‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 23 sur 59 · CHAPITRE XX VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX VL

Rencontra.

11 est inutle de dire l'amertume de mes regrets et de mes remords après le départ de madame de l'énâfiel. Je ressentis, dans un autre ordre d’idées, les mêmes déchirements qu’autrefoi*, en suite de ma rupture avec Hélène. Seulement, avant de renoucer absolument à cette noble fille, 8 Di ctait resté longtemps un doux et vif espoir d’obtenir sa main : tandis que je ne pouvais plus penser à revoir Marguerite. Comme toujours, l'affection qu'elle m’avait témoignée m’apparut dans toute son enivrante douceur lorsque je l’eus perdue, et, par une contradiction fatale, je me sentais l’aimer plus passionnément que jamais.

Je m'appesantissais avec une sorte de jouissance cruelle sur tout ce que je venais de sacrifier si indignement, non pas à U défiance, mais à une espèce de monomauie aussi méchante qu'imbécile: j'en souffrais affreusement sans doute, mais qu'importait cela? Le fou furieux souffre aussi : le nul qu'il (ait est-il moins du mal ?

(lue dirai-je encore? l'image de cette femme séduisante m’apparaissait plus belle, plus voluptueuse que jamais. Enfin cette désolante vulgarité, qu'on ne connaît le prix du bonheur qu'alore qu'on I a perdu, fut le thème douloureux que mon désespoir varb sons toutes le* formes.

Accablé par un regret Bush écrasant, que pouvais-je Caire ?

Hclas! lorsque l’homme est d’une nature si malheureuse que l'amour, l'ambition, l'étude ou les obligations ne lui splfisent pas pour occuper son esprit et son cœur: lorsque surtout il dédaigne ou tuecounait cette bienfaisante nourriture spirituelle que la religion lui oiTrc comme un salutaire et inépuisable aliment ; son line, ainsi privée de tout principe généreux, réagit à vi fe sur dle-mémc : alors les chagrins sans nom, les morues et pâles ennuis, les doutes rongeurs, désespérants fantômes, (laissent presque toujours de ces élucubration* ténébreuses, solitaires cl maladives.

Si I homme, au contraire, applique celte énergie qui s’use et se dévore elle-même, 1 l’observance rigoureuse des lois que Dieo cl l'Iiunun i i* ; lui imposent ; s'il parvient â jolonuer, pour ainsi dire, sa carrière, par l'accomplissement de ses devoirs: à se tracer de b sorte une route licite et droite, oui aboutisse à une espérance d'immatérialité après la mort ; la vie de l’homme devient logique cl se déduit conséquemment du principe qui le fait agir et des fins auxquelles il tend. Alors tout s'enchaîne avec un admirable ensemble: chaque effet a sa cause et son résultat. Enfin, au lien d'errer misérablement sans intérêt, sans espoir et sans frein, il marche vers un but. Fausse ou vraie, il suit du moins une voie., et si le* magnifiques perspectives qui la couronnent, et sur lesquelles U attache si ardemment le regard, ne sout qu'un mirage éblouissant... qu'importe !... si ce consolant et divin mirage la conduit au terme de ton existence, le cœnr rempli de joie, d'espérance et d’amour!

Mab, hélas ! res nobles pensées avaient beau me venir h l'esprit, je ne me sentais ni le vouloir ni l'énergie de les suivre.

Aussi Je retombais de tout le poids de mon abattement dans le vide de mon coeur. Je sentais mon mal, et je n'avais pas le courage de chercher «a guérison . J'agissais avec b bibiesse de ces gens qui x* 0 |dniV-

iraul dans b douleur, profèrent nue ttuJtraocc sourde et continue à J'aciiou litiviquc, wuà> bicubisaiile, du for ou du fou.

Je nu aab- une vie misérable ; k* jour je faisais dén-uiic nu po: te aux rares visiteurs que nu réserve et mon isolement dans k- bailleur ii raient pas éloignés de moi. (Jurlqocfo» aussi je rae livrais à ér% exercirea viole m*. je montais à cheval, je faisais des armes avec hirmr, dm de me briser, de in'auéaniir par b langue, croyant ainsi eugou: du b pensée dans l'e|iuiscu>€ul do corps.

Puis, quand le soir arrivait, j'éprouvais je ue sa» quel âpre et étrange ) plaisir à m'envelopper d’un manteau, et à errer ainsi seul à faveuture I dans Fans, surtout par des temps sombres et orageux, i -fe me livrais alors à une sorte (f emportement dédaigneux, aussi rLfi- 1 eufe que puéril, en passant devant ae somptueux lmti-lq devant les théâtres éclairés en voyant c es voitures rapides qui sc r roi -aient en I tout arm pour atier â cês fêles: — Moi aussi, si je voulais, j’ai ma place ! dan* ns salons joyeux, dans ce monde si splendide cl si envié: si je voulut*, a cette heure, mes chevaux impatients m’y transporteraient ' Cette existence que je dédaigne ferait b joie et l'orgiieîl du grand nombre, et pourtant, par je ne sais quel honteux raprice qtii insulte au bonheur tout bit que le destin m’a donné, je préféré errer ainsi à pied, eu promenant une tristesse incurable à travers tes rues fangeuses. Une femme I tel le et jeune, noble et spirituelle, qui réunit enfin tout ce qui peut flatter b vanité de l'homme, m'a enivre de l'amour le plus pur, 1 1 après deux mois d un bonheur idéal, sans raison et sans honte, j’ai follement, j'ai brutalement foulé aux pieds cet amour avec colère et mépris! Et je n’ai pas inéme le courage de relie colère cl de ce mépris, car maintenant je rougis de ma couduite, je pleure, je sui* le plus misérable des hommes ; je vais me cachant comme un criminel : et ce* créatures immondes cl effrontées qui errent çh et là dans la boue, me parlent... à moi... A moi qui, à cette heure, pourrais être aux genoux d'une femme dont tous adinircul l'élégance, (esprit et le charme! d une femme qui m’avait offert de réaliser le rêve de la félicité b plus souveraine, et qui peut-être à eeUae heure tiendrait ma main dans b s enne, et me dir? d d'une voix enchanteresse et les yeux humides de tendresse: — A vous mon âme. à vous ma vie!...

Ku vérité, cela était affreux, et pourtant, par une bizarrerie fatale de mon malheureux esprit, je trouvais une sorte de jouissance aussi amere u'inexplicable dan* le contraste de ce pr ésent si so i bre, si abject, et e ce passé si éblouissant.

C'était donc un soir, cinq ou six jours après le départ de Marguerite ; je nie trouvais alors dans le douloureux puroxy-mc de mes regrets. U nuit était sombre, la pluie lomhaii, fine et froide: je m’enveloppai dans un manteau, et je sortis.

Je ne m'étais jamais figuré l'elfioyablc tristesse des rues de Paris à cette heure; rien de plus lugubre que b pile réflexion des réverbères sur ces pavés couverts d'uue boue noire et fétide, et dans" l'eau stagnante des ruisseaux. Ko marchant ainsi au hasard, je peusais souvent u l'épouvantai le sort d un homme sans asile, sans pain, sans ressource, et errant ainsi que j errais.

Je l avoue, quand ces idées venaient m'assaillir, si je rencontrais snr mon chemin, par ces nuit* orageuses, quelque femme portant no enfant déjà flétri par b ntisere, on un vieux mendiant tremblant et décharné, je leur faisais une riche aumône, et. quoique le vice efit sans doute plus de part à leur détresse que b destinée, j éprouva» un moment de bienêtre en voyant avec quelle stupéfaction il* touchaient une pièce d'or.

Et pu» alors sc déroulait à ma vue l'effroyable tableau de b misère :

J non pas de b misère bolée de 1 homme qui, bâtissant une hutte de î uillè* oo se Mollissant dans le creux d'un roi lier, pourrait au moins respirer un air vif et pur, et avoir pour consolation le soleil et b solitude ; mais celle misère sordide et bravante des grandes villes, qui sc rassemble ou se presse dans d infects réduits pour avoir etiaud.

J’avais alors des terreurs insurmontables, en me supposant obligé par je ne sais quelle fatalité de vivre de la même vie. pclo-m«-lc avec ces malheureux que la pauvreté déprave autant que le crime.

Je pâlissais d'effru! : car b condition la plus laborieuse, mais rxcr* ce dans la solitude et au grand air, ne m'aurait jamais épouvanté : mai* quand je songeais encore à celte existence for» émeut rapprochée, a t . contact hideux et continu des gens des prisons et des bagues, par exemple ! il me prenait quelquefois des frayeurs si folles, que je ne pourra * dire avec quelle dilatation, avec quel bu ni ici ir je retrouva», en rentrant, nia maison bien éclairée, mes gens attentifs, mes livres, mes tableaux, mes portraits, tout cet intérieur paisible et confortable enfin où je me précipitais comme dans un lien de icfcgc.

1 Oh ! c’est alors qu’à genoux, à deux genoux je remerciais mon père «*c la fortune que je lui devais ! Triste reconnaissance que ccün-là! qui .» .:• ! i besoin d'une frayeur sordide pour me monter au cœur cl ranimer uu ! instant ces souvenirs déjà si lointains et si oubliés!

Mais je reviens à ma promenade nocturne.

Un 6oir, tout en suivant les rue* presque mai (finalement, j’arrivai »or

ARTHUR

le boulevard de la Bastille. La lune jetait une lueur Indécise à Iraver* les nuages rapides qui obscurcissaient son disque, car U ventait beaucoup. et une pluie fine et serrée tombait avec abondance. Il pouvait être environ neuf heures.

Parmi quelques maisons isolées, situées près de l’ancien jardin de Beaumarchais je remarquai une d'elles, parce qu’elle me parut neuve et singulièrement propre; elle était Ires-petite, cl une pille à hauteur d'appui défendait une espece de carré de jardin, pareil à ceux qu’on voit devant les maisons en Angleterre. Kn dehors de ce janlm et à l’un des angles de la maison, était une porte verte à marteau de cuivre; U n'y avait qu’un ctage, trois fenêtres au rez-de-chaussée et trois fenêtres W premier. A travers les volets Termes, je remarquai deux trous trespetits. sans doute destinés à laisser passer le jour à l'intérieur; une vive lumière s'échappait de ces ouvertures pratiquées à la hauteur de mes regards. Je cédai à un moment d’ insouciante curiosité et je regardai.

On avait laissé les rideaux ouverts ; je pus donc voir à travers les titios rtnlérienr dç cet appartement.

Mais que devinsse, grand Pieu! quand je reconnus llékoe !

J’étais st péfait, car je la croyais encore en Allemagne avec sa mère.

Je détournai un instant ma vue; car mon émotion était saisissante, profonde.

1 1 mou cœur latlait si violemment que ses pulsations m’étaient douloureuses; pourtant, dominé par une ardente curiosité, je regardai de

nouveau.

— Oh ' qu'Uélène me parut embellie ! Flic u était plus frêle et un peu courbée c onnue autrefois, ses épaules étaient élargies, ses formes plus développées, plu* arrondies; mais sa taille charmante, toujours fine cl svelte, luis scs joues fraie lies et roses, son front calme et pur, tout son extérieur, enfin, révélait une apparence de quiétude cl de sérénité qui, je l'avoue, me lit un nul horrible ; car je me vis à tout jamais oublié... puisqu'elle ne semblait pas souffrir.

Hélène étjil vêtue d'une robe de soie noire, ses admirables cheveux blond* tombaient eu grosses bouc les sur son front et sur son cou, et, connue toujours, je remarquai qu’elle était chaussée à ravir.

A mesure que mou œil s'habituait à regarder par un si petit espace, l'horizon que je jiournb embrasser t'agrandissait ; aussi, je ne puis exprimer ce que je ressentit, quand à travers une porte entr’ouverte je vis un berceau d éniant !...

Hélène, assise d,ms un profond fauteuil, scs jolis pieds croisés l'un sur l'autre, lisait à la lueur d’une lampe □ abat-jour de soie verte qui me rappela notre salon de Cerval. De temps à autre, elle posait son livre sur scs genoux, et par un mouvement qui me fit tressaillir à la fois de doux et amers souvenirs, elle appuyait son menlou frais et bboc sur le dos de sa main gauche, dont le petit doigt seul était relevé le long de sa joue, avec son ongle luisant et poli comme une coquille rose.

Hélcne, de temps à autre, attachait un regard tantôt inquiet sur la pendule, tantôt distrait sur le feu qui jetait une vive flamme; quelquefois aussi elle semblait écouter attentivement du côté du berceau, et reprenait sa lecture - puis, eu lisant, elle allongeait machinalement un des si .yeux et élastique* anneaux de sa belle chevelure, et le portait à ses lèvres; autre manie enfantine qui la faisait gronder bien souvent par sa mène, et qui, hélas! me vint douloureusement eucore rappeler mes beaux jours dé Cerval !

L’intérieur de. ce petit salon était de la dernière simplicité ; à côté d ilélene, sur une table couverte d'un lapis, je reconnus un vase de Saxe veuaul de sa mère, et contenant une de ses fleurs de prédilection; les murs de cet appartement, tendus de papier rouge, étaient couverts d'une foute de cadres de bois de chêne remplis d'aquarelles et de dessius. Kofin. des plâtres moulés sur des bas-reliefs antiques parfaitement choisis, et quelques belles épreuves des eaux- fuites de Rembrandt, complétaient les modestes ornements de cette pièce.

Comme j’examinais tout cola avec un intérêt et une angoisse indicible, j’entendis le bruit d’une voilure, et je m'éloignai précipitamment.

A in itie étais-je sur le boulevard, qu’un fiacre s’arrêta devant la maison d'Hélenc, uti homme de haute taille, mais dont je ne pus voir les traits, eu descendit, passa près de moi, et ouvrit la petite porte verte, qui se referma sur lui.

Aui-ilùt, plus curieux que jamais, je revins aux volets, mais la lumière avait complètement disparu.

Après avoir remarqué le numéro de la maisou, je rentrai l iiez mol...

Dire ce que celte nouvelle compiicaliou de tristesse me fil éprouver, serait impossible.

Uéfèue était donc mariée: mais avec qui? où était sa mère? Comment, moi, son paient le plus proche, n'avaîs-jc nas été instruit de celte union? Il fallait donc qt.c l'aversion d'Hélène (ut bien opiniâtre, puisqu'elle n'avait pas même i empli à mon égard un simple devoir de convenance? Mais qui était son mari? D après te que j’avais pu voir, sa position de fortune était des plus médiocres; Hélène se trouvait-elle heureuse ainsi? — néla* ! sou charmant visage, si placide ci si calme, me le dirait assez! Car j’avais autrefois pu von- quelles traccB douloureuses cl profondes le chagrin imprimait à ses traits.

Elle se trouvait donc heureuse !.^. heureuse sans moi ! heur u c .. quoique pauvre peut-être! Si cela était eu effet; si la richesse devait être de si peu pour sou boubeur, quel odieux mépris n'avais-je pas dû lui inspirer, lorsque je l'accusais si lâchement de cupidité ?

Je passai une triste unit. Ueureuscmeot mou impatiente curiosité d'être mieux instruit du sort d'Hélenc, vint faire une diversion puissante à mes chagrins en les variant, si cela §c peut dire.

Voulant être absolument instruit de toutes les particularités qui regardaient ma cousine, je pensai à divers moyens.

J'avais un de mes gens qui eu voyage me servait de courrier ; c 'était un garçon alerte, très adroit cl d’une rare intelligence. J’eus uu moment envie de le charger d épier et d’aller aux renseignements, mais, pensant que ce serait peut-être gravement compromettre Hélène, je me décidai à agir moi-mème.

Le succès oie parut un pou difficile, car la tuaiscu était isolée ; U n’y avait ni voisins, ni portier à interroger, et ponr rien au monde je ne me serais pn-senlé chez Hélène.

Je poursuivis néanmoins mou prqjeL

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