‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La bonne aventureChapitre 14 sur 57 · XL IV · texte numérisé non relu

XL IV

Le colonel Butler poursuivit ainsi la lecture de VOburt'alettr des Tribunaux :

« M. le president. — Au moment 'où l’on va donner connaissance an public de l’acte d'accusation, je recommande de nouveau le plus profond silence.

« L'attcniiou redouble.

« Le greffier commence en ces termes Pacte d'accusation :

v Vers la fin du mois d'avril de celte année, madame la duchesse de Beaupertuis eut besoin d une femme de chambre pour remplacer la fille Désirée Buisson, qui la servait depuis longues années et qui demandait à re mimer dans son pays natal. Madame la .duchesse avait faut de confiance dans la fille Désirée Buisson, que sur sa pressante recommandation die voulut bien prendre à sou service Maria Fativean, sœur de lait de Désirée Buisson. La fi-mme Fauveau, apres avoir tenu pendant plusieurs aimées un commerce de ganterie et de parfumerie, était,, par suite des mauvaises affaires de son mari, frap|ié postérieurement d'aliénation mcutalc, tombée daus uu état voisin de l'indigence; elle n’avait jamais été femme de chambre, mais sa sœur de lait répondait de sa moralité, de sa probité, de son intelligence, et surtout de son zèle à remplir de> fonctions qui lp sauvaient de la misère, elle et sa fille, âgée de six ans. Madame de Beaupertuis, cédant à la fois à la compassion el au désir d’être agréable à son ancienne femme de chambre, dont elle u'avait d'ailleurs qu'à se louer, accepta les services de Maria Fauveau. Madame la duebes-e fut d'abord si satisfaite de l'mtc'ligeuce, de la douceur el de lartivité de sa nouvelle femme de chambre, qu'au bout d'un mois de service le* gages de celle-ci furent doublés, et qu elle reçut même quelques cadeaux de sa géuéieu*c maîtresse.

« Trois mois après l'entrée de Maria Fauveau à l'hôtel de Morsenne, madame la duchesse de Beaupertuis, qui avait ju«qu‘alors joui d'une excellente santé, tomba peu à peu. et sans cause comme, dans une sorte de langueur qui se changea bientôt en un état maladif de plus en plus alarmant. Les premiers médecins de la Faculté de Paris fureut appelés auprès de madame la duchesse, et, malgré lémineoce de leur savoir, ils ne purcul d’abord assigner une cause certaine à celle maladie étrange, dont les symptômes les plus frappants étab-nt ceux-ci (consignés dans rmsiruction d'après le rapport de ces c élèbres praticiens) :

« Abattement profond, pouls presque nul, défaillance* fréquentes, dégoût de ions les aliment*, sensibilité nerveuse, excessive, besoin absolu de silence et d’ob*corilé, sensation de froid aux extrémités, somnolence presque continuelle, souvent troublée par des rêves bizarres, du reste, aucune impris-ion de douleur-, le visage est d'uue blancheur mate comme celle de la cire; les veux, brillants d'un éclat fiévreux, semblent retirés au fond des orbites; la maigreur s'augmente de jour en jour, la soif est inextinguible, quant au moral, toute les fois que la malade sort de s«n état de torpeur habituel, l'esprit est pariaitemenl libre, la pensée nette, l'expression juste et préciM».

« Six semaines se passèrent ainsi. Malgré les soins des médecins, l'état de madame la duchesse, loin de s'améliorer, s'aggravait, et la confiance au 'die ressentait pour Maria Fauveau semblait s'accroître en raison de* soins qu'elle en recevait; madame la duchesse ne voulant. pour ainsi dire, rien accepter que de la main de sa femme de chamorc, dont le zele et l’aitadicmcul paraissaient grandir chaque jour.

« Madame la princesse de Mors en oc, mère de madame la duchesse, aui'i que son mari M. le duc de Beaupertuis, étaient seuls admis auprès de la malade- M- le duc. qui la veillait quelquefois avec nn religieux dévouement, l'entourant des prévenances les plus tendres, se voyait presque obligé d imposer scî su.us à madame la du-

chesse. et de résister à ses prières, car elle craignait de voir la sauté de M. le duc s’altérer à force de veilles.

• Celte maladie étrange, inexplicable, allait s’empirant, cl causait des alarmes croisante* à cette illustre maison, jusqu'alors habituée aux joies pu: es et saiutcâ que Fou ue trouve que dans b pratique des vertus familiales.

• l'ne nuit, M. le duc veillait avec son zèle accoutumé au chevet de madame la duchesse; celle-ci était assoupie; Maria Fauveau avait passé toute la nuit précédente auprès de sa maîtresse, et, succoinbaui sans doute à la fatigue, elle s était endormie profondément sur une chaise ; son sommeil semblait agité, quelques paroles sans suite s’échappaient de ses lèvres. M. le duc, absorbé par les douloureuses pensées que lui inspirait l'état de sa femme, ne prêta d’abord aucune attention aux exclamations incohérentes de Maria Fauveau; mais bientôt M. le duc l'entendit prononcer ces paroles d’uue voix entrecoupée avec une agi talion croissante:

• — L’échnlaud, c'est mou sort, j’v monterai.

• A ces roots, la lecture de l'acte d'accusation est iutcrrogrpu par un mouvement prolongé.

• 51. le président. — Je rappelle le public au silence.

« Le greffier continue en ces termes:

• M. le duc, stupéfait, presque épouvanté de ces paroles échappées à Maria Fauveau pendant son sommeil, écoute avec nne nouvelle anxiété, et bientôt les mots suivants sorteut de la poilriuc oppressée de Facci>sé<! :

« — lia vengeance... la duchesse... ma vengeance... Moi, chea elle!... » (Nouveau mouvement mêlé de murmures d'indignaiioa dans l'auditoire.

• L'accusée jette un regard impassible autour d'elle, hausse les épaules, et le sourire sardonique qui lui c*l habituel contracte ses levres plus visiblement encore. L'espece de défi jeté par Maria Pauveau à I indignai ion de l'auditoire excite de violents murmures; mais, à la voix de M. le présideut, le calme se rétablit, et le greffier continue en ces termes :

« A ces effrayantes paroles échappées à Maria Fauveau : L'échafaud, c’est mon sort... J'y monterai, l'uis : Ma vengeance... Moi, chez elle!... M.le duc de beaupertuis est d'abord frappé de stupeur; il écoute encore, mais les autres paroles de Maria Pauvcau deviennent tout à fait inimelligibles. Soudain, un soupçon horrible traverse l'esprit de M. le dur; il songe à I inexplicable maladie de madame la duchesse; le souvenir d’un récent el trop fameux procès d'empoisonnement lui revient providentiellement à la pensée. Alors, guidé bien plus par l’instinct que par b réflexion, il se lève doucement, profile du profond sommeil où est plongée Maria Fauveau, preud une lumière et se rend daus un grand cabiuct aliénant à l'appariement de madame U duebesse, et qui servait de chambre à coucher à Maria Fauveau. Là, M. le duc se livre à de minutieuses recherches, el trouve enfin cache au fond d’une commode, derrière des mouchoirs, un flacon de cristal oblong à demi rempli d'une poudre blanche, qui a été reconnue plus lard pour être un îles poisons les plus subtils et les plus dangereux oui existent, l'acétate de morphine.

< Explosion de murmure* d indignation et d'horreur dans l'auditoire; I accusée se lève brusquement sur son banc, fait uu geste de dénégation énergique, el semble s'apprêter à parler.

• M. le président, sévèrement. — Accusée, asseyez-vous; vous devez entendre en silence l’acte d’accusation.

■ Maria Fauveau jette un éclat de rire sardonique, se rassoit, et parle à voix basse à sa complice, qui semble anéautie. Une nouvelle et plus violente explosion de murmures accueille l’audacieux éclat de rire de Maria Fauveau, et l'audience est un moment sutpeudue par suite de cet incident.

« Le calme S* étant enfin rétabli dans l'auditoire, grâce aux pressantes invitations de M. le président, le greffier commue ainsi racle

d'accusation ;

« À la découverte de ce poison trouvé chez la femme de chambre de madame b duchesse, M. de Beaupertuis, saisi d'horreur, ne sait d’abord que résoudre; mais bientôt, reprenant son sang-froid, il replace le flacon où il l'a trouvé, court eu hâte chez sou valet de chambre, qui loge heureusement près de là, et envoie à l'instant ce serviteur chercher M. le commissaire de police. M. de Beaupertuis retourne alors auprès de madame b duchesse, toujours plongée dans son assoupissement, pendant que Maria Fauveau dort encore d'un profond sommeil. Les premiers regards de M. le duc sc jettent sur une théière de porcclaiue placée daus un baio-marie. el remplie de breuvage peut-être empoisonné, car il a clé préparé d’avance par Maria Fauveau, et placé par elle sur un guéridon auprès duquel elle s’est endormie.

« .M. le duc hésite. Convaincra-t-il à l’instant Maria FauveaO de son crime exécrable, ou attendra-t-il l'arrivée du magistral? Il se décide à ce dernier parti. Bientôt Maria Fauveau s’éveille en sursaut, s'excuse auprès de M. le duc d'avoir cédé au sommeil et ainsi manqué l'heure à laquelle elle doit présenter à madame la duchesse la potion accoutumée. Maria Fauveau se dispose ï offrir ce breuvage à sa maîtresse toujours assoupie.

« — Alterniez un moment, lui dit M. le due en parvenant à dissimuler l'Imricur qu'il éprouve.

« l'r. *quc aussitôt le valet de chambre, selon les ordres qn’il a ret,ii" de sou maître, frappe, entr'ouvre la porte, et dit à .M. e due que l.i personne qu’il a demandée est là. Madame b duchesse hj I ruuvaii toujours plongée dans un profond assoupissement. M. le duc fait entrer M. le commissaire de police et lui dit. aiiu du ne pas éveil er 1rs soupçons de Maria Fauveau :

• — Monsieur le docteur, ma femme est assoupie, mais jYurais quelque* conseils à vous demander. Puis, l'adressant à Maria Fau* veau. M. le due ajouta : C'e>t vous qui avez préparé celte potion «Lus la théière?

■ - Uni, monsieur.

« — Combien de fois en avez-vous donné cette nuit à madame la duchesse ?

« — Trois fois, monsieur.

« — Vous-même, vous seule ?

« — Oui, monsieur, pui que madame la duchesse préfère que ce soit moi seule qui la serve.

« — Mousii-ur le docteur, ajouta M. le duc. ayez la bonté de prendre cette théière et de m'accowpaguer; venez aussi, madame Fauveau.

« Lorsque M. le duc, le magistrat et .Maria Feauvean furent entrés dans la chambre qu 'vile occupait. M. le duc. cédant cnliu à une horreur si longtemps et si péniblement coutume...

• Ijîs sanglots étouffes de M. le duc de Beatiperlui* interrompent à cet cudroit le grenier et causent une douloureuse impression dans l'auditoire. M. le duc cache dans sou mouchoir sa ligure baignée de larmes. Madame la priucesse de Morsennc et les autres membres de sa famille s'empressent autour de M. de fteanprrmis, dont I émotion est si vive, qu'il est obligé de quitter momentanémeul l'audience, appuyé sur le bras de ses deux parents. Le calme se rétablit, et le greffier poursuit ainsi b lecture de l'acte d'accusation :

i .M. le due de Itcaupemiis céd-ml enfin à nue horreur si longtemps et si péniblement contenue, fit à voix ba*>e part de ses soupçon- au mag t-'ir?i, tl le pria de cooserver la théière remplie de breuvage comme pièce de conviction, et de procéder à I iuslaat à des recimhe* dans la chambre de Maria Fnu veau.

« Ut ux agents de sûreté, amenés par M. le commissaire, furent introduits par l’escalier de service d.ms b chambre de Mtria Faoveau, ai'm de la conleuir au besoin et en sa présence les perquisition* commencèrent. Le fluco i de poison fui trouvé à b place indiquée par M. le duc, et lorsqu'on demanda à Maria Faovcau. qui feignait la plus grande surprise, comment ce flacon <e trouvait en sa possession, elle commença par prétendre on efle I Ignorait, et comme on lui demandait qui avait pu, sinon elle, piaeer ce flacon dau» sa commode, elle a répornhi d bord tin'clle affirmait ne pas avoir placé la ce Ibcon, qui fut, ainsi qne b ttaere remplie de breuvage. immédiatement placé sous les scellés par le m>grMrat. Les perqüisilio s continuèrent et oui amené b découverte

« 1* D'un portrait dcufaul, qne Maria Fauveau a dît être le portrait de sa fille;

« 2* D'un médaillon renfermant des cheveux noirs et b(ond9, qoe Maria F. niveau nous a dit appartenir à sa fille H à son mari;

« 5” De plusieurs lettre» ne paraissant pas avoir «le rapport svee l'accusation;

• 4° D'un billet d'une extrême gravité, en eela qu H semble établir une fl.igrautc complicité dans II perpétration du crime dont Maria est accusée. Ce billet, a elle adressé par b poste, atosi que lé démontre le timbre, est ainsi conçu :

■ (.bel étrange et triste hasard vous a introduite ainsi dans b « maison de ceux qui ont causé lous vos malheurs! Je n'ai pas votre ■ force d’àrae, vos projets in'effrayeul pour vous; mais comptez (ou- « jours sur ma discréliou, car celle vesckaicck est de celles que je

• comprends.

• Si vous avez à m’écrire, conservez mon adresse, je demeure

• rue de la Bienfaisance, u* 5. *

« Interrogée sur b signification de ce billet, qui venait donner une force accablante à l'accusation. Maria Fauveau, qui, depuis l’arrivée du magistrat, semblait plongée dans une sorte de stupeur, M.iria Fativcau a répondu qu'elle- ue pouvait s'expliquer sur le sens de ce billet, qu elle ne comprenait pas pourquoi on I « questionn dt ainsi, et qu'elle demandait à retourner à l'instant auprès de madame b duthi'sse pour continuer sou service.

• Poussé à bout par une si horrible dissimulation. ML le duc de Bcmipcrtois, ne pouvaut retenir tM courroux et scs brun.-, s’écria ;

« — Malheureuse! retourner auprès de ma femme pour achever de l'empoisonner, u'est-ce pas ?

« l’uis U sortit de la chambre en invitant le magistrat à faire son devoir.

• La perquisition étant terminée, M. le commissaire dut signifier

| à Maria Fauveau qu’il l'arrêtait au nom de la loi et quelle <ûl à le suivre. C.cDe-ei, «pii, malgré b terrible accusation portée Contre «-lie par M. le doc, feignait alors de ne pis comprendre sa po ilimi, «Icmauib insolemment de quel droit on l'arrêtait et où ou voulait la conduire, la* mugi- irai, révolte «le tant d’audace, répondit :

« — Un va vous conduire ou l’on conduit les empoisotiuctiscs. n A ces mots. Maria Fauveau resta pétrifiée, puis elle s’é ria en fc'gnaut les égatcmcnls d'e-pril passagers qu’elle devait plus lard simuler cucore :

« — Les empoisouijeuses , on les mène à I échafaud, n’esl-co pas?

« — Oui, répondit le magistral, quand leur crime est avéré.

• Maria Fauveau partit «l’uti éclat d • rire sardonique et reprit :

« — C’est cela... l'échafaud..; c’était mon sort.

« (Profonde sensation dans l’auditoire.)

« A ce moment l'accusée tomba dans mie si violente Mianuc de nerfs, que les deux agents furent obligés de b transporter dans le fiacre, qui b conduisit au depot de b préfecture de police. «>ù elle fulccrouéc.

i M. le commissaire, ayant apposé le* scellés sur les deux portes de la chambre que .Maria Fauveau occupait à l'hôtel de Morsenue, se rendit aussitôt avec d'autres agents rue <!*• la Bienfaisance, n* 3, afin de lâcher d'y découvrir l'auteur du billet précité, seulement signé des initiales,’ C, I).

« Il était environ quatre heures du malin lorsque le magistrat se

f iréscuta rue de b Bienfaisance:, n°S; « cite mais* il était un garni de a plu» sinistre apparence. M. le commissaire, s'étant fait comnitre, somma l'hôtesse de ce garni d’exhiber son regi-tre «le locaiiuu. L'examen «le ce registre Kl connaître que deux îles locataires du la m.ii-oo portaient des noms commençant par la lettre D.. l'un nommé Dermoiit, se disant employé, momentanément sans place; Fatitre, nommée b femme Davtrif qui nourrissait Uü tout petit rnfant, et qui, «ckm le rapport de l'hôtesse, était réduite à une telle misère, que, faute d une nourriture sulfisanle, sou lait riait tari depuis quelque temps, et que le lendemain même elle devait être expulsée du cabinet qu’elle occupait, l'hôtesse ne pouvant obieuir le prix de deux mois de location qui hti étaient du»

• (Pénible sensation dans l'auditoire. Tous les regards se portent avec intérêt sur la seconde accusée, qui lâche avec »on mouchoir de dérober»* traitsi la curiosité publique )

« Lu greffier poursuit ainsi :

« Interrogée sur la qurstion de savoir si lesdils locataires se trouvaient à ce moment dans la maisuu, doui les agents gardaient d ailleurs les issues, 1 hôtesse du garni a répondu que le nommé Lk-rmont n’etait pas rentré de cette nuit-là, et que b feinim-Duval était sortie un moment la veille, dans la soirée, afin «l’obtenir par charité, d'une fruitière demeurant dans la maison, M peu de lait et de combustible pour réchauffer et substauter son «nfaut qui se mourait de froiil ci d<* faim; la fruitière ayaul fait celle charité à b femme Duval, celleci était remontée chez elle, et depuis n'était pas ressortie.

• Interrogée sur les habitude» du nommé Dermont et de la femme Dut«I, la maîtresse du garni a répondu que le premier rentrait à de* hf«*res indue* cl parfois ivre, mai* qu’il payait ex. clement ses quinzaines. U**ant à b femme Duvnl, qui «l'abord sortait i liaque jour pour promener >on enfant, depuis quelques si nia tues elle ue sortait plus, ses vêtements étant en haillon» et sou etifaul malade; «lu reste, elle ne r<»eev»k personne, paraissait d’un caractère doux et ti amplifie, et avait «ffppfié l'hôtesse du garni «le lui procurer quelques ouvrages d aiguille, n'avanl plus, «lisait-elle, d'autre ressource pour vivre que sou travail. LmieflC du garni, malgré sa boune volouté. n'avait pu. depuis quelque temps, procurer d'ouvrage à la femme Duval, et h voyant, b surveille, près de tomber d'inanition, elle lui avait porté une éeuellée de su upc pour elle et son petit enfaut.

v Interrogée si la femme Duval avait quelques relations avec une personne demeurant rue de Varennes, à l'hôtel de Moràcitnc, I hôtissedu garni a répondu qu’elle l'ignorait.

• Le magistrat ayant demauilé à quel étage demeurait b femme Do val, l'hôtesse du garni a répondu qu elle logeait au cinquième étage, b seconde porte à gauche, dans uue espèce «le t ooloir formé par le« lambris d’un grenier.

« M. le commissaire, accompagné de ses agcLts, s'est alors dirigé vers la chambre «le la femme Duval...

« (A ce moment. I.t lecture de Pacte «l’accusation est interrompue par un nouvel incident. L'accusée Clémence Duval, pèle, éperdue, tombe à genoux devant «mi banc, et, à travers de* sanglot* entrecoupés, elle s'écrie eu joignant le» inaius et s'adressant au tribunal) : « — Grâce! giàee! pour tant déboute ! Oh! pour le nom de mon père, ne lisez pas. u'achcvez pas?

• (Il est impossible de rendre l'impression causé*; par I accent «lécbîrant et par l'attitude suppliante de U seconde accusée, dont les traits bouleversé* peignent le dése*|»oir cl la honte. C’est à grand'peine que son défenseur lui fait « ompreodre «pic l'acte d'aeeu*alion doit être lu en entier. Maria Fauveau s'efforce aussi de calmer la prévenue, qui, par un brusque fnuuvciucui, cachant alors sa figure «tous

>e sein de sa complice, comme pour y trouver un abri contre les regards de 1 auditoire, murmure aune voix defaillante : « Oh ! laissezmoi là, par pitié, laissez-moi là! qu'on ne me voie pas! » c L'émotion est à soo cmoMl ptosleot* d unesponni teovt mon* choirs à leurs veux; l’un des gardes municipaux qui avait nmmcnianément quitté la place qu'il occupait entre les deux accusées, s’apprête à les séparer pour reprendre son poste ofliciel, mais M. le président lui dit avec un accent de commisération qui trouve de nombreux échos dans l'auditoire :

c — Labscz-les. laisscz-lcs !

«Ce nouvel incident calmé, M. le président, s'adressant à l'auditoire : « — Si vives que soient les émotions du public, je l'engage à en contenir l’cxpression et it garder le plus profoud silence.

« (M. le président fait ensuite signe au greffier, qui poursuit en ces termes l’acte d'accusation):

c Al. le commissaire, étant arrivé à la porte de la femme Duval, v frappa plusieurs lois sans obtenir de réponse; force lui fut alors d’envoyer chercher un serrurier, qui lit sauter la serrure.

« Une forte odeur de charbon s'échappa soudain de ce cabinet, et uu horrible spectacle s'offrit aux yeux du magistrat, ainsi témoin d'uu uouveau crime.

« La femme Du* val, plongée dans uu si profond évanouissement qtte d’abord on la crut morte, était à peine vêtue de quelques haillons et couchée sur un grabat, tenant étroitement serré entre scs bras le cadavre d'un enfant de huit à neuf mois; un réchaud de charbon à demi roiMimé. les morceaux de papier qui garnissaient berniénquemcnt les lisMires de l’étroite fenêtre eu tabatière qui donnait du jour au cabinet, ne laissèrent aucun doute sur lç double crime qui venait d'élre commis ; une mère impie et dénaturée, non contente d outrager la loi divine en osant attenter à

sa propre vie, avait eu la froide barbarie de tuer son enfant! car faire partager son suicide à cette innocente créature, n 'était-ce pas l’assassiner?

« (Mouvement d horreur dans l'auditoire; tous les regards se portait sur Clémence Duval, qui, continuant de tenir sa tête cachée dans le sein de sa complice, étouffe à grand’peincdes sanglots convulsifs.)

« Le premier soin du magistrat, lorsqu'il cul reconnu que la femme Duval respirait encore, continue le grcfOer, fut d'envoyer à l'instant chercher un médecin, aliu de s’assurer s’il ne restait aucuu espoir de la sauver; le malheureux enfaut avait cessé de vivre; mais, grâce aux soins du médecin, la femme Duval revint peu à pim à la vie, pendant que 31. le commissaire procédait à une perquisition dans le cabiuel.

• Cette perquisition n’amena d'autre résultat que la découverte de

Le liane des *rciuée* — P ace 93.

plusieurs paquets de lettres sans signature, dont on parlera ci-après, et de constater l'étal de dénûment absolu où lc trouvait la femme Duval, que nous appellerons désormais la fille Dura/, car il demeura bientôt acquis à l'instruction, par plusieurs dépositions et par la lecture des lettres saisies à son domicile, que l'accusée n'étatl pas mariée. cl que le malheureux enfant à qui elle avait ôté la vie était le fruit d'une liaison honteuse avec l’auteur des lettres mentionnées plus haut, conduite d’autant plus déplorable de la part de l'accusée, qu'elle avait été élevée au sein d une famille des plus recommandables : son père, 3!. le colonel d’artillerie Duval, s’est fait l'un des noms les plus glorieux de notre brave armée d’Afrique. (Mouvement prolongé.) Ou l'avait cru mort apres un héroïque combat ; il n'était que prisonnier

d’une tribu nomade qui le traînait à sa suite. Ou négociait son échange il y a près de quinze mois, lorsque les pourpalers furent rompus eo suite d’une reprise d'hostilité des Kabyles, et l'on ne sait à celte heure quel est le sort du colonel Duval.

« M. le magistrat, dans sa perquisition chez la Glle Duval, trouva une lettre cachetée et placée sur une table; cette lettre était adressée à madame Fauveau, hôtel de Morsenue, rue de Vareuoes, et portait ces mots sur t'enveloppe ; A enfoyer (oui de suite.

«llnercstaitainsi nul doute sur l'identité de la tille Clémence Duval avec l'auteur du billet signé C. U. trouvé chez la femme Fauveau. L’on acquérait ainsi une nouvelle preuve des rapports qui existaient entre les deux accusées.

• La lettre de la fille Duval était ainsi conçue :

« Adieu! vous qui m'avez porté quelque intérêt dans notre communauté de malheur !

« Je meurs vaincue par la misère, par le manque de travail, par la bonté de mendier, et par la vue des atroces souffrances de ma pauvre petite fdle!

■ Depuis plu s d'un mois je vis sans feu ni lumière ; ccs longues heures d'angoisses passées dans les ténèbres et dans l'insomnie sont horribles; depuis deux jours, ni mon enfant ni moi. nous n’avons mangé; il y a longtemps que le chagrin et les plus dures privations ont tari mou sein, il y a longtemps aussi que j ai engagé au mont-depiété ma dernière robe et ma dernière chemise ; je ne puis supporter davantage la honte et le remords de lasser la charité de mes voisines, presque aussi misérables que moi, mais qui ont ce que je u ai pas, l'habitude de la détresse.

« Ce soir, pour me procurer du charbon sans éveiller les soupçon- . j'ai dit à une marchande de la maison, je ne mentais pas, hélas! que mon enfant mourait de faim et de froid, elau'elle le sauverait en me douuaut un peu de charbon et de lait. J’ai obtenu ainsi ce qu'il me fallait.

• Je suis rentrée à lu nuit tombante. Ha pauvre petite fille, dont

>gle.

LA BONNE AVENTUflE.

j'avais jusqu’alors trompé la faim ou approchant do scs lèvres avides et dcsséi lices uii chilfon imbibé d'eau, a bu le lait avec avidité. Les géiiiissf ineuls douloureux que lui arrachait le besoin oui un moment cessé, elle m'a souri en me tendant ses petits bras maigres et tremblants de froid, que j'avais tant de fois eu vain essaye de réchauffer de mon haleine.

u En voyant ma petite Hile me sourire et se reprendre uu instant à la vie, j'ai hésité à la faire mourir avec moi. Toute livide et épuisée qu’elle était, elle me paraissait encore si belle! Mais je me sms dit : Elle doit être belle, pauvre et abandonnée, il vaut mieux qu’elle meure sur le sein de sa mcrc que de mourir un jour, comme moi. de misère, de honte et de chagrin ! Orpheline et pauvre, sou sort serait aussi affreux que le mien ! Et pourtant, moi j'avais uu père et une mère adorés.

Mon éducation avait été-brillaotc; j'avais toujours vécu, sinon dans le luxe, du moins dans l’aisance ; mon cœur était bon, mou âmepuro.

Vous le savei, Maria. mon seul crime a été de croire A la sainteté d'un serment juré au chevet de ma mère mourante, lorsque sa main déjà glacée mettait dans la mienne la main do celui que j'ai tant aimé... Mon seul crime a été de croire que des lors je lui appartenais devant Dieu et devaut les hommes; ma confiance dans son liouneur m'a

leurs \ eux ; In principale accusée dit tout bas quelques paroles à sa complice, et semble lui faire part de l'impression générale causée par cette lettre; ntaisClétnence Duval est plongée dans tm ici élatd’abaticiueut, qu elle parait à pciue entendre les paroles de .Maria l’auvcau)

perdue. (Jue le ciel lui

fui pardonne « El je laisserais exposée aux mêmes malheurs que les iniens ma petite fille orpheline, pauvre, sans appui, livrée à la charité publique ou privée! Non, non, nous quilterous toutes deux ce monde qu'elle ne commit, pauvre chère petite créature, que par les souffrances

3 u'ellc a endurées epuis sa naissance.

Non, uon, ce monde ne fera pas d'elle une nouvelle victime. Je ne le veux pas, je tic le veux pas! elle n'a déjà été que trop malheureuse !

« La nuit vient,

'y vois à peiuc assez pour terminer cette lettre... Vous avez aussi nnc fille que vous adorez. Maria ; vous avez aussi beaucoup souffert : vous comprendrez ma résolution.

« Une dernière grûèe. Je connais voire courage et votre dévouement ; il nie serait pénible de mourir avec cctlepcuséc que mou corps et celui de ma petite fille seront brutalement ensevelis par des mains profanes; en vous suppliant d’accomplir auprès de nous un triste Cl dernier devoir, je mourrai moius malheureuse, persuadée que vous ne refuserez pas ma prière.

« La nuit vient tout à fait : adieu, une dernière fois, adieu! Cette lettre vous sera portée des que l’on entrera dans cette chambre.

« Prie* pour moi cl pour mon enfant ! « Clébesck Dotai. »

« (La lecture de cette lettre est suivie de nombreuses marques d'attcndrhscmeut; un grand nombre de dames portent leur mouchoir à

Clémence, *c jetant à genoux, *up|ili» le cominisuire de lui permettre d’cmcrclir elle-même ton enfant.

i (Le calme ayant succédé dans l'auditoire \ la vive agitation causée par la lecture de la lettre de la fille Duval, le greffier achève eu ces termes l'acte d'accusatioo-)

« La lettre écrite par b fille Duval au moment de sou suicide ne laissait aucun doute sur le crime d'infanticide commis avec préméditation par l'accusée sur la personne de sa fille..

« Lorsque, grâce aux secours du médecin. elle revint à elle, Clémence Duval ne chercha nas d'ailleurs à nier I attentat qu’elle avait commis, et la voix de la maternité est toujours si puissante. même chez les natures les plus criminelles, que lors-

S u’il s’agit de conuirc Clémence Duval en prison et de la séparer ainsi du corps de son enfant, une scène déchirante se passa entre le magistral et l'accusée : celle-ci, se jetant à genoux, le supplia de lui permettre d'ensevelir elle-même sou enfant et de le conduire à l'église, puis au cimetiere. M. le commissaire , cédant à un sentiment de pitié, accorda celle triste faveur à Clémence Duval ; malgré son étal d'épuisement, elle eut le courage d’accomplir en fondant en larmes la tâche douloureuse qu’elle s’était imposée. (Mouvement prolongé

dans l’auditoire. ) La proximité de l'établissement des pompes fuucbres (situé rue Miromcsuil) permit de bâter l'enscvciisscmciif : le cercueil de l’enfant fut placé dans uu fiacre, où monta Clémence Duval, accompagnée de deux agents de sûreté délégués par le magistrat pour la conduire à Saiiil-l’hilippi-du-Roulc. église voisine), puis au cimetière Montmartre, et de là faire eusuile écroucr l'accusée au dépôt de la préfecture de police.

• Après une messe basse dite pour le repos de l’Ame de l'enfant, le corps fut conduit au cimetière Montmartre, au moment où le corps allait disparaître dans la fosse commune, Clémence Duval se jeta sur je petit cercueil, le couvrit de larmes et de baiser» insensés, et il faillit employer la force pour la séparer du cercueil qu'elle etrei-

B liait convulsivement entre ses bras; au sortir du cimetière, la fille uval fut ce rouée au déjvôl de la préfecture de police.

mu. - Vf» w mm «ci*,

« L'insirnrtiun commença. Grâce aux recherche* et aux investigations de la justice, Ton parvint à connaître les antécédents de* deux accusée*.

« Maria F au veau avait tenu pendant plusieurs années, avec son mari, le nommé Joseph Kauvcau. une boutique de ganterie et de parfumerie rue du Bac. Il est de l’impartialité de l’accusation de déclarer que. malgré la beauté de Maria Fsuvcau, oui lui attirail du nombreux hommages, sa réputation était restée à l'abri de tout soupçon, tant qu’elle a tenu sa boutique de parfumerie. Longtemps les epoux Fauveau furent cités dnus le quartier comme le modéle des ménages; cependant, vers le commeucemenl de l’année 18Ô‘J, Ju>epb Fauveau, dont la conduite avait été jusqu’alors des plus reguières, s'adonna à l'ivrognerie; ce vice iguoble le lit bientôt tomber dans un état voisin de l'abrutissement. Selon certaines dépositions, Joseph Fauveau cherchait dans l'ivresse l’oubli de violents chagrins domestiques; selon d’autres assertions, il s'était seulement abandonne à une passion tardive pour le vin; mais bientôt, chez ce malheureux, la perle complété de la raison succédant à l'hébétement de l'ivresse, il fut un jour subitement frappé d'aliénation mentale, el depuis il est enfermé à Bicêlre. La déplorable conduite de Jo>eph Fauveau avait ruiné son commerce; la mcidique dot de sa femme, ainsi que les petites économies des parents de celle-ci, furent presque entièrement employées à la liquidation de se* affaire-.

* Tant de chagrins portèrent uu coup funeste à la santé du père et de la mère de Maria Fauveau, et elle les perdit successivement tous deux. Très peu de temps après que ton mari cul été frappé d'aliénation mentale, la ft-nnne Fauveau se trouva «eue à peu prés sans ressources apres la mort de scs parents; l'instruction la retrouve habitant un petit logement au faubourg Saint Antoine, près de la pension où elle avait placé sa fille. L'mstiurtion a encore établi, dans son impartialité, que Maria Fauveau, sur la faible somme qui lui restait de l'héritage de ses parents, les dettes de sou mari payées, avait acquitté quatre années d'avance de la pension de sa fille, ne se réservant que ce qu'il lui fallait pour vivre dans on état voisin du déuûineiit. Ce fut à celte époque qu'cBe retrouva sa sœur de lait, la fille Désirée Buisson, alors première femme de chambre de madame la duchesse de Beauperluis. Selon l'accusée, la fille Désirée Buisson lui ayant fait part de son intention de quitter le service, Maria Fauveau, se trouvant sans ressources, l'avait suppliée de la recommander à madame la duchesse de Beaupcrtuis « de la faire agréer par celle dame comme femme de chambre, projet bientôt réalisé. Il a été malheureusement impossible à rmsirveliou d'établir un débat contradictoire sur ce potnt si important, è savoiV ; les vrais motifs pour lesquels la femme Fauveau avait vopptté Désirée Buisson de la Faire agréer comme femme de chambre par madame de Beaupertuis. La fille Désircc Buisson, apres avoir quitté le «wice de sa maîtresse pour retourner à Calais, son pays natal, «l’y avait fait qu'unséjour de peu de temps; et, s'ennuyant wèifck, dït-eêe, de son oisiveté, elle était entrée au service d’une riche famille anglaise débar-

S uée à Calais dans un hôtel où était employée la mere de la fille uisson; celle-ci suivit scs nouveaux maîtres en Italie, où elle est encore probablement à celte heure. Une commission rogatoire adres* sée à Calais, el une perquisition opérée chez la mère de la fille Désirée Buissou, n’ont amené aucune découverte.

< Lors des interrogatoires qui ont suivi son arrestation, Maria Fauveau a adopte deux systèmes de diifcusc différents.

« D'abord, ainsi que beaucoup d'accusés, elle a feint une sorte d'cgarctfient d’esprit, afin de cacher la véritable cause de son crime; ainsi, lors de ses premiers interrogatoires. M. le juge d'instruction n’a pu obtenir de la prévenue d’autre réponse que celle-ci :

« — Puisqu'on a trouvé du poison dans ma commode, je suis une empoisonneuse; puisque je suis uuc empoisonneuse, je dois monter sur l'échafaud, cl je dois mouler sur l'échafaud parce que c'est mon sort. Je ne demande qu a embrasser ma petite fille avant de mourir.

« Interrogée par M. le juge d'instruction sur ce uu'elle disait que son sort était d’aller à l'échafaud. Maria Fauveau répondait en continuant du feindre uuc passagère insanité d'esprit ;

• — Parce que cela devait m'arriver.

« Il a été longtemps impossible de faire sortir Maria Fauveau de ce cercle vicieux, évidemment tracé par elle pour dérouter les investirions do la justice; en vain M. le juge d'instruction lui disait : « — Prenez bien garde! en avouant que votre sort est de monter sur l’échafaud, vous avouez implicitement que vous avez mérité cette terrible expiation.

« Maria Fauveau, continuant à jouer l'égarement, répondait :

• — Je n’avoue rien ; je dis seulement que mon sort est de finir sur l'échafaud.

« Et comme M. le juge d’instruction la pressait de nouveau de questions, à la fin du Fini de sus premiers inicriogaioircs, qui n’a pas duré moins de cinq heures, elle s’est écriée :

« — Si je vous disais que j’ai empoisonné la duchesse, vous me laisseriez uauquille, n'esl-ce pas? Eh bien, oui, je l'ai entpoi- •ounéet

• — Ainsi, vous avouez le crime?

• — Oui.

« — Le flacon de poison, voua I avez cache dans votre commode?

h — Oui. , •

« — Et vous avez mêlé de ce poison a tous le* breuvages que vous donniez à madame la duchesse? ,

• — Oui! oui: Maintenant vous voilà content, laiMcnnot tranquille el faites-moi couper la tête le plus tôt possible! (Mouvement d'horreur dans l'auditoire.)

. Il a semblé évident an* yeux de l'accusation que, maigre le feint égarement de l'accusée, l’aveu que lui arrachait, sans doute palgrc elle, le cri de sa conscience bourrelée n'en était pas moins accablant. Le lendemain de cet interrogatoire. Maria fauveau » été atteinte d’une fièvre violente qui l’a retenue près d'un mois au lit. Lors des interrogatoires subséquents, l'accusée a changé de système : elle a opposé une dénégation formelle à ses premiers aveux, prétendant qu alors . elle n’avait pas la tète à elle et qu elle avait tout avoue pour qu’on la laissât tranquille. Elle a nie avoir donné du poison à sa maîtresse. En vain on lui a représenté les preuves matérielles de son crime : le flacon à demi rempli d’acétate de morphine cl trouvé dans sa commode; en vain on lui a lu le procèsverbal des chimistes chargés d'analyser le breuvage que, seule et de son aveu, l'accusée offrait à sa maltresse (proccs-vcrhal attestant la présence d'une quantité de piùsou assez considérable trouvée dans la théière), en vaiu, enfin, on lui a cité les rapports des médecins de madame de Beaupertuis, qui, tout eu conservant les plus graves alarmes sur la sauté de celte dame, rccounaisscntuéanmoios (preuve accablante pour l’accusée) qu'ij y a eu tern)» d arrêt dans la progression du mal depuis l’arrestation de 1 accusée.

« Celle-ci persiste donc tantôt à soutenir qu’elle est étrangère à toute tentative d’empoisonnement, lautôt elle feint de retomber dans son premier égarement cl dit quelle sait bien qu elle doit être guillotinée; que rien ne peut la sauver, cl qu’elle a bâte d en finir.

« Enfin, interrogée d»; nouveau sur le sens accablant de ce billet que la fille Clémence Duval lui a écrit :

o Quel étrange et triste hasard vous a introduite ainsi dans la « maison de ceux qui ont causé tous vos malheurs! Je n'ai pas ■ votre force d'àme; vos projets m'effrayent, mais comptez toujours « sur ma discrétion, car celle vengeance est de celles que je coui- « prends. *

a L’ucoasée garde un silence obstiné et répond qu’elle ne peut s’exphqœr là-dessus, enfin, interrogée si elle avait à fairg entendre f a ei qa t» wnvoi ns en sa faveur, l’accusée a répondu qu elle n en avait qu’un, qui seul peut être aurait po la sauver; mais ce témoin ne se trouvait pas alors à Paris. ,

8 Interrogée sur le nom de ce témoin, l'accusée a nomme M. le dot tiw Bousquet, une de nos ptas illustres célébrités médicales, qui. en effet, était parti pour un voyage des Pyrénées avec sa femme peu de temps avant le commencement de l'instruction, et qui u'a pu être cilé ut dûment.

• La fille Clémence Dnvtl, interrogée à son tour sur la sigtitfiratiou du billet précédent écrit par elle à l'accusée, a d’abord répondu :

« — Ce secret ne m'appartient pas; si Maria Fauveau donne des explications sur le sens de ce büm, je parlerai; sinon, je dois me un*.

• Aucun- observation, aucune instance n’a pu faire dévier la fille

De**! de cette éctermmatroû. >

« M. le juge d’instni- tion a cru alors pouvoir loi déclarer que Maria Fauveau était détenue comme prévenue de tentative d cm* poi-oritK'inoni, et que le sens du billet précité, où il était question de l'introduction de Maria Fauveau dans la maison de ceux qui avaient causé tous ses malheurs, lie - s’expliquait que trop par la perpétration d’uu crime seulement explicable par l’horrible désir de Maria Fauveau de te venger des malheurs auxquels H était fait allusion dans le billet, crime horrible, auquel I accusée Clémence Duval ne paraissait pas être étrangère; qu'elle avait donc le plus grand intérêt à éclairer la justice, car si celte complicité était dcinoiHrée, elle pouvait entraîner l’application de la pciue capitale pour les deux accusées.

a Clémence Duval a répondu alors qu’elle ne croyait pas Maria Fauveau coupable d'un pareil crime; et comrtie M. le juge d'instruction demandait de nouveau à la fille Duval des explications au sujet des malheurs que Maria Fauveau aurait eu à reprocher à l'illustre famille qui habitait l'hôtel de Morseuue, la fille Duval a déclaré, comme ci -dessus, ne vouloir pas repondre, ajoutant avec amertume qu'elle était lasse de la vie; qu elle voulait aller rejoindre son enfant; que I’oii pouvait faire d'elle ce que I on voudrait.

« Les antécédents de la fille Clémence Duval sont fâcheux. Moins d'une année après la mort de sa mere, décédée il y a qtftnze mots, elle a mis au monde l'enlaut qu'elle a tué plus tard. Peu de temps avant la naissance de cet enfaut, fruit du concubinage, Clémence

Durai s'était vu enlever l*s ressources dont elle virait et qui consistaient dans le revenu d'une créance hypothécaire; mais le sieur Beauséjour. notaire, condamné depuis pour délourucineiils framJuleux, avait disposé de la somme au lien de l'employer au placement que l'on croyait fait par ses soins et dont il avait jusqu'alors pavé les intérêts supposés, ayant ainsi trompé la confiance de la mère do Clémence Duval, très-inexpérimeuiée dans les affaires.

• Clémence Duval, privée de ees ressources, vendit peu à peu, pour vivre et subvenir aux besoins de son eu faut, le mobilier dont elle avait hérité de sa mère; elle quitta la rue Saint-Louis, au Marais, où elle avait jusqu’alors habité, pour ail r sc loger daus une maison garnie du quartier du Jardin des riantes. Sou étal de grossesse avau* cée, et, quoique* semaines plu» lard, lessoius que réclamait sou eu* faut, fort ni uu obstacle a ce que Clémence Duval cherchât des moyens d'existence dans le» leçons de musique ou de denbi, que sa brillante éducation l'eût mise à même de donner; d'ailleurs, b bonté de sa position de fille-mère l'eût empêchée d'être introduite dans des familles houorables, ou elle ne pouvait èuc admise qu'aprés renseignements.

« L’accusée se vit donc réduite à s’occuper de travaux d’aiguille et de tapisserie. Pendant quelque temps, elle fut ainsi préservée d une misère complète; mais, ces travaux ayant dimiuué, Clémence Duval tomba bientôt dans une détresse croissante, quitta la inaisou du quartier du Jardin des Piaules, et vint, par économie, habiter une des plus intimes nuisons garnies du faubourg Saiui-llouoré, où elle a été arrêtée lors de la tentative de suicide suivie ü’iiitanlicide.

• Tels sont les faits résultant de l’instruction. En conséquence, sont accusées :

• 1* Josëphiue-Maria Clermont, femme Fauveau, de s'être rendue « coupable de tentative d'empoisonnement avec préméditation sur « la personne de Diane *Clotiide de Morseune, duchesse de Et» icm>* « nu, tentative manifestée par un comnu-uceim'ut d’exécution qui

• a manqué mm effet par des circonstances indépendantes de b vo-

• Ionie de sou auteur, mais ayant occasionné une maladie qui a duré

• plus de vingt jours;

• ‘J* La fille Clémence Dwal, de s’être rendue complice du crime « ci-dessus, et subsidiairement d’avoir donné volontairement et avec

• préméditation la mort à son enfant. »

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