‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 45 sur 59 · CHAPITRE XUX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XUX

Le* «dieux.

Bientôt h* regrettai d'avoir promis à madame de Fersen de ne jamais lui dire :m nu l de ga! ilcrle car, depuis quelle se trouvait tout à fait

eu confiance avec moi, elle uie scmfi'ail de plus eu plu» charmante, et chaque jour je m'en éprenais davantage

ilduksl nos rendez-vous do la galerie, presque toujours seuls avec Irène, nos rapports furcut bientôt d une familiarité tmit amicale.

J'exploilais fort h ‘Intentent ma complété ignorance en politique, pour l i bannir tout à f ût de nos entretien». Ainsi maître de la coiiversalion, je l'amenais toujours sur mille questious relatives aux scnliincnls tendres ou aux passions.

Quelquefois, comme si elle eût redoute la tendance de ces entretien». madame de Fersen voulait absolument parler politique. Mai» alors j ai gîtai» de mon ignorance, et la principe me reprochait Spirituellement d'agir connue ces amoureux qui prétendent toujours ne pas aimer la clia»se, afin de pouvoir roter avec les femmes pendant que les maris vont arpenter la plaine.

Lorsque les langueurs de la navigation curent établi quelques rapporlsd intimité cuire moi et les officiers russes de la frégate, noire conversation éiaut souvent tombée sur madame de Ferseu, je fus fr.qq é du profond respect avec lequel ils parlaient toujours d'elle .

— La médisance, drawniJb» l'axait cuuslaniment épargnée, soit en Russie, soit à Constantinople, soit dans le.» diverses coure mi die avait résidé.

Une réputation d'irréprnehabic pureté est, je crois, une séduction irrésistible, surtout lorsqu'elle se rencontre chez line femme jeune, b ile, spirituelle, et pkicée dau» une position très-éminente; car il faut quelle possédé une puissante autorité moi ale pour désarmer l'envie ou pour émousser ses traits, et inspirer, comme l'inspirait madame de Fersen, uu sentiment général de bienveillance et de respect.

F êtait en comparant l'amour que i'avais ressenti pour madame de PciiàtU I à mon amour pour madame de rereen que j’appréciab le charme généreux et entrain ml de celle si dueliou.

Sans doute Marguerite avait été indignement calomniée: j’en avais eu de» preuves flagrantes mai», si ab»urdes que soient les bruits qui outragent la femme que vous aimez, ils vous causent toujour» un ressentiment pénible.

Lu admettant même que vous parveniez à vou* convaincre de leur bosselé, vous reprochez alors à b femme qui en est victime de n'ax «ir pas l’esprit de sa vertu.

La vie d'Ilélene avait été bien pure, et pourtant le monde l'avait attaquée. Mes soins pour elle avaient seuls causé ces bruits odieux . et pourtant d ois mes accès d'injustice je l'accusai» de u’avoir pas su se mettre au-de»$ut» des soupçon».

A part la grâce, l’esprit et la lieauté de madame de Fersen, ce qui contribuait surtout à me la faire adorer, c’était, je le répète, sa réfutation de haute et sereine vertu.

Lorsqu'il» s'opiniâtrent à combattre b résistance d’une femme sérieusement attachée à scs devoirs, la pliqiart des hommes ne sont souvent animés que par l’amour de b lutte, que par l'espoir d’uu orgccilL-ux triomphe.

Fc* n' étaient pas ces sentiments qui me faisaient persister dans mon amour pour madame de Fersen, c'était une sorte de confiance sans borne dans la pu clé de son cœur, dans la noblesse de sou caractère : c élaii b certitude de pouvoir l'aimer avec toutes les chastes volupté* de Famé, sans craindre d’être dupe d’une sévérité feinte ou d une meuleuse pruderie.

Je m’étais d'ailleurs si grossièrement matérialité pendant mon $éj«Hir à Kliios que j'avais un désir inexprimable de me livrer à toutes les délicatesses exquises d'un sentiment pur et élevé

Contrariée par les vents d’équinoxe, notre traversée, y compris une longue quarautaiue obligée au lazaret de Toulon, dura euvnou six semaines.

Je ne croyais pas avoir tilt de progrès dans Falfection de madame de Fersen ; car ses maniérés avec moi étaient devenues de plus eu plus franches et amicales, i Ile m'avait naïvement avoué que mou esprit lui plaisait beaucoup, et qu'elle etpérail, pendant son séjour à Fatis, cooünner aussi souvent que possible nos entretiens de la galerie.

Evidemment madame de Fersen me regardait comme absolument sans conséquence. Quelque fiéuible que fût celte découverte pour mon orgueil, j'aimais Luit Catherine que je ne pensai qu'au bonheur de la voir le plus souvent possible, confiant mes espérances à b sincérité de uiou affection pour elle.

Notre quarantaine terminée, nous débarquâmes à Toulon, où nous restantes quelques juure pour visiter le port.

M. «le Ferseu me proposa de ue pas uous quitter encore, et de voyage ensemble jusqu’il Paris.

J’acceptai

Je fis venir ma voilure, qoe j’avais renvoyée à Marseille lors de notre départ de l’orqucroUcs et nous nous mimes en route pour Paris vers le commencement de novembre.

M. de Fersen voyageait avec sa femme dans une diligence, sa fille avec sa gouvernante' «bus une autre. Connue ma voiture de voyage était de même sorte et qu'on n’y pouvait tenir commodément que deux personnes, tous les jours, lorsque nous nous remettions en route après déjeuner. M. de FiTsen me priait d'aller tenir compagnie à sa femme p«ai- «bnl qu’il faisait sa sieste habituelle dans ma voilure,

Irène, qui avait témoigné uu chagrin profond à b seule idée de se

scjunr de moi, s’y trouvait toujours «u tiers avec mtib, cl uos ciiiuiiem.de l.i galerie « ouiimicieiit de lu sorte ju-qu'à Paris.

La veille de notre arrivée je voulais, malgré la promesse que j'avais Elite à madame de Ferwu, renier un oouvel aveu.

J'avais jusqu'alors scrupul» ux-iiieut tenu nia p;irole, parée que je craignais, vu y manquant, de perdre les avantages du tèle-â-léte pendant la roule.

Tout mou espoir avait été de devenir, au moins pour Catherine, une des habitudes de sa pen-ée, et d'iuléi essor ou «le captiver assez son esprit pour que peu à peu ma préseuce ou mou abseuee lui devinrent sensibles.

Ce but, je le croyais atteint; j’aimais profondément madame de Ferseu, j'avais un excessif désir de lui i.laiie, et, sauf le mol d'amour que je ue prononçais jamais je mettais «laits mes soins pour elle tout l'eu.pnrcseim ut, toute la lemircssc de ramaul le plus passionné.

Sans rechercher beaucoup ma ronvetaaliuii, je tu étmliaw à ue pailer à Catherine que de sujets nouveaux pour elle.

Elle ue connaissait ni l'aris, ni la I rame, ni l'Anglclc re, ni l’Espagne, que je connaissais à merveille. Je tachais dune «le l'amuser par nn-s récits, par les tableaux que je lui faisais des moeurs, des habitudes de ces nations. m

J'y parvenais presque toujours et je m'apercevais de CO succès, à l'at- (entiou réfléebie, aux «publions bieuveolanles que faisaient naître nies paroles ; alors, uialgié moi, je trahissais mou bonheur et ma joie d'avoir réussi à l'intéresser.

Madame de Fcrsen avait beaucoup trop «le tari pour ne pas s'apercevoir «le la vive impression qu'elle «oi.linuait de faire sur ni«i; aussi paraissait-elle me savoir gré «Je ma réserve.

Toutes les fois surtout «pie je trouvais moyen, sans trop ehagiiner Irène, d’éluder les rapprochements que la siuguiieri' affection de « elle enfant pour moi faisait naître a tout uiomcut , madame de Fcrsen me icuhti fait par un coup d'uril eucliauteur.

Ainsi, un des grands plaisirs d lreue était de me prendre la mam et de b mettre dam» les mains de sa nicre, puis de mms n garder sileu< feulement.

Celle légère faveur m’eût été bh n douce, si je l avais due à uu tendre mouvement de niadainc de Fersen : mais , ne voula.it pas la surprendre ainsi, civique fois qu’l rêne avait cette fantaisie, je portais aussitôt ses petits doigts à mes lèvres, sans lui donner le temps de mettre ma main dans celle de sa nicre.

La veille du jour de notre arrivée à Paris, j’étais donc décidé à risquer un nouvel aveu, lorsqu'un incident bizarre, qui semblait devoir m'encourager à cette démarche, tue d ama «les pensée* contraires.

Je n'avais pas encore pu pénétrer si inud, me de Feraen était ou uou jalouse de l'attachement de sa lillc pour moi; si quelquefois elle m’eu avait parlé d'une mauicie fort moqueuse et fort gaie, d'autres fuis au contraire ç'avail été avec tristesse et presque avec amertume.

Ce jour-là, Irène, en tiers avec nous daos b voiture de sa mère, lui avait demandé si j'aurais une belle chambre à Paris.

Je m’étais hâté de répondre à I cn aiit que j’babUcraift d .us nu maison à moi. et non pas dans b sienne.

A ces mots, selon son usage, I rené s élait mi e à pleurer sileucieusctueut.

.Va da ri k- de Fersen, voyant ses brutes, s’écria avec une impa douce clin griuc : — Mou Dieu! «ju’a donc cette enfant? pourquoi vous aimet-elîe ainsi? C'est odieux !

— Llle mainte peut-être par b même raison qui lui faisait aimer Ivan, loi dis-je

Comme madame de Fersen ue semblait pus me comprendre, je Iuiexpliiiu .i alors le sens que j'attachais à ces paroles, en lui paiiaut de la tradition souscrite.

Madame de Fersen cnit que je raillais.

J'ai dit «]uc cette tradition était écrite dans un livre rempli de notes de b inaiu de mou pere, relatives à un do scs voyages en Angleterre.

Ilcurtij -.(-nient ce manuscrit se trouvait dans ma voiture, car lécemnicut j'avais cher* hé quelques renscigneouuiLs (bus ces note aliu d expliquer à madame de Fersen b perpétuité de c- rtaius usage* d'fcos'C.

A uu relais, j'allai chercher le manuscrit et je le montrai a madame de ■Fersen.

Sa date était si précise, l'écriture était si ancienne que Catherine ne pouvait douter de sou authenticité.

Je n'onlilierai jamais le regard voilé «le larmes que madame de Fer en attacha longtemps -nr moi eu laissant retomber le livre S ir se» genoux.

S us doute die éprouvait l'émotion étrange «pie je ressentis, lorsque je raj prochai l'afkiclioii d'Irène pour Ivan, et la mort de celui-ci, de la |«>Ure de celte étrange tradition :

a Les geu*. «fui doivent périr d'une mort fat le savent charmer le» enfants et les fous ! »

Irène avait pour nmi le même attaehrmcnl qu’elle avait «mi pour Ivan, mon sort ne pouvait-il pas «Hic celui d'Ivan?

Pour comprendre d’ailleurs tout riutér«*l que cette découverte iuspirâlt à madone de F« rsett. il faut savoir que trcs-ianiwnl je lui avais avoué naïvement «pu: j « lais extrêmement 'iipc«siiiirux, ce ipii est vrai, et de plus j'avais luéuie év« , ill eu elle «piehpies germes J *e b même fai-

! bhvse, eu lui ucuiilaul beaucoup d'histoires singulières «pli l'avaient fort impressionnée.

Je I atone, il me sembla lire dans le regmi de madame do Fcrsen, dans son émotion, dans sou trouble, plus que de l'amitié, plu* q..e l'expression d'un regret tom bant.

Ivre d'espoir, un nouvel aveu inc vint aux lèvres, mais bcurcuseutcu» je I retins, car j aurais rommis une (aule inéparal le.

Si les sentiments «le madame de Kerseu étaient verilahl* ment tendres n 'eût-il pas clé stupide a moi d’en avertir sa vigil me vertu, qui eût étouffé sous l'impérieuse volonté du devoir ce vague, et premier instinct «l'amour qui s éveillait dans sou ctcur ?

SI. au contraire, liut«*rêt «pic madame de Fersen me (émoiguaii éf • ït simplement amiral, ma présomptueuse croyance tu eût couvert de ridicule à scs yeux.

b' tour que prit bientiM la conversation amena iiatmv'l.nienl m e proposition que je voulais faire à madame de Fcrsen , auüut dans limcrét de sa réputaiioo une «bnsl'intcrèl de ma tendresse.

Nous causimis d‘ troue.

— Pauvre enfant. dis-je à sa mère, comment, maintenant, puttrr.t» t-cllese déshabituer de me voir ?

— Mais elle conservera, je l espere pour elle et pour uioi, • elle «hnice habitude, me répondit Catherine; car il est bien convenu ipiime fui-, a Paris, no# entreltm» </<• lu gtilnir, comme nous les app» tous. Continueront toujours. La position de M. de Fersen et b mienne «-tant des | lus indépendante* à la cour de France, je m* serai Soumise «pi.mx devoir* que je voudrai bien in’im|MMer, cl je vous assoie que nulle distraction, nul plaisir ne me feront m.in«p:er a ces aniîe.des « I b>iincs cnu--crii> d* 1 chaque jour, si toutefois, ajoiiLt madame de fersen eu souriant, si lollte- : f-.is vos anciens amis vous bissent l«* loisir de peuser aux nouveaux... Mais je compte beaucoup sur ma qualité d'étrangère, et sur voire g i huilerie toute française, pour vous forcer à élie mou cicérone, et a nie faire les honneurs de Paris, car je ne veux rien voir, rien admirer «pie guidée par vous.

Il me fallut, je l'avoue, un grand courage, un grand amour, une grande teneur des llétrissautes calomnies du monde, pour venir renverser I aveulr charmant que madame de Fersen rêvait pour nous deux.

Apres quelques minutes de süeuce ; — * adamc, lui dis-je avec une tristesse, avec une émotion profondes, vous ue mettez pas eu doute... mon respectueux atLichemeut pour vous?

— Quelle question! mais j'y crois fermement au contraire. Oui... j'y crois... je serais malheureuse àe ue pas y croire.

— Eh bien ! madame, permettez à un ami vrai.... dévoue.... de vous dire... ce qu’il dirait à une samr; et puis, quand vous m’aurez entendu, •ne vous laissez |ki> entra incr à votre première impression, car elle me sera peu favorable... nuis b réllexion vous prouvera bientôt «pie ce «lue je va» vous dire m'aura été dicté par l'affection la plus sérieuse et b pins sûre.

Mais parlez... je vous prie... parlez... vous (n’efTrayez.

— Jamais, jusqu ici, madame, vous n’avez connu b calomnie : « Ile ne devait pas, elle m* pouvait pas vous atteindre. L’est celle confiance souveraine dans I élévation de votre caractère, dans le re-pcct qu'il a loujouts inspire, qui vous a empêchée de craindre b médisance, rourtant , croyez-moi, madame... si j'an-cplats cet adorable avenir d'intimité que vous me proposez... 11 rrépr«>c halile pur* té de vos prim ipes ue saurait vous garantir des attaque» les ulu» perlidts.

— Jamais je ne saciilierai mes ami» a la craiule, ma couse cnee me suffit, nie dit iiudaïue de, Fcrsen avec riiisoiicbuce courageuse «I une femme sûre d elle-même.

— El qu'eu savez- vont» madame? m’écriai-je; avez-vous lutté, pour être si certaine de vaincre? Jamais!... Jusqu'ici b rayonnante pun ie de votre vie a sltfll pour vous défendre. Eu qu i auriez-vous pu d nncr prise à la calomuie? Mais songez don» que je v is venu de l.lii avec vous! de Toulou à Paris avec vous! Je suis ah'-olumeul sau- eouséqueuce, je le sais: v« us me couiiaiss«rz niaiotciianl assez pour in* pas croire «me j'exagere mou imiH)rtaiK(> par une misérable et sotte failli é. Mai* qu est-ce que Cela fait «u monde pourvu qu’il médise?... Ne s. il I pas d’ailleurs que sa médisance sera d une poi tée d'autant plus udi: n e. «pie l'objet du coupable amour quH suppose sera mates digue *J«- re amour? Nos sociétés seront les mêmes, madame, chaque jour ou niverra riiez vous, on me verra dans les promenades avec vous, dan - le monde avec vous; et vous croyez, cl vous voulez que la jaloti-ic, que l’envie, «pie la haine ne safaissenl |ws celte piec ieuse Occas on «h s.engerde votre esprit, de votre beauté, de votre grande position! et. par-dc>siis tout, de votre éclatante vertu, fa plus précieuse perfe «le vutre noble couiomie !... Mais n'y songez pas. madame ; le type de mis 1 i'igcs-botirrcaux a dit : Momiez-inoi «piatre lignes de l 'écriture du plus houm-tc homme du momie, cl je tue chargi- «le le faire pendre!..- lai monde, cet autre jugc-lmnrrcau, peut dire avec b même assurance : Donnez-moi quatre jours de b vie de b plus honnête femme du momie, et je me charge de la déshonorer.

Depuis longtemps madame de Fersen me regardait avec un étonnement qu'elle ne |)i>uv;dt dissimuler ; elle parut d abord presque choquée de mon refus et de mes observations.

Je n’y étais attendu... Pourtant m*s traits prirent NU expression plus bienveillante : et elle me dit avec une uuauce de froideur ;

ARTHUR

— Je r»c vous roulette assurément pas voire connaissance du monde... et surtout de la société parisienne, (pie je sais des plus brillantes et des plus dangereuses... mais je crois que ions vous exagérez les périls qu'on y peut courir, et surtout riuilucnec que la niédi;>aurc aurait sur moi.

— Lt pourquoi donc, madame, la médisance n’aurail-ellc pas d'in- (lucinc sur vous? |Jue vous suis-je, pour que plus tard vous hésitiez une minute à me sacrifier aux impéi icuscs exigences de votre réputation? Mettrez-vous seulement en halanee le soin de votre honneur, votre responsabilité de l’avcuir de votre fille, avec le plaisir de nos conversations de chaque jour? Non, sans doute, et vous aurez raison; car si vous persistiez dans votre projet, car si j’avais la tacheté de vous y encourager, lorsque la médisance vous aurait atteinte, vous auriez le droit de me dire avec mépris : Vous prétendiez être mon ami? Vous mentiez, monsieur... Virus avez abusé de mon irréflexion pour m'eulraiucr dans une Intimité dont les apparences peuvent m'être fâcheuses... Allez... je ne vous verrai plus! Kl encore une fois, vous auriez raison, madame. Après tout, savez-vous ce qu'il me faut de courage pour vous dire ce que je vous dis? pour refuser ce que vous m’offrez?... Songez dune à ce que vous êtes.'... à tout ce que vous êtes!... et dites si la vanité, si l'orgueil d’un moins honnête homme que moi ne seraient pas enivrés de ces bruits auxquels je veux vous soustraire... car enfin, que risqné-jc, moi, à me mettre de moitié avec vous pour vous compromettre? que risqué-jo? D’aider le monde à interpréter, à flétrir avec sa méchanceté ordinaire nos relations, tout innocentes qu’elles sont? Blais vous me banniriez alors de votre présence, ditesvous? Qu'importe! Savez-vous comment le monde traduirait cet exil mérité? Il dirait que c’est une rupture... S’il était bienveillant pour vous... il dirait que c’est vous qui uie quittez pour un autre amant !... S’il vous était hostile, il dirait que c’est moi qui vous quitte pour une aufre maîtresse.

— Ab ! monsieur, monsieur !... s’écria madame de Feisen eu joiguant les mains presque avec effroi... Quel tableau!.,. Puisse-t-il il'élrc pas vrai!...

— Il ne l’est que trop, madame; si le monde était, comme on le suppose, sagace et pénétrant, il serait moins dangereux, car il serait vrai... mais il u’esl que bavard, méchant et giossièremeut crédule, c’est ce qui le rend si nuisible!... Lui, pénétrant!... Mais il est trop pressé de calomnier pour se donner le temps d’être pénétrant. Ktl-ce qu’il a le loisir d 'étudier les sentiments qu’il suppose ! il aime bien mieux s’en tenir aux dehors et deviner les apparences qu'on lui montre sans défiance, parce qu’elles sont souvent innocentes... cela suffit à l'infernale activité de son envie. Ah ! croyez-moi, madame, je n'aurais pas la triste expérience que j'ai des Immuies et des choses que l’instinct de mon attachement pour vous m’éclairerait., .car vous ne saurez jamais combien tout ce qui vous louche ui’est précieux, combien je serais désespéré de voir obscurcir celle radieuse auréole qui vous embellit encote... Je vous le répète. l'honneur de ma mère, de ma sœur, ne me serait pas plus cher que le vôtre; aussi songez à ce qu'il jr aurait d affreux pour moi si j étais la cause d’une calomnie qui porterait atteinte... a ce trésor dont mon amitié est si jalouse... Kl puis, je vous avouerai encore une faiblesse... Kh bien! oui, il me serait odieux de penser que le monde parle avec son insolente et brutale moquerie de ce qui lait mon bonheur, de ee qui fait mon orgueil... Oui, tout mon rêve serait que cette intimité charmante, qui restera un des plus adorables souvenirs de ma vie, fût ignorée de ce monde, car sa parole effrontée en souillerait la pureté... cl ce rêve... je le réaliserai.

— Ainsi donc, me dit madame de Ferscn d'un air presque solennel, il faut renoncera nous voir à Paris?

— Non, madame... non... mais vous rue verrez le soir de vos jours de réception comme tous les hommes que vous recevrez ; plus tard, peut-être me permettrez- vous quelques rares visites du matin.

.Madame de Ferscn resta longtemps silencieuse et méditative, sa tête baissée sur son sein : tout à coup elle la releva ; son visage était légèrement coloré, sou accent profondément ému, cl elle me uit :

— Vous êtes un noble cœur. Votre amitié est austère, mais elle est grande, forte et généreuse... je comprends les devoirs qu’elle m impose... j'en serai digne... De ce- mon. eut. et elle me tcudil la main, vous vous êtes acquis une sincère cl inaltérable amitié.

Je baisai respect ucuseincnt sa main.

Presque au même instant nous atteignîmes un des derniers relais.

Je descendis de la voilure de madame de Ferscn, et j’allai trouver son mari, qui dormait dans la mieuoe.

— Mon cher prince, lui dis-je» il faut que vous me rendiez un service !...

— Parlez, mon cher comte.

— Pour un motif (pie j'ai lieu de tenir secret, je désirerais qu’il fût ignoré de tout le monde que je viens de Kliios. et naturellement que j’ai voyagé depuis Toulon jusqu'à Paris avec vous... Je suis uu personnage trop peu important pour (pie mou nom ait été remarqué sur notre route. Je vais m'arrêter au prochain relais, faire un long détour pour gagner Fontainebleau, où je séjournerai quelques jours, et j'arriverai ainsi a Paris apres vous.,, 'luut ce que j’ose seulement réclamer de votre amitié, c’est de me promettre d'accueillir favorablement la prière d'un de mes amis qui vous demandera de uie présenter à vous... car je serais aux

regrets de voir s’interrompre des relations si précieuses pour moi...

il. de Ferscn, avec son tact parfait, ne me fil pas la moindre objection, cl me promit tout cc que je voulus.

An refais voisin, j'anuouoai à madame de Ferscn que jetais malheureusement obligé de la quitter ; chargeant le prince, présent à nies adieux, de lut expliquer pourquoi j’étais privé du plaisir de commuer la route avec elle.

File me tendit sa main, que je baisai.

Puis j'embrassai tendrement Irène, en jetant sur la mère un triste regard d'adieu.

Les chevaux étaient attelés aux voilures du prince; elles partirent et je restai seul.

J'avais le cœur brise.

Peu à peu, la conscience d’avoir noblement agi avec madame de Ferson apporta quelque douceur à mes pensées.

Puis je songeai qu’aiusi je saurais, sans exposer en rien sa réputation, si madame de Ferscn éprouvait pour moi une véritable amitié, peutêtre même un sentiment plus tendre... ou bien si j’avais itd à l'isolement. ■ au far nirnte et à l'absence de tout terme de comparaison, l'intérêt qu'elle avait ressenti pour moi... #

Si elle m’aima II... cette contrainte, cette obligation de ne pas me voir lui pilerait, lui coûterait peut-être beaucoup, et ce chagrin, ce regret devaient se trahir dune façon ou d'une autre...

Si, au contraire, je n’avais été pour elle qu'un causeur assez spirituel, qui l'avait aidée à passer les longues lieuios de la traversée, je devais être, sans aucun doute, sacrifié à la première causerie plus aimable que la mienne, ou au moindre propos du inonde.

C'était une sorte d'expul'ion à laquelle je ne me serais jamais exposé, et qu'ainsi j’évitais sûrement.

sans doute, je devais avoir beaucoup à souffrir en reconnaissant que le sentiment de madame de Ferscn pour moi était assez, faible pour céder à si peu ; mais en agissaul autrement j'aurais eu le même chagrin, et, de plus, la boule.

Je restai huit jours à Fontainebleau, cl je partis pour Paris.

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