‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 50 sur 59 · CHAPITRE LV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LV

Irène.

Les moindres détails de cette 6cène terrible sont encore présents a

ma pensée.

Minuit sonnait lorsque j'entrai dans l'antichambre de l'appartement de madame de Fersen.

Il était Sombre, je n'y trouvai aucun de ses gens: nia me parut étrange. Guidé par une lu. ur douteuse, je traversai plusieurs salons dont VD seul était faiblement éclairé mou OBUT se serrait d'épouvante.

J’arrivai près d’une porte eulr’ouverte.

Alors seulement quelques sanglots étouffés parvinrent à mon oreille.

Je poussai la porte sans bruit.

Quel tableau, mon Dieu !!

• la; berceau d'Irène, placé à côté du lit de sa mère, occupait le fond de celte chambre qui faisait face à la porte.

A droite du In, Calhcriue à genoux tenait dans ses mains une des mains de son enfant.

Je ne pouvais voir la figure de celte mère infortunée... Seulement de temps à autre un mouvement bruMpic et couvuhif faisait tressaillir scs épaules.

A gauche était Frank, le grand peintre, le mari d'Hélène.

Assis sur une chaise basse, il dessinait la figure mouraute d'Irène.

Suprême et atlrcux souveoir, que voulait sans doute conserver madame de Fersen.

Frank, au moyen d'uu abat-jour, avait disposé la lampe de façon qu'elle pût éclairer en plein la physionomie d'irene.

Le reste de l'appartement était plongé dans une profonde obscurité.

Un grand vieillard, vêtu d'une pelis-e fourrée, s'appuy. il au pied du lit do 1 enfant. Ses cheveux étaient blancs son front chauve saillant était poli comme du vieil ivoire, un reflet de vive lumière dessinait son profil hardiment accentué.

C était le docteur Ralph, le médecin de madame de Fersen.

Il semblait épier d un œil inquiet chaque imperceptible mouvement de la ligure d’irene.

Assise dans un coin obscur de la chambre, b gouvernante, appuyant sa tète sur la muraille, pouvait à peine étouffer ses sanglots.

Au moment où j arrivai ils deviureot si douloureux, que. désespérant do les comprimer, elle sortit en tenant son mouchoir sur sa bouche

Moi aussi... je pleurai amèrement à l'aspect de cette angélique ligure d’enfant, si résignée, si douce, et qui, malgré les approche* de la mort, conservait uu caractère de séréuile sublime...

Vivement éclairée, sa figure pale et brune se détachait lumineuse sur b bbm Iicur des oreillers... ses beaux cheveux unir* iouiluieul eu dosordre et couvraient, sou Iront. Ses grands yeux à demi fermes, cl cerué»

d' nue auréole bleuâtre, Elisaient voir sous leurs paupières appesanties nue prum Ile presque éleiute. De sa petite bondir entr ouverte, de s -s levres j olis si vermeilles, cl alors si décolorées, s'échappait uu mmiHIc picciptic, et souvent un murmure bible et j lamiif. Ce |Miivrc visage, autrefois si rond, si fraicbemeul eubutiii. était déjà livide.

De temps à autre, la malWurcuse eufaul agitait ses petites mains d on le vide, ou retournait pesamment sa tête sur sou oreiller, en pon*tont uu profond soupir! Fuis elle redevenait d'une effrayante immobilité

La figure de Frank, que je n'avais pas vu depuis deux aus, avait une expression de tristes»** navrante.

t.ui non pin- ue pouvait retenir scs larmes, toutes les fois qu'il ai r-'lait son regard sur b figure mourante d’Irène.

Le calme, le silcuce désespéré de celte scène que j'embrassai’ d «•» coup d'œil, me fit une telle impression, qu'un instant je restai iimn< Ici à la porte.

Muibme de Fersen tourna b tête vers b pendule, puis secoua b tête avec un geste de désespoir. • **.

Je b compris. Sans doute elle commençait à douter de moi ! i

Je p ussai b porte.

Catherine me vit, fut d'un bond près de moi, et m’entralnaul aupiv> du berceau elle s'écria avec un accent déchirant : — Sauvez-b ! ayez pitié de moi, sauvez-b !

La voix de madame de Fersen était brève, saccadée; et quoique son beau visage fût abattu et marbré par les larmes et par la b ligne, ou «nlait sous ces apparences de faiblesse I éueigie surbuiuaine qui août eut toujours une mère tant que son enfant a bc-oiti d’elle.

— Un moment, dit le docteur llalph d'une voix basse ci grave. Ceci est notre dernier espoir... ne l'avcn (liftons pas.

La malheureuse leoimc cacha sa tête dans ses mains.

— Je vous I ai dit (madame. le docteur montra une fiole remplie d’une liqueur brune), cette potion doit ranimer les esprits de celle enfant, doit rallumer la dernière parcelle d intelligence qui existe peut-être eu efle. Alors b vue de b personne qui exerce sur elle uu si singulier empire opérera peut-être uu prodige... car, bêlas! madame, il faut un prodige pour rappeler votre tille à b vie.

— Je le sais... je lésais, dit Catherine en dévorant ses lamies, je suis préparée à tout... ainsi... à tout. Mai* lu breuvage! quel sera sou effet 7

— Je puis répondre de sou effet immédiat, mai* non des suites que cet dfel p' Ut amener.

— Que fai.« donc? mon Dieu! que faire? s’écria Catherine dan* une affreuse angoisse.

— N hésitez pas, madame, m'écriai-je, puisqu'on la croit perdue. Acceptez au moins b seule cliancc qui voua reste ?

— C’est aussi mou avis, madame, n'hésitez pas, dit Frank, qui parbgeait notre éuntiou.

— Faites, monsieur ! ! ! munnura madame de Fersen avec un accent de résolution désespérée; et elle tomba agenouillée prés du berceau de sa fille.

Elle se mit à prier.

Elle, Frank et moi, nous attachions des regards douloureux et presque inquiets sur le docteur.

Seul calme au milieu de celle terrible scène, il s’avança silencieusement et à pa* lents près du berceau d’Irène.

A voir sa haute taille, sa ligure austère, ses longs cheveux blanc*, son vêlement bizarre, on eût dit uu homme doué d'une puissance m culte, prêt à accomplir par uu philtre quelque charme mystérieux.

Il versa quelques gouttes de b liqueur que i oulcuail la liule dans une cuiller d'or.

Madame de Fersen b prit et l'approcha des lèvres de sa tille.

Mais sa maiu tremblait tellement, qu'elle renversa le breuvage.

— J’ai peur! dit-elle d'un air égare.

El elle rendit la cuiller au médecin.

Celui-ci la remplit de nouveau, et d'une main ferme b présenta aus lèvres d'Irène.

L'enfant but sans répugnance.

Il serait impossible d'exprimer avec quelle angoisse mortelle, avec quel effroi nous attendîmes l'eflet de ce breuvage.

I.e médecin lui-même, avidement penché sur le lit, couvait b figure d'Irène d’un o*Jl ardent.

Bientôt b liqueur opéra.

Peu à peu Ireuc agita scs bras et ses mains, ses joues seeolôrcn ai d’une faible rougeur. Elle retourna plusieurs Ibis viveiueât' sa tête sur sou oreiller.. . poussa quelques petits cris plaintifs... ferma ses yeux, pois les rouvrit.

La lumière était eu face d’elle. Celte vive clarté lui fut d .nl< wvu- . car elle jkirla ses maiu* à ses yeux.

— Kilt! voit... elle voit! dit le médecin avec une vivacité qui nom sembla de bon augure.

— Elle est sauvée! s'écria Catherine joignant ses mains comme si die eût remercié le dcL

— l’as de fol espoir ! madame, reprit sévèrement et presque durement le diRteur Ralph. Je vous l’ai dit, celte apparence de vie est factice... C’est le g.ilxatiisiuc qui fait mouvoir uu cadavre, un soufilc peu» br.-er I impe» cO|«tibie beu qui attache cucoie celte cilla ut a b l ie. Puis il ajouta

ARTHUR

en *r retourna ni vers nvol : Tout à Phcure, monsieur, ce sera à vous d'essayer à renouer celle trame si faible. Mais, je le déclare, *i celle enfant tü,ce qu’bêlas! je n'«i$e esp»*riT, c’est à vous qu’elle le devra, monsieur!... 1 » science connue n 'opère pas de pareils miracles.

— II n'y a que Dieu qui les pub.Mi opérer, dit Frank d’une voix imposante

— On certaines influences mystérieuses et sans doute magnétique» qu'oil est obligé d'admettre sans les comprendre, ajouta le médecin.

LVxcitaliou causée par le breuvage sur Irène se prononçait de plus eu plus ; deux ou trois fuis elle Soupira profondément, étcudit les bras, puis enfin elle lunrinura d'une voix faible :

■ QiM n mere... Arthur !

— Maintenant, s’écria vivement le médecin, qu’une des mains de l'eufant soit dans les vôtres, monsieur, et que l'autre suit dans celles de sa

t... approi'bez-vmis d elle le plus possible. . et appeler.- la ... d n. e- Ç.' lentement... que le son ait le temps d’arriver à s«»n oreille af-

tuie des mains de l'enfant, sa mère prit l'autre, taiu était humide et glacée.

l'approchai d'Irène. Ses grands yeux encore agrandis par ta ma- — s ?ul ça et la autour aille, comme s’ils eussent cherché quel-

-^Irènc... Irène... me voici, lui dis-je 5 voix basse.

• •yh jrè ne -- mon enfant... la mè n OSt aussi là, dit Catherine avec un arniM de passion et d affreuse anxiété impossible à rendre.

L'eu font ne parut pas d'abord nous avoir entendus.

— Irène.. .Vest votre ami... c’est Arthur et votre mère... nVnteodcztous pas sa voix ?

— Ta mère... mon Dieu!... mais tanière est là! répéta Catherine.

Cette fois le regard de l'enfant n'erra plus, et elle lit un brusque mouvement de tête, comme si nu accent lointain l'eût tout a coup frappée.

— Comment e-t sa main? nous demanda le docteur à voix basse.

— Toujours froide, lui div-je.

— Toujours froide, répondit sa mère.

■*-jrant pis... vous n'èies pas encore en rapport... continuez.

Irène... mou eufaul... mon ange... in 'entendez-vous? c’est moi.. Arthur, lui dis-je.

(cène leva les yeux et rencontra mon regard.

J’avais souvent entendu parler de la fascination magnétique, celle fois j’en éprouvai l'action et ta réaction.

Jfottacbais un regard avide et désolé sur le pâle regard d’Irène. Peu à peu, comme s’il se fût vivilié sous le mien, son œil devint moins terne, il - éclaira, il hrilla. il rayonna d intelligence.

Siti^pa physionomie, qui snnblail renaître à ta vie, je pus suivre les prncèr-s de sa raison, de sa pensée, qui se réveiltaicnt.

IJ»* nie lendit les bras, et un sourire d'ange effleura ses lèvres.

Trop faible pour tourner ta tète, elle chercha sa mère du regard.

Catl icriue se peucbail sur le lit, tenant toujours comme moi une des BLiius d'Ireue.

Après nous avoir un instant contemplé:,, l'enfant approcha doucement b main de sa mere de la mienne; sou regard devint humide, puis ses braves couleront en abondance.

Lorsque je touchai la main do Catherine, je reçus an cœur une commotion rapide et fulgurante... Un moment je n 'entendis plus je ne vis plus ma main serrait celle de Catherine, celle d’Irène, et ees points de contact ne iu étaient plus sensildcs.

Il nie semblait qu'un torrent d'électricité noos entourait, nous confondait tons trois.

Ce feu une impression inexplicable, profonde, presque douloureuse, liorsque je revins à moi, j entendis le docteur s'écrier : — bile a pleuré, elle es t sauvée!

— Vous me l'avez rendue ! dit Catherine en tondu nt à genoux devant

CUAP1TRE LVU.

Le bocage.

Celte crise salutaire sauva Irène.

Pendant un mois que dura ta convalescence, je ne ta quittai pas un seul jour, pas une seule nuit

Aux premiers jours du printemps, le docteur Halph engagea madame de Fersen à aller habiter la campagne avec sa fdle, et comme position indiqua de préférence le* environ» de Poutaiucbfcau.

Madame de Fersen ayaut été voir uue fort jolie maison appelée le Bocage, située près du village de Morel, s'en arrangea, y fit faire les répar. itbuis nécessaires, et il fut décidé que nous irions l'habiter avec elle et rêne au commencement de mai.

Si ma présence «uutiuuellc chez madame de Fersen eût été connue, dlc eût été odieusement interprétée. Aussi le leiHlcmain de ta crise qui avaif élé’si tavoraCle à Irène, je dis » s: mere qu'il fallait interdire l'en-

trée de son appariement à tout le monde, excepté au médecin, à la couv eruante et à une autre des ienmtes de madame de Fersen dont elle était très-sûre. J'avais habité pétulant la maladie d'Irene un entresol inoccupé, et dont les fenêtres s’ouvraient sur un terrain désert; aussi tout le monde avait-il ignoré mon retour à Paris et mou séjour chez Catherine.

.Madame de Fersen n’emmenait à Fontainebleau que les mêmes gens qui l'avaient entourée lors de la maladie de sa tille, sa gouvernante et deux femmes. Le reste delà maison demeurait à Paris.

File me demanda de nie précéder de deux jours au Bocage.

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