‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 49 sur 59 · CHAPITRE UV · texte numérisé non relu

CHAPITRE UV

Uoc mission.

l e lendemain de mon entrevue avec madame de Fersen , j'étais trèstrisbwonl absorbé, lorsqu ou m annonça M. de Serigny.

Je fus as*** étouué de sa visite , qu il m'expliqua fort gracieusement , d'ailleurs , eu me disant que, pas vau devant ma poile eu allant a la Chambre, il était entré à tout hasard, aliu de m'épargner b peine de me rendre au ministère, au sujet de I entretien que je lui avais demaudé.

• et empressement ue me parut pas d'abord naturel : tuais, reliée! i>sani aux bruits qui couraient sur moi et sur madame de V***, je pensai que le ministre avait sans doute voulu faire quelque chose de ties-l>on goût en se montrant si prévenant.

Ku peu de mots je lui racontai l’histoire du pirate, et notre singn icrc rem outre aux > Mélit,

M. de Serigny me dit qu'il allait immédiatement en conférer avec I amlia-'Sadeiir d'Augb terre , et qu'il aviserait aux mesures à employer pour tacher de saisir mi pareil scélérat.

Notre conversai ion étant ensuite touillée sur les voyages. M. de S»-rigoy s'informa avec intérêt de ceux que j'avais bits, tut lre»-H..lli >u , trea-kisinuaut, tres-aimable. médit qu'il avait beaucoup connu m u pere sous l'empire: que c était un homme de haute capacité, de grande résolution, de tact tres-liu, qui eonu.iiss.iit « merveille le monde et l.- % hommes, et que IEni| ereur l'aurait employé assurément en dehoi- du service militaire, eu lui coufbnt de hautes missions, si le caractère en lier, absolu de mon pore avait pu sc plier à toutes les volontés de >»• poléou.

Je cherchais à deviner la (éiubnee des discours flatteurs de M. de Scriguy, lorsqu'il me dit avec une bonhomie char mante :

— N ouiez- vous permettre à uu ancien ami de votre famille de vous faire une question? Si elle vous semble indiscrète, ue l'attribuez qu'j l'intérêt que je vous junte au nom de N. votre pere.

— Je vons écoute, monsieur : je ne puis être que sensible à la Meuve Hl .Iiee que vous me témoignez .

— F h bien, comment se fait-il qu'avec votre éducation, votre nom. votre fortune, votre position qu avec l'expérience que vous ont donnée vos nombreux voy ages, qu'avec toutes vosexci'Ib iitesrd.itioiiseiiliu.v iNis n'ayez jamais songe à vous occuper uu peu séricusciucui ? à entrer, j ar exemple, dans les affaires?

— Mais, répondis-jc au ministre, d'abord je suis loin de réunir I es avantages que vous me supnpsez, et puis je u'ai pas b moiudie ambition, cl ma vie paresseuse inc piait fort.

— Maii voire pay-î

— Comment, mon pays?

— Pie lui devez-vous pas «1 moins quelques années de votre existence?

— Et que voulez-vous qu’il fosse d'un pareil cadeau?

— Allons, allons, il est impossible que vous vous abusiez à ce point sur vous-même, tel modeste que vous soyez. Vous savez bien qu'on n'a pas le succès que vous avez daus le monde, sans une valeur très-temarnuable. Vous êtes certainement un des hommes. de la société qui s<- prodigue le moins, et dont on parle h* pins: or. voyez-vous, à moins devoir uu des grands noms historique de France, à moins d’être un grand

ARTHUR

poêle, uti grand artiste ou uu grand honnie d'Etat, ce qu'il y a de plus rare à acquérir dans le momie, croyez en ma vieille expérience, c'est ce je ne sais quoi qui (kit qu’on se retourne quand on vous annonce dans uii talon... Eh bien, vous jouissez de ce privilège-!*! : vous êtes Pc— Jeune, et pourtant vous avez de I influence, de l'actiou sur le moude, ptitsipi il se préoccupe beaucoup de ce que vous faites ou de ce que vous ne faites pas.

• es flatteries exagérées me parurent si transparentes que je vis clairement que M. de Seriguy voulait, qu'on excuse cette vulgarité, me prvludre par les sentiments pour m'engager à renoncer, par poiutd'bqn- :.«ur,.A madame de '•••. Onnique je lusse dans une triste disposition cette comédie m'amu-a, et je tâchai de la (aire durer le plus longtemps possible en paraissant me laisse r prendre aux louanges de

M. de Scrigny.

— Mai*, lui dis-je avec un sourire modeste, en admettant, monsieur, ce qui n'est, je ■ rois, qu'une illusion de voire bienveillance, en admd- \rot, dis-je, que j'aie quelque succès dans le momie, et que même, relai IV «suent à mou âge, j'y sois un peu compté, je ne vois pas trop quelle utilité mon pays peut tîrer de ces avantages.

•— Personne mieux que moi ne peut voiis en instruire, mo répondit le ministre avec un empressement assez maladroit, car il roc prouva qu'il jUcndait cette question de ma part. — On fait de grands mois, de gran- Je* phrases à proposée ce qu'on appelle la diplomatie. Or, le grand art Je'ig diplomatie, *avcz-vou> ce que c’est? me dcmauda-t-ll en arcouipa- ? nant ces paroles d'un sourire rempli de Itonhomie.

Je fis uu signe de tête humblement négatif.

— Eh bien! c’est tout ""-iment l’art de plaire. Comme il s'agit toujours de demander ou m fuser, celui qui sait plaire sait presque toujours obtenir 'tandis que. s'il est obligé de refuser, il sait mettre assez •le grâce dans ses refus pour qu'ils ne soient pas blessants. Voila tout le secret !

l’eus beaucoup de peine à réprimer une forte envie de rire : car il tne vint à l'esprit que le ministre, jaloux de mes assiduités auprès de madame de V***, allait finir par me proposer de m'attacher à quelque ambassade pour se débarrasser de moi.

Celait sans doute le dcnoûmeiii de cette scène, mais je la trouvais si divertissante que je ne voulus pas le brusquer*

— Je croyais, lui dis-je, que les habiles négociateurs d'un des siècles les plus féconds en grauds traités et en grands travaux diplomatiques, je croyais, dis-je, que les d’ Avaux, que les Courliu. que les d Estrade, que H ttuvigny, que les de Lyonne possédaient d'autres talents que celui de plaire.

S’ils n'avaient pis l'art de plaire, me dit avec quelque embarras

N. de Scrigny, qui me parut ignorant des tradiiions historiques de sa spécialité, comme uu véritable ministre constitutionnel qu'il était, s'ils n'avaient pas fart de plaire, ils employaient une autre séduction.

* «S Vous avez raison, lui dis-je, ils avaient de l'or â discrétion.

Vous voyez donc bien ! s'écria le ministre. c’est toujours la même 1 '^cjSeulcmVut, dans les sociétés modernes, l’art de plaire a dû rem* r ta séduction opérée par l'argent.

17 est d’abord plus économique, lui dis-je.

Ei|J™ sûr. ajouta-t-il . car enfin Ions les trftncs oc sont pis repréijdttfe : il Jfa, Dieu merci ! en Europe des rois qui sont rois tout seuls, et marrlieni s,«iis lisières; eh bien! eea rois-là Mini hommes, après tout, orne lioinim-s ils sout suivis aux syinpatliies et aux antipathies Or. t l'ambassadeur qu'on leur envoie, fût-il un liommedu pins grand L’dti plus grand caractère, n’obtient rien de ce qu'il leur demande sa cour : cl pourquoi eda ? tout bonnement jiaree qu'il déplaît : lan- |n 'au contraire, un homme d'nn talent médiocre obtiendra souvent, t seul ascendant de ses manières. parce qu'il saura plaire, enfin, ndra, dis-je, ce que l'homme de génie n’aura pas su obtenir.

— (T’est très-juste, et votre système est d’une application d’autant plus — que les gens de /) Luisance «oui encore plus nombreux que les nies de génie.

-Mai, sans doute!.. Ainsi, vous, par exemple, je suis convaincu, i intimement convaincu que, si vote, vouliez, je suppose, entrer dans Jwrri. re diplomatique, vous pourriez rendre à la France les plus gùind* services . car, imn-scuîeiiirnl vous ave* l'art de plaire, vos suc- j c« ss dans le monde le prniivt-nl, mais vous avez encore des qualités 1res- ; solides et trés-éniincntes.

levais deviné juste ; la proportion que je soupçonnais allait sans doute suivre l’éloge de mon mérite Voulant inc rèter de bonne gràre à «Vile fantaisie du ministre, je répondis en ftfignaul uu étonnement ; fos de modestie :

Ljf pensez-vous? Moi, monsieur, moi entrer dans une carrière si fee ! mai, je u'ai jamais eu la toile ambition de prétendre à un tel

avenir.

Bcoutcz-moi, me dit M. de Serigoy d'un air grave et paternel.

'* Et il me lit la confidence suivante, qui tue parut uu affreux mea- |

à vous son fils, t4»ute ma gr.itiliiik-, puisque j'ai été asséS^hafliCureux pour ne pouvoir pas b lui témoigner à lui-même.

— J'ignorais complètement cette circonstance, dont mon père uc m'a jamais iusiruil. monsieur.

— Je le crois bien , cl moi-même je ne puis vous donner aucun détail à ce sujet! s'écria M. de Seriguy. car cet important service intéresse aussi un tiers, et i'Imuneur m'impose le silence. Eulin, reprit-il, je vous le répète, je crois trouver en ce moment l’occasion de rccouuaiin: les boutés du M. votre perv, et de donner uu digne serviteur de plus à mon pays, si toutefois vous êtes disposé à vouloir utiliser le» rares avantages dont vous êtes doué.

— Mais je vous le dis. monsieur, malgré le désir que je pourrais avoir d'entrer dans votre houorable carrière, sous d'aussi heureux auspices que les vîklrcs, jamais je ne croirai mon mérite à la hauteur de celle ambition.

— Mais, encore une fois, vous ne vous connaissez pas, ou vous ne voulez pas von, connaître, reprit le ministre avec impatience, et liuurciisciiicnt votre opiuion ne lait rien à l'affaire. Ou.mi à moi , il m’est évidemment prouvé que, si vous le voulez, vous pouvez remplir avec distinction une mission importante; car vous sentez bien que vousu’él«*s pas de ces jeunes beaux qui, n'ayant que leur nom et leur fortune, doivent s'estimer ires-heureux quand on les nomme attachés d'ambassade Non . non, ce u'esl pas à vous qu'on fait de pareilles propositions ! il faut que vous entriez par la belle porte; il faut soi tout que vous soyez à même de vous montrer dans toute votre valeur. Malheureusement, chez nous, ajouta-t-il eu hésitant, chez nous, les exigences, les traditions de la hiérarchie sont si impérieuses que les missions eu Europe sont tresrestreiutes. et dans ce uiomcut-ei elles sout toutes remplies.

Je regardai M. de Serigiiy. Il fallut tout mon empire sur moi-même pour ne pas éclater de rire. A la tournure que prenait sa proposition, il ne s'agNsail plus pour moi d'un exil, mais d'une véritable déportation.

— Mais vous sentez bien, lui dis-je eu conservant tout mon sangfroid. nue, dans le cas où ceci aurait quelque suite, je n'ai pas laprétculion ridicule d ambitiouuer de prime saut une mission en Europe.

— El puis comprenez bien une chose, ajouta le ministre avec une satisfaction croissante, c'est que les missions ne sont que ce qu'on les fait; il y eu a de fort insignifiantes en Europe, il y en a ail contraire de la dernière importance... . en Asie, par exemple. Car, il ne faut pas se le dissimuler, ajouta gravement M. de Serigiiy, ce u’esl pas eu Europe que doit se dé« ider à l'avenir le sort de l'Europe, c'est en Orient! Toute la politique future d’Europe est en Orient ! ITEorope a les yeux fixés sur l’Orient! l'Orient est le champ de bataille diplomatique où doivent se former le, grands négociateurs de notre temps! Ainsi, par exemple, me dit M. de Scrigny en me regardant fixement, dans ce moment-ci Je voudrais trouver un homme bien né, d'un esprit fin, flexible, agréable, d'un caractère ferme et résidu, afin de lui confier une mi-siou des plus délicates; car il s’agit de s assurer l'affection et l'appui d’une grande puissance orientale, sms éveiller les soupçons, les susreptîbi l iés jalouses de T Angleterre et de la Russie, nos deux étemelles rivales en Orient.

— Cette mission me parait en effet devoir être fort belle, lui dis-jp de l'air le plus désiulércsse du moude.

— N'est-ce pas? l.h bien! «“elle mission , je me fais presque fort de

vous b faire obtenir, tant j'ai confiance dans votre mérite, tant j’ai à cœur de m'acquitter envers M. votre porc. t

— A moi une pareille mission 1 , m'écriai-je eu feignant la stupeur.

M. de Seriguy. preuaui un air mystérieux et profond, me dit :

— Monsieur de ***, je | arle à un galant homme ; or, que vous acceptiez ou non la (imposition que je viens de vous faire . me donnez-vous votre parole une tout ceci demeurera secret entre uou»?

— Je vous la donne, monsieur.

— Eh bien' continua-t-il non moins mystérieusement, il s'agit, sou* le prétexte frivole de porter de riches présents au shah de Perse, de la part de S. M. le roi de France, il s'agit, dis-je, de s'insinuer assez adroitement, assez habilement, assez puissamment dans l'esprit de ce prime asiatique pour le disposer à accueillir uu jour avec laveur les ouvertures constocrahlcs dont oti ferait ultérieurement connaître b teneur à l’envoyé chargé de cette impm tante négociation ; mais ces intérêts sont, je voiis t'avoue, de la dernière imminence. Les présents soûl prêts, les iu Mu tions rédigées, le batiment attend, et il faudrait partir dans le plus bref délai.

Mou hilarité Ultérieure était au comble en entendant le ministre me proposer sérieusement de nfed aller essayer mon art de plaire sur le •.bah de IVree, à propos d une mission de la plus ridicule insignifiance, quoique M. de Scrigny eût tâché de lui donner un magnifique relief.

Le ministre attendait ma réponse iras une anxiété vuriblu.

J'eus presque uu renrordz de faire jouer à uu homme de son âge et de sa condition un rôle si niais en prolongeant davantage reltc comédie.

Pourtant celle proposition, tout inacceptable qu elle était, avait éveillé eu moi certaines pensées endormies. Malheureux daus mon aOi'cliun

ARTHUR

timents charitables : je devins très-tolérant pour la suffisance gonr- RKf 1 , impitoyable, grâce à laquelle In plupart de nos agents diplomatiques en imposent toujours au public sur la valeur cl sur la nécessité de leur emploi.

Sans ce prestige ils ne seraient pas.

Or, je l'avoue, si je u'ai jamais eu lu fantaisie de me faire le compère ou la dupe d'un jongleur, jamais, lorsque j'ai cru deviner ses tours, je n'ai eu b méchanceté de le dire tout haut, pour priver ce pauvre diable de sou auditoire, parce que je n'ai jamais pu supposer comment se pourvoierail à l'avenir un jongleur délaissé. Aussi les parents pauvres qui desliucnl Ictus enfants a la carrière diplomatique devraient-ils, cerne semble, être assez sages, assez prévoyants pour leur faire aussi apprendre quelque bon et solide métier, qui leur serait un jour d une utile ressource, si des malheurs imprévus les privaient de leur premier état.

Ceci n’est pas un paradoxe brutal : la spécialité essentielle de nos diplomates consistant à dignement représenter la Frauce, c’est-à-dire à avoir aux lirais de l'Etat un assez grand étal de maison, à mener une vie somptueuse, mondante et divertissante, â recevoir ou à écrire des dépêches insignitiantes, il devient difficile de trouver l'emploi de ces belles qualités, lorsqu’on n’exerce plus la profession qui les exigeait.

Ma nouvelle position auprès de M. de Serigny, bientôt ébruitée, me donna UIIC singulière autorité dans le monde. Ou savait que ce n'était pas une place que j'avais cherchée en me livrant aux travaux assez assidus dont je m'occupais, et l'on concluait que mou appreutissige devait nécessairement aboutir aux plus liantes destinées.

Quelques circonstances dues au hasard vinrent augmenter ces exagérations.

(l'était à un bal chez madame la duchesse de Berry.

M. de Serigny, souffrant de la goutte, n'avait pu y assister. Lord Stuart, alors ambassadeur d'Angleterre, qui avait vivement sollicité notre gouvernement de faire les plus actives recherches pour découvrir le pirate de Porquerolles, viut me dire qu’on était sur les traces de ce misérable, qu'on espérait l'atteindre, cl me demanda quelques nouveaux renseignements sur cette affaire. Il me prit par le bras, et lions causâmes -dans l'embrasure d'une fenêtre pendant une demi-heure.

Il u’en fallut pas davantage pour faire croire que j'étais fort avant dans ce qu'on appelle si bénévolement les tecrets d'Klai.

Ce ne fut pas tout : vers les onze Heures j’allais sortir du bal, lorsque je me trouvai sur le passage du rui au moment où il se relirait.

J'avais eu l'honneur de lui être présenté ; il s'arrêta devant moi cl idc dit avec son habituelle et gracieuse affabilité :

— Je lis tous let jours votre rapport... j’en suis très-content; il m'intéressp beaucoup ; c'est très-substantiel, cl. grâce à vous, j’ai ainsi b moisson sans m'être donné b peine de b récolter.

— Le roi me comble, dis-je â Sa .Majesté, et son approbation est une faveur qui m'impose de nouveaux devoirs dont je tâcherai de me montrer Anw,

Ati lieu de quitter le bal, le roi s’assit sur un canapé placé près de lui. bt me dit : — Mais nu ontez-moi donc celte histoire dont vient encore de m’entretenir lord Stuart : c’est três-cxtraordiuaire ; ça a l'air d'un roman.

“Lorsque le roi s'était assis en me parlant, les personnes qui l'accom- ■fenaient s'étalent tenues discrètement à l'écart.

■c racontai donc au roi l'histoire du pirate de Porquerolles ; il m'éavec intérêt, me fil plusieurs questions, inc remercia tres-gracieusCUieut i l s«- i étira.

Le roi parti, je fus le centre de tous les regards ; on n’v concevait or: lia Majesté s'en allait, elle me rencontre, et voilà qu'elle demeure i d'un quart d'heure en conversation particulière avec moi... ‘’kridénietil je devais être uu homme de la dernière importance, pliant que rien n’csl plus ridicule que de paraître vouloir joiilr de îfidence après une scène pareille, j'allais quitter le bal. lorsque je ttir à moi madame de Fersen, que je n'avais pas rencontrée depuis • temps ; elle me parut si changée, si maigrie, que sa vue me lit I affreux...

Je la saluai sans l'attendre, et je me retirai, quoique son regard frit suppliant et qu'elle se fût évidemment rapprochée de moi dans l'intention de me parler.

Le lendemain je reçus une lettre d'elle.

EHeuie priait dans les termes les plus affectueux de venir b voir, s'excofiaut de son ingratitude, et faisant quelques gracieuses allusions au passé.

non premier mouvement fut de me reudre chez Catherine.

Mais je réfléchis bientôt que celte entrevue ne changerait rien sans doute à la destinée de mon amour. D'ailleurs je me souvins de b dureté avec laquelle madame de Fersen m'avait traité, et je mis une sotte dignité à ne pas me rendre à sa première avance.

: Je loi écrivis une lettre très-froide et très-polie , dans laquelle Je m'excusais de ne pas aller clicz elle pour des motifs qu'elle devait comprendre.

Elle ne me répondit pas.

q Pensant qu elle n'avait pas grande envie de me revoir puisqu’elle n’inu Sia il pas, je m'appbudis de ma ré>olulion. ’*

J'appris bientôt que le prince avait reçu de sa cour l'ordre de retour-

ner en Russie; et, je l'avoue, je fus étonné de voir que sa femme ne l'avait pas suivi.

Quant â madame de V***, je l'avais conjurée, an nom de l'amitié qu elle prétendait avoir pour moi, de ne pas tourmenter si cruellement M. de Serigny, lui déclarant que je ne voulais plus nie prêter â son manège de coquetterie; qu'elle se compromettait (Tailleurs horriblement, et que tôt ou lard elle se verrait fort mal reçue dans le monde.

Elle me répondit que je parlais comme uu quaker, mais que, pour b rareté du fait, elle voulait se mettre à vivre sans l’ombre de coquetterie.

Uu mois après celle belle détermination, elle vint me dire avec reconnaissance qnc celle nouvelle vie lui semblait ennuyeuse â périr, mais nue relu faisait un effet printigieux, et que des paris énormes avaient été ouverts pour savoir si elle persisterait ou non d.ms sa conversion. Quant au ministre, disait-elle, comme il avait passé de la stupidité d irritation jalousé â b stupidité: d’adoration aveugle, elle u’availni gagné ni perdu à ne plus le tourmeuter

Naturellement les bruits qui avaient couru sur madame de V*”el sur moi cessèrent bientôt, et on m'accusa de l'avoir sacritiéc à l’ambition.

Quelquefois je ne pouvais m’empêcher de sourire en voyant l'obséquiosité dont j'étais entouré, car je continuais, pour ainsi dite par désœuvrement, mon travail chez M. de Serigny.

Ccrnav, (inc je rencontrais quclquelois, cachait surtout «on envie sous les dehors de l'admiration la plus hyperbolique — Vous êtes un habile homme, me disait il, il vous faut, êt vous aurez tous le* genres de succès. Vous voici maintenant homme d'Etat, vous voici dans l'intimité des ministres et des ambassadeurs. Le roi vous distingue fort; on compte avec vous ; au>si, mon cher, maintenant vous n’avez [dus qu'à vouloir... car vous êtes d'une adresse ! passez-moi le terme... d’une rouerie ! ! !

— ('uniment cela ?

— Allons, faites donc l'innocent! A ce bal des Tuileries où vous avez eu tour à tour deux conférences si remarquables et si remarquées, l'une avec lord Stuait, et l'autre avec le roi, qui s'est arrêté à causer si longtemps avec vous au lieu do s'en aller, comme il eu avait d'abord manifesté le dé-ir, qu'avez- vous fait, en homme habile que vous êtes/ au lieu d'agir comme tant d’autres qui seraient niaisement restés à se pavaner après de pareilles distinctions, vite vous vous êtes éclipsé. C'était là b rouerie, ou plutôt le génie. Aussi vous avez f.tiL par votre absence uu effet prodigieux.

— Le secret de cette disparition est bien simple, mou cher Cernay : j'avais une horrible migraine, et je voulais rentier chez moi.

— Allons donc ! me dit Cernay avec une naïveté charmante, vous ne

me ferez pas croire qu'on a b migraine quand on vient de causer uiic heure avec le roi . ..

Il y avait quinze jours que j'avais rencontré pour la dernière fois madame de Fersen au bal des Tuileries, lorsqu’un de mes gens d’affaires cuira chez moi d'un air consterné.

Il s'agissait de prévenir le désistre d'une banqueroute qui pouvait me faire perdre environ cinquante mille écus, que je croyais placés dans une des meilleures maisons du Uavrc.

La faillite n'était pas déclarée encore, mais clic menaçait, ou b soupçonnait.

Mon homme d'affaires me proposait donc de partir sur-le-champ avec lui. cl d’aller retirer mes tonds de celle maison.

La somme était si considérable, que je ti'hé-iiui pas un moment à me • rendre au llavre. Uue procuration, si étendue qu elle eût été, n'aurait pas pourvu à toutes les év entualités de celle allairr ; cl, dans de telles circonstances, b présence d'un intéressé CSt souvent d'une très-grande autorité.

J'écrivis un mot à M. de Serigny, en lui disant que île graves motifs m’appelaient au llavre, et je tairai ordre chez moi de m envoyer mes lettres dans celte ville.

Deux heures après j’étais en route.

Nous allions atteindre le dernier relais qui précède le Havre, lorsque j’entendis le bruit du galop précipité de deux chevaux, le claquement releu tissa ut d'un fouet, et une voix qui ue m'était pas inconnue s’écrier: — Arrête! arrête!

Mes postillons me regardèrent indécis. Je leur fi» signe d'arrêter, et . tout à coup je vis arriver à b portière de ma voiture le courrier de ma- r dame de Fersen : sou cheval, blanc d'écume, était déchiré de coups d’éperons.

Cet homme était si Inlelant de la rapidité de sa course, qu'il ne put me dire que ces mots en me remettant une lettre ;

— Monsieur le comte... c'est de la part de madame b princesse.- J’ai gagne quatre heures sur M. le comte, c'est tout ce que j’ai pu faire.

Celte lettre ne contenait que ces mots :

« Ma fille sc meurt, se meurt... je n'espère qu’en vous. »

— Vous allez doubler le relais, retourner à la poste, criai-je aux postillons. Et toi, dis-je au courrier, peux-tu courir jusqu’à Paris et me faire préparer mes chevaux?

— Oui. monsieur le comte.

— Alors à cheval.

Et le brave garçon retourna ventre à terre dans b direction de Paris.

— Mais, monsieur, s'écria mou homme d'alïaires en pâlissant, von» ne pouvez pas retourner à Paris ; nous voici arrivés au Havre.

. ^,-sm fcjtedkx

AinilL'H.

Je le regardai livre éioinu-nietii.

— El pourquoi i'dj ?

— M.ii- celle faillite. inoiiMt ur, ü'éniH-il, songer bien qu’une heurt; de retard |k*ui tout perdre, qu'il s'agit de sauver ou non cinquante mille

écusl...

J'avais Imil à fait oublié l’objet de mou voyage.

— Vous ave* raison, lui dis-je. Vous êtes au plus à une demi- lieue du Havre, obligez moi d'y aller a pied, et arrangez cela pour le mieux.

Et je lis ouvrir la portière-

— Mais, monsieur, encore une fois c'est impossible, reprît l'homme d'a flaires stu lierait : st os vous je ue puis rien... je n'ai pas oublie de i procuration, Encore une fois, sans vous ma présence sera absolument • inutile Venez au moius au Havre, nous irons chez un notaire, vous me donnerez une procuration, el alors...

Je bouillais d’impatience. — Monsieur, lui dis-je rapidement, vous int au Havre sans moi, ou vous retournerez à l’a ris avec moi. La |>orliere

est ouverte : descendes ou restez.

— Mais, monsieur...

— Fermez la portière et à Paris ! criai-je.

L'honuuc d'affaires descendit au>sil6t eu médisant d'un air désespéré : — Comme vous voudrez, monsieur, mais je n’aurai rien à me reprocher vous pouvez regarder ces cinquante mille cens comme bel et bien perdus, bnvoyez-inoi au moins une procuration enregistrée, etc., etc.

Je n'cnteiHiis pas le reste de sa phrase.

Les chevaux brûlèrent le pavé.

De ma vie je n’ai voyagé avec une telle rapidité.

A Versailles, je donnai ordre d’arrêter à Palis un peu avant la poite le l'hôtel de madame de Fereen.

Quand J’y arrivai, je vis une épaisse couche de litière dans la rue.

Pensant a la possibilité d'un séjour chez madame de Fersen, et von- Luit le tenir secret, j'ordonnai à mou domestique de reconduire la voilure c hez moi, de dire à mes gens que j’étais resté au Havre, et que, voulant revenir par le* bateau à vapeur, j’avais renvoyé ma diligence.

J entrai dans l'hôtel.

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