CHAPITRE LXII
iir.
Marie Belmont.
Gerral, 20 janvier <8...
Qui m’cûl dit, Il y a six mois, que je reprendrais ce journal... ou plutôt que je sortirai-, de l'apathie de cœur et d'esprit dans laquelle jetais plonge depuis ma rupture avec madame de Fersen , depuis la mort d'Irène?
Cela est cependant...
Kl pourtant mon désc»poir a été affreux !
tDe voulait aider son mari à obtenir un poste éminent , afin de rester ! eu France cl de ne pas me quitter.
Depuis le lendemain de cette effroyable soirée j'habite Cerval, ce \ieux ' et triste château paternel.
Lorsque j'ai appris la mort d'Irène... j’ai failli devenir fou.
Je me bats comme son meurtrier.
{** *»e que je mène ici est solitaire et désolée.
Oepuis six mois je n'ai vu personne... personne..
Chaque jour je vais méditer longtemps devant le portrait de mon oere. . .
Je m'étais imposé d’écrire ce journal.
Ma lAcbe est remplie...
J'ai bien fait souffrir quelques innocentes créatures... mais aussi j'ai bien souffert ! mais je souffre bieu, mon Dieu !
Quel est mon avenir ?
Devant moi la vie est sombre et noire, les remords du passe ine poursuivénl... # ^ }
Quelle sera ma destinée!...
Périrai-je par le suicide... périrai-je par la mort violente qu’Irêne ut a prédite?...
Quelles pensées!...
Ht aujourd'hui même j'ai vingt-huit ans !...
Cerval, juillet i8«.
L'ami intime de U. fielmout. — nu 1 18.
Mais aujourd'hui, quoique je souffre encore en évoquant ces pensées, une lointaine espérance... des émotions nouvelles affaiblissent ces ressentiment*.
Je souris avec tristesse en lisant dans mou journal que je viens de parcourir ces mots si souvent répétés :
« ... Jamais chagrin ne fut plus vif... »
« ... Jamais bonheur ne fut plus grand... •
» ... Jamais je n'oublierai... »
Et pour tant de nouvelles joies ont fait évauouir ces chagrio*. .. de nouveaux chagrins ont fait pâlir ces joies. ,
ARTHUR
ht pourtant chaque jour I oubli, cette vague sombre et froide, monte, monte... et engloutit dans le noir abîme du passé les souvenirs dérolorês par le temps.
Ma mère!... mon père!... Hélène!... Marguerite!... Catherine!.... voit- à qui j'ai dû tant de peines et tant de félicités ! L'espace ou la toinlie nous sqiarenl : à peine ai-je maintenant une pensée pour vous !
El saus doute il en sen de même, hélas ! des sentiments, des impressions qui à ci tic heure occupent mou esprit.
Et pourtant , à cette heure, je ne puis nf empêcher de croire à leur longue durée.
Ah! mon pèie... mon père!... vous me disiez une bien terrible, une bien menaça uie vérité , en m'affirmant que « l'oubli était la seule réalité de la vie! »
Je vais donc rouvrir ce journal que je croyais à tout jamais fermé.
Je croyais aussi mon cœur à tout jamais fermé aux impressions tendres et lieu mues.
Puisque j'éprouve encore... écrivons encore.
Il v a environ trois mois qu'un matin je suis sorti par une triste journée d'automne ; il tombait un brouillard épais et froid. Je pris par la ceinture de la forêt, et je m'eD allai rêveur, suivi d'un vieux poney noir, le vénérable Dlak. qu'autre fois ma cousine Uélcue avait souvent mouté.
En me promenant la tête machinalement baissée, je revis (raidiemeut la voie d’uu grand sanglier.
Voulant chercher quoique distraction dans les exercices violents, j’avais fait venir de Londres uue trentaine de fox-hound* (I), et j'avais monté uu assez bon équipage, à la grande joie du vieux l dort, un ancien piqueur de mon pore, que j'avais conservé comme garde général.
En suivant par curiosité la voie du sauglfer dont ou u'avait pas encore eu couuaissauce dans la forêt, je quittai la ceinture du bois, je m’eufouçai dans les enceintes, et, apres environ trois lieues de marclie, j'arrivai à une petite métairie, appelée la ferme des Très, située sur la lisiere de prairies immenses où je perdis les traces du sanglier.
Celte fei me venait d'être récemment affermée à line veuve appelée madame kerouët. Mon réçi»seur m'avait dit beaucoup de bien de l’activité de cette femme, qui arrivait des environs de Nantes, la mort de son mari lui ayant fait quitter l’exploitation qu elle dirigeait avec lui en Bretagne.
Je voulus profiter de l'occasion, qui me conduisait près de la métairie, pour voir ma nouvelle fermière.
La ferme des I ré> était d.ms une situation très-pittoresque. Son batiment principal, entouré d’une vaste cour, s’adossait aux confins de la forêt. Celte habitation, jadis consacrée aux rendez-vous de chasse, était bâtie en manière de petit château, flanquée de deux tourelles Une porte cintrée, surmontée d'an écusson de pierre sculptée, conduisait au rezde-chaussée.
Le temps avait donné une couleur grise à ces vieilles murailles bâties avec une antique solidité. Les tuiles de b toiture étaient couvertes de mousse, et des nuées de pigeons fourmillaient sur le cône pointu d uue des tourelles < bangée en colombier.
Contre I habitude peu soigneuse de nos fermier», b cour de celte métairie était d’une extrême propreté : les charrues, les herses, les rouleaux, peints fraîchement d une belle couleur vert-olive, étaient symétriquement rangés sous un vaste hangar, ainsi que les harnais des chevaux de trait, ou h» jougs des boeufs de labour.
Un treillage épais, coupant 1a cour dans toute sa longueur, b séparait en deux pailles, dont l une élut abandonnée aux volatiles de toute espèce, tandis que l'autre, bien sablée d'nn sable jaune comme de l'ocre, conduisait à la porte cintrée du petit manoir, de chaque côté de laquelle s'élevait uu modeste massif de roses tréuuères et de soleils.
J'examinais avec plaisir l'iutérieur de cette ferme, lorsque j'entendis, avec une incroyable surprise, les harmonieux préludes d'une voix douce et perlée.
Les sons paraissaient sortir d une petite fenêtre haute et étroite, située vers le milieu d une des tourelles et extérieurement garnie d’un épais rideau de volubilis et de capucine».
Au prélude succéda un silence, et bientôt b voix chanta b romance du Saule de COUllo de Kossiui.
Celle voix, d'une remarquable étendue, révélait une excellente méthode. Sun expression ébit pleine de charme et de mélancolie.
Ma surprise fut extrême . le chant avait cessé, et pourtant j'écoutais encore, lorsque je vis paraître sur le seuil de b p titc porte cintrée une femme de cinquante ans environ, vêtue d'une robe noire et d'un bavolet bbnc comme la neige.
Lorsque celte femme m'aperçut, elle me regarda d‘uu air à b fois inquiet et interrogatif.
Elle était d une taille moyenne, robuste, brune et hâtée: sa physionomie av ji uue expression de franchise et de douceur remarquable.
— Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur ? me demanda-t-elle avec une demi- révérence qu'elle mil devoir à mou pauvre vieux poney et à mou eoxiuiiic de gcnUeman-fanncr 12). comme disent les Anglais.
— Il commence à pleuvoir, madame; voulez-vous me permettre do
M) C. biens de renard, p! CcKtifluMinuc fermier.
rester ici un moment à l’abri, et me dire bî je suis bien loin du village de Bien tu r?
Cette interrogation n'était qu'un prétexte pour gagner du temps et tâcher d’apercevoir la Itesilcmona.
— Le village de Blémur, sainte Vierge ! mais vous n'y arriverez pas avant b nuit noire, mouleur, qooiq e vous avez b uu fameux petit cheval, dit la fermière ou regai d.ml BL k d’un a*U de connaisseuse.
— Ne faul-il pas suivre la route royale de la forêt pour aller â Blémur?
— Tout droit, monsieur ; d’un bout elfe va â Blémur, de l'autre au château de Ccrval, et elle a trois bonnes lieues de longueur, â ce qu’on dit du moins, car je ne suis pas ires-aucfeuue dans le pays.
— Vous me permettez dune, madame, de rester sous" ce hangar jusqu’à ce que l'averse soit passée?
— Mieux que cela, monsieur ; entrez chez nous, vous y serez mieux.
— J’accepte, madame, quoiqu'à voir ce liaugar si parbitctncnl bien arrangé, on puisse se croire (Luis un salon.
Ce compliment sembb fort du goût de madame Kcrouét, qui me dit en se rengorgeant :
— Ah dame, monsieur, c’est que dans notre Bretagne voilà comme sont toujours tenues les métairies.
Tout en causant avec b fermière, je n’avais pas perdu de vue b petite fenêtre de b tourelle ; plusieurs fois même je crus voir une main blanche écarter discrètement quelques brins du rideau de verdure qui vuibil b croisée.
Madame Kerouét me précéda dans b ferme. J’attachai BJak , cl je suivis b bonne dame dans l'intérieur de b maison.
A gauche de b porte était une vaste cuisine ornée de tous ses accessoires de euivre et dé ain, que deux robuste» paysannes étaient occupées à fourbir, et qui brillaient comme de l'or et comme de l’argcut.
A droite on entrait daus une graude chambre à deux lits à colonnes torses, garnis de leurs draperie» de serge verte festonnée de rouge ’ ces deux lits étaient séparés par une haute cheminée où flambait mi bon leu de pommes de pin, et sur Laquelle on voyait, pour tout ornement, une petite glace dans sa vieille bordure de laque rouge, et deux groupes de ligures en cire sous verre : uu saint Jean avec sdn mouton, et une sainte Geneviève, je crois, avec sa biche.
Entre deux croisées à petits carreaux était accrochée au nmr une antique pendule dite coucou De sa boite grise peiute de fleur» roses et bleues pendaient deux plombs attachés à des cordes de grandeur inégale, hnfm un rouet, on grand fauteuil de tapisserie réservé sans doute À b fermiere, une chaise pour la Doderaona, deux escabeaux pour les jiaysaiiues, un dressoir chargé de faïence, et une table ronde de bois de nover, bien cirée, complétaient l'ameublement de cette pièce, qui servait à b fois de salou, de salle à manger et de chambre à coucher.
Depuis le plancher jusqu’aux carreaux des fenêtres, tout étincelait de propreté. Aux solives brunes et apparentes étaient suspendues de lon- »cs guirlandes de raisins conservés pour 1 hiver, et les murs, blanchi* la cliaux, étaient ornés de quelques cadres de bois noir, renfermant une suite de gravures coloriées empruntées à l'histoire de l'Eiifaut prodigue.
La fermière recevait mes compliments sur b tenue de sa maison avec uu certain orgueil, lorsque b porte s'ouvrit, et b jeune bile ou b jeune femme qui ( baillait si bien parut.
Lorsqu'elle me vit, elle rougit beaucoup, et fit un mouvement pour sc retirer.
— Mais reste donc, Marie, lui dit madame Kerouét avec affection.
Je ne pus voir celte figui e d une beauté enchanteresse sans nie rappeler le divin caractère des Vierges de Haphacl (1).
Mon admiration fut si »ignilk-aiivc, mon étonnement de rencontrer | tant de perfections au fond d'une ferme fut si grand, et je cachai sans ! doute si peu ces impression», que Marie parut tres-iuterdite.
I — C’est ma nièce, monsieur. DM dit la Cpriuiere, qui ne s’aperçut ni de ma surprise ni du trouble de Dtsdemona. L’est la fille de mou pauvre frère, tué à Waterloo, lieutenant de 1a vieille garde... Nous avons pu, grâce à la protection de monseigneur l'évêque de Nantes, Taire entrer Marie à Saint-Denis, où elle a été élevée comme une demoiselle : elle est j restée là jusqu'à l'époque de son mariage, qui a eu lieu à Nantes il y a bientôt un an, dit madame Kerouët avec un soupir. Fuis elle reprit ; .Mais asseyez-vous donc, monsieur; et toi, Marie, va donc chercher une bouteille de vin et uo morceau de galette chaude.
— Mille grâces, madame, lui dis-je, je ne prendrai rien. Une fois b . pluie passée, je me remettrai en roule.
Sans doute embarrassée de sa contenance, Marie prit le rouet de sa • tante.
— Vous allez peut-être au château de Ccrval ? rae dit b fermière.
— Non, madame , je vous ai d t que j'albis à Blémur.
| — Ah ! oui, â Blémur. Pardon, niouMCur; ccb vaut mieux pour \ous.
— Comment, madame ? le maître du château de Cerval est-il doue | inhospitalier?
— Je ne sais pas, monsieur; mai» on dit qu’il n’a pas plus envie de . voir des figures humaines que les ligures humaines n'ont envie de le < voir, reprit madame Kerouët.
I (1) Voir ArlAur [le LoUagey,
ARTHUR