CHAPITRE LYIIF
Jours de soleil.
Au Bocage, 10 mai 18 . (I).
Il est onze heures du soir: je viens de quitter madame de Fersen. Me voici donc dans le chalet que je doi> désormais habiter près d clle^
J’éprouve une sensation étrange. jP
Les événements se sont suecéilé si rapidement depuis un mots coeur a été bouleversé par des émotions si diverses, que je sens h soin de me rendre compte de mes souvenirs, de mes vœux cl de i r pérances.
C'est pour cela que je reprends ce journal, interrompu dej u départ de Kliios.
Les idées se présent si confuses dans mon esprit que j esporc les
is. mou
éclaircir en les écrivant ; j'agis à peu près comme les gens qui . uepouilcul de tête, sont obligés de le faire sur le papier. :
tant faire un calcul <J
Sans doute émue à la vue de ce tableau d’une mélancolie si douce, Catherine s'accouda sur le balcon du chalet, cl resta quelques minutes rêveuse.
Icene s’assit à ses pieds et se naît à cueillir des roses cl des chèvrefeuilles pour faire un bouquet.
Je m'appuyai sur la porte, et malgré moi j éprouvai une angoisse douloureuse en contemplant madame de Fersen...
J'allais passer de longs jours auprès de celle femme si pas-ionuement aimée... cl la délicatesse devait m empêcher de lui dire un mol de cet amour si ardent, si profoud, que tous les événements passés avaient encore augmenté... , . , .
Et je uc savais pas si j'étais aimé... ou plutôt je désespérais d tire aimé ; il nie semblait que la destinée qui nous avait réunis, madame de Fersen et moi, auprès du lit de mort de sa lille, pendant uu mois de terribles angoisses, avait été trop fatale pour sc terminer par un sentiment
J'étais absorbé dans ces tristes pensées, lorsque madame de Fersen fil un mouvement brusque comme si elle sc fôt éveillée d im snngc, et me dit : « Pardon: mais il y a ti longtemps que je nui respiré uo air vir et embaumé comme celui-ci, que je jouis de celle admirable nature eu
égoiste. » . , ,
lieue partagea sou bouquet en deux, ci» donna un a sa merc, me douoa 'autre, et nous rutnimes en rnarebe ver» la maison.
Irène. — face 102.
Quelle sera pour moi la fin de cet amour ?Lc docteur Ralph a forim Ile* ment signifié a madame de Fersen que ma préscucc serait longtemps iu-
(tj Arthur, selon mu habitude, intercale ici des fragments de son journal, interrompu depuis Kliios, et sans doute repris lots de son arrivée au li-xago. I.i-i, chapitres précédents sont destins à remplir la lacune qui n-paraK les « époques, et pendant laquelle Arthur semble avoir négligé» de tenir te nwn*‘
i ranaum.
H. de Sérigny, — face 93.
ARTHUR
dispensablc à b parfaite guérison d'Irène, et que, pendant deux un trois mois encure, il fallait surtout songer à calmer l'imagination do celle cnlaut, et à ne pas lui donner la moindre secousse ou le moindre chagrin : ces émotions étant d'autant plus dangereuses pour elle qu elle les conceulrail profondément.
L’attraction que j’inspire à Irène, attraction que le docteur Ralph attribue à des affinités magnétiques et mystérieuses, dont il cite mille exemples, soit chez les hommes, soit chez les animaux, mais qu’il avoue ne pouvoir expliquer; cette attraction, dis-je, nie incl dans une position singulière.
L’action de nia présence, ou de mon absence sur celte enfant est un fait acquit, irrécusable. Depuis près d’une année Irène a eu trois ou
Î taire crises légères, graves, ou presque mortelles, qui n’out pas eu antres causes que son chagrin ac ne plus me voir, et surtout de ne 'plus me voir auprès «le sa mère... car sa gouvernante . m’a dit depuis que même nos entrevues des Tuileries , •
n'avaient fias complètement satisfait Ireue.
qui regrettait toujours le temps de son séjour à bord de la frégate.
Ma pré-ence est donc pour ainsi dire le lien qui attache Irène à la vie.
Sans mon amour, sans ma passion pour Catherine, sms l'miérét profond que m’inspire son enfant, cette impérieuse obligation de ne jamais quitter Irène roc serait pénible et embarra>sanle.
Mais j 'adore sa mère!
Mais si je le compare aux autres sentiments que j’ai éprouves, celui qu’elle m'inspire est le plus profoud de tous, et il faut que. la voyant chaque jour, que, rapproché d’elle par les circonstances les plus saisissantes , les plus mystérieuses, les plus faîtes pour porter l’amour le plus calme jusqu’à l’exaltation, il faut
S uc je me taise, que alherine soit pour moi une sœur, une amie .'
Ce serait donc au nom do mon dévouetassé, presque au l'inllueiitc fatale que j'exerce involontairement sur Irène, que je viendrais parler ft Catherine des espé-
il pas; i de I
rances de mon amour !
Ce rôle serait lâche, serait méprisable.
Et si la malheureuse mère allait croire, mon Dieu! que j'exige son amour pour prix de ma présence auprès de sa llllc !...
Ah ! cette pensée est horrible !
Aussi mon parti est bien pris, irrévocablement pris.
Jamais an mot d'amour ne sortira de ma bouche.
Atlliur et \t i* i* ■. — page 1 16.
Au Bocage, H mai 18 .
Mes bonnes actions me portent malheur... Encore une raison de plus pour garder le silence le plu-, complet.
Ce malin on a apporté les journaux dans le salon.
Madame de Fcrsen en ouvrit un et s'est mise à le lire.
Tout à coup je l'ai vue interrompre sa lecture, tressaillir, rougir beaucoup ; puis, avec l'expression d'une surprise muette, elle a abaissé lentement ses mains sur scs genoux en secouaul sa tête, comme si elle eût dit : Est-ce bien possible!
Jetant ensuite, sur moi un regard voilé de larmes, elle s'est brusquement levée, cl est sortie.
Ne sachant à quoi attribuer retic vive émotion, je ramassai le journal, et bientôt les lignes suivantes m’expliquèrent réiouncment de madame de Fersen.
„ «On sait que la maison *** et compagnie, du Havre, a fait, il y a un mois, une faillite qui s’élève, «lit— >»n, à plusieurs millions. Le chef de celte maison s’est embarque secrètement pour les Etats-Unis. Quelques créanciers, prévenus des bru ils alarmants qui couraient sur la solidité de
cette maison, avaient retiré à temps une partie de leurs fonds.
« M. Dumont . agent d'affaires de M. le comte Arthur de ***, compromis dans relie faillite pour la somme de cent cinquante mille fr ., n'a pas été aussi heureux ; manqua ut à cette époque ae pouvoirs nécessaires . quoiqu'il fùl venu au Havre pour parer à ce désastre, il a déposé sa plainte au parquet de M. le nrocureor du roi, La banqueroute devant être évidemment regarder comme frauduleuse :
mais, en présence d<t l'actif, qui se monte -i peine il quatre-vingt mille livres, les nombreux créanciers de 1 1 maison **' doivent considérer leurs fonds t omme Perdus, »
Madame de Kersen avait su mou départ précipité pour le llavre. puisque son courrier m avait atteint avant mou arrivée dans relie ville. J’cn étais reveuu immédiate meut .
l'époque de ce retoui coïncidait avec la date de b faillite. Il cl.nl donc évident pour Cailicriiic que mon cni- P ressèment à me rendre auprès d'Irène mourante m’avait seul causé relie perle.
Aussi , maintenant .
plus que personne. ;o dois craindre de paraître demander le prix de mon sacrifice.
Eu parcourant machinalement le journal, au-dessous de la nouvelle que je viens de citer, je lus la note suivante. qui m'intéressait.
La feuille que je lisais était une feuille semi-officielle : ou pouvait la tegarder comme bien renseiguée.
«On parle de quelques inulalious prochaines dans notre corps diplomatique. On cite, parmi les personnes qui pourraient être appelées à un emploi très-éminent dans les affaires étrangères. M. le comte Arthur de qui, très-jeune encore, a tout droit à cette faveur par ses voyages* par ses éludés et par des travaux consciencieux auxquels il s’est longtemps livré comme chef du cabinet de Son Excellence M. le minisire des affaires étrangères. Ces renseignements, que nous pouvons donner pour certains, prouvent assez que lorsque la dislincliou de la naissance et les avantages de la florin» accompagnent une capacité éminente et reconnue, on doit tout attendre de l'appui et îles encouragements des ministres du roi. »
ARTHUR
Celle Dole émanait du cabinet de M. de Swiguy. qui croyait, pendant ; mon absence, m'élre for» agréable en demandant sans doute au roi quel- j que laveur pour moi.
Ass et imlnléieul, je l'avoue» à celle nouvelle, j’allai retrouver Cathe- !
rioc.
Je la rencontrai dans une allée du paie.
— Je sais tout, me dit-elle en me tendant b main...
Encore cela, encore cela, mon Dieu ! ajouta- t-clle en levant les yeux au ciel... Et moi, qu'ai je donc fail pour lui ! J
Iles mois m'aller eut au cœur ft me causèrent une émotion si douce, si pn fmide, que mes espérances se réveillèrent malgré moi. Mais bientôt, réprimant ces pensées, el voulant danger le sujet de la conversation, je ! lui dis :
— Vous ne me faites donc (as compliment de mes succès futurs?
Elle me regarda d'un air étouné.
— Quels succès ?
— N ous n'avez donc pas lu le journal d’aujourd'hui ?
— Si... mais de quels succès parlez-vous?
— Ou dit. dans ce journal, que je serai appelé très-prochainement à un emploi important dans les affaires étrangères.
Catherine reprit, sans paraître m’avoir entendu :
— Voulez-vous inc faire une promesse?
— Quelle est-elle?
— Je vais vous envoyer Irène au chalet... niais je ne désire pas vous voir aujourd'hui... Vous ne m’en voudrez pas? me dit-elle en nie tendant tristement la main.
— Non sans doute, lui dis-je, très-étooné de celte résolution subite.
Au boci&c, 13 niai 18...
Depuis combien de temps ce journal esl-fl interrompu.
je ne sais, je ne m’eu soutiens plus.
El d'ailleurs maintenant sais-je quelque chose? ai-je des souvenirs ?
Tout ce nui m’aiTive n'e-t-il pas un songe, un songe si éblouissant que je me demande où est 1a limite du réel? où finit le rêve? où commence le réveil?
Songe, souvenir, réveil ! ce sont là des mots vains cl décolorés que j'employais avant ce jour.
Je voudrais maintenant des mots nouveaux pour peindre ce que je n avais pas encore ressenti.
Nou-sculcmrut me servir des termes d’autrefois pour dire mes émotions d’aujourd hui me semble impossible, mais encore j'y vois un blasphème, une profanation...
Ne scrais-je pas le jouet d’une illusion?.. Est-ce bien moi, moi, qui écris ceci nu flocage, dans le chalet?...
Oui, oui, c’est mol, je regarde celle pendule, elle marque cinq heures, je vois l'étang télléclur les rayons du soleil, j'entends lys arbres frémir sous la brise, je sens le partum des fleurs, et au loin j aperçois sa demeure à elU.
Ce n'est donc pas un songe?
Voyons, ra-scmblons me> souvenirs, remontons pas à pat jusqu’à b source de ce lomiil de félicité qui m’enivre...
Quel jour foannes-aou* aujourd'hui? je tic sais plus. Ah! c'est dimanche, elle est allée à la me&ae ce malin, et elle y a pleuré, beaucoup pleuré ..
Lûmes soient ccs précieuses brutes!
Mais quand donc a vous- nous reçu ces journaux?... Les voici... c’était avant-hier...
Avant-hier!., chose étrange!.. Des années se seraient pa-ées depuis ce jour qu'il ne me paraîtrait pas plus lointain!...
butte te passé d'hier, qui uous était presque indifférent, et le présent d'aujourd'hui qui tôt tout nour nous, il y aurait doue un siècle de distance !...
Oui, c’était avant-hier que Catherine m’a prié do b laisser seule
Je lui ai obéi ; mais il me semble que cola m'a beaucoup attristé.
Irène est venue jouer sur les marches du chalet...
l a cloche du dimr a sonné...
Au lieu de paraître à table comme à l’ordinaire, Catherine uTa bit plier de dîner seul, car rilc était souffrante !..
Le soir, le temps était lourd. Catherine est descendue dans le salon... je l'ai trouvée tres-pàle...
— Je loulle chez moi, m'a-t-elle dit, je suis inquiète, agitée, nerveuse, ce temps est si orageux !
l‘iii> elle m’a demandé mon bras pour se promener dans le paie... Contre son habitude, elle a dit à madame Paul, gouvernante d’Irène, de nous suivre avec sa fille.
Nous avons pris l’allée tournante du bois, et nous sommes arrivés près ht petite t «nielle rccouv rte de gl veinées , où elle m'avait attendu avec Irène le premier jour de mou arrivée au Ilotage...
Je ne sais ri ce Pu l'émotion, ou b fatigue, ou la souffrance, mais Catherine sc trouva fatiguée, et voulut s’asscHr sur un banc de garou.
Le soleil était couché, le ciel couvert de nuages empourprés par les derniers m von- du soleil, Cl à chaque instant sillounés par d éblouissaut» écl iis de chaleur qu Irène suivait d'un air curieux cl rassuré.
Catherine ne disait rien et semblait profondément ab-orbéc.
Le crépuscule commençait à obscurcir le bois, lorsque Irène, que sa gouverii.iute tenait sur ses genoux, s'endormit.
— Madame, mademoiselle Irène s'endort, dit madame Paul : .M. le doeicur a bien recommandé de ne pas b bisser exposée à b fraîcheur du soir.
— bénirons, me dit Catherine. El elle sc leva.
Elle était si faible quelle s'appuyait sur mon bras de tout son poids.
Nous marchâmes ainsi quelques pas, mais très-lentement ; madame Paul nous précédait avec Irène.
Tout à coup, je sentis Catherine presque défaillir; elle me dit à voix basse : — Je ne puis faire un pas de plus... je suis brisée.
— Tài liez, lui dis-je, d'atteindre seulement le chalet, il est tout proche ; vous vous reposerez sur le banc qui est à la porte.
— Mais Irène ! s’écria-l-elle avec inquiétude.
Une sinuosité de b roule nous cacha la gouvernante qui nous avait déjà de beaucoup devancés.
Je soutins Catherine, el quelques secondes après elle fut assise devant b porte du chalet.
Les nuages orageux s'étaient dissipés ; à nos pieds nous voyions l’étang dans lequel les étoiles commençaient à se réfléchir. Le parfum des fleurs, que les temps lourds el chauds rendent plus pénétrant, saturait l’air. Il n'y avait pas un souffle de brise, pas un bruit.
La nuit était si douce, si belle, si transparente, qu'à son indécise clarté je distinguai parfaitement les traits de Catherine, foute ma vie sembbit concentrée dans mon cœur, qui buttait avec force.
Comme Catherine, je me sentais aussi accablé, énervé par l'atmosphère tiède et emhaumée qui nous entourait.
Madame de Fcrsen était assise et accoudée sur des coussins ; son front se reposait dans une de scs mains.
Le calme était si profond, que j'entendais le bruit précipité de la respiration de Catherine. Je tombai dans une rêverie profonde, à b fois douce el triste.
Jamais peut-être je ne devais rencontrer une occasion plus favorable de dire à Catherine tout ce que je ressentais; niais b délicatesse, mais b crainte de paraître parier au nom d un service rendu me rendoieut muet.
Tout à coup elle s’écria .
— Je vous en supplie, ne me laissez pas à mes pensées ; que j’entende votre voix... hiles-moi ce que vous voudrez, mais parlcz-ruoi. au nom du ciel.' paricz-moi.
— Que vous dirai-je? repris-je arec résignation.
— Qu'importe! s'éeria-l-dle en joignant «es mains d’un air suppliant; qu'inqmrte !... nuis parlez- moi, niais arrachez-moi aux pensées qui m'obsedent. Ayez pitié .ou plutôt soyez sans pitié... Acc usez-moi, accablez-moi, dites moi que je suis une femme assez ingrate, assez égoïste, assez lâche pour n’avoir pas le courage de b reconnaissance, s écriat-elle en s'atitmant malgré clic, et comme si elle eût bissé échapper un secret Irop longtemps contenu. Ne ménagez pas vos reproches, car vous ne savez pas combien votre résiguaiiou me fuit mal ; vous ne savez nas combien je dérircrais vous trouver moius généreux. Car enfin... que aire d'imc femme qui, rencontrant an ami sûr, discret, se laisse pendaut six mois entourer pur lui des soi us les plus délicats, les plus assidus et les {•lus respectueux, qui le voit se dévouer aux moindres caprices d’un pauvre curant souffraot, et puis qui, un jour, pour toute rceonuaissauce, <4 par le plus vain, le plus honteux des motifs, congédie brutalement M aini... El ce n'est pas tout, cette femme, dans uue circonstance épouvantable, a de nouveau besoin de lui... lui seul pcnl sauver b vie de sa fille... elle l’appelle aussitôt, car elle sait qu'elle peut tout attendre de l'abnégation de ce cœur héroïque; lui, sacrifiant tout, accourt à l'instant pour arracher l’enfant à b mort...
— Je vous en prie, ne parlons pas de ces tristes souvenirs, ne songeons qu'au boaheur présent, lui dis-je.
Mais Catherine ne parut pas m'avoir entendu, et commua avec un degré Croissant d'exaltation qui m effraya :
— Et cela sans que cet ami si bon, si noble, ait jamais osé dire un mot qui pût faire b moindre allusion à sou admirable conduite ! Génie tutélaire «le cette fournie cl de son enfant, quand tous deux souffrent, il se contente d'étre b, toujours b, doux, triste résigné... et puis, quand il a fini de les sauver, car sauver l'enfant c’est sauver b mère, il s’eu va, | fier» silencieux et réservé, heureux sans doute du bien qu’il a fait, niais semblant craindre l’ingratitude ou dédaigner la reconnaissance qu il inspire.
La voix de Catherine devenait de plus eu plus brève et plus saccadée . j’étais enivré de ses paroles, mai» elles me paraissaient presque arrachées à Catherine par une excitation fiévreuse; elles contrastaient tant arec sa té-erve liauituelle, que je craignais que celle raison, jusqu’alors s; ferme cl si sereine, ne subit enfin Ta réaction tardive des effroyables secousses qui, depuis six semaines, l'avaient ébranlée.
— Catherine» Catherine I m'écriai-je, vous aimez trop votre enfant pour que j'aie jamais pu douter de votre gralitiuic! ma plus chère, ma plus précieuse récompense.
ized bv Gooq
ARTHUR
Quoiqu'elle eût entendu m;i léponsc, puisqu'elle y lit allusion, Catheriue reprit avec un accent «le plus cil plus passionné :
— Oh! oui, oui; diies-uioi bien que le M-utîmcut délicieux, invincible, qui me charme et qui m'enivre à celle heure, c'est tic la reconnaissance ; dites moi bien que lien n'est plus saint, que rien n’csl plus religieux. plus Irgoiioe «pie «V que Je res&cU». Une feu. un* a bien le «h oit de dévouer *a vie à celui qui lui a rendu son enfant! surtout quand Celui-là, aussi généreux «pie «lélicat, u'a jamais ose dire un mot de s»*s justes espérance».,, aussi. .. u'est-ee pas que c'est à elle... à elle. . de venir... lui demander .. avec bonheur, avec orgueil... Comment j.uuais récompenser laid d'amour ?
— En le pariageaut ! m'écriai-je.
— En avouant... qu'on l’a toujours partagé. . dit Catherine d'uni 1 voix
faible.
Et elle laissa tomber ses mains dans les miennes avec accablement.
Au flocage, 10 mai 18..
Malheur !... malheur!...
Depuis hier, je ne l'ai pas vue. Le docteur Ralph est arrivé ici cette nuit, il la trouve dans le plus grand danger ; il attribue «eue lievre «lévoranlc, cet affreux délire, à la réaction de toutes les angoisses que la malheureuse femme a contenues pendant la maladie de sa tille...
Mais il ue sait pas tout...
Ab ! que ses remords doivent être terribles! combien elle doit souffrir, et je ne suis pas là, et je ne puis pas être là !
Oh ! oui, je l'aime... je I aime de toutes les forces de mon àme. car ce souvenir cuivrant, qui me rendait hier presque lou de bonheur, maintenant, je le maudis!
La vne d'Irène me fait mal... Aujourd’hui, cette enfant est venue à moi, je I ai repoussée... Elle est filiale à sa mère, comme elle sera peutêtre lata le à moi même
Le docteur Ralph sort d'ici, il n'y a pas de mieux.
J’ai remarqué eu lui un changement singulier.
Ce matin, comme toujours, en arrivant, il m'a douué la main avec cordialité ; ordinairement ?;« ligure austère exprimait un sentiment de bienveillance en m'abordant... Ce soir, je lui ai leudii la main, il ne l a pas prise. Son regard m'a semblé sévère, iuterrogalif... Apre» m’avoir instruit brièvement de l’état de la sauté de Catherine, il est sorti d'un air gbcSal.
Dans l'égarement de la fièvre, Catherine aurait-elle parlé?...
O» ! celle pensée est horrible ! Heureusement, il n y a près d'elle que b gouvernante d'Irène et que le docteur Ralph.
Mais qu'importe !... qu’in» orte... cette gouvernante est une de ses femmes, ce médecin est un étranger! et elle si fière, parce quelle avait toujours eu le droit d'être (ière... la voilà peut-être désormais forcée de rougir devant ces geos-la !
Si elle a parlé - .. elle ne le sait pas, elle ne le saura sans doute jamais ; mais ils le savent, eux... ils ont peut-être son secret et fe mien...
Si d’un mot on pouvait anéantir deux personnes... je le dirais, je crois...
Au Bocage, 17 mai 18 ..
Que faire, que devenir, si la maladie continue «le marcher avec cette rapidité ? la* docteur Ralph ne veut pins se charger seul de cette responsabilité. Il réunira alors plusieurs médecins consultants et
Je ne puis continuer à écrire, les sanglots me suffoquent.
Il m'est arrivé ce matin une chose étrange
Lorsque le docteur ui'a annoncé que b maladie de Catherine empirait... je suis revenu ici, dans le chalet : j'ai voulu écrire ce «pic je ressentais, car je ne puis ni ne veux confier à personne mes joies ou ma douleur ; aussi lorsque mon cœur déborde de félicité ou de malheur, j'éprouve uu grand soulagement à faire au papier ces confidences muettes.
En apprenant le nouveau danger que courait Catherine, j'ai tant souffert, que j’ai voulu écrire lues angoisses... c'est-à-dire les épancher...
Cela m’a clé impossible... je n’ai pu que tracer d'une main tremblante . les umts qui commencent celle page, et qui ont été bien vile in 1 er rompus par mes larmes...
Alors je suis sorti dans le parc...
Là, pour la première fois j'ai amèrement regretté, oh ! bien amèrement regretté de u'avoir ni la foi ni l'espérance religieuse...
J’aurai» pu prier pour Catherine!
Sans doute il n'y n ri vu de plus accablait que de reconnaître l'épouvantable vanité des vœux qu'on adre**e au «ici pour uu Août adoré
que \ mus tremble/ de perdre; mais au moins vous avez une mititre d'espoir.*, mais au moins c'est un devoir que vous remplissez... mais, au moins t votre douleur a un laugage, vous no la croyez pas
su' ile! ! !
Mais ne pouvoir «lire à aucune puissance humaine ou surhumaine sauvez-lt! ! ! c'est affreux.
J«* sentis si douloureuse ment cette impuissance, qu’épcrdn je tombai à genoux sans savoir à qui j’adressais mon anfente prière. Mais profon- «femcul convaincu, dans ce moment dhalluriuaiiou, que ma voix serait entendue, je m'éc riai : Saiivt-z-la !... sauu*z-la!.„ Puis, maigri! moi, j'eus une lueur d'espérance, j'eus pour ainsi dire b conscience d'avoir accompli un devoir.
Plus tard, je mugis de ce que j’appelais ma faiblesse, ma puérilité.
Puisque mon esprit ne pouvait comprendre, et co. séqnemincul ne pouvait croire les aflinnaliom qui constituent les différentes religions liiimaines, quel dieu ituplorai-je?...
Quel pouvoir avait pu m'arracher celle prière... le dentier cri, la dernière formule du désespoir
La Crise que le ditclenr redoutait n'a pas eu lieu...
Catherine n'est pas mieux, mais elle n’est pas plus mal... Pourtant le délire continue.
La frnid«*iir du docteur Ralph à mon égard est toujours extrême.
Depuis que sa mère est malade, Irène donne «le fréquentes preuves de sensibilité et de tendresse enfantine, mai» sérieuse et résolue comme sou caraclè.re
Ce matin elle m’a dit : — Ma mère souffre beaucoup, u ‘est-ce pas?
— Beamonp, ma pauvre Irène !
— Quand uu enfant souffre, sa mère vient souffrir à sa place pour qu’il ne sonf rc plu-, n ‘est-ce pas? nu*. ifemamla-t-el^e pavement. •
Etonné de ce singulier raisonnement, je la regardai a (leu tire ment sans lui répondre - et elle reprit * *
— Je veux souffrir à la place de ma mcrc... memu-moi au méderin.
Cet eidaiitiilage, qui m'aurait fait sourire dans d'autres circonstances,
me navra... et j embrassai Irène pour cacher mes larmes.
Au Doc«$e 17 mu 18.
Il y a de l'espoir... le délire cosse... un abattement profond lui succédé. Le docteur Ralph reduutail l’ardeur, l’activité de sou sang enflammé.
Maintenant ii redoute l’atonie, la faibfesse.
La connaissance lui est revenue... bon premier mot a été le nom do sa fille.
La gouvernante m’a dit que le docteur o avait pas encore permis qu'on lu lui amenât.
Vingt fois j'ai été sur le poiul de demander ù madame l'aul si Catherine s'était iuformée do moi..- tuais je ne l'ai pas o>é. , , • •
Au Bocage, 18 mai 18...
Aujourd'hui, pour la première fois, le docteur Ralph a permis à la gouvernante de conduire Irene auprès de madame de I erscu.
J'nltcndak avec uuc impatience douloureuse et inquiété le moment où je verrais Irèue, «opérant avoir par elle quelques renseignements sur sa inerc... et peut-être... uu mot, nu rouveuir de t atberinc.
l’nc fois revenue à elle, je ue sais quel parti madame de Fcrsen preuüra eu vers moi.
Stnivent, pendant le paroxysme de remords dési-spérés qui suivent une première faute, les femme* haïssent l'homme auquel elfes mil cé té... de toute la violence tic feu»* regrets, de toute l éucrgie de leur duoleur. elles l'accabh ut «le reproches; c'est sur lui seul que doit peser toute la responsabilité du crime ; elles n'ont pas été scs Complices, tuais ses victimes.
Si leur ante e»t restée pure, malgré un moment d'égarement involontaire, elles prennent la résolution sincère de ne plus voir celui qui { les a séduites et de... u'avoir au moins à pleurer qu uue trahison, qu'une sut prise.
i-ett • résolution, elles y sont «l'abord fidèles.
Elles cherchent, non à cxcu-er, mais à racheter leur faute à leurs propres yeux par le rigoureux accomplissement de leurs devoirs; mais le souvenir de celle faute est là... toujours la...
Plus le cœur est noble, plus la consdeiicc est sévère, plus le remords est implacable... alors elles souffrait affreusen»'-ul, les malheureuses... car elles sont seules, car elfes sont forcées de dévorer feurs larmes solitaire.» et de sourire au monde...
Alors, quelquefois, effrayées de cette soiftndc, de cette concentration muette de feu»» peine», elles >e résignent à demander «le« consolations.
ARTHUR
do b force a celui oui les a ÿcrüuet. Au nom de leurs rusords, elles le supplient d’ouulier un moment d'erreur... de n’être plus pour files qu'un ami sincère» que le confident des chagrins qu'il a causés. Mais» presque toujours» les lemmes n'out pas encore pleuré toutes leurs larmes...
L'homme, grossier comme son espèce. ne comprend pas celle lutte sublime de l'amour et du devoir dont elles soullrcnt. Ces martyres de tous les instante, ces terreurs mcuaçanies que soulève chex elles le souvenir de l'honneur, de la famille, de la religion outragés ; ces épouvantables tortures, l'homme les traite de caprice ridicule, de scrupule de pensionnaire, on de sotte influence de confessionnal.
Si la lutte se prolonge, si la pauvre femme épuisée use sa vie à sauver les apparences d’une douleur qui la déshonore, et résiste vaillamment à commettre une autre faute, l’homme s'irrite, se révolte contre ces pruderies qui le blessent dans son amour-propre, dans le vif de sa passion aride et brutale ; une dernière fois il injurie à tant de vertu, à tant do malheur et à tant de courage, en disant à celte femme désolée que ce regain de principes est un peu tardif; et, ivre d une ignoble vengeance, il court aussitôt afficher une autre liaison avec le cynisme de >a nature.
1 1 il a clé aimé, et il est aimé! et une femme, et belle et vertueuse, a risqué pour lui son bonheur, son avenir, celui de ses enfants ! tandis que lui eût lâchement reculé devant le moindre de ces sacrifiées...
Pourquoi donc si misérable, et pourtant si adoré ?... Parce que les femmes aiment bien plus les hommes pour les qualités qu'elles sont obligées de leur rêver, et dont leur exigeante délicatesse les pare, que pour celles qu’ils possèdent réellement.
Si au contraire, par une bien rare exception, un homme comprend toul«e qu'il y a de* saint cl d'adorable dans les remords, s'il tâche de calmer les douleurs qu’il a causées, sa douceur, sa résignation ont pour une femme de plus grands dangers encore...
Catherine... éprouvera -t-elle ces remords incessants v
<*u bien, comme ces femmes qui, par une soil ins diable de dévouement, ou par la pudeur du chagriu, cachent leurs peines et ne laissent voir que leur félicité, Catherine voudra-t-elle ine laisser ignorer ses an- 1 guisses?...
La connaissant comme je b connais, je crois pouvoir presque devi- : ncr quels seront ses sentiments pour moi d'après ce que Irène me rapportera de sa conversation.
Au&Jj attends l'arrivée de celle enfant avec une impatience ardente
Joies du ciel ! ! ! je la vois accourir avec un bouquet «le roses à la maiu I
Mon cœur ne me trompe pas : c’ot Catherine qui me l'envoie.
Elle me pardonne mon bonheur.