CHAPITRE IL
us mamum (t).
C'est là que «ml les angoisse* toujours nouvelles qui « multiplient jusqu’à ce que leur nombre même cnilurciMf f'honimc qui voit l'agonie sous tant de formes diverses. — Ici, l'un gémit . là, un autre ae roule dans la poussière, et un troisième tourne dans leur orbite mi y eux d'une terne blancheur.
Et* os. — Don Juan, ch. VI U, Hv. xm.
Oh' dans ce monde auguste où rien s'est éphémère, lia us ces flots de bonheur que ne trouble aucun fiel, Enfant, loin du sourire et des pleurs de La mère, N’es- tu pas orphelin au aelf
Victor llcoo. — Ode zvi.
11 était nuit, ta n’entendait que le bruissement des longues flccbes des
(1) Il existait encore en 18iJ. dan* toutes les Anlitlea française! et anglaises, la secte des empoisonneur* : ceUe; espèce de tribunal secret, composé de nègre*
palmiers balancés par la brise du soir, les cris aigus des anolis ou la chant plainlir des ramiers cl des jerrys.
Atar-Gull gravissait péniblement les rochers à pic qui forment la bau de la Soufrière, montagne située vers le nord-ouest de b Jamaïque.
Tantôt il s’accrochait aux lianes qui flottaient sur les masses de granit rouge ; tantôt, à l'aide d’un bâton ferré dont il se servait avec une adresse singulière, il s’élançait d'un quartier de roche à un autre, et vous auriez pâli de le voir suspendu au-dessus de ces précipices sans fond.
Une fois, épuisé de fatigue, glissant sur b pente rapide d’un ravin, cherchant un point d'appui et croyant voir sc nalaucer près de lui un de ces beaux cactus aux fleurs rougi** et bleues, il le saisit haletant... mais tout à coup il rejette avec horreur ce corps froid et visipicux... c’élail un long serpent qui se jouait au clair de lune.
Atar-Gull roule alors et bondit sur la roche, mais dans sa chute il rencontreune brge touffe de raquette* fortes et épaisse*, s'y cramponne, aperçoit un sentier à dix pieds au-dessous de lui, se laisse glisser, tombe, et reconnaît un chemin qui devait le mener plus directement au sommet de la montagne. Enfin, après des efforts inouïs, Atar-Gtill. meurtri, san* gbnt, arriva.
Kle était, dans cet endroit, couverte de palmiers, d’aloès, de bananiers qui u’avaient pas encore été mutilé par le fer, et dont b végétation forte et vigoureuse était si serrée que le nCgre n’aurait jamais pu pénétrer à travers ce* millier» de plantes qui sc croisaient et s étreignaient eu tous sens, s'il n'avait eu l'aide de son bon coutelas, qui lui fraya bientôt un passage au milieu de ret épais fourré.
Et comme il commençait à apercevoir au loin une lueur rougeâtre qui éclairait les haziers, il se prit à sourire d'une étrange façon, s’arrêta, remit son couteau à sa ceinture, et prêta l'oreille...
On n'entendait que le cri de* anolU ou le chant plaintif des ramiers...
Atar-Gull se trouvait dans une espece de chemin frayé : il le snlvit assez longtemps, écoutant toujours avec attention. Il distingua bientôt un chant bizarre et solennel, mais faible et éloigné... H doubla le pas.
Le chant devint plus distinct... A rar-Gull avançait toujours avec rapidité. Tout à coup on cessa de chanter, il se fit un momeut de silence... Puis on entendit comme des cris d'enfant, d'abord horriblement aigus, ensuite mourants et convulsifs.
Et léchant bizarre et solennel devenait de plu* en plu* éclatant, et Alar-Uull courait toujours vers la lueur rougeâtre qui teignait de pourpre une partie de* arnres gigantesques de 1a forêt, tandis que le* autres se dessinaient noirs sur ce fond enluminé.
Le nègre arriva enfin, se fit reconnaître à un signe mystérieux qui consistait à se mordre les deux index, tandis que le petit doigt de chaque main revenait sc poser sur le coin de l'œil.
Il s'assit à sa place, attendit son tour, et regarda.
Au milieu d'une vaste clairière étaient rassemblés une assez grande quantité de nègres, tous accroupis, les bras croisés, les yeux ardemmeut fixés sur trois noir* qui entouraient une cuve d'airain n’osée sur un brasier ardent. Auprès, posée au bout d’un long roseau, était une tête fraîche et saignante, ("était b tête du fils de Chain, du negre qu’ALir-Gull avait rempbeé dans les bOBMS grâces du colon, depuis que b perte de son enfant lui avait bit si cruell» mont oublier ses devoirs. Le reste du jeune négrillon bouillait dans b chaudière.
Car, outre deux pintades blanches, cinq têtes de serpents mâles, trois verts palmistes, un ramier noir, un bon nombre de plantes vénéneuses, pour que le philtre fût complet, il avait bien fallu se procurer lerorps d’un enfant de cinq ans. ni plus ni moins, cinq ans juste...
Aussi le* empoisonneurs s'étaieut-lls emparés du pauvre petit un jour qu'égaré, au coucher du soleil, il poursuivait de belles perruches bleues sur le* bords déserts du lac Salé.
Le* trois noira, ayant fini leur opération, retirèrent b cuve du feu et sepbeèrent su les bloc* de rochers... Atar-Gull s'avança...
« Que veux-tu, mon fils? — (lit un de* trois nègres, dont le front était
Hue caché sous des cheveux blancs et crépus. — Mort et ruine sur talion de l'anse Nelson ; mort sur les bestiaux, ruine sur les récoltes et les bâtiments. — Mais on dit que le coion Wil est buniain pour se* noirs... Songe, mon fils, que les empoisonneurs sont justes dans leurs vengeances... — Aussi, mon père, — dit Atar-Gull, qui avait prévu l'espèce d'intégrité sauvage qui a de tout temps présidé a ecs terribles association» du faible contre le fort, depuis le* chrétiens jusqu'aux carbouari» — aussi, mon père, je ne demande pas mort sur ses habitants. Le maître est bon , nos case* sont saines et propres , les fruits de nos jardins soûl à nous, et jamais on ne sépare no* femmes de leurs enfants ayant qu’il* aient alteiui leur douzième année. La morue sèche et le manioc se dis* tribuent abondamment , et tous les dimanche» il fait beau de nous voir sauter et bondir sur le bord de b mer, ou plonger au fond de l'eau pour
marrons, s'assemblait à époques fixes dans des retraites inaccessible*, connues seulement des esclaves «le Vile.
l.à, chaque noir apportait ton sujet de plainte, déduisait scs motif* de vengeance, et, après avoir prêté le serment nécessaire, on lui donnait le pobon dont fi pouvait avoir besoin pour détruire les bestiaux ou les blancs
Le* derniers empoisonneur* furent suppliciés à ta Guadeloupe en 4823. Le* détail* qu'un va lire, lais affreui nuits soient, sont en partie extraits des procoa-veruaux, révélation» ou scies d’aecauatiûos déposés au greffe de Saint-Puvra ( Martinique).
ATAR-GULL
rapporter les gourdes que le maître abandonne au plus adroit nageur.
— Quant aux fouets du commandeur, — dit Atar-Gull avec son sourire, nos enfants s'en servent pour retourner les tortues sur la grève, et vingt d entre nous ont refusé I affranchissement pour rester avec un aussi bou maître. — Que veux-tu donc alors? — dit le vieux nègre avec impatience. — N’y voici, mon digne père : le planteur Wil est riche : maintenant il veut, dit-ou, retourner en Europe, alors l’habitation sera peut* être achetée par un mauvais blanc, qui ferait remettre des lanières neuves au fouet du bourreau ; aussi les noirs de lansc Nelson m'envoient vers toi pour demander de Irappcr noire bon maître dans ses récoltes et scs bestiaux , afin de le ruiner assez , ce bou maître , pour qu’il ue puisse quitter File et que nous le cotiser v ions encore longtemps , ce maître chéri. >
IJ y avait dans tout ceci une conséquence logique, Alar-Gull jouait prudemment son rôle ; car, même au milieu des ennemis les plus acharnés des blancs , il pouvait se glisser un espion , un traître. En appclaul de celte façon la terrible et sûre vengeance des empoisonneurs sur son maître, Atar-Gull sc réservait encore un moyen de défeuse auprès du colou ; il pouvait trouver une excuse dans son attachement sauvage et éfphste, il est vrai, mais qui, après tout, prouvait sa violence même par l'etrangeté des moyens qu’il employait ; c'est encore pour cela qu'il ne pouvait y voir un ressentiment personnel.
Alors le vieux nègre poussa un cri singulier que scs deux compagnons répétèrent avec recueillement, il s'écria :
« Comme rien n’est aussi rare ou’un bon blanc, qu’un bon maître , et que nos frères sont exposés, par le départ du colon Wil, à voir remplacer cct homme humain parmi homme cruel, nous conseillons à envoyer la ruine et la mort sur scs habitations et scs bestiaux, pour l’empêcher de «tuilier la colonie; les bons sont trop rares, on doit à tout prix les garder. »
Puis il Ht agenouiller Alar-Uull , et lui dit : t Jures-tu par la lune oui nous éclaire , par le sein de ta mère et les yeux de ton père , de garder le silence sur ce que tu as vu? — Je le jure... — Sais-tu qu'à la moindre révélation , lu tomberas sous le couteau des fils du Morne-aux-Loups ?
— Je le sais. — T cngagcs-iu par serment à servir la haine de tes frères, même sur ta femme et les entants, s'il fallait en arriver là, pour se venger plus sûrement d’un colou injuste et cruel ? — Je le jure. — Va donc, cl que justice soit faite. »
Alors un des deux nègres qui étaient auprès du vieillard alla chercher plusieurs paquets de plantes vénéneuses d un effet sûr cl rapide. Le nègre 1rs trempa daus la chaudière, les relira aussitôt, cl les remit à Alar- Gull en lui expliquant leurs propriétés- Puis , trempant un roseau dans la chaudière, il le stigmatisa aux yeux, au front et à h poitrine, en lui disant :
« Grâce à ce charme, l'effet de les poisous est sûr. Adieu , fils. .. Justice cl force... Nous t’aiderons, et le bon maître sera ruiué. »
« Justice cl force, — dirent les nègres en chœur. »
Alors le brasier ne jetait plus qu'une lueur pâle et incertaine. Les nègres se séparèrent en se donnant rendez-vous à dix-sept jours de là, et Atar-Gull regagna l'habitation «lu bonhomme Wil..
« Enfin la vengeance approche, — disait le noir eu rugissant comme un chacal , — je te frappe d'abord daus ta richesse : car il faut qtn; tu reste* ici, ici, que je voie tomber tes larmes une à une, que la misère l'atteigne devant moi, «pic les noirs meurent, que tes bestiaux meurent, que les bâtiments s'écroulent incendiés, et «pic lu arrives enfin à ce point de malheur de n’avoir plus que moi, moi seul, pour brave et dévoué serviteur, et alors... » Ici Àlar-GoB poussa un hui riblc cri de joie infernale...
Et le soleil s'annonçait déjà par une éclatante lueur, lorsque le nègre arriva près de la maison du colon.
CUAPITRK UL
U VEILLE DE 1 EOCEB.
J oubliai de fâcher k* (rouble de mon Imo;
Il le rit, «t ibb yeux, pleins d une douce (lamine, Pmir ni'cn récompenser l'excitaient taudrcmeul,
Et «non cœur sc perdait dans cct i-ndiinlcmcnl. Toi -même en souriant contemplais mon supplice U'uii regard 1 la fut* maternel et complice.
Dnnm Gît. — Bttau fortiqutu Seulement de temps i autre il lovait- le rideau rouge pour s'assurer si quelqu'un ne renaît pas voler ses morts.
J BLD J«*n. — l'An* mûri.
Quand Alar-Uull atteignit la dernière rampe de b montagne, le soleil était déjà levé, et les rochers de la Soufrière projetaient au loin leurs graude* ombres. Comme il allait entrer dans une espèce de bassin formé par plusieurs énorme» blocs 'Je granit qui entouraient une petite pelouse verte traversée par un filet d’eau, dont le courant se perdait sons de
' liante* herbes, il entendit le sifflement aigu d'un serpent, et s'arrêta. Un bruit sourd «*t précipité lui fit aussi lever la tête, et il vit un secr rt «ru (f) qui, décrivant dans son vol de larges cercla; autour du reptile, s'en approchait ainsi peu à peu...
Le serpent sentit l'inégalité de scs forces, et employa, pour fuir et regagner son trou qui était proche, celte prudence adroite, cette agilité calme qu'on lui connaît. Mais l'oiseau, devinant son intention, s'abattit tout à coup, d’un saut se jeta au-devant de sa retraite, et l'arrêta court i en lui présentant une d<; ses grandes ailes terminées par une protubérance osseuse dont il se servait à b lois comme d'une massue et d'un bouclier; Alors le serpent se dressa furieux, les couleurs vive* et bigarrées de sa peau étincelèrent au soleil comme des anneaux «l'or et d’azur... sa tèZe se gontla de rage et de venin, ses yeux rougirent, et il ouvrit une gueule menaçante en poussant d'affreux sifflements...
Le secrclaris étendit une de ses ailes, et s'avança de côté contre 90a ennemi qui le guignait de l'œil, et faisait osciller son corps à droite ou à gau lie, suivant ainsi les mouvements et les attaques de l'oiseau. A un saut que lit ce dernier... le serpent s'abaissa tout à coup, et teula de le mordre et de l'envelopper... Mais le sccrelaris, livrant le bout osseux de fcs ailes aux dents aiguës du reptile, le sa bit dans ses serres, et d'un effroyable coup de bec lui ouvrit le eràne.
Le serpent agita violemment sa queue... en battit la terre... sc roula... se tordit... liuit par rester sans mouvement... et mourut.
Alors l'oi-cau, revenant à la charge, lui déchiquetait b tête avec fureur, lorsqu'un coup de feu l’abattit...
Atar-Gull tressaillit, sc retourna, et vit au-dessus de lui, sur une roche, Théodrick, son fusil à la main...
« Eh bi«ui ! Atar-Gull, — dit le jeune homme en *«■ laissant glisser du sommet du rocher, — voilà de l’adresse, qu'eu dis-tu? — Dieu tué, bk-u tué, maître; mais c’est dommage, car les sec re taris non* débarrassent de ces mauvais serpents.. . tenez, voyez plutôt celui-ci... »
Et le noir montrait le reptile mort, qu'il tenait par la queue, et «pii pouvait avoir sept à huit pieds de long «*t «quatre pouces de diamètre...
« Diable!... j en suis fâché... car nous sommes infectés de ces animaux, et je donnerais bien mille gourdes pour qu'il n’y en eût pas un «lans toute Elle... — Vous avez raison, maître... car lès bestiaux sont souvent mortellement piqués... — Oui, Atar-Uu!l, d’abord, et puis c’est que ma Jenny a encore une effroyable peur de ces animaux, moius pourtant qu'autrefois ; car alors le nom seul la faisait pâlir comme une morte, la pauvre enfant... Son père, sa mère, moi, nous avons tout tenté pour faire passer cette frayeur... nous avons cent fois mis d«s serpents empaillés, morts, sur son nattage... nul maintenant die commence a les moins redouter... — C'est le seul moyen, maître, — dit Atar-Gull ; — dans nos Kraals, c’est ainsi que nous habituons nos curants cl nos femmes à ne rien craindre ; mais j’y pense... en voici un... ai vous remployiez, maître, — dit Atar-Gull, dont le» yeux prirent une singulière expression qui disparut aussi vile que b pensée...— niais il lui faut couper b tête, quoiipi il soit mort... On ne saurait prendre trop de précautions. — Brave homme! » dit Théodrmk...
El, aidant le noir à séparer la tête du corps, afin que son innocente pbisantcric fût sans aucun danger. I» tête tomba.
“ Bien, — sc dit Atar-Gull en lui-même, — c’est une femelle... — Allons, — dit Théodrick, — dépêchons-nous d’arriver à l'habitation , afin qu'on ne nous voie pas... porte le serpent, Atar-Gull, cl suis-moi... »
{.'habitation était tout proche; Théodrick marchait le premier, cl le noir, tenant le serpeut par la queue, le traînait sur la savane, qui s’affaissait et formait un léger sillon ensanglanté sous le poids du cadavre de ce reptile.
Ils arrivèrent...
La maisou du bonhomme Wil, comme toutes le» demeures des colores, n avait qu'un rez-de-chaussée et uu premier étage. Au rez-de-chaussée étaient les chambres de M. cl de madame Wil et de Jenny. Une double persienue et une jalousie les défendaient de la chaleur dévorante du ciel «h» tropiques.
Théodrick... s’approcha sur b pointe du pied, car il trouva la persieniic à demi ouverte... Jenny n'éUiil pas dans sa chambre, elle priait sans doute avec sa mère... Alors Théodrick, écartant le store, enjamba la plinthe de la fenêtre, prit le serpent des mains d'Aiar-fiull, qui, par une dernière mesure de précaution, voulut écraser encore le cou «lu reptile sur les dalles oui servaient d'appui au chambranle.
rnis Théodrick cacha !e serpent, Joui le» vives couleurs étaient déjà ternies par b mort, sous une petite table, remit b jalousie, b persienue et le store en place, puis se retira. Comme il sc retournait vers Alar- Gull, qui suivait tousses mouvements avec une singulière attention... on lui saisit violemment 1c bras...
« Ah! je vous y prends, monsieur le séducteur, — dit une bonne grosse voix «avec uu bruyant éclat de rire ; celait le colon. . . — Plus bas, monsieur Wil, plus bas, — dit Théodrick, — Jenny peut nous entendre... — Eh bien... monsieur l’amoureux? — Eh hi'en, il ne le faut pa», je viens de faire ce que nous avons bit viugt fois... pour b guérir de sa malheureuse frayeur... — Vrai... un serpeut, oh ! Ia bounc farce! ali nous allons rire... mais il n’y a rien à craindre au moins... — La tète
(1) Espèce d'aigle maria.
ATAR-GL’LL
coupée et écrasée en dent endroits... monsieur Wfl... — Je suis tranquille, mou garçon... siens, nous allons nous cacher derrière la porte de la chambre, la bien tenir, et nous entendrons ses cris de Mélusine, » dit le bonhomme en lâchaut de marcher légèrement... pour gagucr sans bruit la galerie sur laquelle donnait une «les |K>rtcs de l'appartement de Jenuy.