‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 17 sur 59 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Le parloir.

Mats j'arrive à un épisode à la fois bien doux et bien cruel pour mon souvenir, et dont la pensée me lait encore rougir de bonheur et de regrets.

I n jour, je ne sais pourquoi, je inc trouvais dans une disposition d’esprit singulièrement haineuse et méfiante ; j’avais ressenti une impression malveillante contre madame de Pënâfiel en m'apercevant de l’inlluciice que sa pensée commençait d’exercer sur moi. Je m’en trouvais irrité, ne croyant pas assez reconnaître la réalité de ee qu'était madame de Pëuàlfel pour éprouver un tel sentiment sans le beancoup redouter.

Ce jour-là j’allai chez elle : contre l'habitude de sa maison, toujours ordonnée à merveille , lorsque les gens de livrée m'eurent ouvert la porte qui fermait le vestibule, je ne trouvai pas de valets de chambre dans le salon d'attente pour m’annoncer. Il fallait, avant d’arriver au parloir de madame de Pënâfiel. traverser trois ou quatre autres pièces dans lesquelles U n’y avait pas de portes, mais seulement des portières. N étant pas prévenue, il était difficile qu’elle m'entendit arriver, le bruit de mes pas étant absolument amorti par l'épaisseur des tapis.

Je me trouvai donc très-près de la portière qui fermait son parloir, et je pus contempler madame de Pënàuel avant quelle ne m'eût aperçu, à moins que la réflexion d'une glace n’eût trahi ma présence.

Jamais je n’oublierai ma stupéfaction profonde à l’aspect de son visage pâle et désolé ! Il me parut alors révéler l’ennui, le enagrin, le malheur le plus incurable, ou plutôt réunir dans son expression ces trois sentiments arrivés à leur paroxysme le plus désespéré !

Je la vois encore. Elle se tenait habituellement sur une petite causeuse fort basse, en bois doré, recouverte desatiu brun semé oc bouquets de nise, devant laquelle s'étendait un long coussin d hcJûue qui lui servait a appuyer ses pieds; à côté de celte causeuse, et adossé au mur, était

un petit meuble dai’oule, dont la partie supérieure formait une armoire ; les battants en étaient entrouverts, cl c’est avec le plus graud étonnement que j’y remarquai un crucifix d’ivoire...

Madame de Pënéfiel avait sans doute glissé de sa causeuse, car elle était moitié agenouillée, moitié assise sur le l;.pis d'hermine, les deux mains jointes sur ses genoux ; sa figure abattue, à demi tournée vers le Christ, était éclairée par un rayon de lumière qui, éclatant sur son front, y laissait lire une grande douleur.

Il était impossible de voir quelque chose à b fois de plus touchant, de plus beau , et aussi de plus attristant que cette jeune femme, entourée de tous les prestiges du luxe et de l'élégance, ainsi écrasée sous le poids de je ne sais quel chagrin terrible !

Après l’étonnement le plus vif, mon premier mouvement, je l'avoue, fut une contemplation douloureuse ; mon cœur se serra, lorsque je me demandai à quel inexplicable malheur pouvait être en proie celte belle jeune femme, en apparence si heureuse?

I Mais, hélas ! presque aussitôt, par je ne sais quelle désespérante fala- I lité, ma défiance habituelle, jointe à la réaction involontaire de cette réputation de fausseté qu’avait madame de Përiàliel, me dit que peut-être j'étais dupe d'un tableau, et qu'il se pouvait que madame de rénàfiel, m'ayant entendu venir, eût arrangé cette attitude si mélancoliquement affectée... Je dirai tout à l'heure dans quel but.

Je le répète , il était sans doute aussi fou que ridicule de croire à un calcul de coquetterie au milieu d'un chagrin qui semblait si écrasant ; mais, soit que son habitude de toujours vouloir paraître gracieuse eût réagi, presque malgré clic, jusque dans cette attitude en apparence si abandonnée à b douleur; soit que le hasard l’eût seul arrangée, il était impossible de voir quelque chose de plus admirable que l’expression de scs yeux levés au ciel, qm* sou louchant et humide regard , brilbnt, si éploré à travers le cristal limpide de ses larmes ; que cette taille souple et mince, si délicieusement ployée sur le tapis ; enfin iusqu’à son coude-pied charmant, si élégamment cambré, qui, dans le désordre de la douleur, bissait voir sa cheville et le bas de sa jambe Une et ronde enlacée du cothurne de ses souliers de salin noir ; tout ceb était d'un ensemble ravissant.

J’avoue qu’après mon premier étonnement et mes doutes sur la réalité de ce chagrin, mon sentiment le plus viffut une vive admiration pour des charmes aussi complets...

J'hcsilai un instant, soit à entrer brusquement, soit à retourner jusqu’à la porte du salon d'attente et à m’annoncer alors en toussant légèrement : je me décidai à ce dernier parti : aussitôt les ballants du meuble où était le Christ se refermèreut brusquement, et d'une voix Irès-allerée, madame de Pënâfiel s’écria ;

— Mais qui est donc là?...

J’avançai en m’excusant de n’avoir rencontré personne pour m'introduire. Madame de Pénàliel me répondit :

— Je vous demande pardon ; mais, me trouvant fort souffrante, j’avais fait défendre ma porte, et je la croyais fermée.

Je lui réitérai mille excuses, et j'aUais me retirer, lorsqu’elle me dit •

— Pourtant, si b compagnie d une pauvre femme, horriblement triste et uerveuse, ue vous efTrayc pas trop, restez, vous ine ferez plaisir.

Lorsque madame de Pcnàfiel m’invita de demeurer, et me dit qu’elle avait fait défendre sa porte (ce qui expliquait l'absence de ses gens d'intérieur dans le salon d'attente), je n'hésitai plus un moment à croire que la scène du crucifix n'eût été jouée, et que ses gens n'eussent eu l’ordre de ne bisser entrer que moi.

Ce beau raisonnement était sans doute le comble de la folie et de l'impertinence, ceb était parfaitement invraisemblable. Mais je préférais être assez sottement vaiu pour soupçonner une femme que j'aimais, uue femme de b condition de madame de Pënâfiel, de jouer pour me tromper une misérable comédie, que de croire cette femme capable de souffrir d'un de ces moments d'affreuse amertume contre lesquels on demande à Dieu aide et protection !

Si j’avais un moment réfléchi que moi, jeune aussi, cl vivant aussi de la vie du monde, je ressentais souvent plus qu'un autre de ces chagrin* sans cause, l'état de tristesse dans lequel j'avais surpris madame de Pënàliel m’aurait paru concevable; mais non, la défiance b plus incarnée, b crainte de passer pour dupe en éprouvant un sentiment de compassion pour une douleur qui pouvait être feinte, paralysa chez moi loot raisonnement, tout sentiment généreux.

Ainsi , au lieu de sympathiser avec une peine sans doute véritablement sentie , ne voyant là qu’une comédie , je fis à l'instant ces calculs sols et infâmes sans doute , mais qui dans le moment me parurent vraisemblables, ce qui me les rendit, hélas ! si dangereux.

Par suite de son esprit fantasque, me dis-je, madame de Pënâfiel est peut-être piquée de ce que je ne parais pas m'occuper d’elle, non que mon hommage soit le moins du monde à désirer, mais ses projets en sont peut-être dérangés. La voyant très-assidûment , depuis trois mois* je ne lui ai pas même adressé un mol de galanterie, elle ne parait avoir aucune affection évidente ; selon le monde, ceb ne peut être vertus c’est donc mystère. Pourquoi ne voudrait-elle pas à b fois et m'utilise, ! et se veoaer de mon indifférence affectée, en me faisant sertir de man-

ARTIIt'R.

tes u pour mieux cacher enco.e un autre amour... cl dérouter ainsi les soupçons du monde'/ La route est simple, trouvant madame de Pènàfic) aiu<«i abattue, je ne puis m'empêcher de m'informer de la cause de ses chagrins, de lui offrir des consolations et de risquer peut-être un aveu qui lui servirait à un dessein dont je serai le jouet.

Ou bien encore, devinant la tristesse, la mélancolie amère qui souvent m'accable, cl dont jamais je ne lui ai parlé, elle feint sans doute ce siimilacrc de désespoir, atin d'amener des confidences misanthropiques de ma part sur la perte des illusions, les douleurs de l'âme, etc., et autres peines des plus ridicules à avouer, et de se moquer ensuite de mes niais épanchements.

Or, uue fois convaincu de celte supposition, je ne trouvai aucune impertinence assez dure, pour prouver a madame de Pénàflel que je nélais pas sa dupe.

Encore une fois, rien de plus complètement absurde que ces craintes, que ces arrière-pensées. Maintenant que j’y songe de sang-froid, je me demande comment je n avais pas seulement rélléelii qu’il fallait que madame de Pënàfiel f it assurée de 1 ma visite ce jour-la, et de l'heure où je inc présenterais clic» elle, pour arranger celte scène ; que me prendre pour mauteau d’une autre affection b compromettrait tout aussi gravement aux yeux du monde, que si elle affichait b liaison que, selon moi, elle voulait cacher ; puis enfin que le plaisir de rire de chagrins dont j'avais eu le bon sens de ne lui jamais parler, ne valait certes pas la peine d'une dissimulation si longuement et si adroitement combinée?

Mais lorsqu’il s’agit de folies (et je crois fermement que ma défiance était exaltée jusqu'à la monomanie), les réflexions sages et sensées sont nécessairement celles qui ne nous viennent jamais à 1 esprit.

En vain , encore, je m'étais moqué moi-même de ces médisances infâmes, qui de l'incident le plus simple et le plus indifférent en soi parvenaient à construire les imaginations les plus monstrueusement absurdes; et pourlaul, sans réfléchir un instant à l'odieuse inconséquence de mon esprit, j allai», ce qui était mille fois plus misérable encore que de médire, j allais calomnier la douleur, chose sainte et sacrée s’il en est ! j'allais abuser d'un secret surpris! Témoin involontaire d'un de ces grands accès profonds de tristesse intime et cachée, auxquels les âmes soufflantes n'osent s'abandonner oue dans la solitude, par une susceptibilité délicate qui est b pudeur du chagrin, j'allais enfin indignement travestir b cause et l'expression de ce désespoir vrai sans doute, oui ne s'adressait qu'a Dieu seul, et qui lui demandait ce que lui seul, hélas ! peut donner, espoir et consolation !

Ce fut donc avec une disposition d'esprit singulièrement tournée au sarcasme, et regardant le visage si tristement abattu de madame de Pënâfiel, avec les yeux méchants et hébétés de ce monde, dont je dépassais alors, grâce à ma lâche défbnce , les plus noires préventions, que je m’assis d v un air très-sec et trèvdégagé vis-à-vis de la causeuse de madame de Pénàflel, qui s'y était rejetée avec accablement.

Je me souviens de uotre entretien presque mot pour mot.

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