‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue AtarGullChapitre 7 sur 27 · ARTHUR CT NAR1C · texte numérisé non relu

ARTHUR CT NAR1C

< Oh!... lui dit-il en mourant; oh ! mon Anna coupe les boudes de me* long* cheveu* qui ru- M-inblent au* tiens... — Au moins, — *0 dit à pii U douce fille, — je pourrai donner de* bagues i tne* amants uns dégarnir ma chevelure — H* m« suivront au tombeau. . qui, je te le jure. e*t cuir'ouvert, mon adoré... » reprit-cBe tout haut Une larme brilla dans les yeu* ardents du moribond. j Biitoriqut. )

Us auraient dû vivre invisibles dans l'épaio.’ui de» buis, comme les rouiznnl» mélodieux: il» ii'hu raient jamais dû habiter ce* vastes ,M>Iilwic* ;q pelée* société*, ou tout est *icc «rt haine : cli«|ue créature née libre se plaît «Uns un secret astlu. I.c-s oiscjus les plus doux ne nichent qu'avec une n-m- — pogne, l'aigle prend seul Mil c*sor. la moût lie e| les ’orbcaui se réunissent en troupes sur le» cada vre*, comme Tout les morlds.

Bmos. — Don Juan, ch. IV, xxu.

Pour en finir une bonne fois avec tous les aiiiérédcuis, vrais «k< faux*

i attribués à Brulart, nous rapportons ici une, anecdote qui, mus *e ralU-

ATAB-GLLL.

#hcr précisément à son histoire, y a trait, en ce sens <juc le héros <k» l'aventure porte aussi ce ur>m ancien, historique, déjà illustre sous François I' ce, nom dont quelques-uns honoraient Brubrl, ainsi qu’on l'a fait observer ailleurs.

— A peine âge de v ingi-sept ans, le comte de *“ avait déjà mené une existence passablement orageuse; doué parla nature d'une puissance physique et intellectuelle extraordinaire, jeune encore, il s éiait livré avec emportement à tous les excès, à toutes les débauches, et conséquemment avait beaucoup diminué le patrimoine considérable que lui avait légué son pérr.

— Il vit par hasard dans le monde, où il allait très-peu, une jeune fille fort belle, mais sans fortune,

— Par hasard aussi il en devint éperdument amoureux ; c’était son premier amour véritable. Or, un premier amour de déhauclié, c'est, on le •ait, b passion b plus frénétique, b pins violente qu'on |>ui«<e itiu-

gfeer.

— La jeune fille, fort belle, répondit bien à la passion frénétique : mais comme elle était aussi sage que jolie, mais comme sa tante, qui l’avait élevée, s’était mariée quatre fois et possédait naturellement une prodigieuse expérience de ce bas monde, on n’accorda ni un baiser, ui un serrement de main avant Funiou civile et religieuse.

— Le comte de “* avait remarqué dans Marie (la fille fort belle s'appelait Marie) une tète ardente, des idées exaltées, et surtout un profond Instinct du confortable qui n'alicndail que b jouissance d’une fortune brillante pour sc développer.

— Or, avant de signer le contrat, il lui dit à peu près ceci :

— « Marie, j'ai des vices, des défauts et meme des ridicules... »

— La jeune fille sourit... en moutrant deux rangées de petites perles blanches.

— « Marie, je suis violent, emporté, querelleur, et jusqu'à présent malheureux en duels comme en amour... »

— La jeune fille soupira, en le regardant avec un air de compassion louchant et sincère. Mais il fallait voir quels yeux !... et comme les soupirs allaient bieu à cette gorge de vierge !

— « Marie, j'avais beaucoup d'argent, beaucoup; les chevaux, les chiens, la table et les femmes m'eu ont absorbé une furieuse quantité... >

— La jeune fille sourit avec indifiérence... en levant scs jolies épaules rondes...

— « Marie, il me reste, je crois, trois cent et quelques mille francs, vous avez dix-neuf ans, des émotions toutes fraîches à satisfaire ; b vie est neuve pour vous; le luxe, les plaisirs, le tourbillon enivrant d'une grande ville, vous sont inconnus... et, par conséquent, doivent vous faire grande envie. Pour répondre à tous ces besoins, j'ai peu d'argeut, et beaucoup de débuts; mais enfin voulez-vous de moi?»

La jeune fille lui ferma b bouche avec sa main mignonne et potelée.

— Le comte de*** l'épousa donc.

— De quoi ses amis rirent beaucoup.

— Sa femme, jusqu'alors froide et réservée, se livra à tout le délire d'une première passion ; brune, jeune et ardente , elle sympathisa rite avec l'âne brillante, le caractère fougueux de son mari.

Chose étrange! b possession nafbiblil pas leur ivresse, et les plaisirs du jour naissuienl des souvenirs de la veille.

Un la dit, quoique le patrimoine du comte eût singulièrement maigri, il avait encore une honnête rotondité de cent mille ecus au moment du mariage.

Mais comme, ayant tout, le comte adorait son idole, son «fieu, sa Marie, son dieu resplendissait de pierreries, ne foulait que le salin et le cacltemire, et n’aventurait jamais ses petits pieds sur le pavé des rues ou 1a poussière des promenades.

— El le malheureux patrimoine desséchait , fondait à vue d œü que c’était pitié...

— Or, un jour, sur les trois heures du soir, quatre mois après leur mariage, et le lendemain du retour du comte, qui avait fait une légère atmenre, ils étaient couchés tous deux, beaux de leur pâleur, de leurs traits fatigués : « Arthur, — disait Marie en peignant ms longs cheveux noirs qu'elle avait si beaux, avec ses jolis doigts b bues ou peu amaigris, —Arthur... encore un mois de pareil bonheur... et pub mourir... dis. mon ange, nous aurons usé tous les pbisirs, depuis b motte et douce extase jusqu’au spasme nerveux et convulsif qui bit envier uotre luxe, notre ivresse toujours renaissante... Mous sommes trop heureux... il est Impossible que cela dure... devançons l'heure des regrets qui viendrait peut-être! veux-tn, dis, mon amour?... veux-tu mourir bientôt .. lin charbon parfumé, ma bouche sur ta bouche, et nous nous eu irons comme toujours... ensemble...»

Et la iléheiousc créature, sa télé entre les mains, ses émulés à mignonnes ibsMtics appuyés sur les riches dentelle», de sou oreiller, attachait «s grand» veux battus et voilés sur b pâle figure de ton mari .

— Arthur M «rossa de toute b hauteur de ton buste, son regard Ibmboyait. et une incroyable expression d’étonnement et de joie rayonnait •or son front... Il était plongé dans une ravissante béatitude... cette idée lui était venue à hû... cinq jours avant, et au fait :

A vingt-huit ans il avait vécu autant qu'il est possible de vivre avec un cou» de fer, «ne âme L- feu et des tomes d’or ; cette passion qu'il éprouvait pour sa femme semblait résumer toutes ses passions, car il

l'aimait de tout l'amour qu'il avait ru pour les chevaux, les chiens, le jeu. le vin et les filles d'opéra ou d ailleurs.

Et puis aussi le misérable patrimoine é ail devenu si étique, si souffreteux, si chétif, si diaphane, qu’on voyait la misère au travers.

El puis aussi, l'accord parlait qui avait existé jusque-là entre pouvoir et volonté (eût dit Scudcry) avait disparu... qu'aurait il regretté?...

Aussi Arthur ne répondit rien. Il est de ces sensations qu'aucune langue humaine ne peut exprimer : — deux grosses larmes roulèrent sur ses joues flétries... ce fut sa seule, sou unique réponse...

Mais le dévouement de Marie eut une si iucnueevable influence sur cet être énergique, qu'il l'exalta pour quelque temps encore à un degré de pubsance inooic et presque surnaturelle... Il faut avouer que cette influence magique ne s'étendit pourtant pas jusqu’au patrimoine, car quinze jours apres il éLtil défunt. Le patrimoine ! oh! bien défunt... et lui donc !... Bune Deus ! pauvre Arthur !

« C'est donc aujourd'hui, — disait Marie, toujours belle, quoique amincie, car avant sou mariage elle était un peu grasse, un peu colorée... — C’est ce soir... — répondit-il tendrement. — As-tu écrit?... — demanda-t-elle. — Sois tranquille, ou n'iuquiélera personne. chère et lionne Marie. » Et ils arrivèrent caluics et joyeux dans les bois de Ville— d 'Avray, car ils avaient abandonné l’idée de l'asphyxie: c’est commun, au lieu qu'avec un hou poison rapide comme la iomJre, ou peut quitter la vie sous un bel ombrage frais et riant; justement on était en juillet.

■ Ce n'est nas une femme, c'est un ange, » disait Arthur en voyant Marie déboucher toute heureuse, toute souriante, un petit flacon de cristal mince, friable et rempli d une belle liqueur limpide, verte comme l’émeraude.

Ils s'étendirent tous deux sous un chêne magnifique, dans un épais taillis, désert et reculé ; l’air était tiède, le ciel pur, le soleil à son déclin.

« Devine, cher adoré... comment nous allons partager cette douce liqueur, — dit la jeune femme <nj jetant son bras blanc et potelé autour du cou de son mari, et le baisant au front. — Je ue sais, mou ange, — répondit Arthur avec insouciance eu comptant sous ses levres les palpitation» du cmir de Marie. — Eli bien! — dh-eltc avec uu regard ardent et paftsiouné, peudant qu'un hilton voluptueux semblait courir par tout son corps, — ch bien ! mon Arthur, (tous mettrons ce miucc cristal à moitié entre no» dents... et nous le briscrous au milieu d'un do ce» baisers délirants... tu sais... — Uti ! vieas... donc... » dit Arthur.

Le soleil se coucha.

Le lendemain, à la nuit, le comte sortit comme d'un affreux sommeil, la langue rude et sèche-., h: gosier h r il but et des battements d’artères à lui rompre le crâne... U riait k la mène place que b veille. Il sentit aussi mille pointes aiçuo lui déchirer les entrailles.

Four lors il se tordiL, cm, mordit la terre, car il souffrait des douleurs atroces...

Dans un moment de calme, il chercha le cadavre de Marie avec angoisse.

— Elle n'y était plus...

Les douleurs le reprenant, il sc tordît de murraii, hurla tant et si bien, qu'un honnête garde-chasse le recueillit , l'emmeua dans sa iiiabou et le soigna comme un lils.

L'incroyable force de tempérament du comte résista à cette violentf secousse, et au bout de quinze jours il lut presque hors de danger.

Mais qu'était devenue Marie? c'est ce qu'il ne put savoir.

Un mutin U- brave garde-chasse apporta, avec sa pente note pour les bons si élis donnes a monsieur (ce qui cotait l'humaurté du garde-c 'basse à dix francs par jour), apporta, pour distraire son hôte, uu numéro de l'honnête Journal de Hans.

Le comte se mil à le lire, et sa figure prit une expression bien étrange.

■ Deux cent» francs de récompense à qui ramènera cite* M. M*", « rue***, un lévrier blanc, de grande taille, marqué do taches jaunes aux « oreilles, fort méchant, et mordant au nom de Vuirdntr. »

Ce n’est pourtant pas cela qui pouvait faire craquer si violemment les deuts du comte 1rs unes contre les autres... continuons :

« le nommé Chavard a été condamné à ciuq ans de travaux forcés « et à la Aiarque, pour avoir volé, avec effraction, escalade nocturne et « à nuiiu armée, cinq choux et uu lapin blanc ; mais, vu les circous- « Lances atténuantes (flhavard jouissait, avant ce crime, d'une bonne « réputation, et veuf, père de cinq petits enfante, vivait d une industrie « qui venait d’être détruite par l'invention d'une nouvelle machine à « vapeur fort écouomique, employée par un banquier millionnaire).

« Vu ci» circonstances, on lui fait remise de la marque, etc., etc. »

Ce n'était pourtant pas non plus cette cnnséqncnee d’une civilisation très-avancée qui Cuisait pâlir le comte et rouler ses yeux sanglante dun-, leur orbite ; voyons autre chose, nous y sommes, je crois :

« Depuis quinze jours epvion, le comte Arthur de"* a disparu de son « domicile; fl y a tout lieu de croire qu'un suicide a mis fin à ses jours, « et que des affaires dérangées et des chagrins domestiques l'auront « poussé à cette extrémité, d autant plus que l’on assure que madame « fa comtesse de *** est partie, la veillé même ou le lendemain de b dis-

ATÀR-GULL.

« plusieurs coups de poignard ; elle n'a pn dire que ces mots à son « compagnon de voyage : « J e le croyais mort, il ne l'est pas... il vient « de m’assassiner... crains tout de lut... je n’ai aimé que toi, amour...» « — Et elle expira.

a Ses obsèques ont eu lieu ce matin dan» l’église de Saint-Joseph ; on « est à la recherche de l’assassin, qui est, dit-on, le mari de cette dame, c le comte Arthur de *** qu'on avait cru mort ; mais on n’espère pas le « découvrir, car plusieurs témoins affirment avoir vu, avant-hier soir, « peu de temps après le meurtre, un homme marchant fort vite se diri- « géant vers le port, et dans la soirée on'sait qu’un roistic sons pavillon m sarde a mis à la voile. Mais les plus fortes présomptions portent à « croire que ce monstre de jalousie a terminé sa vie dans les flots ; voici « le signalement afliché à la préfecture : Taille, cinq pieds dix pouces, « — irès-inaigre, ligure longue et pâle, — sourcils noir», barbe noire, a cheveux noirs, yeux bleus tres-clairs, — dents blanches, — menton « carré, — vêtu d une redingote verte et d’un chapeau rond. »

Nous n'aurions pas fatigué le lecteur de ces longs cl fastidieux extraits de journaux, si la coïncidence de noms uc nous avait frappé, comme ou Ta déjà dit.

Quoique le signalement précité oITre quelques points de ressemblance avec celui du commandant Brularl. d’autant plus que, dix années s'étant écoulées depuis cette aventure, l'age du comte Arthur de s'il vivait, se rapporterait parfaitement à celui de Brulart, qui est maintenant , je crois , dans sou trente-septième printemps : pourtant nous p oserions

f irendre sur nous d'aflirmer l'identité; nous laissons à la perspicacité du eclour lc soin d’éclaircir ce doute.

Toujours csl-il que Brulart (comte ou non) monta sur le pont, laissant l’Iiomn-tc Benoit maugréer à son aise, étendu sur te grand coffre.

« parition de son mari, avec un des plus riches seigneurs de la capitale ; • ils ont pris, dit-on, h route de Marseille. »

C'est cela pour sûr qui terrifia le comte et te fit tomber sur son lit sans connaissance, rendant cet évanouissement douloureux cl poignant comme un cauchemar par une nuit d'été, lourde cl chaude, fl lui sembla voir des êtres fantastiques, hideux et flamboyants, qui, en $c rapprochant les uns des autres, formaient un sens, comme s'ils eussent m kê signes animés d'une langue inconnue.

Et il lut tes mots suivants qui étincelaient et tournaient rapides, rapides comme la roue d'un moulin :

« ('ne jeune et jolie femme ne renonce jamais au luxe et aux plaisirs... — Pour se tuer, surtout... — Elle t'a joue, sot... — Elle a aimé ton or, quand tu avais de l'or... — Elle a aimé ta jeunesse et ta beauté, quand tu avais de la jeunesse, et delà beauté. — L'orange est sucée, adieu l'écorce... — Elle en aime un autre qui a de l'or, comme tu avals de l’or; de la beauté, comme tu avais de la beauté... — Elle a voulu se débarrasser de toi... — Elle a Compté sur ta niaise exaltation... — El puis sur ta mine... — Et puis sur son saug-froid et son adresse pendant que tu le livrerais à un dernier transport frénétique et convulsif... — Et eJle rit de loi avec son amant — son amant, son amant... — Car elle te croit mort — mort — mort... »

CÜAPJTDE V.

Marche au flambeau de l'espéranto Juaque dan* l'ombre du trépas. Assuré que ma providence Ne tend point de piège i les pu:

Chaque aurore la justifie, (/univers entier s'y confie,

Kt l'homme seul en a douté;

Mats ma vengeance paternelle Confondra le doute infidèle Dana t'abîme de ma bonté.

De Luustu*- — Mtétielion vm.

Lorsque M. Brulart parut sur le pont de la nyène, tous les entretien» particuliers cessèrent comme par enchantement.

Et de lait , si ce personnage notait pas aflabte et gracieux , il était an moins imposant et terrible aux yeux de son équipage.

Sa chemise ouverte laissait voir son cou bruni, scs membres nerveux et endurcis aux fatigues. Il s’appuyait sur une énorme barre de chêne qn’il faisait tournoyer de temps en temps , comme si c'eût été te plus mince roseau.

« Où est 1e Borgne, canailles? » — demanda-t-il.

Le Borgne s'approcha.

« Fai» armer la chalou|>e en suerre, prend» quinze hommes, deux pierriers à pivot, et va amariner le bateau de ce monsieur ; quant à cc» «biens qui sont dans le canot , mène-les aussi à bord . et mets-tes aux fers avec le reste de l’équipage du brick. A vous quinte vous pourre* manœuvrer ce bâtiment : imite mes mouvements , cl navigue dans mes eaux... tu commanderas ce navire... veille aussi à la nourriture des nègres... allons, file... »

Les ordres de M. Brularl forent exécuté» à la lettre ; seulement , lorsque Caiot vil arriver l'embarcation année qui venait s'emparer de la Cat/ierin e, il eut te fol entêtement de vouloir résister un peu; aussi lui et deux autres, je crois, forent tués, et le Borgne pensa judicieusement qœ cc serait autant de moins à garder et à nourrir. Bientôt la Hyène orienta ses voiles, et, serrant le veut au plus près, mit 1c cap au sud, comme pour regagner la côte d'Afrique... f

Benoit sentit alors, aux secousses du navire et au bruit qu’on faisait sur le pool, que la goélette se remettait en roule.

La brise fraîchit, et la marche de la Hyène se trouvait tellement supérieure qu elle fut obligée d’amener ses huniers pour que la Catherine pût la suivre, et pourtant son nouveau commandant. 1e Borgne, h couvrait de voiles...

• Toi. timonier, le cap à l'cst-sud-est, — dit Brulart. — cl veille aux embardées , ou je te cogne. » — Pu» il descendit retrouver son prisonnier.

« Ah I brigand... forbau, gredin... — cria celonâ dès qu’il le vit» — ah ! si j’avais eu de» canons et mon brave Simon , ta no m'aurais pis

Ici le comte fil un bond affreux, se réveilla, se dressa roldc sur ses pieds, tout d’une pièce, la bouche érmnante, et tomba en travers de son lit, les yeux grands, ouverts, fixes, presque sans pouls et faisant entendre un râlement sourd et éioiiffé...

Ile fut encore le bon garde-chasse qui le tira de celte nouvelle crise, qui te combla de nouveaux soins, toujours à dix francs la journée, d'affection et d'attachement.

Quand le comte put se lever et marcher, il lui donna un brillant pour aller le vendre, te paya sur le prix, et s'en fut.

One depuis le bon garde-chasse n’en entendit parler.

S’il eût pourtant lu le Sémaphore de Marseille, il eût été peut-être frappé du paragraphe qui suit :

« Un crime affreux vient «te jeter te consternation dans iffismurs; « depuis qiicloue temps . madame La comtesse veuve de était arrivée « ici avec M. de parent de notre archevêque; cette dame voyageait, « dit-on, pour sa santé, et voyait toute notre graude société, lorsque ■ hier, au coucher du soleil dès cris affreux partent de l'appartement * de celte dame, qui est logée sur le port, hôtel des Ambassadeurs. On t enfonoe la porte, et ou la trouve baignée, dans «on sang, percée de

ATAR-GULL

pris comme un congre dans son trou... — Tout de môme, papa... — Non!... bigre... non... — Comme lu voudras... mais il fait solidement soif... »

Brûla rt prit alors sa barre de chêne, et frappa le plancher.

Le mousse à la vilaine tôle reparut, et à peine M. Brulart eut-il fermé ses doigts moins le pouce, qu'il tendit vers sa bouche en haussant le coude... qu une grosse cruche de rhum était sur b petite table.

Le capitaine de In Cai/urint, toujours amarré sur son coffre, se trourail dans l'impossibilité do faire un mouvement.

La amen»

« Dis donc, confrère, — frcpHt Brahft après s’élre ingéré nn énorme verre de celte liqueur alcoolique ; — dis donc , pour passer le temps , jouons à u u jeu , veux-tu ? à pigeon vole... non , tu es attaché ; â mon corbillon... ccst bien fade; à M. le curé n’aime pas les os... ça sent le blasphème ; liens, j’y suis, jouons à deviner ; je te préviendrai quand tu brûleras, comme nous disions an lycée Bonaparte. Voyons, devine... devine... ah ! tiens , devine ce que je vais faire de toi et de ton équipage? — Bigre, ce n’est pas malin! nous piller, scélérat... — Non; va lou-

Iours... — Nous faire prisonniers... monstre... — Non, va touji urs. — ’h bien donc! nous massacrer, car tu es capable de tout... — Tu brûles... niais ce n'est pas ça tout à fait... — Mille millions de tonnerre... être là, immobile, amarré comme une ancre au capon... c’est à se dévorer la langue. — Tu donnes ta langue au chien... c'est-à-dire que tu rcuonccs, que lu ne devines pas... Eh bien! écoule. »

Il but encore un grand verre, et Benoit ferma les yeux...

Mais se ravisant : « Je ne veux pas t'entendre, vilain gueux , — s’é- ' cria-t-il, — je l'empêcherai bien do parler... tu vas voir... »

El Claude-Bon-omée-MurluI se mil à crier, à vociférer, à chanter, à 1 hurler pour couvrir La voix de M. Brulart et ne pas ouir ses atroces plaisanteries.

Deux ou trois matelots, épouvantés de ce bruit infernal , se précipitèrent à la porte de la caltinc, croyant qu'on s'y égorgeait.

« Voulez-vous retourner là -haut, canailles, — dit Ihulart, — ne voyezvous pas que c’est monsieur qui s'amuse à chanter des romances namaquoi ses! Ah ! scélérat de musicien, val »

Kl le pauvre Benoit de continuer scs « Ah ! ah ! scs oh ! oh ! » sur tous les tons pour s'étourdir et couvrir la voix de son hûte.

« Ah, oui! mais ça m'embête, — dit Bruhrt, — c'est bon un moment, et puis (n t’enroueras... »

En deux tours Benoit fut bâillonné ; scs yeux devinrent rouges comme du sang, et lui sortaient de b tête.

« A la bonne heure, sois gentil, et on causera avec toi ; pour ta peine,

je vais l'apprendre ce que je vais faire de ta seigneurie et de ton équipage. Je te dirai d'abord que j’avais autrefois b sottise d’aller acheter des noirs à la cftlc : tel bon marché qu'ils soient, c'est encore trop cher. Un jour que nous avions, moi et nies agneaux, (Jépcnsc jusqu'au dernier quart le fruit d’une assez bonne operation, j’eus l'idée de b tontine dont je l’ai parlé... Allons, reste donc tranquille, — tu te feras du mal... Or, je flâne le long de b cûlc... et quand j’aperçois un négrier que je suppose cliargé, — crac... je mets son chai^einent dans ma tontine... et lui et son équipage, je les amortis comme j ai eu l’honneur de te le dire... De cette façon, les noirs ne me coûtent que b nourriture, que b façon, et je puis les donner aux colonies à meilleur marché que mes confrères ; ainsi tu vois la chose; mais en l'entendant parler des grands et petits Namaquois, il m'est bien venu, pardieu! une autre idée... tu vas rire. »

Benoît pâlit...

c Vois- lu , nous avons le eap à l'csl-sud-cst... c'est-à-dire que nous portons un peu au nord de b rivière Bouge, où nous allons, autrement dit , chez les petits Namaquois , dont lu as acheté les frères, parents et amis. »

Benoît fit un mouvement brusque et convulsif...

€ Comprends-tu?... j'ai un de mes agneaux qui parle très-bien caffre et n.imaqunis; je le mets dans ma chaloupe avec loi et ton équipage, et je vous expédié à terre... en faisant bien expliquer aux petits Namaquois que tu es l'homme blanc qui depuis longtemps les achète quand ils sont faits prisonniers par leur ennemi, le chef des grands NamaquoLs, et lu juges s’ils seront contents de se v DgCT sur tui et les liens du sort affreux que l'on fait endurer à leurs compatriotes. *

Us yeux de Benoit étincelèrent, et on entendit un gémissement étouffé.

Aur-Gull et UiuUrv

« A b bonne heure, tu commences à comprendre... Ainsi donc, mon Caffre va trouver le clief du Kraal des petits Namaquois, et lui dit à peu près ceci :

« Grand chef! mon inaftre, un homme blanc respectable, vient de donner b chasse à un autre btinc ; mais cet autre blanc est un misérable, le voici... Ce monstre a acheté à votre ennemi, le chef des grands Namaquois, tous les prisonniers qu'il vous a faits dans b dernière bataille... témoin, cc cadavre de l'un d’eux... qu’il a sans doute cg >rgé%

ATAIUjULL.

C’esl, vois-tu, confrère, — dit Brûlait en souriant d’une manière infernale et sc penchant près de Benoît, — c'est un de tes noirs que nous préparons, c'cst-à-dire que nous noyons à cet effet, pour prouver que C’est la vérité, parce que, s’il était en vie, il pourrait jaser... a

Les jeux de Benoît s’èuvrirent d'une alTreusc manière... et ils semblèrent lancer des éclairs.

< Tu y es, n'esl-cc pas, mon frère? »> continua Brulart. — Mon Cadre ajoute :

« Nous n’avons donc trouvé, grand digne chef, que ce cadavre ; ils avaient sans doute jeté les autres à la mer pour tromper la vigilauce de mon maître, qui poursuit sans relâche ces atroces marchands de chair humaine... et n’c trépas surpris en llagraut délit. Mais heureusement ce petit Namaquois est reveuu à la surface de l’eau comme pour dimncr uno preuve de leur crime... car Dieu est Dieu !... Or, grand chef, mon maître livre ce blanc et son équipage à ta justice et à ta sévérité, ne demandant en échange, et pour leur faire subir la loi du talion, que vingt Ou trente de vos prisonniers, compatriotes de res grands Namaquois qui ont si indignement vendu tes frères à ce misérable; et d’ailleurs, si vous destinez vos ennemis à être dévorés, tâtez du blanc, et vous verrez que c'est tiu manger fort délicat. »

Ici le linge qui Dàillounait Benoît se teignit peu à peu de sang... et ses yeux se fermèrent... Le malheureux capitaine venait de se rompre uuc’artere par la violence de sa colère et de sa rage si longtemps comprimée...

Ilrularl le fit revenir à lui au moyen de quelques gouttes de rhum qu'il lui introduisit charitablement dans les yeux.

« Oh! pitié... pitié... — dit lîciioil d’une voix faible et entrecoupée... — 4e ne comprends pas, répondit Brulart en ricanant... — Pitié ! — répéta le capitaine de la Catherine... — Je n’entends que le français... mais je continue. Tu juges de la joie du chef de Kraal et des siens de tenir des bljncs! ceux qui ont acheté les nègres leurs frères... ils ne marchandent pas, ils nous donnent en échange de vous autres des grands Namaquois à remuer à la pelle... et, quant à toi et aux tiens... voilà où est la farce, on vous senlpelle... on vous roue... on vous hrùlc... ou vous mange, un tas de folies, quoi... et moi, qui ganle ton brick, je n»e trouve par le Dût avoir deux excellents navires, je r barge ma goélette des grands Namaquois qu’on me troque pour loi et les tiens. Je mets le cap sur les Antilles , je vends mes noirs à bon compte, et j’ai fait ainsi le bonheur des colons, de mon équipage, mais par-dessus tout j'ai puni un infâme négrier comme toi, qui vend ses frères aiu&i que des bestiaux... Ois donc, après cela, qu'il n’y a pas une Providence, mon gros compère! ouf... » et pour péroraison, Brulart absorba deux verres de rhum coup sur coup...

Le malheureux Benoit restait écrasé sous le poids de cette horrible éloquence, et ne pouvait placer une parole... Quand le corsaire eut fini, il se recueillit un instant et dit avec un calme affecté que démentait le trcii>bk>nH>nt de sa voix :

« Il est impossible qu'un projet aussi affreux puisse entrer dans la tête d’un homme... je ne croyais pas encore qu'on puisse voler un négrier... mais eofm, volez mon bnck, mes noirs... mais, au lieu de me jeter sur la rive du fleuve Bouge, menex-moi à la rivière des Poissons, au moins la... j'ai des amis... je ne serai pas massacré... C’est encore moins pour moi que pour mon équipage, je vous le jure... la preuve, c’esl que je vous le demande à genoux. .. luez-inoi... mais ne les exposez pas à un so t aussi horrible; res malheureux onr des familles, des femmes des enfants. — Juste... Je suis fabricant de veuves et d’orphelins, c’esl aussi ma partie. — Capitaine, — reprit le commandant de la Catherin/ . arec des larmes dans la voix... — Dieu me punit du métier que je fais, mais il est témoin que c'est avec humanité que j'ai exercé... et puis, capitaine, oh! capitaine, j'ai une femme et un enfant... qui n’ont que moi... prenez tout... mais, par grâce, laissez-moi la rie... oh! la vie ! que je revoie mon enfant. — Voyez-vous le volage ! tout à l’heure il voulait la mort! arrange-toi donc...— Oh ! grâce... pour mon équipage et pour moi ! c’est nnc cruauté inutile. — Comment, diable, inutile... j'y gagne on brick et un chargement de noirs... — Mon Dieu, mon Dieu, que faire... ma pauvre femme et mon enfant... — disait Benoit en pleurant à chaudes larmes. — Bien, des larmes, bien, je voudrais, vofs-tu, voir pleurer du sang... Oh! j’ai eu aussi, moi, d’atroces douleurs dans mairie ; il faut que l'homme paye ce que l’homme m'a fait souffrir, sang pour sang, torture pour torture... et j’y perds... — Mais, nu nom du ciel, esfeee ma faute? je ne vous ai jamais fait de mal... moi... — Tant mieux, ta souffrance sera plus affreuse. — Commandant. . grâce... grâce...— Tu me fais rire... mais je vais m'assoupir, ainsi remets la langue au croc, ou, bien mieux, je vais le remettre ton bâillon, ce sera sûr. »

Ce qu’il fit.

Puis il s'assoupit jusqu’à ce que son mousse Caria h ut fût descendu et l'eût secoué fortement; ledit Cartaliui reçut de Brulart un vigoureux coup de poing pour son message et reprit en se frottant la tête :

« C’est b terre qu'on voit... — Ah! chien... bien vrai, mort de Dion, je rêvais que je Toyais rôtir ce b... là, — dit Brulart en montant sur le poot.,. — Mais tu es donc un monstre... un cannibale?.. » criait sourdement Benoit maigre son bâillon ; sa voix s 'éteignit...

Brulart, arrivé sur le pool, reconnut en effet les hautes montagnes seches et rougeâtres qui cernent cette partie de b côte, et à l’aide de s*

long ne- vue il distingua quelques cases à l'embouchure de b rivière Rouge.

Il est inutile de répéter ce qu’on a déjà dit ; qu’il suffise de savoir que le projet si complaisamment dévoilé à Benoit fut exécuté à la lettre avec le plus grand bonheur, b réussite la plus complète.

Le nègre noyé, le Caffre interprété, rirn n'y manqua : seulement, Benoît, avant demandé comme grâces dernières à Brulart de se charger d'une lettre qu'il aurait fait parvenir en France pour prévenir Catherine et Thomas de ne plus l'attendre... plus jamais... — et puis de lui laisser embrasser encore une fois ce mauvais portrait et cette couronne buée qui lui étaient si précieux, — ou assure que b capitaine de la Hyè >r les lui refusa, et lit même sur cette peinture les plus horribles plaisanteries.

Enfin le soir même monsieur Brulart passa à bord du brick, et donna le commandement de la goélette à son second, le Borgne.

Son chargement se composait de cinquante-un noirs du capitaine Benoit, sans compter Atar-Gull, et de vingt-trois grands Namaquois qu'il avait eus en échange de M. Benoit et de l'équipage de la Catherine , lesquels noirs forent aussi mis aux fers et embarqués à bord de la goélette...

tin ne sait ce qnc devint Benoit et ses compagnons : seulement le Caffre qui avait conduit cette négociation apprit à l'équi| ' gc de la goélette que tout le Kraal des petits Namaquois, femmes, eiilaut-s hommes, vieillards, semblaient transportés d’une joie délirante, et qur, désignant l'équipage de Benoit et ce malheureux capitaine, garroUéset couchés par terre, ils chantaient en se caressant l'estomac ;

« Nous les ! ensevelirons là, noble tombeau, noble tombeau pour les hommes pâles, nous les ensevelirons là, et nous donnerons leurs yeux et leurs dents au grand Tommaw-Owoub. »

« Maintenant, — dît Brulart, — bissons porter sur b Jamaïque... que sur près de cent noirs, U m’en reste •culcnn-ut trente, à deux mille faines pièce... pour ce que ça me coûte... c’est une affaire d'or... ■

El, selon son habitude, il se retira dans sa chambre on faisant 1a défense accoutumée :

« Le premier, qui osera entrer ici avant demain — à la mer ! »

Que faisait-il ainsi chaque nuit? Pourquoi cet isolement? celle lumière qui brûbit sans cesse?

C'est ce que l’équipage de le Hyène ne pouvait savoir.

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