine d'écbtants anathèmes sur la nouvelle Gomorrhe en buvant du punch , ou cric Babylone ! Habylone ! en soupanl comme un ogre. Enfin , jetant nn terrible cri de désolation, il annonce b prochaine et menaçante probabilité du jugement dernier en dansaut le cotillon.

Après quoi , harassé, brisé par les fatigues du prêche et du bal, il se touche, et sc trouve bientôt oppressé par un affreux cauchemar. Il rêve qu’il est confesseur, et que sa dernière valseuse, avec laquelle il a pourtant beaucoup admiré l'honnête modestie de Joseph fuyant Puliphar,

ARTHUR

tieolhii avouer qu’elle a commis toute* sortes de ravissants pêchés avec oo janséniste, deux calviniste» , cinq moliuLles, onze déistes, et elle ne sait plus combien d'athées.

Loin des chrétiens danseurs qui s'épanouissent sous les bougies des lucres, floril modestement dans l'embrasure des portes le jeune chrétien nui ne danse pas. — Si les premiers sont les cavaliers de celle religion à* salon, ceux-ci en sont les puritains. — Graves, austères, piles, maîtres, sombres , négligés , plus pudibonds que saint Joseph , ils oui bien de la peine à ne pas se couvrir de cendres, mais Us s'en vont traînant ça pt l.< leur mélancolie et leur vie religieusement pure et limpide. — Distrait» de nos joies profanes qu'ils traversent, sans s’y mêler, ils sont tout a leurs divines aspirations, à leurs visions célestes; tolérants, doux et pitoyables aux erreurs humaines, ce sont les tendres Kéoélou de celle pdisc mondaine, tandis que les chrétiens danseurs en sont les impitoyable Bossuet, car le chrétien danseur est implacable, intraitable, inabordable.— Des qu’il s'agit de faiblesse humaine, pour lui, c’est-à-dire pour 1rs autres, il u’y a pas de milieu, de moyen tenue, — l’enfer, le diable et ses cornes, — c’est net, c’est tranché.

Le chrétien qui ne danse pas use, au coutraire, extrêmement du purpioire, les partis extrêmes répugnent à son âme pieuse . délicate et rbarilablc; il hésiterait bien longtemps, bien longtemps il lui faudrait la preuve de bien terribles iniquités pour le décider à vous dire positivement : Hélas ! mon pauvre cher frère, vous inc paraissez devoir appartenir un jour au grand diable d'enfer, si vous ne vous amendez point !

Le chrétien danseur, au coutraire, lui, vous y dévoue tout de suite, et à tout jamais, sur la moindre pauvre petite présompliou, avec uuc assurance enrayante.

Chiant à l'avenir de l’espèce humaine, le chrétien qui ne danse pas semble espérer encore un peu pour le salut du inonde, malgré les erreur, et les crimes des hommes ; il présume, sans pourtant l'affirmer

•mvement, qu'au terrible jour du jugement dernier 9 se pourrait bien

ire qu'une généreuse amnistie remit aux damucs la lin de leurs peines; le chrétien qui ne danse pas semble enfin compter beaucoup sur lïnéfflisable mansuétude de Dieu, bon comme la force, dit-il ; et, au résumé, ou le croirait assez bien informe de la politique céleste, si le chrétien danseur, venant se mêler à la conversation en mangeant une glace, ue renversait pas d’un mot ces heureuses et douces espérances. Ce sont alors des menaces si épouvantables, si formidables, qui sentent si fort le soufre et le bitume, qui vous montrent si certainement un avenir de flammes éternelles, de fourches éternelles, de rôtissoires éternelles, qu’il ne reste plus aux pâles humains qu’à crier désespoir et fatalité, cl, en Attendant l'effet terrible des prédictions des chrétiens danseurs, qu'à se livrer à un galop saus fin ou à une orgie des deux mnudes, digue du festin de Ballhazar.

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