‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue AtarGullChapitre 6 sur 27 · CHAPITRE Hl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Hl

HOBSUVR MX LUT.

Peut-être, messieurs, ne ai vci-vou* pus ce que c’est que le pal* Jrusa Jasi*. — UAnt mort.

Je frissonnai, et je (nM que ma dernière heure .était arrivée.

P. MciusCe. — L'ExUvrmriil de h redoute.

En vérité, il méritait bien de commander la Hyène et son hideux équipage.

Telle fut la première réflexion du capitaine Benoit lorsqu'il se trouva face à face avec ce personnage.

Figurez-vous un homme de taille athlétique, avec un visage pâle et plombé, un front plissé, un ne* long et miuce, d'épais sourcils d'un noir de plis, et des yeux d'un bleu clair et vitreux d'une fixité insupportable ; un meutoii large cl carré, des joues creuses, recouvertes d une barbe épaisse à moitié longue, cl puis eulin une bouche bordée de lèvres minces cl blafardes, agitées par un tremblement convul-il presque continuel, qui, par exemple, laissaient voir, pourquoi ne l’avouerait-on pas, de fort belles dents pai f.iiicmcnt rangées.

Pour tout vêlement, il portait une grosse chemise bleue à moitié usée qu’il attachait ordinairement autour de ses reius avec un bout de bitord; aussi Benoit put-il admirer à son aise la force puissante de ses membres musculeux, bruns et velus.

Seulement Ses mains, toutes malpropres, toutes noires qu'elles étaient, témoignaient, par leur forme longue et effilée. par la délicatesse de leurs contours, témoignaient, dis-je, dune certaine distinction de race...

Le commandant Brubrt (car il avait un nom et s’appelait Rrohri), même aucuns disent un nom ancien, uu nom historique, qui, déjà Binaire sous François I". lit pâlir plus d une fois les généraux de Char les- Quint ; quant à moi, je ne crois guère à ces dires : toujours est-il que M. Brubn était assis sur un vieux coffre, et avait devant lui une petile laide tachée de graisse et de vin sur laquelle il s'appuya quand il vit entrer Benoit.

Ce fut donc la télé dans ses mains, les coudes sur la table, son regard 'ibir et perçaut attaché sur le bon homme, qu'il s'apprêta à engager la conversation.

Benoit, voulant lui épargner la peine de commencer, prit la parole avec dignité :

« Saurai-je enfin pourquoi... » — Mais M. Brulart l'interrompit de sa grosse voix :

« Pourquoi loi-même! chien: au lieu de m'interroger, réponds... Pourquoi as-tu été si longtemps à mettre ton O arque en panne? a

A ces mots, le front de M. Benoit se colora d'une vive et légitime indignation; il fût peut-être resté impassible pour une injure adressée à lui personnellement, mais insulter son brick... sa Catherine’ ap|>elcr son joli navire une Ourque... c 'était plus qu'il n'en pouvait supporter; aussi reprit-il vivement :

« Mon bruit n’est pas une Ourque, entendez-vous, malhonnête! et, si je n'avais pas un bas mât trop pesant, je rcudrais les huniers à votre baleuU. »

Ici M. Brut.iri lit trembler b goélette aux éclats de son gros rire, et continua sans changer de positiou :

« Tu mériterais bien, vieille carcasse démâtée, que je te fisse amarrer à une ligne de lock, el que je te f à la mer, à la remorque de ma

goélette, pour que tu puisses juger si elle file bien ; mais je te réserve mieux que ça... oui, mon vieux, mieux que ça, — dit Brulart eu voyant l'air étouué de Benoit; — mais ce n'e-l pas encore l'heure: dis-moi, d où viens- lu? — Je viens de b côte d'Afrique, je bis la traite, j'ai mon chargement, et je vais à b Jamaïque pour y vendre mes noirs. — Je savais tout ceb mieux «|ue loi, je le le demandais pour voir si tu mentirais. — Vous le saviez ?... — Je le suis depuis Corée. — C’est donc vous que j'ai vu avant l'ouragan... dans la brume? — Un peu... ainsi, touche b, confrère, salut ! — dit Brulart en tirant une mèche de ses épais cheveux noirs, comme si c'eût été b corne d'un chapeau ; — ali ! nous faisons b traite ! et moi aussi... j eu suis enchanté- — J'étais *>r que nous

I nous entendrions, — dit Benoit un peu rassuré par rette parité d’état.— Mais, dis-moi, tes noirs, où les as-tu pris f car l'ouragan nous a séparés, et je ne l'ai retrouvé que cette nuit. — Sur la côte, à I embouchure de la rivière des Poissons; ils m’ont été vendus par un chef de Kraal des grands Namaqimis : c'est une partie des petits >aina«|Uois qui provenait ; d'ime prise Iule pendant la guerre. — Ah! vraiment... — M«m Dieu, j oui : j'avais même eu l’idée, si mon chargement n'eût pas été complet, de descendre ju>qu'an fleuve Bouge, qui esta peu près a trente Heure dans le sud.cst de b rivière des Poissons. — Pour?... — Pour compléter mou chargement avec des grands Namaqimis, car ils se sont fait des prises des deux côtés; et, si h -s grands Namaquois vendent les petits, les petits mangent les grands Namaquois. — Ah ! ils les mangent ! — Ils les mandent à b croque-au-sd , — répéta Benoît tout à bit rassuré, en faisant I agréable; — ainsi commandant, vous voyez, puisqu'ils les mangent, ils les vendraient peut-être à bon marché aussi, et je vous cuseigne cet endroit comme tin ion coin. — Oh ! moi , je prends nies cargaisons «le noirs ailleurs; c'est une combinaison à part, une espèce «le tontine daus laquelle j'amor/û beaucoup. — Ah! — fit Bcuolt ouvrant ses petits yeux, — c’est une tontine ; pourrai-je en être? — Comment ! mon brave, tu y es déjà ! — Déjà.... dit Benoit, qui u‘y comprenait rien. — Déjà... Mais, «lis-moi, lu as quitté b rivière des Poissons?— Hier soir... ■MB cette tontine... — Bien : ton estime l'éloigne de b rivière ?... — De 1 vingt lieues environ... et cette tontine que?... — Et tu es sûr que les petit* Namaquois du fleuve Rouge ont aussi fait prisonniers des grands Namaquois ? — Sûr, sûr : c’est leur chef Taroo qui me l'a dit ; mais vous voyez, commandant, que je m'amuse aux lanternes, tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous donner six tonnes d'eau et deux baril* de biscuit; vous concevez qu'avec près de quatre-vingts noirs à bord, et vingt hommes d’équipage, c'est beaucoup, mais nous causerons «le b tontine, el, vrai comme Catherine est n on épouse, je me saigne pour vous. — C’est le mot, — dit Brubrt en souriant d'une façon singulière.

— Je ne puis pas l'a ire un fifrelin de plus, — ajouta Benoit d'un air décidé. — Je le jure pourtant, moi, par tous les reins que j'ai brisés! • — cria Brulart.

Et il leva sa tête d’entre scs mains...

« Par tous les crânes que j'ai fendus...»

Et il sc dressa debout.

« Par tous les gosiers que j’ai éctiancrés ! »

El il marcha sur Benoit.

« Par tous les navires que j’ai pillés! » •

Et il regarda le malheureux capitaine sous le uez.

« Que tu feras davantage pour moi, monsieur des grands Namaquois.

— Me trahirais-tu? — demanda Benoît pâle comme b mort. — - Si je te trahis?... »

Et à peine Brubrt avait-il terminé ces mots, qui furent accentues L iitcmcni, qu'un rire tout homérique, ou plutôt tout inéphistophélélique, ou mieux encore, un vrai rire de hyène, souleva sa large poitrine.

« Ah! gredin... bigre «le forban... » dit l'honnête Benoit en lui sautant au cou...

Mais Brûlait saisissant les deux bras de Benoit les emprisonna dans sen poignet de fer, tandis que de l'autre main il dénoua b corde «pii lui servait de ceinture, el, en quelques minutes, Benoit fut ficelé, lié, enchevêtré, de manière à ue pouvoir faire le pins léger mouvement ; après quoi Brubrt le posa en travers sur son grand coffre, en lui disant :

« A tout à l'heure, umis allons rire... confrère. »

Kt il monta sur le pont au bruit des imprécations, des injures, des Ingres, des hurlements du malheureux Benoit, qui sautait par soubresauts sur son coffre comme un poisson sur le sable.

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