CHAPITRE XXVU
Le musée.
Le moyen que j employal, pour savoir qui était le mari d'Hélène, fut fort simple ; et uii hasard assez heureux inc le fournit.
Le lendemain malin, je m'étais rendu, dans un fiacre à stores baissés, en face de la petite maison du jardin Beaumarchais, afin d'examiner si quelque circouslauce imprévue ne faciliterait pas mes projets. Je u 'attendis pas longtemps : sur les neuf heures, un homme charge) d’un paquet de journaux frappa à la porte verte et remit son journal à une femme assez âgée, que je reconnus pour avoir appartenu à ma tante.
J’ordonnai â mon fiacre de suivre le porteur de journaux; et lorsque, après en avoir distribué trois ou quatre autres dans plusieurs maisons du boulevard, cet homme prit une rue adjacente, je descendis de voiture, et allant à lui :
— Hiles-moi le nom des cinq personnes pour lesquelles vous venez de distribuer vos journaux ? il y a deux louis a gagner.
Cet homme me regardait tout interdit.
— Je vous demande cela par suite d'un pari, lui dis-je. Ces renseignements, si vous me les douoez, ne peuvent d'ailleurs vous compromettre eu rien. Ht je lui mis deux louis dam; la main.
— Ma foi, monsieur, volontiers: comme les bandes de mes journaux soûl imprimées, il n'y a pas, je crois, grand mal à vous les moutrer.
Je pris un crayon, et j'écrivis les noms qu’il me dicta; il m'en nomma trois ou quatre fort insignifiants pour moi, et enfin, en arrivant hii numéro de la maison d'itélene, il me dit ; — Monsieur Frank...., peintre.
Je lui demandai, pour dérouter ses soupçons, s’il n’y avait pas, dans la liste de ses abonnés du boulevard, un monsieur do Vcrneuil?
Il chercha, me répondit que non, me remercia, et je retins chez moi presque heureux.
Le nom de Frank me paraissait étranger; ainsi Hélène s'était gaus doute mariée, pendaul sou voyage en AUctnagne. à un artiste, selon toute apparence encore peu connu, car je ne l’avais jamais entendu nommer.
J'allai cependant ce jour même au Musée, espérant trouver peut être dans le livret quelques indications sur le mari a'Iléléne.
Je ne puis m'expliquer quel intérêt me faisait agir ; presque certain du bonheur d'ilélèuc, mes découvertes ne pouvaient que m'être j ü.iibles ;
' mais, soit que je ne visse dans ces tristes préoccupations qu'un moyen ; de distraire ma pensée du suuvcnir de Marguerite, soit que j obéisse malgré moi ;'i l'influence d'un sentiment mal éteint dans mon cœur, sorlaut de l'apathie où je m’engourdissaisdepuis quelques jours, je mis à ces investigations une activité qui m étonna.
L'exposition tirait à sa lin : j'entrai dans la galerie; il n'y avait presque personne. J’ouvris le livret et je trouvai rn effet le nom de mon%rrur
Frank , boulevard Rcaumatcbais, il Un tableau et deux aquarelles
étaient inscri s sous ce nom.
Uu fragment d'une scène du Comte i'Egmont, de Goethe, indiquait le sujet du tableau.
Le peintre avait choisi la fin de la délicieuse entrevue de Claire cl du comte d'Egmoiii. nui. à la prière de sa naïve maîtresse, est venu ilan« 'u modiste asile qu'elle baliilc avec *.a mère, vêtu de tes splendides babils de c»ur.« Quelle magnificence!» sYst écrié» Claire, eu admirant avec une joie enfantine le costume éblouissant de relui qu'elle niit.e d'une passion si profonde et si candide « K- <v velours reprend t Ile, cl ce»
ARTHUR
broderies! on ne sait par où commencer ; et 1e eollier de la Toison-d'Or ! Vous me disiez un jour que c'était une distinction d’un grand prit ! Je puis donc h comparer à votre amour pour mol... car je le porte de même... ici» au cœur, s
Voici d'ailleurs l’indication du tableau telle qu’elle était portée au livret.
fl. , . il. Fias*, peintre.
CLAIRE «t EGMONT.
claiab. — « Ali ! laisse-moi donc me taire ! laisse-moi te tenir ! hisseoi fixer mes yeux sur les tiens ! y trouver tout : consolation, essence, joie, douleur. (Elle l'embrasse et le regarde fixement.) Dis-moi, .s, je ne comprends pas? Es-tu bien Egmoni? le comte d'Egmont? ce grand d'Egmont qui fait tant de bruit, dout on parle dans les gazettes, dont les provinces attendent leur bonheur ?
tesiûnT. — « Non, Claire, je ne suis pas cet Kgmonl-b claiu. — « Comment?
iciorr. — « Ecoute, mon amie; mie je m’asseoie. (Il s'assied. Claire se met à genoux devant lui sur un tabouret, appuie ses deux coudes sur les genoux d'Egmont et tient ses yeux attachés sur les siens.) L'Egmont dont tu parles est un Egmont chagrin, solennel, froid, contraint de s’observer sans cesse, de prendre tantôt un masque, tantôt un autre; U est persécuté, méconnu, enuuyé. pendant que le monde le tient pour gai, libre et joyeux ; il est aimé d un peuple qui ne sait ce qu’il veut : entouré d’amis auxquels il ne peut sc confier; observé par des hommes qui onl à cœur de le pénétrer cl de s’emparer de lui ; travaillant et se fatigant souvent sans but, presque toujours sans fruit Oh ! fais-moi grâce de l'énumération de tout ce que cet Kgmout-là pense et éprouve !... Mais cet Egmont que voici, Claire, il est sincère, heureux, tranquille : il est aimé cl connu du cœur le plus sensible que, de son côté, il connaît à fond, et qu'avec un amour, une confiance sans bornes il presse contre le son. . cct Egmout-là; enfin, Claire (il la serre dans scs bras), c’est ton Egmont!...
claire . — « Que je meure donc ! le monde n’a pas de joies comparables à celle-ci. »
(Gorra. — Egmont, acte u, scene 5.)
Le libre choix du sujet d’un tableau m’a toujours paru renfermer la instc portée de l'intelligence de l’artiste; là est sa pensée, sa poésie; or, j* l’avoue, celte scène indiquée par le livret me semblait merveilleusement choisie.
Je cherchai néanmoins ce tableau avec le secret espoir de le trouver médiocre et peu digne de la haute inspiration que le peintre avait demandée à l’un des chefs-d’œuvre de Goethe.
Hélène m'avait semblé trop heureuse... SI je l’avais trouvée triste, cette pensée mauvaise et envieuse ne me fût pas sans doute venue à l’esprit.
Je cherchai donc longuement ce tableau; enfin je le découvris dans l’exposition la plus défavorable, à moitié caché par la gigantesque et massive bordure d’un grand portrait.
La toile de Frank était ce qu’on appelle un tableau de chevalet ; il pouvait avoir trois pieds cl demi de hauteur sur deux pieds cl demi de largeur.
Je l’ai dit, j'étais, à ma honte, arrivé devant celle œuvre avec des dispositions malveillantes ; mais ce qui tout d’abord, sans les effacer, me les fit oublier un instant, ce fut ma surprise et bientôt mon admiration involontaire, en reconnaissant h douce figure d'Hélène, qui avait sans doute posé pour le personnage de Claire !...
C’était Hélène ! dont le charme et la grâce Indicibles étaient encore poétisés par la divine puissance de l'art, tar lui seul peut donner aux traits qu'il reproduit, même fidèlement, ce caractère inexplicable, grandiose, presque surhumain, qui est peut-être aux traits vivants ce que la perspective historique est aux événements.
Plus j'examinais ce tableau, plus j’admirais malgré moi, cl avec les angoisses d'une jalousie haineuse, un talent plein de fraîcheur, de mélancolie et d’élévation, joint à une haute intelligence de b nature et des passions.
Quanta Egmont, on ne pouvait voir une physionomie plus mâle cl plus expressive. .Si quelques plis du front révélaient b trace ineffaçable des soucis politiques, si sa pâleur trahissait la réaction dévorante et concentrée de celle ambition qu'Egniout cachait sous de frivoles dehors ; on voyait qu’une fois du moins, près de Claire, libre de tous ennuis, oubliant ses projets hasardeux, il veuait rafraîchir son fi oul brûbnt à b douce baleine de cet ange de dévouement et de candeur, qui, comine dit Goethe, «avait si souvent endormi ce grand enfant. » la; sourire du romte était plein de calme et de sérénité, scs yeux ravonnaicul de confiance ci d amour ; sa pose, si allègrement débarrassée de b roideur de l'étiquette, était
d'un abandon plein de gi âce, tandis que ses deux belles mains pressaient avec tendresse les deux mains deCbire, accoudée sur les genoux de son Egmont qu’elle contemplait avec idolâtrie. Dan-, ce regard profond et adniiralif de Claire ou lisait enfin ces moto : « Moi, pauvre fille obscure... je suis aimée d'Egmont... du grand Eginont ! » Modestie naïve et enchanteresse qui rend l'amour de celte jcuue fille â la fois si chaste, si humble et si passionné !
Quant aux accessoires de ce tableau, leur extrême simplicité avait été habilement calculée, afin de faire ressortir davantage eucore 4a splendeur du costume d’Egmont C’était l'intérieur d'une pauvre maison flamande; le rouet de (.taire, les meubles de noyer à pieds tors et bien lui sants; â gauche, une petite fenêtre garnie de vitraux eu tomes de plomb et ombragés au dehors par les pousses vertes d’un houblon, qui coiiv raient à demi la cage d’uu oiseau. A cette fenêtre, pour b première fois sans doute, Claire avait vu Egmont, lorsque, passant sur son beau cheval de bataille à b tête de sou année, le comte, avec sa grâce sans pareille, l'avait saluée de son épée d'or, en baissant son panache ondoyaut.
Enfin, au-dessus de b haute cheminée à manteau de serge, on voyait une naïve et grossière gravure popubirc, représentant le grand Egmoni ! Informe dessin, que Uaire avait souvent contemplé, rêveuse, sans pourtant songer qu'un jour ce grand capitaine serait à ses genoux . ou plutôt quelle serait anx genoux d’Egmont; car c’est avec une admirable sagacité que le pciulre avait ainsi choisi l'attitude de Claire, véritable symbole de l’amour de celte admirable enfant, toujours si timidement agenouillée, si reconnaissante du bonheur quelle donne.
Une lumière douce et rare éda Irait ce tableau presque entièrement voilé de clair-obscur, car le coloris, bien que large, puissant cl vigoureux, était d une harmonie, d’une suavité merveilleuses; dans les accessoires rien de vif, d’écbtant, de heurté, n’attirait les yeux. Claire était vêtue du costume noir et simple des jeunes Flamandes, et d Egmont, de velours brun, brodé d’argent ; ainsi tout 1 Intérêt du regard, si ceb se peut dire, se concentrait absolument sur ces deux admirables ligures.
Je l’avoue, malgré mes préventions contre Frank, depuis le Charité - Quint de M. Delacroix, b Marguerite cl le Futur de M. Scheffer, les Eu f, mit d’Eduuurd de M. Delarocbe, je n'avais peut-être jamais été plus profondément remué par l'irrésistible puissance du génie.
Sous l'influence de ce charme entraînant, ne pensant qu’à jouir de ce que je voyais, je me bissais aller aux mille hnpre-sious que ce tableau éveillait en moi , mais celle première effervescence d'admiration involontaire une fois calmée, mon envie revint d’autant plus cuisante, que je sentais mieux tout ce qu'il y avait de graud et d’élevé dans le talent du mari d’ Hélène.
Je regardai sur le livret : ce beau tableau était encore à vendre. Un pauvre cadre, dont, malgré moi, b nudité nie lit mal, entourait ce che*d'œuvre à peine visible, et relégué, à l'extrémité de b galerie, parmi toutes les misérables peintures qu'ou exile de ce côté.
Je jugeai d’après ceb du peu de rcuom de Frank ; sans doute arrhaut d’Allemagne, sans appui cl sans protection, il avait abandonné son tableau à tous les hasards de l’exposition.
Quelques grands et vrais talents meurent, dit-on, ignorés ou restent méconnus : je ne le crois pas ; une première chance peut n'étre pas heureuse, mais le vrai mérite atteint toujours inévitablement son niveau. Celte réflexion, que je crois juste, je la fis alors en songeant avec amertume que tôt ou lard le remarquable talent de Frank serait révélé, et que son obscurité, dont j’aurais voulu me réjouir, lie devait être que passagère.
Je cherchai le numéro et les sujets des aquarelles, aussi indiquées sur le livret. Elles démontraient, comme le tableau, b poétique intelligence du peintre.
L'une était tirée du Roi Lear de Shakspeare; l’autre encore de Goethe, de son beau drame de Goelx de Bertinchingen.
Non loin du tableau de Frank, je trouvai ces deux dessins de grande dimension.
Le sujet du premier était cette triste et touchante scène dans laquelle b noble fille du bon vieux roi, Cordelia, épie le retour de b raison do son père, que b cruauté de scs autres filles ont rendu fou, cl qui s'écrie . « Où suis-je? est-ce b belle lumière du jour? Je suis cruellement maltraité : je mourrais de pure pitié d'en voir un autre souffrir ainsi. — Ob! regardez-moi, soigneur! lui répond b douce Cordelia. Etendez vos mains pour nie bénir... Non, seigneur, ce n'esl pas à vous à vous mettre à genoux, » s'écric-l-elle en retenant les mains de son père oui, toujours tremblant et égaré, veut s’agenouiller devant sa fille en disant : ■ Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi ; je suis un pauvre bon radoteur de vieillard ; j’ai passé mes quatre-vingts ans, cl, pour parler sincèrement, je crains de n'éire pas dans mon bon sens. — C'est moi. c’est votre fille ! lui cric Cordelia en pleurant et mouillant scs mains de larmes. — Vos larmes mouillent-elles? dit le vieux roi. Oui, en vérité ! re- I prend-il; oh! je vous en prie, ne pleurez pas! si vous avez du poison pour moi, je le prendrai ; je sais bien que vous ne m'aimez pas, car vos sœurs, autant que je me le rappelle, onl, hélas! bico mal agi envers moi. »
Toute b triste .*e craintive du pauvre vieux roi, toute b tendresse cou
ARTHUR
rageuse de Oordelia, respirait dans oc beau dessin, profondément empreint du mélancolique et sombre génie de Shakspeare.
L'autre aquarelle offrait une vigoureuse opposition avec la première; cm v reconnaissait toute la rustique et sauvage énergie tudesque. Le lieu de la scène était la vaste et antique ruisiue du château du vieux Gœtz, translonnée en magasin et en hôpital pendant le siège de son hahilation fériale par les troupes de l'empire. Elisabeth, femme de Gœtz, est occupée à panser la plaie d'un blessé . tous les hommes sont aux remparts , çà cl la des enfants et des servantes s'occupent à fondre des balles ou à préparer des vivres pour les assiégés . le vieux Gflrtz vient d’entrer, sa physionomie rude, ouverte et belliqueuse, respire la bravoure et l'opiniâtreté indomptable de ce caractère de fer . armé par-dessus sou hulllc, il a posé un instant son casque et son arquebuse sur une table massive de chêne, où est étalée la moitié d'un daim qu'on n’a pas eu le temps de dépecer. Gu? U passe une de ses large.» mains sur son iront, dont il essuie b sueur, et de l'autre, tenant un large vidercomc d'étain, il va étancher u soif et prendre de nouvelles forces...
«—Tu as bien du mal, pauvre femme? dit-il à Elisabeth. — Je voudrais l’avoir longtemps, reprend-elle; mal» nous tiendrons difficilement. — Du charbon, madame ! demande une servante. — Pourquoi? — Pour fondre des balles, nous n’en avons plus. — Gomment êtes-vous pour la poudre? — ?îou$ ménageons nos coups, madame. »
Pour donner une idée des beautés puissantes et variées des princi • pies figures de ce dessin, il suffira de dire qu'elles rendaient toute la saurage énergie de C*> paroles empruntées à Goethe.
Eu revenant chez moi. songeant à cet homme inconnu, sans renom, qni m'avait tenu sous le charme irié-istible de sou talent, ma jalousie, mon irritation haineuse liront place à une sorte de tristesse plus calme, mais aussi plus douloureuse. Pour la première fois, je rougis de mon oisiveté, en comparant les émotions pures et élevées, les nobles ressources que cet homme que je détestai», que Frank devait trouver dans les arts, à la vie sans but que je traînais si obscurément, sans avoir même le entier bon sens de jouir pleinement des plaisirs matériels quelle m'offrait.
Je iic pouvais néanmoins me le dissimuler, le regret et l'envie étaient lis seuls mobiles de ces réflexions. Hélène eût épou.-é un homme riche, oUifel bien né, dans une position analogue à la mienne, enfin, que je n’avais ros ainsi pensé; aussi je songeais avec rage que la renommée mettrait bientôt sans doute, cl pour toujours, une distance énorme et imortnonLiblo entre Frank et moi ! Tôt ou tard il donnerait à Hélène, non-seulement la fortune que j’aurais pu lui offrir, mais un nom, un grand nom! un norn à jamais illustre, peut-être un de ces noms glorieux et retentissants qui font rougir d'orgueil la femme qui le porte !
Oh ! cela, je le répète, nn* semblait affreux, parce qu'il n'y avait pour moi aucune consolation, aucune espérjnrc possible.
J'en trouvai pourtant, à force de remuer toutes les honteuses misères <lc mon âme aigrie par l'envie. Je me figurai, avec une joie cruelle, que Frank, malgré tout son talent, toute sa poésie, pouvait être d'un extérieur vulgaire et repoussant, qu’il n'avait pas sans doute reçu cette éducation raffinée dont l'élégance donne aux moindres relations un attrait qu’lléleue, femme d'une si exquise distinction, savait si bien apprécier. J/c rappelant, avec nue méchanceté puérile, combien peu i avais rencontré d'hommes île taleol ou de génie, qui eussent autant de charme et de noblesse dans le» dehors que d'éclat et de splendeur dans l'intelligence. j'espérais que Frank uc ferait pas partie de ce petit nombre de privilégiés.
Le dirai-je? ce fut avec une incroyable et anxieuse impatience que J attendis la nuit, afin de me rendre dev ant les volets de la maison d'Hélène, et de voir si je m'érai- trompé au sujet d.; Frank.
Rien de plus fou, de plus ridicnle que celte sorte d’espionnage. Et d'ailleurs pourquoi tourner dans ce cercle fatal? pourquoi aviver encore une plaie déjà si saignante? Je ne sais, mais ma curiosité était insurmontable.
Je ne pouvais aller trop tôt devant la maison d'Hélène, de peur d'attirer I attention des passants. Il était donc dix heures lorsque j’arrivai sur ce boulevard solitaire.
La lumière jaillissait des petites ouvertures des volets, je m’eu approchai doucement.
Le salon était éclairé; mais d'abord je n'aperçus pas Hélène.
Près de la cheminée un homme dessinait à la clarté d'nne lampe. Cet homme ne pouvait être que Fr.iuk.
En le voyant je me sentis déchiré par la jalousie et la haine, car cet homme me parut très-jeune et remarquablement beau.
La vive lumière de la lampe éclairait son profil, dont le noble contour oftrail une ressemblance frappante et extraordinaire avec les traits de Raphaël à vingt-cinq ans ; sa bouche souriait à la fois sérieuse et douce, eulm les cils de ses paupières baissées étaient si longs qu'ils projetaient ««je ombre sur ses joues d’une pâleur délicate ; ses cheveux châtains, félon la mode des étudiants allemand», tombaient en nombreuses boorics sur son cou, dont ou pouvait voir la grâce cl l'élégance : car Frank purtait une sorte de robe de chambre de velours noir, vans collet, serrée
autour de sa taille par un cordon de soie pourpre ; enfin, sa main blanche cl allongée, qui, de temps à autre, agitait uu pinceau dans un vase de cristal, était d une admirable forme.
Itien de plus misérable, sans doute, qne mon angoisse presque déscs- I péréc à l'aspect de la beauté de Frank. Mais les blessures secrètes et honteuses de l'orgueil, parce quelles atteignent les plus profonds replis du cœur, en sont-elles moins douloureuses ?
Pourtant, avec l'insatiable avidité du désespoir qui veut tarir sa coupe amère jusqu'à la lie, je regardai de nouveau dans ce salon, en appuyant ■non front brûlant sur l'humide plane lie des volets.
Je jetai les yeux vers Li porte qui communiquait à cette autre pièce où la veille j'avais aperçu le berceau. Celte fuis, par celle porte, entièrement ouverte, je v is au fond de celte chambre, Hélène dormant à côté de son enfant.
Frank dessinait toujours en jetant de temps en temps un tendre regard sur ce groupe enchanteur.
De ma vie je n'oublierai le spectacle sublime de ce noble jeune homme, travaillant ainsi dans le silence de la nuit, et le pieux recueillement du foyer domestique, pour assurer l'existence de sa femme et de son enfant, qui reposaient si paisibles sons sou égide tutélaire.
Toute la noirceur de mon envie ne put résister à cette scène si simple cl si grande; mon âme, jusque-là froide et inflexible, se sentit peu à peu et doucement pénétrée par l'admiration. Je compris ce qu'il fallait d'espérance et de force à ce jeune homme, d'un talent aussi élevé qu'iuconnu, pour lutter contre les jours mauvais malgré les terribles préoccupations d'un avenir incertain.
Qu lldene était belle ainsi, que son sommeil paraissait heureux! quel calme augélique sur scs paupières feimécs, quelle sérénité sur sou front pur et blanc, entouré de deux bandeaux de cheveux blonds! avec quelle grâce maternelle elle abandonnait une de scs adorables mains à son enfant. qui tout en dormant la serrait entre scs petits doigts! Hélène, attentive, la lui avait laissée sans doute de crainte de réveiller... Quel charme sérieux enfin répandait sur tous ses traits ce mélancolique et doux sourire de la jeune femme heureuse et fière de sa dignité de mère !
Combien mes regrets furent désolants, avec quelle amertume je songeai de nouveau à tout ce que j'avais perdu en contemplant ce lalrieau candide cl chaste, eu admirant cet intérieur si pauvre, et qui paraissait injuriant si béni de Dieu'
Je ne sais combien de temps je restai absorbé dans ecs pensées, mais il devait être tard lorsque je regardai de nouveau dans le salon, car Frank s était levé, cl semblait contempler sou ouvrage avec cette fugitive et inexplicable confiance de l'artiste, qui le ravit parfois d'un noble orgueil. Révélation rapide et éphémère, qui, dit-on, ne dure qu'un Instant, mais qui, dans ce moment, lui montre sou oeuvre resplendissante de beautés de toutes sortes : puis, phénomène étrange, cette lueur divine uuc fois disparue, ce cri de conscience du genie une fois éteint, l’artiste en garde à peine le souvenir. Gela n’est plus qu'un songe vague et lointain, dont le souvenir l'agite encore sans le rassurer sur lui-même, et il retombe alors dans scs doutes écrasants sur la véritable valeur de son talent ; tortures étemelles des Ames d'élite, qui comparent, avec accablement, les vanités de l'art à la désesiriranlc grandeur de la nature.
Après avoir ainsi coutemplé son dessin, Frank sourit tristement, le rouvrit, et alla vers uu petit bureau situé de l'autre côté de la cheminée, ouvrit un tiroir, y prit une bourse, et, ayant mis à part quelques pièces d'or, il parut soupirer en voyant le peu qui restait...
Presque en même temps, il jeta un rapide et douloureux regard sur sa femme et sur son euhint ; puis, le front appuyé daus ses mains, il resta ainsi accoudé sur le marbre de b cheminée/
Je compris tout.
Sans doute cette noble créature éprouvait alors une de ces craintes affreuses, pendant lesquelles l'inexorable réalité l'écrasait de son poids morue et glacé ! Les ailes radieuses de son brillant génie, un moment déployées, venaient de se heurter à ce terrible et hideux fantôme, toujours béant comme an sépulcre... 1.1 mnoih 1 Et il avait une femme, un enfant... et cette femme était Hélène !
Pourtant, après un moment de réflexion, Frank releva fièrement son beau visage; son regard, encore humide, brillait alors de courage et d’espoir. Je ne sais si ce fut par hasard, mais ce regard, à la fois si touchant cl si énergique, s'arrêta sur la Desceule de croix de Rembrandt, une des gravures qui ornaient ce salon.
Aussi, en contemplant ce symbole do la souffrance sur la terre. Ica traits de Frank redevinreut peu à peu d'une sérénité grave; sans doute, il eut presque honte de sa faiblesse et de son découragement, en petisaut aux immenses douleurs et à l'angélique patience de celui dont le calvaire avait été si haut et la croix si lourde!...
Je revins chez moi plus triste, mais moins malheureux ; quelques bons instincts calmèrent enfin I ardeur cuisante de mes regrets. Je n eus pas l'odieuse force d'envier à Frank son bonheur et de me réjouir de cette pauvreté si courageusement soufferte ; l'amour que j’avais eu po*>j
ARTHUR
Hélène : le souvenir de ma mère, qui l'avait tant aimée, de mon père, pour qui elle avait été une fiUe, tout me donna de meilleures pensées. Je voulus leur être mile à tous deux, sans pourtant voir llélcne, et le lendemain, pour arriver à ce but, je me rendis ebex lord Falwoulk.