CHAPITRE LIT
Le nain noir. — fagb 80.
Or, au risque de passer pour une bûche (aurait dit Do Pluvier), j’alimentai si bien la jalousie dévorante du ministre, qu'après huit ou Jix jours de celte espèce de cour, moi et madame de V*" nous nous trouvâmes horriblement compromis; cl il fut généralement convenu cl prouvé que le régné ou plutôt que l'esclavage du ministre était lini.
Je m’aperçus de la gravité de ces bruits ridicules à l'air afièctucux, courtois et familier du ministre, qui était Itcaucoup trop du monde pour paraître froid ou maussade avec le rival nu'on lui supposait.
Cette découverte m’éclaira sur l'étourderie de ma conduite, qui pouvait noQ-seulemenl chagriner beaucoup madame de Ferscn si elle m’ai* mail, mais qui devait encore me faire un tort irréparable dans sou esprit. Par instinct, je sentis qnc j'avais poussé l'épreuve trop loin...
Ce qui aggrava ccs craintes fut une circonstance singulière.
Un soir, à un concert chez lord I'**’. j’étais resté longtemps à causer avec madame de V ,M . Nous étions dans un petit salon où quelques personnes sei aient d'abord réunies; peu à peu elles se retirèrent pour aller prendre le Ibé, et nous nous trouvâmes seuls madame de V*'* et moi.
L'Ovrt ti U Pacha.
On donnait ce soir-là aux Variétés, entre autres pièces, fOuri et It Pacha, triomphe de M. de Ferscn. qui avait rempli, a Constantinople, le rôle de Schaubaham avec le pins graud succès, et qui brûlait du désir de voir Brunet jouer le même personnage.
Madame de Ferscn arriva sur les neuf heures avec son mari et mariante la duchesse de ’**. Files se placèrent daus une avant-scène de b^jguoires aux grilles à demi levées.
Catherine m'aperçut et me lit uu salut très-g acieux.
Je la trouvai pale et changée.
rijj joua je pc sais plus quelle piété, cl dans l’cnlf’aelc j'allai voir madS, ne de l'e»>en.
btlc était souffrante. Je la regardais avec iutérèl, lorsque le prince me dit : « Soyez notre juge ; vous voyez rarement madame de Ferscn, cl vous pouvez mieux que personne vous apercevoir de ce changement : ne trouvez-vous pas qu'elle a beaucoup maigri?
Je répondis que non , que madame de Ferscn me paraissait jouir d’une santé parfaite. Le prince médit que j'étais un infâme courtisan , etc.
•La toile se leva, je sortis de la loge.
Je revins à ma stalle.
On commença l'Oan et U Pacha.
Celle boulTonnerie ne dérida pas madame de Ferscn. mais M. do Ferscti applaudit avec frénésie, et j avoue que je partageai l'hil.uiic générale. ‘
l u des rieurs les plus bruyants était un homme placé absolument dor vaut moi, et dont j • ne voyais que les cheveux épais, gris et crépus.
Je il 'a Vais janta.s culemlii d'éclats de rire si joyeux cl si francs; ils n!lairut quclqucf isjti qu'â I ■ convulsion. Dans ccs cas extrêmes, l'homme se cramponnait à deux, maius à la liane qui répare les stalles de IVebestre îles mûrit Lus, et, fort de ce point d'appui, il s'en donnait a cœur joie.
Rien u*o-t plus contagieux que le lire ; or, déjà mis fort en gaieté par les lazzis de la pièce, la folle hilarité de cet homme me gagna malgré moi, cl bientôt je ne fus plus pour ainsi dire que son écho, car je répondais â chacun de ses éclats iuimod rds par une explosion de ris uoti moins désordonnés...
En un mol, je ne m'aperçus pas que madame de Ferscn avait quitté la salle avant la lin de la pièce.
La toile baissée, je me levai.
L'homme qui riait si fort eu fil autant, sc tourna de mon côté en met*/ tant son chapeau, cl dit ces mots avec un reste de profonde jubilation 1 Farceur d 0 Iry! vît !!!
Stupéfait, je m'appuyai sur le dossier de ma stallo.
Je reconnus lu piraté de POrqnerolles, le pilote de Malte.
Je restai cloué a ma place, qui se trouvait b dernière au fond de l’od chestre.
La sienne étant en (.me de la mienne, personne n'avait â passer dtp vaut nous, et les spectateurs s'écoulaient lentement.
C elait bien lui !
L’était bien son regard, c'était bien sa ligure osseuse et cuivrée* sourcils noirs et épais, scs dents aigues , séparées et pointues, souriait de son singulier sourire en um regardant avec audace.
La rampe du théâtre se baissait, l'olferurité envahirait la salie* y v j — L'est vous ?... m'écriai-je enfin en sortant de ma stupeur, cl cmnofe si ma poitrine eût soulevé im poids étmnnc. # ,
— Fli! sans doute, c'est moi! vous me reconnaissez doue?... Foq*
| qucrullcs et Milite ! voilà le mot d'ordre.
— Misérable!... m'écriai je.
— Comment . misérable? repri: il avec une incroyable effronterie Nous nous sommes pourtant comtés bon jeu bon argent , j'espère î;St dans l'abordage je vous ai donué un coup «F: poignard à l'épaule, voua • m'avez répondu par un fameux coup de haclte sur la tête, mon boni
ARTHUR
ami ! D'un autre côté , si vos rliicns d'Anglais ont échiné l'équipage de | mou myslic, j'ai ru l'avantage de crever le veutre au yacht de votre J lord sur les brisants de la NN ardi; lions sommes donc quilles. Mainte- , liant, nous nous rciicoulrnns Ujus les deux à l ire comme des bossus à i rOurt cl te Pacha, et. au lieu de trouver la rencontre originale . vous vous lâcher.! Savez- vous que c'est joliment bourgeois, ça, mon bon ami !
Je l'avoue, tant d'audace me paralysait. — Mais si je vous faisais arrêter? lui criai-je en me levant cl en lui mettant la main an collet.
Toujours impassible, le pirate me répondit sans essayer île ««* débarrasser de moi.
I orsqno. rcutré cirez moi, je songeai à l'étonnement stupide que m’avait causé l’étrange rencontre du pirate de l’orqucrolles , je m'accusai d abord de faiblesse, je me reprochai de n'avoir pas fait arrêter ce brigand; mais, ainsi que lelui-ci me l'avait judicieusement fait observer, il m’cAl été aviez embarrassant de prouver immédiatement ce que j'avançais: aussi, n Hérhiwwnt aux diflicultés de l'entreprise, je trouvai ma comluite plus ratiounclle que je ne l'avais cru d'abord.
.Néanmoins je voulus instruire M. de Seripny de la présence de ce mi- «érable à Paris et de son double crime, qui intéressait spécialement l'Angleterre ; > 1 . de Scrigny pouvant seul, comme ministre des affaires étrangères, appuyer cl favoriser les démarches que tenterait uéressairemeut lord Stuart, alors ambassadeur de celte nation, pour rassembler les prouves dn délit et obtenir l'extradition du coupable.
Le lendemain j'écrivis donc un mol ait ministre pour lui demander quelques moments d entretien.
CUAP 1 TRE LUI.
L'entrerue.
Je inc d po-ais .1 sortir pour ine rendre au Luxembourg, où i'< rais rcnconlnr Irone, I irsque je reçu - une lettre de m.ul une do r’i qui me priait île p.»s-cr chez elle vers deux heures.
— Kl vous feriez là un joli métier, je m'en vante! Sans compter que p vous serait encore facile de faire comprendre et de prouver à un imbécile de commissaire de police de Paris, comme quui j'ai abordé votre yacht par le travers du cap Spartel. et comme quoi je l’ai fait naufrager sur h s roches de la Wardi... au sud quart sud-ouest de la cote sud de l'dc de Malle ... Il croirait que vous parlez turc, et il vous prendrait pour un fou, mon bou ami... Or, pour fou, je déclare que vous 11e l'êtes pas. Vous êtes même un gaillard qui avez le poignet rude et qui n'avez pas froid aux veux. Aussi, si ma vie n'appartenait pas pour le quart d’heure à ma fiancée, à mou intéressante liancée, ajouta-t-il d'uu air eogueiiiu d et on appuyant sur ce mot, je vous proposerais de reprendra la convcr>alion où nous l'avons laissée lors de l'abordage du vacltl; mais, foi d'homme, ma petite femme m'attend... et j'aime mieux cette coin versaüon-la.
— Allons, allons, messieurs, on va fermer les portes, dit le contrôleur de l'on Initie.
— C’est vrai, nous bavardons là comme des pics. Jeune homwn’ adieu, au revoir! me dit le pirate.
Et en deux bouda il disparut.
Jetais IcHcmcut confondu qu'il fallut un nouvel avertissement du contrôleur pour me faire sortir de la salle.
Depuis son arrivée à Paris, je ne l’avais pas vue seule.
A quoi dt-vais-je attribuer le désir quelle m'exprimait? au besoin de me voir? au secret ilépit des bruits qui couraient sur tua liaison prétendue avec madame de > *" ? bmils que Catlieriue croyait peut-être fondés, depuis qu'au concert de lord l*’" elle m'avait surpris en tête à lêlo avec madame de V“*
Daphné, Nui’tni cl Anallia<i.i. — !'*« 80.
fc.
ARTHUR
Je ne sais, mai* j’altcndi* noire entrevue avec un bonheur inquiet et j nn (rouble involontaire.
J ail lis revoir Callierine, la revoir seule! A celle pensée mon cœur | battit d'espoir et d’ivresse . enfin, un mot d'elle allait récompenser nia résignation , Us cmiia^nu sacrifices que je m'étais imposés , les soius assidus auxquels son enfant devait presque la santé.
J'allais puiser dans cet entretien de nouvelles forces jour mieux me dévouer encore: et puis, j'avais tant à lui Uin? ! J'étais si orgueilleux de 1 mon amour! si heureux de me sentir le cœur assez ; j< une pour appiéeier les joies pures qui me ravisaient ! de me sentir assez confiant dans la foiee, dans la sincérité de mon attachement . pour espérer de me faire rimer un jour !
A l'heure dite je me rendis chez madame de Fersen.
Mie me reçut dans 1111 petit salon où elle se tenait habituellement , et que je ne connai-sais pas encore.
— Qu’il y a doue longtemps que je ne vous ai vue! m'écriai-je avec effusion en lui tendant la main.
Madame de Fersen me donna froidement la sienne, et me répondit:
— Mais j'ai eu , je crois , le plaisir de vous voir hier aux Variétés , monsieur !...
— Vous appelez cela nous voir ! lui dis-je avec uu triste étonnement. Ah!... j'avais bien raison de craindre que les entretiens de la galerie ne fussent bientôt oubliés par vous !
— Je u'oublierai jamais, monsieur, un si agréable voyage, reprit madame de Fersen avec la même froideur. Je vous suis Ires-obligée d>- la peine que vous avez prise «e matin... de venir me voir... je désirais vous remercier mille fois , monsieur, de b compbisauce avec laquelle vous vous êtes prêté aux fantaisies de ma tille. . elle se trouve tout à fait bien maintenant, et je craindrais... et il lie inc convient pas d'abuser plus lougtemps de voire excessive obligeance :i sou égard , monsieur...
L'arcent de madame de Fersen était glacial , presque dédaigneux, Ce qu'elle disait |iaraissiit si vrai, si naturel, si peu dicté par le dépit, que je fus allciré. Je soutirais cruellement ; je ne pouvais trouver un mot à répondre.
Mon silence fut assez expressif pour que madame de Fersen se cnit obligée d'ajouter très- sèchement :
— Je vous parais sans doute bien ingrate, monripur?
Far deux fois je cherchai à interroger son regard , ordinairement si bitiiv cillant, pour voir s il serait d'accord avec b dureté de ses paroles, mais je ne pus le rencontrer.
— Madame, lui dis-je avec une émotion profonde, je ne sais ce qui a pu me mériter un pareil accueil...
— Et quel accueil pouviez- vous donc prétendre de moi, inoii'-ieur? nie dit fièrement madame de Fersen.
Mou douloureux étonnement était à son comble; un moment pourtant je voulus me faire encoie illusion, attribuer à la jalousie celle léecptkm si dilTércute de celle que j’espérais; mais, je le répète, b physionomie île madame de Fersen ue tranissail eu rien une émotion contrainte ou couiliultue.
Je pris résolument mou parti. Je ne pouvais répondre à la question ■ île inaibine de Fersen sans lui rapja-ler tout ce qu i! y avait eu de bien I et de noble dans ma conduite envers elle; ne vonbiit pas doscendie jus- 1 qtt aux n proches, je me lus à ce sujet, et je lui dis en taeluul de ne pas , trahir mou émotion :
— I.c luit de l’entretien que vous désiriez avoir avec moi étant sans doute rempli, madame, osera i-je voue» demander si vous n'avez pas quelque ordre à nu* donner?
— \ucun, monsieur, mais je vous réitère encore l'exp: ession de toute ma reconnaissance, nie répondit madame de Fersen en te levant
' Cette dureté me révolta. J’albis peut-être répondre avec aigreur, lorsqu'une remarque que je n'avais pas encore faite me laissa une lueur d'rs|»érauce.
Fendant cet entretien madame de Fersen n'avait pas une fois levé les yeux de dessus la tapisserie à laquelle elle travaillait.
foulant m'assurer encore de b justesse de ma remarque, je demeurai quelques instants sans parler.
Catherine resta les veux baissés, an lieu de m'interroger du regard pour savoir la cause de ma présenco muette.
— Adieu, madame, lui dis je.
— Adieu, monsieur.
Je b quittai doue sans qu’elle m’edt accordé un seul regard de regret ou de pitié.
Sa main seulement me parut légèrement trembler sur su tapisserie quand elle inc dit adieu.
Je sortis, la mort daus le cœur.
J'avais une trop grande et une trop naturelle défiance de moi- même et de mon mérite pour conserver quelque espérance do réussir auprès do ilatbei iue.
Seins revenir à mes habitudes do suspicion envers les autres, car j’avais une f«i inaltérable dans la sincérité de madame de Fctmmi . je doutai du sentiment qtio je croyais lui avoir inspiré : elle n éprouve aucune tendre alfrdiun pour moi. me dis-je, cl sou amitié même a pâli devant les brillantes distractions du monde.
Et puis, je n'étais jamais près d'elle; or. Fabseucc a descfols et des résiliais extrêmes.
Quelquefois elle fortifie, elle alimente b sympathie secrète d'une femme, en forçant sa pensée de sc coin entrer daus le souvenir de celui qu elle a remarqué , et de qui clb s'exagère encore le charme par ce lointain mirage. Fl puis une femme trouve une sorte de jouissance Hère, triste et mystérieuse dans famcrlume de ses regrets solitaire : elle méprise les iiuKif creuts. car ils occupent inutilement près d’elle uue place qu'elle voudrait voir si précieusement remplie; et elle liait les empressés, parce qu ils ont la lâcheté d'être là tandis que le préfet é u'y est P**— . ...
Mais, souvent aussi, l'absence c. est l'oubli. Car certaius cœurs août connue les miroirs : ils 11e rénéchis-.eiil nue les objets présents.
Je me crus doue entièrement oublié de madame de Fersen. Comme eci événement cruel était entré dans mes prévUm, s’il nie CMM nue douleur profonde, au moins ne m'élonna-l -il pas.
Ibiis le paroxysme de mon désespoir, je formais mille projets. Je voulais secouer ce rhagriu. me livrer à toutes les d ssipalious de la vie, clierclier d'amourtmses distractions dans une autre liaison; mais il faut bien du temps, bien de b volonté, pour qu'un cœur profondément épris puisse changer d’amour.
Foi squ ils se savent aimés, et qu'ils possèdent la femme qu'ils aiment,
1 'a mais les hommes n'éprouvent le moindre scrupule à faire une iuhdcilé ; niais lorsqu'ils désirent passionnément, et qu’ils sont encore à espérer un aven, l'iiieonslauce b ur est presque impossible. Ils 11 ont le courage d'être tidcles que tant qu ils n oui pas le droit de l'être.