‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 44 sur 59 · CHAPITRE XL VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL VIII

Or, eu effet, Ivan avait charmé Irène, cl il était mort d’une mort

fatale. ..... . ,

Je charmais au^si Irène, cl elle m avait prédit uue mort violente, en toute ignorance de la tradition

Ces singulier- rapprochements élaieut au moins bien étranges; quelqi ie fuis ils me pré occupaient malgré moi.

.Mainte nant même, que le temps a passé sur ces événements, cette prédiction d Irène me revient quelquefois à l’esprit

La tradition.

Je n'avais pas revu madame de Fer «en depuis le jour ou Irène m avait fait la singulière prédiction dont sa mère avait p ini si épouvantée. L'aiïccUoo singulière que me témoignait cette enfant m donnait beau-

^Dcs qu’elle était seule, elle s'apprm hait d.* moi. Si je lisais dans la galerie, craignant xms doute de m'étre importune, elle s asseyait sur un coussin, appuyait son menton dans ses d-*ux petites mains, et je ne pou» vais lever les yeux sans rencontrer sou regain profond et toujours se-

11 Quelquefois j’essa vais de l'amuser des jeux familiers aux enfants; mais elle ne s’y prêtait qu'avec répugnance, et me disait gravenn n' de sa voix enfantine : J'aime mieux rester là, près de vous, à vous regarder comme je regardais Ivau.

Le pilote. — nu 73.

J’ai été beaucoup plus superstitieux que je ne le suis : mais en pensant au singulier sentiment d'atlruelion que j inspirais à celle enfant, je me rappelais, non sans uu certain serrement de cœur (j’avoue celle misère ), une hi/arre tradition sanscrite que mon père in avait souvent lue,

E aree qu'il avait, disait-il, été témoin de deux faits qui en confirmaient i texte. .... , ,

, Selon celle tradition : a Les gens prédestines a une mort fatale Cl précoce avaient le pouvoir de clùriucr les enfants et les fous a

Je mu enfin «enlir une main tisoorou'c me «■ •utever par 1« citèrent. — nu 78.

Quant à celle tradition, elle avait été traduite par mon père, cl se trouvait écrite avec quelques autres notes sur un cahier contenant le récit d'un de scs voyages en Angleterre cl aux Indes. J'avais emporté de France ce manuscrit, ainsi que d’autres papier qui échapperont au naufrage du yacht.

l e lendemain du jour où elle avait été souffrante, la princesse viut dans la galerie sur les deux heures ; j’v étais seul avec sa tille.

La figure de madame de Fcrscii était pâle et triste.

Kilo me salua gracieusement; sou sourire me sembla plus affectueux qu'à l'ordinaire.

— Je crains bien, monsieur, que ma fille ne vous soit importune, me dit-elle en s’asseyant, cl en prenant Irène sur ses peuoux.

— (’’esl moi plutôt, madame, qui I importunerais, car elle m'a plusieurs fois témoigné: par la gravité de scs manières et de son langage, qu'elle me trouvait beaucoup trop de son âge... et pas assez du mien-..

— Pauvre enfant! dit madame de Fcrscn en embrassant sa fille. Vous ne lui en voulez donc pas de son étrange, de sa folie prédit lion?

— Non, madame, car je vais à mon lotir lui en faire MW, et alors nous serons quittes... Mademoiselle Irène, lui dis-je très-sérieusement, en prenant sa petite main dans les miennes, je ne vous dirai pas que vous irez là-haut, mais je vous promets que daus dix ou douze ansdiri. il viendra tout exprès de la-haut, ici-bas, un bel ange, beau comme vous bon comme vous, charmant comme vous, et qui vous condoirx dans un palais maguiliquc, tout d'or cl tout de marbre, ou vous vivrez bien longtemps, bien longtemps, ou ne peut pas plus heureuse avec ce bel ange, car il vous aimera comme vous aimez votre mère ; et puis ua

ARTHUR

jour, ce pubis n’étant plus assez beau pour vous, vous vous envolerez > montent où elle doit abandonner son ridant idolâtrée nus soins d'une tous deux pour en aller habiter uu plus magnifique encore... ! l'ami le étrangère, aux soins d’un liuniiue étranger. .. Pauvre mise, elle

— El vous y serez avec ma mère, dans ce palais? me d -manda l’en- ne peut le croire... sa lille d'une nature si timide, si craintive, si cxfiiut en attachant tour à tour scs grands yeux interrogatif* sur madame ' quisc, qu’à sa mère seulement elle parlait sans rougir et avec une écFersoii et sur moi. | joyeuse assurnnec; sa (Hic, quelle n’a jamais quittât, qu'elle a vrillée

Ce fut une folie, mais je fus charmé du rapprochement que faisait Irène, en parlant de sa mère et de moi.

Je ne sais si madame <le Fersen remarqua ce sentiment, niais elle rougit, et dit à sa tille, sans doute pour éluder de répondre à sa question:

— Oui, mon enfant, j’y serai... je l’espère du moins.

— Mais vous y serez avec lui?... répéta l'enfant en me montrant du bout de son petit doigt.

Soit qu’elle fût contrarier de 1 1 singulière insistance d'Irène, soit qu'elle en fût embarrassée. madame de Ferscii la baiaa tendrement au liront, la pressa sur son cœur et la serra dans ses bras, en lui disant :

— Vous êtes une petite folle; donnez, mon enfant...

Puis clic ajouta d’un air distrait, eu regardant à travers b fenêtre de la galerie :

— Il fait uu bien Licou tempsaujoui dlmi.inousieun que la mer est calme!

— Très - calme , répondis - je avec assez de dépit, eu voyant la i on versai ion prendre (elle tournure.

Irèue ferma ses yeux et parut vouloir dormir; sa mère, avec une grâce indicible, ramena qnelqnes grosses boudes de cheveux sur les yeux de reniant, cl lui dit à voix basse celle imèiilité maternelle : — borniez , mou enfant , maintenant que j'ai fermé vos jolis rideaux...

B y a dans les premières phases de l'a- 111010- naissauldes riens adorables dont savent jouir les âmes délicates.

Je trouvais charmant de pouvoir parler à demi-voix à madame de Fersen.sousle prétexte de ne pas éveiller sa lille. Il y avait dons cette nuance si difTérentc en apparence quelque chose de tendre, de mystérieux, de vo lé qui nie ravissait.

Irèue ferma bientôt ses longues paupières.

— Comme elle est belle ainsi! dis-je tout bas à sa mère ; qu’il y a de bonheur écrit sur son beau front!

Dirai-je que j'attendais presque avec anxiété la réponse de madame de Persen, afin de savoir si elle aussi me parlerait tout lus ?

Dirai-je que je fus heureux... oh ! bien heureux, en l'entendant garder le même accent!...

— Puissiez-vous dire vrai, monsieur! reprit-elle. Puisse-t-elle être heureuse!...

'—Je ne pouvais lui faire à elle toute ma prédiction, madame, elle ne l’aurait pas comprise ; mais voulez-vous que je vous dise, à vous mon rdre pour elle?...

— Sans doute...

— Eb bien donc, madame, ne parlons pas du bnulicnr qui lui est assuré tant quelle vivra près de vous... ce serait une prcdi< lion trop ladle... parlons de ce moment toujours si cruel pour uuc merc, de ce

P»rU. — h»i>. Sim .» H*.. .1 C-, «»» I KfOwih, I.

Arthur I Khiox — t-aoi 83

le jour, quelle a veillée la nuit ; sa lille ! son orgueil, son élude, sa jalousie, sa gloire, sa fille ! cet auge de caudeiir cl de grâce dont die seule peut comprendre, peut deviner toutes les joies, toutes les angoisses, toutes les susceptibilités, toutes le* délicatesses inquiètes... la voilà au pouvoir d’un homme étranger, qui a dû se faire chérir en venant pendant deux mois l'entretenir chaque jour, sous les yeux de ses parents, rie banalités puériles, ou des devoirs d une femme envers son pari... IN Sont doue nui- et in. VOOfe fait grftCt de CCI

appareil monstrueusement grossier et significatif avec lequel on mène

la jeune fille à l’autel, à la face d'une foule elTroutêc , en grande pompe, au grand jour, a grand renfort de musique et d'éclat... A Otaliiti on y met plus de pudeur, ou du moins plu* de mystère. Enfin, après la messe, l'homme emmène sa proie dans sa maison, en lui disant : Viens, ma femme... Eb vieil! madame, si ma prédiction se réalise... celui qui, devant Dieu et devant les hommes, aurait le droit de dire si brutalement à mademoiselle votre fille : Viens, ma femme... lui dira d une voix douce, timide et suppliante : Venez, ma fiancée.

Madame de Fersen me regarda d’un air ctouné-

— Oui, madame, car avant tout... oh! avant mut, celui-là respectera avec une pieuse adoration , avec une religieuse délicate cette terreur si chastement sublime de la jetr ne fille, qui des bras de sa mère, qui de son lit virginal , sc voit tout à coup jetée dans une maison étrangère.

Ces frayeurs profondes et involontaires , cos regrets navrants de sa femme, il les calmera peu à peu par les soins charmants, par les prévenances naïves qui n'elbroucheroul pas ee pauvre cœur encore tout dépaysé... Enfin il saura d'abord se faire aimer comme le meilleur des frères,., dans l'espoir de l'étrc un jour comme le plue heureux des amants.

— Quel dommage que

ce rêve ne soit qu'une charmante folie ! dit madame de Fersen en soupirant.

— Oh ! n 'est-ce pas, madame ! car avouez que rien ne serait plus adorable que toute* les phases mystérieuses de cet amour, exalté comme l'espérance, passionné comme le désir, et pourtant légitime cl permis! N’esl-ce pas que le jour où, après une cour assidue, b jeune femme, enivrée de tendresse, confirme rail par un enivrant aveu les droits si ardemment attendu* que son mari n’a voulu tenir que d'elle... n'csl-ce pas que ce souvenir serait bien durable et bien délicieux à son cœur? a elle? aiusi librement obtenue? Ycsl-ce pas que, plus tard, les galanteries, les empressements du monde lui sembleraient bien pâles auprès de ces jours de bonheur radieux... cl brûlants, toujours présents a sa peusée? N est- ce pas, enfin, qu'un tel sou v cuir garantirait presque sûre-

ment «ne femme de toulra les sédm lions Coupable», qui ne lui raient jamais les ravissements inelfable - qu'nnc légitime cl saiulc union lui aurait bit si délicieusement éprouver?...

A impure que je parlais, madame île Fer»cu nie regardait avec un étonnement froissant : culiu elle me dit :

— Cmnmrnl, monsieur, vous auriez véritablement sur le mariage ces idées d'une délicatesse peut-être exagérée?...

— Sans doute, madame, ou du moins je le» cmpmnle, dan» ma prédiction, à celui qui un jour doit être assez heureux pour se charger du bonheur de votre fille... Aussi ne trouvez-vous pas qu'un mari tel que je. le lui prédis... beau, jeune, bien né, spirituel cl charmant, qui penserait ainsi .. lui olTrirait de grandes chances de félicité durable; car, j'en suis sûr, mademoiselle Irene Sera douée de toutes les précieuses qualité» de Finie qui peuvent inspirer et apprécier un tel amour.

• Ab ! sans doute, ce serait un beau rêve... Je VMM lu répéta, seulement ce qui m'étonne beaucoup, c'est que vous fassiez de pareils rêves, me dit-elle d'uu air assez moqueur.

— Mais pourquoi, madame?

— Comment? vous, monsieur, qui êtes venu chercher en Orient l'idéalité île Li vie matérielle!...

— Ceb est vrai, madame, lui dis-je à voix basse eu la regardant fixement: mais aussi, ri ai-je pas à I iu»tant quitté celle vie, lorsque j'ai dû au hasard de comiaitie, c'est-à-dire de pouvoir adorer une idéalité toute contraire, celle de l'esprit, de la grâce et du cœur?.,.

Madame de Ferseii tue jeta un coup a'œil sévère.

Je ne sais ce quelle allait me répondre, lorsque sou mari entra pour me demander si je savais l'air d' Atmcéou rhn Polycrat

Depuis le jour où je lui avais fait un aveu, madame de Fersen me parut vouloir éviter avec soin de sc trouver seule avec moi, quoique devant nus cumtugnuns de voyage ses manière» n’imssent pas changé.

Mais, grâce à la singulière affection que jiu»pirais à Ireue, la princesse put difficilement accomplir son projet.

Ik*s qoe je paraissais »ur le pont ou dans la galerie, Feiifaul me prenait par Li main et m'amenait près de madame de Fersen, eu me disant :

— Vouez, j'altne à vous voir prés de ma mère...

D'abord je ne pus m'empêcher de sourire du dépit de madame de Perse», qui sc trouvait ainsi quelquefois obligée à des tête-à-tête qu’elle voulait éviter.

l'uis craignant que celte contrariété, que je lui causais involontairement, me fil prendre en aversion par elle, j'essayai de me re u-cr aux instaures d'Irène. Voyant qu'elle s’opiniâtrait, deux ou trois foi» je b renvoyai assez durement.

I.a pauvre enfant ne dit pas un mot, deux grosses larmes roulèrent le long de ses joues, et elle alla sileucieusemeul s'asseoir lu ui de moi et loin de sa mère.

Felle-ci voulut s’approcher d'elle pour la cousoter, mais Irène repoussa doucement ses caresses.

Le soir elle ne voulut pas manger, et sa gouvernante, nui passa la nuit à b veiller, assura qu’elle avait à peine dormi, et qu'à da-sez longs iutrrv ailes elle avait silencieusement pleuré.

M. de Pcrscfl, qui ignorait la cause de l'iudispo»ili<ui passagère de mi fille, n’y lit p is une grande altcutiou, et I attribua à l'excessive susceptibilité nerveuse de FeuEiiil.

Mai» madame de Pérou me jeta un regard irrité.

Je la compris.

Mon aveu, en hi mettant en dé'iauec, avait dû lui (aire éviter les occasions de sc trouver désormais seule avec moi.

Irene ressentait un assez grand chagrin de cette sorte de rupture; nécessairement la princesse me reg ird.iit comme la cause première de la tristesse de sa fille, qu elle aimait avec une folle nasdon.

Madame de Fersen avait donc raison de me haïr. Je résolus de mettre un terme à b douleur d'Irène.

.le profilai d'uu inumeut où j’étais seul avec madame de Fersen pour lui dire :

— Pardonnez-moi, madame, un aveu bien insensé. Je le regrette d’au tant plus, qu'il n'a pas été étranger au chagrin et aux souffrances de votre pauvre enfant... Je vous donne donc au parole, madame, de ue jamais plus vous dire un seul mot qui puisse apporter de nouveau le moindre trouble dans les joies de votre amour maternel , et m’exposer ainsi à perdre vos bonnes grâces, qui me sont si précieuse»..

Madame de Fersen me tendit la main avec un mouvement de reconnaissance charmante, et nie dit :

— Je vous crois, et je vous remercie du fond de l'âiue, car ainsi vous ne me séparerez plus de ma fille !

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