CHAPITRE LIX
line femme politique.
Là s'arrêtent les fragments do journal que j’ai autrefois écrits au Ho—
1 Voilant les quatre mois qui suivirent l'aveu de Catherine, et que nous passâmes dans celte profonde solitude , |ma vie fut si complètement remplie par les enivrements de notre tendresse toujours renaissante, que je n’eus ni le temps ni le besoin de retracer tant de délicieuse- émotious.
Mors Catherine m'avoua que depuis notre départ de ULhios elle avait | ressenti pour moi un vif intérêt.
Quand je lui demandai pourquoi elle m'avait un jour si durement traité en me priant de ne plus voir sa fille, elle me dit que son désespoir de se Nculir de plus en plus dominée par raffccliou qu elle éprouvait pour moi, joiut à la jalousie et à son chagrin de me savoir épris d'une femme aussi légère que madame V***, levait seul décidée à mettre un ternie .1 la im-iérieuse intimité dont Ircue était le lien, quoique cette détermination lui eût horriblement coûté.
Apprenant ensuite b fin de ma prétendue liaison avec madame de V*", et voyant que l'absence, au lieu de diminuer l'influence que j'avais sur elle, râugiaentaii encore, Catherine avait ploitam fois tenté de renouer nos relations d’autrefois. Irène commençait d'ailleurs à s'affecter gravement de ne plus me voir. — Mais l'amour est si inexplicable dans M-s contrastes et dans scs délicatesses, me dit Catherine, que cette raison même, jointe à votre apparence de dédain et de froideur, me fil toujours liésiter de venir franchement à vous, craignant que ma démarche ne vous fiarût seulement dictée par ma sollicitude pour b santé de ma fille.
Pourtant, l’état île celte pauvre enfant empirait tellement qu'à ce bal du château j’étais bien résolue de vaincre ma timidité et de tout vous •lire ; mais votre accueil fut si glacial, votre départ si brusque, que cela me fut impossible. Le lendemain je vous écrivis... mais vous ne me ré
pondîtes pas. Il fallut, hélas ! que b vie d’Irène fût désespérée pour que j’osasse de nouveau vous écrire au Havre!.. Dieu sait avec quelle admirable générosité vous m'avez entendue ,
La première amertume de ses remords passée, l'amour de Catherine pour moi Ail câline, digne et presque serein.
On sentait qu'apres avoir fait tout pour résister à une passion invincible, cette femme était disposée à subir, avec une courageuse résignation, les conséquences de sa faiblesse.
Les quatre mois que nous passâmes au Bocage furent pour moi, furent pour clic l'idéal du noubeur
Mais ù quoi bon parler de bonheur ?.. tout ceci maintenant est une cendre amère et froide r
Qu'importe, hélas ! continuons b triste lâche que je me suis imposée ...
Lorsque je pus arracher quelques minutes à mon amour, j'écrivis à M.dcScrigny pour le remercier ue ses intentions bien veillantes, dont j’avais été instruit par la note d'un journal officiel, et aussi pour le prévenir que je resterais encore absent pendant quelques mois ; que je ne pouvais lui dire le lieu de ma retraite, mais que je le priais, dans le cas où l’on s'informerait de moi auprès de lui, de répondre de telle sorte qu'on me crût en pays étranger.
Au mois ae septembre, Catherine, apprenant que son mari devait arriver à b lin de l'année, m'annonça qu'elle désirait revenir à Paris.
Ce désir de Catherine m’étonna et m'affligea.
Nous avions beaucoup agité b question de savoir si je continuerais ou non les fonctions dont je m’étais chargé auprès de M. de Scrigny.
Catherine avait constamment persisté a m’y engager.
En vain je lui représentais que ces heures d'insignifiant travail seraient dérobées à notre amour, et que je ne trouverais plus aucun attrait dans celte occupation, où je n'avais cherché qu’une distraction à mes chagrins. En vain je lui disais que toute b correspondance dont j etais chargé ne roulait que sur les sujets les plus mesquins du monde, et ne m’offrait aucun intérêt.
A cela elle me répondait que, vers une époque plus ou moins rapprochée, de grandes questions seraient nécessairement agitées dans les liantes régions politiques, et ijue je regretterais alors d’avoir quitté cet emploi. Elle sc montrait enfin si fière, si heureuse des distinctions que mon mérite, disait-elle, m’avait déjà attirées de b pari du roi ; elle s'avouait si orgueilleuse de mes succès, que je finis par lui promettre tout ce quelle voulut à ce sujet.
11 fut donc résolu entre nous que je reprendrais ma position auprès do M. de Serigny.
Afin de ne pas arriver à Paris en même temps que madame de Fersen, et de faire croire que jetais resté quelque temps eu voyage, je devais partir du Bocage pour Londres, et revenir ensuite à Paris rejoindre Catherine.
Après quinze jours passés en Angleterre, j’étais de retour à Paris auprès de madame de Fcrscn.
M. de Seriguy m'avait servi à souhait ; dans le monde, on crut généralement qu’une mission importante m'avait retenu pendant six mois à l’étranger.
Le ministre me parut fort aise de me voir partager de nouveau sa table de travail ; car le roi, me dit-il, avait bien voulu souvent s'informer de l’époque de mou retour, témoignant son regret de ce que le résumé des dépêches ne fût plus fait par moi.
Aux veux du monde, je ne vis pas d’abord madame de Fersen beaucoup plus assidûment qu avant notre départ pour le Bocage; mais peu à peu mes visites devinrent un peu plus fréquentes, sans être pour cela plus remarquées.
Mon caractère d'homme ambitieux, complètement absorbe par les aflairesd'Etat, était alors trop généralement accrédité, la réputation de madame de Fersen trop solidement assise dans l'opinion publique, pour que le monde, fidèle à scs habitudes routinières, ne continuât pas de nous accepter ainsi, et il eût fallu bien des apparences contraires à ces idées pour lui faire changer de manière de voir à notre égard.
Le mystère impénétrable qui entourait notre bonheur le doublait encore.
Si souvent je regrettais nos radieuses journées du Bocage, ces journées d'uu bonheur si calme, si facile ! souvent aussi, lorsqu'à Paris j'échangeais avec Catherine un tendre regard inaperçu de tous, mais bien compris par nous, je ressentais celte joie orgueilleuse qu'on éprouve toujours lorsqu’on possédé uu secret à b fois formidable et eliarmani, d'où dépendent l’honneur, l'existence, l’avenir d’une femme adorée.
Quelque temps avant son départ , M. de Fersen m'avait confié que sa femme devenait indifférente aux intérêts politiques dont elle s’était beaucoup occupée jusqu'alors.
De retour à Paris , je vis avec étonnement Catherine reprendre peu à [mmi ses anciennes relations.
Sou salon, que je fréquentais assidûment , était , comme autrefois, le rendez-vous habituel du corps diplomatique. Bientôt les sujets d'entretien qu’on y traitait journellement devinrent si ■■érieux, qu’à l'exception des ministres et de quelques orateurs influents des deux chambres , b société française élégante cl futile disparut presque entièrement des réunions de madame de Fersen.
Quoique sérieuses, res conversations n avaient pas une véritable im-
ARTHUR
porlaoco : ou elles s’élevaient si haut qu'elles allaicut jusqu'aux théories les plus abstraites et les moins praticables ; ou elles descendaient à des intérêts si mesquins et si positifs quelles étaient étroites et misérables.
Citaient encore «les discussions aussi stériles qu'intimes sur ce thème usé : La Hestauralion devait-elle résister ou céder à l'influence démocratique? etc.
Catherine m'étonnait toujours par la flexibilité de son esprit et par les tendances généreuses de scs convictions. Un de ses triomphes surtout était la démonstration des avantages que devait trouver la France à préférer rallia nre russe à l’alliance anglaise. Lorsque je la complimentais à ce sujet, clic me disait eu riant que j'étais la France, et que tout le secret de son éloquence était là.
J’aurais pu lui répondre aussi que ma diplomatie, c’était elle; car, pour lui plaire, je surmontai ma profonde antipathie pour le commérage européen des diplomates qui se donnaient rendez-vous chez elle , et je conservai mes habitudes de travail auprès de M. de Serigny. Peut-être aussi demeurai-je dans cet emploi par uu sentiment d'orgueil que je ne m’avouais pas, et «pie faisaient naître sans doute les distinctions dont le roi continuait de m'houorcr, et la sorte d'importance dont je jouissais dans le momie ; et puis, enlin, grâce à mes fondions, mu présence assidue chez madame «le Fersen pouvait être attribuée à des relations purement politiques.
Ce qui me charmait dans Catherine était beaucoup moins l'influence que Je lui savais acquise sur son entourage, que la grâce charmante avec laquelle clic abdiquait près de moi celle influence si respectée. — Cette femme, d'un esprit solide, élevé, et même un peu magistral, qu'on écoulait avec une rare déférence , dont ou commentait les moindres paroles avec recueiUemhil, se montrait dans notre intimité ce qu'elle avait été au Bocage, bonne, simple, gaie, d'une tendresse pleine d'elTusion, et je dirais presque «l ime soumission remplie de grâce, de prévenance ; toujours a mes pieds mettant ses triomphes, et riant avec moi de leur vanité.
Alors je b suppliai!, au nom de notre amour d'abandonner cette vie ô inutilement occupée, •
Sur ce sujet seulement je trouvais toujours Catherine intraitable. Elit* m’objectait que M. de Fersen allait revenir à Paris, quelle avait commis une bute, une grande faute , et quelle devait au moins l’expier à force de dévouement aux intentions de son mari. Or, avant son départ , il lui avait expressément enjoint de conserver, d'étendre même les relations
3 u 'elle s était créées. Aussi obéissait-elle à ces volontés plut«M par suite es reproches que lui faisait sa conscience que par goût.
Autant que moi , elle regrettait ces heures si tristement employées; autant que moi, elle regrettait nos anciens entretiens de la galerie à boni de b frégate, et surtout nos quatre mois passés au Bocage ; ce temps de paradis du cœur, comme elle disait, ces jours sans prix qui ne rayonnent qu'une fois dans la vie et qu'ou ne retrouve jamais. . pas plus qu'on uc retrouve sa jeunesse passée.
D n'y a ricu de plus exclusif, de plus follement absolu que la passiou. Tout en reconnaissant b vérité des observations de Catherine, je ne pouvais m'empêcher d'être malheureux de ces obligations que lui imposait le remords d une faute que je lui avais fait commettre.
Pourtant Catherine se montrait si tendre, si attentive, elle trouvait avec une incroyable adresse de cour tant «le moyens de me parler indirectement de nous au milieu des entretiens les plus sérieux en apparence, que je prenais mon Itonlieur en paticuce.
Eu effet , il n’y a rien de si charmant que ce jargon de convention , au moyen duquel les amants Bavent m parler deux-mêmes, de leurs espérances et de leurs souvenirs, au milieu du cercle le plus solennel. Bien ne m'amusait tant «pie de voir les h omme » les plus graves preudre innocemment part à nos entretiens à double sens.
Mais aussi ces personnages me faisaient souvent cruellement payer
ecs joies mystérieuses D’abord il* me dérotiaient presque toutes les
soirées de Catherine, qui les passait généralement chez elle; et souvent dans b matinée, une lettre de leur part, demandant un rendez-vous à madame de Fersen, venait changer tous uns projets.
Catherine sou lira il autant <|ue moi de ees obstacles. Mais qu'y faire? Sous quel prétexte refuser l'entrevue qu’on sollicitait d'elle?... Moi qui avais poussé jusqu'à 1a plus scrupuleuse délicatesse b crainte de compromettre en rieu sa réputation , pouvais-je l'engager daas une démarche dangereuse?...
Non, non , sans doute ; mais je souffrais cruellement de ces mille obstacles toujours renaissants, qui irritaient sans cesse la jalouse impatience de mon amour.
Notre bonheur avait été si complet au Bocage ! Saison enchanteresse, pays charmant, solitude profonde, mystérieuse et extrême liberté ; tout avait été si adorableincut réuni par lé hasard, que b comparaison de ce passé au présent était un chagrin de tous les instants.
Mais c«îs regrets ne m'empêchaient pas de jouir îles moments délicieux ui nous restaient. J’avais une foi profonde dans l'amour d<; madame de ersen : mes accès de défiance de moi et des autres n'avaient pu résister à l'influence, de son noble caractère et à la convii'tlou que j’avais ! celle fols de m'être conduit pour Catherine comme pen d'hommes se seraient conduits à ma place, et ainsi de mériter toute sa tendresse.
J’étais enfin si s tir de. moi, que j’avais bravé certaines pensée» d’analyse qu'autrefois j’aurais redoutées; en uu mot, j’avais impunément
cherché quelle pouvait être l'arriere-pensée de l’amour «1c madame de Fersen ; et j'avoue que, b voyant Ires-grande dame. Irès-infliieule, fort riche et fort considcré«>, je né pus, malgré toute ma sagacité inventive, malgré toutes les ressources de mon esprit soupçonneux . je ne pus , divje, trouver quel intérêt Catherine pouvait avoir à feindre de m'aimer.