‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 55 sur 59 · CHAPITRE LM · texte numérisé non relu

CHAPITRE LM

Dernière «oirf o

Encore un cf ort, et celle cruelle fiche sera accomplie...

En vain j 'interroge ma mémoire, je ne me rappelle plus ce que je dis a Pommerive, je ne crois même pas lui avoir répondu.

Je nu* souviens seulement que je tic me sentis ni indigné ni irrité, comme je l’eusse été si cet homme m'avait pain proférer une calomnie ou une insulte ; au contraire... je restai aura mi devant cette épouvantable accusation! elle éclaira tout à coup le pa»sé d’une lueur sinistre... elle éveilla brusquement mes doutes implacables, dont je seutis aussitôt les morsures aigues.

La douleur me donna le vertige...

Je rentrai machinalement chez moi, retrouvant ma route par instinct

Peu à peu je mis de l'ordre dans me» idées.

J'avais déjà tant souffert pour des causes pareilles, que je voulus lutter de toutes mes forcqs contre ce nouveau doute.

J'espérais dégager lu vérité de l'erreur, en soumettant le passé à l'horrible interprétation qu'on donnait à b vie de madame de Ferscn.

Armé de celte accusation infâme, froid et calme comme un homme qui va jouer sa vie et sou honneur sur une chance, je me mis à celte œuvre de détestable analyse...

O t te fois aussi j'écrivis mes pensées pour les éclaircir ; je retrouve celte note.

Lite contraste cruellement avec les pages radieuses... avec ce* jour* de soleil. autrefois tracés au Bocage.

Port?, 13 décembre.

Examinons les faits.

Ou acens'O madame de Ferscn d’èlre «snotoz.. *

Quelle créance sa conduite peut-elle donner à ce soupçon infâme?

Je rencontre Catherine à Khios. Après quelques jours d’intimité, je hasarde uu aveu qu'elle repousse sévèrement : alors je l’entoure do pré-

AKTHUS.

Hl

veuanees et de respects, je lui donne les conseils les plus délicats et les plus généreux ; si je ne prononce pas le mot amour, tout dan* mes soins tendres et empressé* révèle ce sentiment.

Elle y reste insensible, et m'offre son amitié.

Je retrouve Catherine à Paris. Malgré mou dévouement aveugle aux douloureux caprices d’Irèn -, malgré les preuves tans nombre de la passion la j'Ius noble, la plus prolomie. un jour, sous un piétexte frivole sans hésitation, sans regret, sans motif, Catherine rompt brutalenieul arec moi.

Plus tard elle me dit. Il est vrai, que la jalousie seule a dicté sa conduite..

Elle dit cela ; mais moi je me souviens de la sécheresse de son accent, de la dureté de son regard... qui me tirent Unit de mal.

Elle dissimulait sans doute. Elle sait doue feiudre : elle est donc fausse... je ne le croyais pas.

La mystérieuse affection dont Irène était le lien est donc brisée... Catherine ne m’aime pas; elle se mouirc même amie ingrate. Je ne la vois plus.

Désespéré, je cherche une distraction dans le travail J’accepte auprès du minbire un emploi en apparence impôt tant : l'opinion publique m’attribue une part exagérée dans les al faire» d'Etat. Ue ce moment, madame de Fcrseo, jusqu’alors si inflexible pour moi. perd peu à pieu de Sa froideur 1 ir-qu'cllè me reticoutie dans le moude; ses regards, le son de sa voix, démentent le vague magnifiant de sa conversât. on - enfin, à nu bal du ( bateau, elle vient résolument à moi dans le but de renouer nos relations rompues. Je reste froid à scs avances, cl le lendemain elle m'écrit...

Ceci, elle me l'a avoué... Ce revirement soudain de son affection, elle l'attribue à sa joie de ma ruptuie avec madame de Y*** et à l'étal alarmant où sc trouvait de nouveau sa fille...

Je veux la croire... car il serait bien odieux de penser que l’espoir de s'assurer une créature àe‘>le. au sein du cabinet français, eût si brusquement changé son dédain pour moi en tendresse...

Je pars pour le Havre. . Irène se meurt ; s» mère m’appelle... j’accours, je la sauve...

Fendant uu mois que je passe près de sa fille, Catherine me dit-elle nn mot de vive gratitude, un mol de leudres&e ?

Non...

Nous allons au Bocage; elle me témoigne le même attachement, calme et froid...

Mais un jour, une feuille officielle annonce que je vais être appelé à un poste éminent, où aboutissent les secrets d’Etat...

Le soir de ce jour... cette femme, jusque-là si sévère, si réservée, si chaste, sc jette brusquement dans mes bras...

Il est vrai quelle s’est dite entraînée par sua admiration reconnaissante pour on sacrifice qu’elle ignorait.

S'il faut la croire. . qu'est-ce donc que son coeur?

J'avais sauve la vie de sa fille... cl t.alli* rinc était restée insensible...

Je subis une perte d’argeut, et Catherine oublie tout pour moi...

Enfin, j'aime mieux croire Catherine plu? touchée des sac ri lices matériels et presque indifférente au dévouement de l ime... que de penser qu elle s'est eiïronlénieut donnée au futur confident du ministre des afaiirs étrangères ..

Ces quatre moi? passés au Bocage sont radieux... oh! bien radient pour moi... dont le bonheur est pur et sans honteux mélange.

Seulement, maiuleuaul, des circonstances qui ue m’avaient |«s frappé iiie fr.ippeul...

Au Bocage, Catherine me fait mille questions sur mes ti avaux auprès de M. de Seriguy. interroge minutieusement les impressions ou les souvenir» qu'iU peuvent m’avoir laissés. Et. lorsque, lui avouant franchement toute leur nullité, je préfère lui parler d’amour, elle sc dépite, elle me boude: elle me reproche ma discri lion ou ma légèreté...

S» je veux quitter la carrière stérile que j’ai embrassée par désœmrement, Catherine emploie toutes les ressources de son esprit, toute son influence, tout son ascendant sur moi... pour me détourner de ce projet de retraite.

il e9t vrai que ccs questions, que ces instances me furent toujours laites par elle au nom de l’intérêt profond qu’elle prenait à mon sort....

Je le crois... car il serait oulrageux de reconnaître, dans sa crainte de me voir abandonner ma carrière, la craiute de perdre le fruit de sa faute si longuement préméditée...

Depuis 6on retour à Paris, quelle a été sa vie?... A-t-elle sacrifié à mes instances ses relations habituelles? Non, elle les a encore augmentées; son salon est devenu le centre de. toutes les intrigues diplomatiques.

Nos longues journées de tendresse sont remplacées par des occupations qui ne sont pas celles d une femme absolument dominée par l'amour...

Si ie lui reproche avec douleur ce triste changement, elle me répond qu’elle doit ooéir à la volonté expresse de son mari... volonLé qui lui est devenue d’autant plus sacrée que sa faute a été plus condamnable...

Je la crois, cette fois, sans réticence aucune... je la crois très-désireuse de complaire au priuce...

Mais... moi aussi i ai quelques droits sur elle...

J’ai sauvé b vie de sa fille...

Qu’a t elle fait pour moi ?

Elle s’est donnée... Oui. elle s'est donnée...

Ou ce sacrifice de son buuneur, de se» devoirs, a été à la fois enivrant et terrible... ou il n'a élêuu'im iulaine, qu'un odieux calcul!-..

Si cette preuve d'amour a été pour elle ce qu'elle est tôt j mi s pour une femme vertueuse cl passionnée, lu plus redoutable des sacrifiées... pourquoi m’u-l-clle si opiubtiénieul refusé b concession de quelques intérêts qui devaient lui sembler uuls en conq»arab<on de b faute irréparable qu’elle avait commise?

Os interets lui sont doue plus chers que son amour? son amour leur est (bine subordonné?

Il u’csl donc que leur moyeu, que leur prétexte?

Allons, soit, j ai été le jouet d’une intrigante, mais elle était belle, cl je uc sais dupe qu’à moitié.

Tel fut le thème monstrueux que je développai avec une infernale puissance de paradoxes...

J’étais si insensé que je crus fermement avoir lutté contre ce» doutes affreux ; et j'arrivai à b couviciimi de ces erreurs avec IVspecc de satisfaction aiuere de I homme qui découvre l' indigne piège où il est tombé.

Je frappais en bourreau et j«- gémissais en victime...

la: souvenir d'Uélcue, de Marguerite, de Falmouüi... rien ne put me rappeler à b raison...

De l’aniroialioii de tant d’ignominies à b haine, au mépris qu elles devaient inspirer, il n’y aiail qu’un pas... ma monemauie farouche le franchit bieulét.

A ce point de vue, tout ce qu’il y avait eu de noble et do généreux dans ma conduite nn' parut du plus houleux ridicule...

J’étais sous b poid> de ce» impressions lorsqu on m'apporta cette lettre de Catherine :

■ C’est une pauvre suppliante bien triste, bien malheureuse, qui vient « vous demander d élie indulgent et bon pour elle: elle veut m* faire < pardonner tout ce qu'elle a souffert aujourd'hui elle espère être feule « ce soir elle vous attendra... venez... elle est d'ailleui*. bien déridée a a ne plu* vous donner l'i non pont tmu. » .

Dans ma di-po-iiiou d'esprit, celle lettre à la fois tendre et suppliante, cette innocente .illusion à mes t «proches, me sembb si bumbl meiil insolente, ai froidement injurieuse, que je fus sur le point d’écrire à madame de Fersen que je ue Li rcv< rrals jamais.

Mais je changeai d niée.

Je lui écrivis que je me rendrais chez elle le soir.

J 'ai tendis celte lieurc avec une affreuse anxiété.

J’avais mon projet. .

A dix heures j'allai chez madame de Fersen, je croyais la trouver seule.

Mille pensées confuses m* Ixuirtaient dans ma tête. La colère, b Ininc, l'amour, uu remoids anticipé du mal que j'allai- faire, un vague instinct de l'injustice de mes smipçous, tout me mettait dans un état de fièv re et d'exaspération dont je ne pouvais prévoir les suites.

foutre mon e-poir, Catherine avait plusieurs personnes chez elle.

Cette nouvelle preuve do ce que j'appelais ?a duj.'i* ité me révolta . un moment je fus sur le point de retourner chez moi et do renom er ainsi à mes desseins; mais une force Irrésistible me j.oussi et j'entrai.

La vue du monde et l'empire que j'ai toujours en sur moi changèrent aussitôt 1a colère violente qui me transportait en une ironie polie, froide et acérée.

Cette scène m’est encore présente. Catherine, assise près de la cheminée, eau-ail avec un homme de ses amis.

Sans doute mon premier regard fut bien terrible, car madame de Forsen, interdite, pâlit tout à coup.

La conversation continua ; i'y pris part avec le plus grand calme, j'y montrai même quelque supériorité. Je fus fort gai. assez brillant.

Pour les indifférents, il ne se passait là fieu d'élruuge ; c'était une |wisible soirée d'iulime causerie, comme mille autres soirées; mais, entre Cafhi'riuc et moi, U se passait uue scène muette, mystérieuse cl fatale.

Notre habitude de uou- comprendre à demi-mois, de chercher et de deviner l.i valeur d'une inltcxiun de voix, d'un geste, d un sourire, me servait Celte fois à lu» faire subir b réaciiou de mes odieuses pensées.

A mon entrée dans le salon, Catherine était restée stupéfaite.

Pourtant elle tàeha de se remettre et, pour me prouver sans doute qu’elle avait reçu du monde contre son gre, elle remercia foil gr.icieuse n ic ut M. de*** d’avoir forcé sa porte pour venir lui apprendre le résultat du scrutin de b séance, qui sèlail prolongée fart lard. — Sans reb, ajouta Catherine, jamai- été privée du plaisir de voir plusieurs de uos amis, qui ont heureusement profité de la brèche que vous ave* faite pour euvahir ma solitude.

* Un regard suppliant quelle me jeta accompagna ccs paroles.

Tout en couliuuaut de causer avec M de* , «ton voisin, j’y répondis par uu sourire si méprisant, que Catherine fut sur le point de se trahir.

I (jue dirai- je ? Toutes les tentatives qu’elle fil indirectement pour cal-

ARTHUR

mer ou pour pénétrer le sujet d'un resseolhueol qu elle supposait être profond, furent ainsi cruellement repoussées.

Elle connaissait trop bien mules les nuances de ma physionomie, son cuBur avait trop l'instinct du mien, clic était d une nature trop «ensuite pour ne pas deviner qu’il s’agissait celle fois non plus d^ejDouuerte

d amants, mais de quelque grand danger qui menaçait son amour Elle pressentait ce danger, elle en cherchait la cause avec desespoir, et elle était obligée de sourire et île suivre une conversation indifférente. Celte torluro dura uue heure.

Madame dcFcneu «lad si faible qu elle s'appuyait sur uu fauteuil.

M de *'* admirait romplateanimcui le tableau. On vint prévenir la duchesse que le thé était servi. . .

Nous rentrâmes dans le salon : elle ; se Witenait à JJ® e * - . ,, ..

Selon son usage, elle s'occupait a faire le lhe, debout, près de la table : elle m'en offrait une tasse, eu me regardant d un air lorsque des claquements de fouet et des grelots se firent entendre dans la

Frappée d'un affreux pressentiment. Catherine laissa échapper la tasse de sa main, au moment où l'allais la prendre, eu s'écriant d une voix altérée : — Qu 'est-ce que cela ? . .

— Mille pardons de ma maladresse, madame, el du bruit de ces misérables. Comme je pars cc soir, je m'étais permis de demander tel ma voilure de voyage, lie voulant pas perdre une minute du temps précieux qu’on peut passer auprès de vous. ,

Catherine ne put résister à celte dernière secousse ; elle s oublia complètement, et - écria d'une voix étouffée, et appuyant scs mains tremblantes sur mon bras : — Cela est impossible.... vous ne parlez pas.... vous ne partirez pasl... je ne veux pas que vous partiez !

Au mouvement de stupéfaction générale, et a I expression confuse, embarrassée des -.pcctateurs de relie scène, je vis que la réputation de madame de Fersen, jusque-là si respectée, était à jamais perdue.

Je fus inflexible.

Le chalet. — net fUG.

Pourtant sa force el son empire sur rllc-iiiéinc l'abandonnèrent peu à peu ; deux ou trois fois ses distractions étranges avaient clé remarquées : cniiu ses traits s'altérèrent si visiblement, que M. de’** lui demanda si elle était souffrante.

\ celte question die se troubla, elle répondit qu elle se trouvait bien, cl sonna pour demander le thé.

Il était alors onze heures.

Elle saisit le prétexte du dérangement momentané que cause ce service pour s’approcher de moi et pour me dire :

— Voulez-vous voir un tableau qu'on me propose d acheter ? il est là dans le petit salon.

— Quelque pauvre connaisseur que je sois, lui dis-je, je vous offre, madame, sinon des conseils, du moins mon impression sincère.

Je la suivis dans cette pièce.

Au risque d’être vue, elle me prit la main el me dit d'uue voix presque éteinte : — Arthur, ayez pitié de moi ! ec que je souffre est au-dessus de mes forces et de mon courage!

A ce momeut. II. de **' entra au-si pour voir le tableau.

Madame de Fersen avait si complètement perdu la tête, qu’il fallut que je retirasse brusquement ma maui d'entre les siennes.

Je crois que M. de*** s'aperçut de ce mouvement, car il parut interdit.

— Ce tableau est fort bien, dis-je à Catherine; l'expression est ravisaanle. Jamais l'art ne s'est plus rapproché de la nature

Dégageant doucement mon bras de ses mains, je lui dis :

— Je suis si heureux et si fier, madame, du regret que semble vous causer mon départ, que déjà je songerais à mon retour, s’il ne m'était pas malheureusement impo sililc de le prévoir... Puis j ajoutai en la saluant : Voici, madame, les renseignements que vous m avez demandés...

C était un double de l'odieux commentaire que j’avais écrit sur son amour.

Catherine ne m entendait plus, elle retomba anéantie dans son bu teud, tenant machinalement fa lettre en ses mains.

Je sortis

La J'.rnicr j aoiré*. — vaue 1 19.

ARTHUR

Le lendt-main soir j’élab ici... û Cer\:if.

IJ y a trois mois que j’ai appris qu’lrèue était morte... morte de chagrin. sans doute, de ne plus uie voir.

Madame de Fersen est retournée en Russie avec son mari.

J'ai aussi appris, pour mettre le comble à mes remords et à mon désespoir, que le prince de Fersen avait été sur le point d'obtenir l'ambassade de Russie eu France, mais qu’il y avait tout à coup renoncé. Ainsi s'expliquait la persistance de Calhei inc dans scs relations diploatiques.

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