‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 54 sur 59 · CHAPITRE LX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LX

Propos du monde.

C'était au commencement du mois de uoveinbre, un veudr edi, mon jour néfaste.

Depuis quelque temps madame de Fersen, instruite du prochain retour de son mari , et voulant détourner tout soupçon, avait cru devoir être toujours chez elle et ue refuser sa porte à personne. Pourtant elle m'avait promis de me donner quelques heures.

Nos entrevues devenaient si rares, si difficiles, grâce à F entourage qui l'obsédait, que j’atlachais, comme elle, un grand prix à cette journée de bonheur. Catherine l'avait longtemps préparée à l'avance, eu remettant ou en terminant mille riens qui sont autant de liens invisibles dans lesquels iino femme du inonde, quoique libre en apparence, est journellement enlacée. Enfin la veille, a l'heure du thé, Catherine m'avait encore réitéré sa promesse, devant sou cercle habituel, eu me disant, selon nos conventions, quelle espérait qu’il ferait beau le lendemain pour sa promenade.

Je me souviens que l'encyclopédique baron de *’*, qui se trouvait là, ayant ouvert à propos de cet espoir de beau temps une savante parenthèse météorologique et astronomique , une vive discussion s'éleva sur les influences planétaires et sur les causes atmosphériques.

Plusieurs fors Catherine et moi nous ne pâmes nous empêcher de sourire en songeant à b cause charmante et mystérieuse qui servait de point de départ aux doctes élucubrations de tant de savants personnages. Il nous fallut un tres-graud sang-froid pour ne pas éclater de rire aux excellentes raisons que donnait le nonce du pape pour prouver qu'il devait nécessairement faire le lendemain un temps magniliquc. J'étais si fort de son avis, que je me lançai à l’aventure dans son parti, et rions eûmes l’avantage sur un dhlu>li<|ue chargé d'aflaires des Elals-L'uis, qui s'acharnait , l'envieux républicain qu'il était , à piédire uu temps exécrable.

Je quittai doue Catherine, ivre d’un espoir aussi impatient qu'aux premiers temps de notre tendresse.

Il me semblait l'aimer encore plus ce jour»b qu’un autre jour ; j’avais bit mille rêves d'or sur ectte entrevue; mon cœur débordait d'ainnur et d’espoir.

Ce soir-là, elle m’avait paru encore plus belle, encore plus spirituelle, encore plus écoutée, encore plus admirée que d’habitude; et, il Paul le dire à notre honte, c'est presque toujours l'éloge ou le blâme des indifférents ou des envieux qui font les alternatives d'ardeur on de refroidissement que subit l'amour.

Le lendemain j allais sortir, lorsque je reçus un mot d'elle... Notre entrevue était impossible : elle apprenait qu'une discussion de b dernière importance, et qu’on croyait ajournée, devait avoir lieu le jour même à la chambre des députés,* et elle était obligée de s’y rendre avec M. P. de B**’, ambassadeur de Russie.

Mes regrets, m<ui dépit, ma colere, mon chagrin furent extrêmes.

L’heure de la séance n’était pas arrivée, je me rendis chez madame de Fersen.

Le valet de chambre, au lieu de m’aiinoïK'cr, me dit que madame la princesse avait défendu sa porte, et qu elle était eu conférence avec le ministre de Prusse...

Toute la lignée du marquis de Brandebourg eût été dans le salon que j’y serais entré; j’ordonnai donc ait valet de chambre de m’annoncer.

Catherine, pour comble de désespoir, n’avait jamais été plus charmante ; mon dépit, mon humeur s’augmentèrent encore.

Elle me sembla on pen surprise de ma visite, cl le vénérable comte de W*** n’en fut pas moins contrarié : ce qui, je l'avoue, me fuhfort égal.

Il quitta la princesse, en lui disant qu’ils reprendraient plus tard leur entretien.

— C« uih ion je sui» malheureuse de ce contre-temps I me dit tristement Catherine... Mais voilà bientôt une heure... b séance commence à deux, et notre ambassadeur.. .

— Eh ! madame, m'écriai-je en I interrompant et en frappant du pied avee violence, laissons là les chambres et les ambassadeurs ; il faut opter entre les intérêts de mon amour nu les intérêts des peuples auxquels vous vous dévouez... Le rapprochement est fort ridicule, je le sais ; mais c’est votre incroyable manière d’être qui le provoque.

Madame de Fersen tnc regarda avec un étonnement profond cl douloureux ; car je ne l'avais pas habituée à ces forme» acerbes.

Je continuai :

— Je suis d aillent» ravi de trouver cette occasion de vous dire une

HO

ARTHUR

bonne fois pour toutes que vos colloques, que vos verbiages continuels avec tous tes ennuyeux et sufnsauts |>cr*ouuages me déplaisent et m'iin* p:ilii:nteut ;m delà de toute expression. .. Jaunis je ne vous trouve seule, vous èt<*s toujours l’iitoïKci! de tes gcns-là. qui trouvent fort commode de l'aire de votre salon une succursale de leur chancellerie... J'aimer.ii» mille lois mieux que vous fussiez entourée de jeunes gens les plus élégants cl les plus spirituels, dussiez- vous vous montrer pour eux aussi coqti tte que madame de V”! Au moins, je pourrais être jaloux de quelqu'un: je pourrai» lutter de son» et de tendresse avec un rival... Mais ici, contre qui voulez-vous que je lutte ? A qui m’en prendre? aux nations... Or, je vous déclare que je ne trouve rien de plus pitoyable, de plo» titunili.iol, que d être réduit a être jal.mx de l'Europe, ou à disjMitei le unir de la femme que j'aime aux orateurs de la chambre... ainsi que je le fit.» encore aujourd'hui.

— don ami... parlez-vous s ri usemcnl ? me dit madame de Ferscn avec une incertitude à la Toi» timide* craintive et uri peu railleuse, qui iiiViH | a ii charmante, si Callieriiiu u’eûl pas clé désopérémrut bulle, cl si ccrtaiucs contrariétés lie vous rendaient pas aussi fous que méchants. D ailleurs, la question der madame de Fersen m’exaspéra, car elle me lit apercevoir que ma colère était véritablement Tort près d'ètrc comique.

— i es cœurs dévoués, les esprits géué eux devinent les impressions et n’inierrogent pas... Si vous en êtes réduite à me demander ce que j éprouve, je vous plains... (Juant à moi, je suis plus pénétrant... et je ne compromis que trop... que. vous ne m’aimez pas...

— Je ne vous arme fias ! dit madame de Ferscn eu joignant les mains avec une stupéfaction douloureuse; puis elle répéta de nouveau : Je ne vous aime fias... vous me dites cela... à moi ?...

— Si vous m’aimiez, vous me sacrifieriez tout cet entourage que je hais, parce qu’il me gène, parce qu’il est inutile, parce qu’il vous oblige u fausser votre esprit. Si vous m'aimiez, nflu, vous sacrifieriez la mus* (action de votre amour-propre à mou bonheur.

— Mon amour-propre... c’e»l par amour-propre que je conserve... que je cultive ces relations! Mon Dieu ! faut-il vous répéter, Arthur, ce que je ne dis jamais -ans honte et sans douleur... J’ai été bien coupable, au moins laisscz-moi tout faire pour ne pas aggraver ma faute.

— >ous voici aux remords, lui dis-je durement, la rupture n'est sans doute pas loin... mais vous pourrez être prévenue...

— Ah ! que dites-vous la ?... c'est affreux : l’ai-je donc mérité!!! s'écria Catherine les yeux baignés de larmes.

— Sun Excellence monseigneur l’ambassadeur de Russie, annonça le valet de chambre.

Madame dr Forsen n’eut que le temps de disparaître derrière la por- ’lère du salon et d entrer dans sa chambre à coucher.

— J’attends fournir vous madame de Ferscn, dis-je à M. V. de B’" ; elle est sans doute encore à sa toilette.. . Vous allez à la chambre, je crois?

— Oui... rien ne sera plus brillant et plus intéressant que cette séance: on dit que Benjamin Constant, Foy et Casimir Périer doivent preudic la parole, et M. de Villcle leur répondra.

Catherine entra calme cl posée, comme s’il ne se filt rien passé entre

nous.

Son empire sur elle-même me révolta.

Après quelques paroles i magnifiantes, M. P. de B**' lui fit observer ou il était tard, et qu'il fallait partir pour trouver encore quelques places dans b tribune diplomatique. Il offrit son bras à madame de Ferscn, qui me proposa de les accompagner, appuyant celle demande d'un regard suppliant auquel je fus insensible.

Je sortis de chez madame de Ferscn irrité, mécontent d’elle et de moi...

Je me fis descendre aux Tuileries pour me promener.

Par liasard je rencontrai Pommcrive.

Je ne l'avais pas vu depuis mou départ de Paris. J'étais si triste, si maussade, que je lie fus pas fiché de trouver une distraction à mes pensées.

— D'où venez-vous donc, monsieur de Pommerivc? lui dis-je.

— fie m'en pari. t pus... j’ai été passer trois mois eu Franche-Comté, à Saint- Prix, chez 1rs d’Arancey... c'est révoltant!

— Ceux-là sont pourtant assez riches pour vous faire faire de ers excellents d mers <pie vous aimez tant, et dont vous vous montrez si recou- Uiisv ii', usotirii ur de l'oinnierive.

— La seule manière de prouver qu'on est reconnaissant d'un bon dîner. c'ist de le manger avec pL.idr. dit le < y niqu ; aussi je ne me plains pas de la table île d xranccj : on y fait line chère de f< * «lier général. I.c pore d Ar mey a pardieu breu a»sez volé (bus les fournitures cl partout : il a assez démoli de châteaux, assez lait de banqueroutes frauduh uses et autres, pour que sou iiiipcrtinciil de fils puisse afficher ce lu\c-la... A propos, vous savez qu'il s’ap|K.‘llc d’Araticey comme moi Jéroboam ! Il s’appelle tout bonnement quel- pi chose comme Poliuteird ; or, ce nom roturier a offusqué ce monsieur, • t, au moyeu d une légère modification, en sultoiiluuiil tort adro tcmenl d /trou a • ol*, et ety à manl, il a ainsi changé le beau nom de Polimarii en d .trunrry.. Il aime mieux ça... Vous me direz qne ce fils de banqueroutier u avait aucun motif pour tenir à son nom, vu qu’il n'en avili pas du tout, n ayant lias été reconnu par le Polimard père, mort victime d uue épizootie qui désola son dépar-

tement... mais ce n’est pas uue raison pour prendre le nom des d'Arancey, et, qui pis est, leurs armes, que son impudente et vulgaire petite femme appelle, ma foi, tri arme » ! cl qu'elle fait mettre, je crois, jusque sur les tabliers de scs filles de cuisine. Voilà qui est joliment agréable pour le blason des d’AntUcey. dont I ■ final est ni.ilhcmru'vnicnl éteint ; car, sans cela, ce serait à faire fouetter et marquer le» l'olimaril male et femelle, ainsi qu'aurait dû l'être le |rère Poliuurd, premier du uom !

Je n’eus pas celte fois le courage de blâmer l'ommerive : cet gens-là étaient en effet de si grossiers parvenus, leur effronterie était si bourgeoise, leur insolence de ’rquais si ridicule, que je les lui abandoqiLti de hou eicur. — Mais qui v<x $ a donc révolté chez vos excellents amis, monsieur de Poiunicrive ?

— Tout. . parce que tout est bien, et que b présence de ces êtres-là sait tout gâter ! Au milieu de ce indu ipe de petites gens, je croyais toujours cire avec le régisseur et la feionie de charge de quelque grand seigneur abseul, qui faisah-ut chere-lie eu l'-.bseuce de leur maître... Mais ce ijYsi pa» tout... est-ce que ce P -binard d’ Vrgmey ne s’élaii pas imaginé d'avoir un équipage de « liasse!... est-ce qu'il n avait pas o-é prendre pour premier piqueur le fameux la Brisée, qui sortait de la vénerie de monseigneur le duc de nom bon ! Mais vous sentez bien que j'ai fait tant de lioule à la Brisée de donner à courre à un M. Poliuurd. que je l ai fait déserter, en le recommandant au marquis D. Il”*, chez lequel il serait au moins honorablement placé et apprécié.

— Je vois, monsieur de Pouuncme, que vous êtes peu changé. Vous êtes toujours le plu» bienveillant des hommes...

— Mais vous... que faites-vou»? Toujours homme d’Etat? diplomate? Ah ! à propos de diplomate, est-ce que vous allez encore chez cet itn- Itécile de prince russe, cette mauvaise doublure de Pothier et de Brunet? Moi, je? ne remets plus les pieds chez lui, c’est-à-dire chez sa femme, car, lui, il unus a foi t hcurcuserucul debarrassés de sa personue.

— Et pour quelle raison madame la princesse de Ferscu est -elle donc privée de l’honueur de vous voir, monsieur de Pommerive ?

— Pourquoi?... près que je fais généralement comme tout le monde ; et, à l’exception des dijdomates et de quelques étrangers, personne de la société ne met plus ns pieds chez la princesse.

— Lt pourquoi cela ? demandai-je macliiualemcnt à M. de Ponunerive.

— Parbleu ! ce n'est pas un secret ; lont le monde le suit : c'est que cette Mie Moscovite est tout bonnement une km-ioxm daus le gruod style...

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