‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 47 sur 59 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

Les Tuileries.

! J’attendis avec une extrême impatience l’heure d’aller aux Tuileries, pour > rencontrer Irène.

J'attac -liais mille pensées d'amour et de dévouement généreux à b présence de cc r tc enfant (pii allait arriver toute parfumée des baisers de $.1 mère, cl hargée sans doute pour moi de mille vieux secrets.

Vers une heure, quoiqu'il fît un léger brouillard d'automne, je vis venir Irèn** a* ce a gouvernante, femme excellente qui avait aussi élevé madame de Fersen.

Ordinairement, à Toulon, à taon, par exemple, où nous nous étions arrêté, quelques jours, une dis femmes de la princesse, suivie d'un valet de pied, avait elé chargée de mener promener Irène.

Je vis avec plaisir que madame de Fersen, en confiant colle fois sa fille à sa gouvernante, dont clic connaissait l’attachement et b sûreté, avait compris b nécessité de tenir ces rendez- vous secrets.

Les larmes me vinrent aux yeux en voyant comhieu Irèoe était changée... Su délicieuse ligure était pale et souffrante, non plus de son habituel le pâleur, délicate et rosée, ma» d’une pâleur inabdivc ; les grand - yeux élaient battus, cl ses joue», ordinairement si fermes et 8» roudes, se creusaient légèrement aux pommette*.

artmh.

Irène ne m'aperçut pas d'abord ; elle marchait à rôté de sa gouvernante, sa jolie tête tristement baissée, se» bras pendants, et elle refoulait du Itou! de ses petits pieds les feuilles mortes qui cncombralcut If» a llé e s . .

— Bonjour, Irène, lui dis-je.

A peine eut-elle eulendo le son de ma voix qu'elle poussa un cri perçant, se jeta dans tires bras, ferma les veux et s'évanouit.

lu banc était tout près, je I y portai, aide de madame Paul, sa gouvernante.

— Je craignais cette secousse, monsieur, me dit celle-ci heureusement j'ai emporté des sels... Pauvre entant! elle est si nerveuse!

— Tenez... tenez, lui dis je, le coloris reparaît sur mjOMtjm mains soûl moins froides ; elle revieui à elle.

Kn effet, cette crise passée, Irène se souleva, et d ès qu'elle fut sur son séant, elle se pendit à mon mu en pleur, ni silencieusement de grosses laitues que je sentis couler brillantes sur ma joue.

— Irène, Irène, mon enfant, ne pleurez i*as ainsi... je vous verrai chaque jour.

F.t je. serrais ses mains en cherchant sou regard.

Hors elle se redressa, et, "par un mouvement de tète plein degrùcc et de vivacité qui lui était familier, elle rejeta en arriéré les grosses bonde» de cheveux qui cachaient à demi ses yeux tout baignés de pleurs. Puis, attachant sur moi un de ses longs regards pénétrants et attentifs, elle me dit *

— Je vous crois... vous viendrez me voir ici, n'est -ce pas, puisque vous uO pouvez pas venir dans notre inaisou.

— Oui, mademoiselle Irene, dit la gouvernante, mousicnr viendra vous voir chaque jour, mai» si voie, lui p: omettez d’être sage... de ne pas pleurer, et de faire ce que le médecin ordonnera...

.T-t^ans doute, mou enfant, sans ccli... vous ne me verriez plus, ajoutai-je gravement.

— Vous ne verriez plus jamais monsieur, ré|iôta madame Paul d’un air sévère.

— Mais, Paul, s'écria Irène en frappant du pied avec une adurahle mutinerie, vous savez bien que maint* liant je ne pleurerai plus seule, et que je ne serai plus malade, puisque je le verrai tous les jours.

La bonne gouvernante me regarda d'uu air attend) i. JembrasMi vivement Irene, et je lui dis : — Mais expliquez-moi doue, mon enfant, pourquoi vous avez tint de plaisir à me voir?...

— Je ne sais pas, répondit-* Ile en levant ses épaules et en seeouanl sa tête brune avec une charmante expression d'ignorance naïve. Quand vous nie regardez, je ne puis m'empéi lier d'aller à vous... Y o» yeux m'atlireiil... et puis quand vous ne me regardez plus, alors je me sens mal la. Elle mettait sa main sur son cirur El puis la unit je vous vois eu rêve, avec moi el les auges, là-haut.. Et elle leva son petit doigt et scs grands yeux ver» le ciel avec solennité... Puis elle ajouta avec un soupir : Et pois vous êtes hou comme Ivan...

ip Je ne pu» m'cmpécher de tressaillir...

Mail. nue Paul, sans doute instruite de cette mystérieuse aventure, s’écria : — Mademoiselle, songez donc à ce que madame votre taire fous a dit.

Mais, ab-orbéc dan» ses pen-ées, et sans paraître avilir entendu l'observation de sa gouvernante, Irène eoutinun :

-— Seulement, quand je rêvai» d'Ivan et des anges... je ne voyais jamais ma more... là-haut: mais d* puisque je rêve de vous... ma mère est toujours avec nous... aussi je lui dis cela, à ma mere! ajouta gravement Irène.

Madame Paul me regarda de nouveau, foudit en larmes, et s'écria ; — Ali! monsieur, toute ma frayeur est que cette enfant ne vive pas... Elle est d’tuie beauté, d'un sérieux, qui, comme ses idées et son carac- 1ère, ne sont pas de son âge... 11 e sont pas de ce moode C diriez-vous qu'excepté à madame la pi incesse, à. vous et à moi, jamais elle lie parle à personne de ce qu'elle vient de vous dire là?... Madame la princesse lui a bien recommandé de ne pas dire quelle vous verrait ici, et je S'ils bien sûre quelle ne le dira jamais'... Ah ? monsieur, je prie lot» le-, jours le ciel qu'il nous conserve celle enfant.

— El il fe» conservera, eroye/-lc! les enfants silencieux et peusifs sont toujours rêveurs et un peu exaltés; il n'y a rien d elomiaut à Cela... Rassurez-vous... Allons, udii-u, Irène; et vous, madame Paul, assurez madame la princesse de FerseO de mes respects, cl dites-lui combien je suis reconnaissant de In promesse qu'elle m’a faite de m'envoyer ainsi chaque jour ma petite amie.

' —h; A demain donc. Irene: et je l'embrassai tendrement.

. — À demain, me dit leufaut toute &oUiian(c d'un bonheur grave et loéLtncol que.

Puisw gouvernante l’enveloppa dans sa pelisse, et Irène s’en alla, non sans se retourner plusieurs fois en me disant cnc> re adieu de sa

** Superstitieux comme je le sois, prédisposé aux sentiments leudres et nattés par mon amour pour ratbèriue. cette conversation avait soulevé cd moi les émotions les plus contraires, émotions à la fois sombres m cÉtravonnante». cruelles et radieuses.

Jàins heureux... rjr les prédiel ions étranges «le cette enfant, quelle à sa mère, devaieut, si Catherine m'aimait, me rappeler chaque

jour à son mur... et c'était la voix de sou enfant... de son enfant adorée, qui lui disait sans cev-c mon nom.

Ht puis encore, ce rapprochement fatal, étrange, entre l.i mort d'Ivan «H le sort qui pouvait m'atteindre, ne devait-il pas vivement agir sur riiii igination de madame de Fcrsen, et exciter son intérêt pour moi? Enfin, si elle me voyait peu, ne savait-elle pas que relie "éacrve de nu part était un sacrifice cruel que je m'imposais pour rloj*

Mai- aus-i d autres fois, j'avoue celle faiblesse, la persistance d'Irène dans scs prédictions me frappait malgré moi.

J'éprouvais une sorte île vertige, de charme terrible, assez pareil à celui qui vous fait regarder maigri* vous au fond de l'abime que vous côtoyez

\ moins que le temps ne fût trop froid ou trop pluvieux, chaque jour j la gouvernante d'Irène me l'amenait. •

; Peu a peu sa santé redevint florissante.

| I tiviron quinze jours après notre première entrevue, Irene m'apporta un gros bouquet de roses, eu me disant que c'était de la part de sa inèr* , mats qu'elles n étaient pas malheureusement aussi belles que li s i osis île hhios. •

t> souvenir de Catherine me charma, car je lui avais en effet parlé avec enthousiasme de ces admirable» roses.

Depuis, chaque jour Irène me donnait toujours des ro ; cs: puis, chaqne jour aussi, elle me disait tout bas d'uu air mystérieux, mus jamais SC tromper eu rien, ce que sa mère devait faire te »oir... soit qu elle dût aller à la cour, dan» le monde ou au spectacle.

Craie a celte aimable prévenance de madame de Fcrsen, je la rencontrais fort souvent. J'allais régulièrement à mis réceptions, je la voyais doue presque tous les soirs : mais comme dans le momie je me bornais à h saluer lrèwc»p<rlnetisemeiil et à érhaug* r avec elle quelques mots cérémonieux. nos rencontres restaient inaperçu* -s.

Une ou deux fois j'allai à ses matinées ; mais, pur mi singulier hasard, ou plutôt à cause île lemprcsMincul dont elle était l'objet, je ne l'avais jamais trouvée seule.

J'aurais pu la prier de m'accorder une entrevue qu elle ne m’eût pas refu'éc : mais, (idele à mon plan de conduite, je ne voulais pus la lui demander encore.

El d'ailleurs, un sourire, un regard que nous échangions mystérieusement dan» la foule, ne me payaient-ils pas mille foi» de rna réserve et de 1 madiscrétion!

Moi surtout, qui donnerais les prévenances les plus marquées, les plus évidentes pour h pins légère laveur ignorée de tous ! . . . .

Maigre les rcLitfons quotidiennes que je conservais avec madame de Ferseu par l'intermédiaire d'Irene,. malgré nos échanges de fleura (car. >■ baque jour aussi j apportai» à Irène un beau boui|iiel de roses que sa oicre portaitlc soir), personne ue soupçonnait celte intimité charmante.

Pour plus de prudence, je voyais tour à tour Irene aux Tuilerie-, au Luxembourg, à Mousseaux ou sur les boulevards: je ue me servais pas de mes chevaux pour aller à ces reudex-vous, de crainte d’attirer l'aiteuton.

Je m'enveloppais dans un manteau : enfin je me plaisais à mettre autant de mystère dans ces entrevue» que s'il se fût agi de madame de Fcrsen elle-même.

C'était une folie... mais j’attendais l’heure de voir retto enfant humorale et caudide avec une impatience amoureuse, inquiété, ardeute: je complais tes m ontes, 1rs secondes, je craignais, j'espérais tour à tour, j'éprouvais enfin toute» les irritaules et délicieuses angoisses de l'amour le plus passionné.

C'est qu aussi j'avais tant de liàte de commenter chaque mot d Irène, pour v chercher, pour y deviner la secrète peu-ée de sa mère ü... Ht, quand je croyais pouvoir interpréter cette pensée d’une maoière plus tendre que d'habitude, te retournais chez moi le paradis dans le cu*nr.

Trésors inépuisables d’un amour chaste et pur!... les sage-, les allié**» ou les esprits forts eu amour vous railleront sans doute ! Mm-méine.

! avant mon si-jour à Khi*»», je n’en aurai» pas compris tout le charme.

.'étais donc plus amoureux que jamais.

Madame de Kisen pienait chaque jour, par le rare assemblage de scs qualités, une grandi» autorité dans le monde; la calomnie elle-même 1 admirait, la louait outre mesure, afin de se donner sans doute une couleur d'impartialité qui devait rendre ses autres accusation» plu» dangereuses.

Mes entrevues avec Irène duraient depuis trois semaines environ.

Co soir, à une des réception* de madame de Fcrsen, le prime me dit en confidence :

— L’air subtil et léger de Paris est morte! aux idées sérieuse» ; les futilités du momie l'emportent sur la raison. Croiriez-vous rue la femme de César devient fort indifiérenle aux intérêts de l'empire? En un mot, j croiriez-vous que madame de Fcrsen devient d’une insouciance iniina- | pinaille eu politique? concevez-vous quelque chose à cela? j Rapprochant ixr symptôme des marques d'impatii-nce ou d’inquétode <|iie Catherine avait témoignées pendant le long eutrclicn que j'avais en I chez elle avec madame de V*“, je résolus de pousser plus loin celle ob- ■ eervatlon.

I te lemlemain, A un twl de l’ambassade d'Angleterre, où sc trouvait * madame de Fcrsen, je rencontrai madame de V .

AivniiR.

Toute l:i snirdc je m’occupai d’elle avec assiduité; j'observai la pli y- . Bionomie «le madame »!*• Ferscn : elle fut impassible.

Le Icndciiiaiii je craignis, ou plutôt j'espérai qu’lrri.c ne viendrait pas à son heure accoutumée, ou qu’elle vicinl.ail pi-ut < Ire sans bouquet: | j'aurais vu dans ce changement une preuve de dépi ou de jalousie de la ; part de madame de Ferscn. Mais Irène et le bouquet de ruses parurent comme à l’onliuairc.

Piqué de celte Indifférence, voulant m’assurer si elle était réelle et aussi complètement égarer l’opinion du monde, je persistai à rendre les soins les plus évidents à madame de V**.

Celle-ci, enchantée de trouver le moyen de faire damner le ministre et de le tenir toujours en éveil et en émoi, m'encourageait de toutes ses forces.

Elle appelait ce manège de coquetterie cruelle, «jeter du bois dans le feu...»

La cause de ma préoccupation était naturelle ; madame de V*” venait de ntajii 1 1 ndre qu une lettre de Home lui aunonçail l'arrivée de madame tle l'éiiâliel dans cette \ ille.. .

Pendant « et outrelieu je jetai par hasard les yeux sur une glace qui rellétail la porte du salon : quel f :l mon étonnement d'apercevoir madame de I crscn qui attachait sur moi uu regard douloureux 1 Je me levai, elle disparut.

J'altciiiiis le Icudemain avec angoisse.

Irène vint, comme a l'ordinaire, avec son bouquet de roses, et médit que sa mère allait le soir aux Variétés.

Je lui fis répéter deux fois c e renseignement, car le choix de ce théâtre me semblait singulier; mais, pensant au goût du priucc pour les vau* devilles, je me l'expliquai.

J'envoyai prendre une stalle, et j'allai le soir à ce théâtre.

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