‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La bonne aventureChapitre 3 sur 57 · L.\ BON'NF, AVENTURE · texte numérisé non relu

L.\ BON'NF, AVENTURE

Clémence décacheta b lettre, ei devini bientôt si pâle, si tremblante. que sa mère sccria :

— Clémence, qu'y a-t-il ? Tu m’effrayes !

Mais la jeune lille, se jetant éperdue au cou de sa mère, 1a couvrit de larmes et de baisers, en murmurant d'une voix entrecoupée :

— Mère chérie, du courage !

— Que dis-tu?

— Oui. du courage, il en faut aussi pour supporter des joies trop vives.

— Des joies trop vives! reprit madame Duval en étreignant sa fille contre son sein. Au nom du ciel, explique-toi!

Clémence, se dégageant des bras de sa nicre, le visage radieux, les yeux humides, dit u Ducormicr avcc une expression de bonheur ineffable :

— Ah ! monsieur, soyez béni ; c'est Dieu qui vous a envoyé vers nous !

— Clémence, s’écria madame Duval, qu’y a-t-il?

— Mère , mère !

nous pouvons tout espérer.

— Espérer! répéta madame Duval.

Grand Dieu ! est-ce que cette lettre?...

— Mere, continua la jeune fille ibnsunravissemcot inexprimable et d'une voix palpitante, nous pouvons faire plus que d'espérer!

— Ah ! mon Diciil mon enfant... achève!

— Mère, l’ami de M. Ducormicr avait été bieu informé...

— Ton père!...

— Il vit, il est sauvé! Nous le reverrons bientôt.

Tiens, lis, lis!...

Et. se jetant de nouveau au cou de sa mère, Clémence redoubla ses caresses; puis, sa tète appuyée sur l'épaule de la malade, elle lui tint devant les yeux le billet suivaut, qu’elle relut à haute voix ;

« Madame,

«Mon travail avec le ministre me retient ici toute la journée. Je vous écris ce mot eu toute bile pour vous annoncer une nouvelle inespérée, que je reçois à l’instant : M. le colonel Duval a survécu; il est prisonnier de la tribu des Ben-Souli. Au départ du courrier d’Afrique, on traitait de l’échange du colonel : il est certain qu’avant un mois il sera libre.

« Ce soir, ou demain, j'aurai l’honneur de vous voir pour vous donner tous les détails de cet événement; il me comble d’une joie que je n’ai pas besoin de vous exprimer.

• Votre dévoué serviteur,

« Dorri.NOY. •

La foudre serait tombée aux pieds de Ducormicr, qu’il c’aurait pas été plus stupéfait, plus épouvanté.

Scs étendus renseignements sur le colonel Duval étaient un mensonge indigne, au moyeu duquel il avait voulu s’introduire le

* iCG

jour mémo cher, madame Duval, dans le but de se ménager ainsi des motifs de rapprochfm*-nl et do relations pour l’avenir, et surtout dans l’espoir de ruiner d’avance les desseins du docteur llouuquet à l'endroit du mariage de Clémence avec M. de Saint-Gérun.

Cet odieux mensonge, un hasard incroyable, providentiel, le changeait en une réalité. Se i appelant le sinistre pressentiment dont il avait été saisi nu moment du réveiller chex ces deux malheureuses femmes des -espérances insensées, Anatole se dit ;

— Mon pressentiment ne me trompait pas; il y a quelque chose de fatal dans cette circonstance. Ccl homme qui semble sortir de sa tombe me sera funeste...

Madame Duval et sa fille étaient restées silencieuses et embrassées

après b lecture du billet.

Ducormicr eut le temps de se remettre de sa stupeur passagère; cette âme indomptable ne se bissait pas long temps abattre; aussi ses traits, qu’il savait composer avec tant jj’arl , exprimèrent un mélange de joie cl de surprise parfaitement en situation lorsque madame Duval lui dit en essuyant ses larmes et lui tendant la iiiaiu avec effusion :

— Ab! monsieur, ma fille a raison...

vous êtes notre bou ange... c’est Dieu qui vous a envoyé a nous. L'espoir que vous nous avez donné m'avait préparée à apprendre sans secousse celle nouvcllcquimerend au bonheur, à b vie ; oui. car je ne puis vous exprimer ce que j’éprouve :

il me semble que la certitude de voir bientôt mon mari entre ma fille et moi renouvelle mou existence, qu’un sang nouveau circule dans mes veines.

Enfin j’ai b couscience de revivre, tandis qu’axant... je puis bien l'avouer cela . maintenant , ma pauvre cbere enfant. ajouta madame Duval en attirant encore Clémence contre son sein, tandis qu'avant, iliaque jour, je me sentais mourir.

— Va. ne craloo rien, reprit la jcuuc fillo avec un accent d'indicible confiance, à cette , heure je le défie de m’inqiiiéler sur toi...

— Madame, dit Anatole d'une voix pénétrée, en portant une uta/n à ses yeux comme pour contenir se» brincs, mon émotion voufr dira mieux que mes paroles ce que j’éprouve en ce moment.

— Je le crois, monsieur, reprit madamo Du» al attendrie, un cœur comme le vôtre sait comprendre cl partager les plus nobles ravissements de l'âme; ans-i, nous von- le demandons en grâce, venes souvent, très-souvent nous voir, vous jouirez du moius de faspeei d'un bonheur auquel vous nei st généreoiemefil contribué; pub vous nous conseillerez, vous nous guiderez sur bien des choses, car dans ce premier étourdissement de Joie on est éblouie, enivrée, mais Ion ne songe à rien l'on ne raisonne rien — Je suis trop honoré, madame, de b confiance que vous iujc-

Ah ! monsieur, soyez béni ; c'est Dieu qui vous a envoyé vers nous ;

LA DONNE AVENTURE

cordez pour ne pas lâcher d\v répondre de mon mieux, reprit Anatole en se levant ali» de prendre congé de madame Unirai cl de sa fille, qu'il voulait laisser à leur bonheur; cl il ajouta avec u» sourire de h •nié charmante :

— .Madame, les grandes félicités disposent à l'iiidulgcuce et au pardon. uVst.ce pas?

— Oh! sans doute, monsieur. *

— Eh bien, au nom de celte joie, que le ciel vous envoie, pardonnez à notre ami l'intérêt peut-être mai entendu, mais du moins sincère. qui l'a conduit à projeter le mariage dont je vous ai parlé.

— Oh ! de graud cœur, monsieur, dit f.léiuencc, et, pourvu que AI. Bouaquet ue uous parle jamais de celle malheureuse idée, nous oublierons qu’il la conçue. N'cst-ee pas, mire chérie?

— Certainement, mou enfant.

— Je crois, madame, reprit Anatole, que notre ami vous fera cependant celte proposition- Sans doute vous ta refuserez.

— Oh! oui, dit Clémence, nous la refuserons, et de toutes nos forces.

— La seule grâce que je vous demande alors, madame, est de taire à notre ami que je vous avais instruites de ces bruits venus jusqu à moi , il m'attribuerait, je le craîu^, une pan de la froideur que vous lui témoignerez peut-être malgré vous, et j'en serais, madame, au désespoir, car je suis lié avec lloiiaqmt depuis mon enfauce, cl c'est, je vous l'atteste, le meilleur cœur qu'il y ait au monde.

— Toujours généreux et bon! dit madame Durai, touchée de la tendre afieclion qu'il témoignait pour Jérôme Bnnaqurl. Eli bien, soit, nous ne parlerons pas de vous; nous respecterons la délicate susceptibilité de votre cœur. Si M. Bouaquet uous adresse sou inconcevable proposition, nous la refuserons comme nous te devons ; mais nous ue parai Irons pas avoir été pré vernies qu'il devait nous la faire; et d'ailleurs je ne sais si le bunheur qui me transporte change ma mauiêre d envisager les choses; mais je crois, comme vous, à cette heure, monsieur Ducormier, que ce pauvre docteur aura été ébloui à la seule pein.ee d’un pareil mariage. Son toi t a été de croire que ma fille cl moi nous partugeriou» cet éblouissement, et noqs sommes, comme vous le dites, si heureuses, que nous pardonnerons de tout cœur. N'est-ce [us, mou cuCant?

— Oh! oui. ma mère... Et puis, si uot» lenious rigueur à M. Bonaquel, cela ferait grand chagrin à M. Ducormier.

— Merci, merci, mademoiselle, dit Anatole avec effusion. Ilélas ! les amis comme Bouaquet sont rares... et, grâce à vous, notre tendre affection restera re qu'elle a toujours été...

— A bientôt... à demain, n’est-ce |*as, monsieur Ducormier? dit madame Ihtval. Vous uous trouverez plus raisonnables, plus remises de uolre émotion.

— A demain, madame, dit Anatole en s'inclinant avec respect.

Et il quitta la chambre de la malade.

A peine fut- il sorti, que madame Du val dit à sa fille :

— IJuel noble et excellent cœur! quelle Ame sensible et délicate! Comme toutes ses généreuses qualités se lisent sur sa charmante figure !

— Emma ne se trompait donc pas trop, fnéff chérie, dit Clémence en souriant, en me disant qu elle te ménageai l une véritable boutie fortune en te recommandant M. Ducormier.

— Et conçoit -on ce fou de doctéoi Boaaqiicll ajouta étourdiment madame Duval. Puisqu'il était si possédé de h rage de le marier* que ne peusaii-il du moius à un mari comme M. Ducormier, n’esl-cc pas, mon enfant?

— C'est que, vois-tu, mère chérie, les hommes de cœur comme AI. Ducormier sont, je crois, fort rares A rencontrer.

Nous laissons le lecteur s’imaginer les délicieux épanchements de la lucre et do la fille, lorsque seule à seule elles s'entretinrent de la prochaine délivrance du colonel Duval.

Environ trois mois après les événements que nous venons de raconter. le docteur Bouaquet se promenait dans son cabinet d un air inquiet, consultant de temps à antre, d’tm regard impatient, la pendule, qui marquait alors cinq heures du soir. Tantôt il s'asseyait d'un air pensif, tantôt, allant à sou balcon, il jetait nu loin les yeux sur le quai, comme s il eût attendu l'arrivée de quclquuo avec anxiété. 11 venait de se rasseoir depuis quelques instants, après mie nouvelle exploration au dehors, lorsqu'il entendit le bruit d'uue voiture qui

s'arrêtait à la porte de la maison. Il connu à la fenêtre, vit un fiacre, et, à côté du cocher, le vieux domestique de sa lemtne. Jérôme sortit de chez lui, descendit précipitamment, cl trouva sous la porte cochère Héloïse Bouaquet, accompagnée de sa femme de chambre, chargée, ainsi que le vieux serviteur, de quelques bagages.

Héloïse, tendant vivement la main à son mari, lui utt :

— Vous étiez inquiet, n'esl-cc iras, mon anti?

— En effet, répondit le médecin en examinant avec une tendre sollicitude les traits de sa femme, j'espérais vous voir arriver ce matin à midi. J etais allé vous attendre aux messageries; je ne les ai quittée» qu’à trois heures; je craignais un accident... Mais votre vue me rassure, Dieu merci !

— La diligence a casse à quinze lieues de Paris, mon ami ; telle est la seule cause de notre retard.

— Et votre voyage s’est bien passé? dit le docteur à sa femme, tout en montant l'escalier , vous n'avez lias été par trop fatiguée, trop mil daus cette voilure, vous qui étiez habituée à voyager dans la vôtre, et d'une mauiêre si confortable?

— Je me suis trouvée à merveille, mon ami. J’avais pris le coupé pour moi et pour ma femme de chambre; Louis était sur l’inq» riale, et je vous assure que c’est une façon du voyager très-commode.

Après un échange de ces tendres épanchements qui suivent toujours nue assez longue séparation. Jérôme dit à Héloïse :

— Vos lettres m ont appris que vous étiez enchantée de l'accueil de votre vieille parente.

— Oui, mon cher Jérôme, elle a été si reconnaissante de ma visite, qu'elle m'avait demandée avec instance ; nous avons tant parlé de ma mère, qui était la meilleure amie de madame de Felmont. que le temps a passé bien vite! El e a seulement beaucoup regretté de ne pas vous voir, mais clic a compris que vos occupations, surtout en ce momeut, vous retenaient à Paris, me faisant toutefois promettre que. des que vous pourriez disposer de quelques semaines, je vous amènerais à Felmont. « Car, avant de quitter ce monde, m'a-t elle dit, je veux connaître cl remercier l'homme à qui vous devez le bonheur de votre vie. Puis, a t-clle ajouté, il y a aussi un peu d'égoistne dans mon désir de voir votre mari; son renom d illustre médecin est arrivé depuis longtemps jusqu'à moi, cl, quoique ma plus grande maladie soit mou grand âge, je désirerais fort consulter M. Bouaquet. * J'ai donc, mon ami, pris rengagement formel de Vous ameuer auprès d'elle aussitôt que ce voyage vous sera possible: car, je ne vous le cache pas, j’ai trouvé cel'e excellente femme bien affaiblir, et, durant mon séjour chez elle, je l’ai vue en proie à une sorlc de crise nerveuse qui m’a d'abord beaucoup inquiétée. Mais heureusement CCI accident n'a eu aucune suite fâcheuse.

— Hélas! ma chère amie, tout est grave à cfl âge. Aussi je vous promets de me rendre avec vous chez madame de 'Felmont aussitôt que je pourrai. Une Puisque je l’aurai vue, que je me serai rendu compte de sa position, il me sera facile, je 1 espère, d’indiquer un régime et quelques mesures de précaution qui pourront soutenir aussi longtemps que possible cette vie affaiblie par Page.

— Merci, mou ami, car. après ma mère, madame de Felmont a été cl est la personne que j’aime et révère le plus au inonde.

— Et comment supporte-t-elle la complété solitude où elle vit?

— Elle s'en arrange à merveille... Elle est, je vous l’ai écrit, mou ami, reprit Uéloïse en souriant, Irés- philosophe, et. quoique le revenu d • son petit domaine volt modeste, elle y vil très -honorablement, an milieu rie quelques bons cl anciens serviteurs qui oui vieilli avec elle et qui l'adorent ; la lecture, si tapisserie, ses fleurs, scs oiseaux, ses visites de bienfaisance et ses longues promenades à travers rtiue des contrées les plus pittoresques de la France, suflricni à madame de Felmont pour employer tellement ses instants, que les journées lui paraissent trop courtes.

— A soixante-dix ans, celte facilité de vivre seule est rare et annonce toujours une intelligence supérieure.

— Vous avez eu, mon ami. une preuve de la noblesse, de la fermeté de l’esprit de madame de Felmont, par la lettre si touchante, si digne, qu'elle nous a adressée en nous renvoyant la fameuse contre- Itllre ut t-AiiiB part qu'elle avait reçue comme toutes les personnes de ma famille. Ce que je lui ai écrit à cette époque ei surtout ce que, dernièrement, je lui ai dit de vous, ajouta Héloïse en souriant, a achevé de lui tourner la lêlc : vous avez fait sa conquête. Mais, mou ami, coutinua soudain Héloïse avec une sorte d'inquiétude, je vous trouve triste, préoct npé.

— Il est vrai, aussi avais-je doublement besoin de vous voir.

— Qu’avez-vous, mon ami? vous m'inquiétez.

— De peur de troubler la quiétude de votre séjour chez madame de Felmont, je n’ai pas voulu von» instruire de ce qui me tourmente; et, d’ailleurs, qu aurais-jc pu vous apprendre ' J’ai plutôt le prvast miment que la certitude de» malheurs que je redoute : mais -c’en est assez pour m'alarmer. Aussi, bénie soit votre arrivée, ma cbere cl bonne Héloïse ! reprit Jérôme avec effu-ion. Je retrouve la meilleure partie de moi-même; je me tous déjà moins abattu, motus découragé.

— Fn vérité. Jérôme, vous m'effrayez. De quoi s’;ipil-il «loue?

— Il s'agit deFaincau. de sa femme Cl de celle malheureuse or* phelinr!

— Mademoiselle Clémence Duval?

— Hélas ! oui.

— Que leur est-il doue arrive?

— Je n’ai que des soupçons : mais j’ai peur.

— Vous les avez doue vus pendant ces derniers temps, mon atui?

Après un moment de silence, Jérôme reprit :

— Vous vous rappelez, ma chère Héloïse, qu’il y a près de trois mois celle pauvre madame Duval, qui, d’abord, n'avait éprouve aucune secousse eu apprenant le salut presque miracub tix de sou mari, a malheureusement bientôt succombé à l'espèce de lièvre dévorante qu'un espoir si longtemps trompé et enfin réalisé avait allumée chez celte pauvre femme, déjà épuisée par de longues souffrances.

— Uni, mou ami. je me rappelle au*-i rinnitnprébensible froideur avec laquelle mademoiselle Duval a refusé l'offre que nous lui avions faim, après la mort de sa mère, de venir habiter prés de nous jus* qu’à l’époque de son mariage avec M. de Saint-Géran; union que, malgré nos instauces, elle a repoussée comme mie proprtsiiion près* que outrageante pour sa délicatesse. Nais, vous le savez, mon ami, quoique exagérée, l’ombrageuse susceptibilité de mademoiselle Duval m'a plutôt touchée que blessée, puisqu'elle part d’un scrupule honorable. M. do Saiul-Géran a d’ailleurs cruellement souffert; il souffre cruellement encore d’avoir vu scs propositions refusées; il m'a écrit à Felmont une lettre navrante. Ce qu'il savait par nous du caractère et des mérites de mademoiselle Duval, sa rare beauté, oui fait sur lui une impression si profonde, qu’il lui semble, m'a-t-il dit, que, ee mariage avant manqué, toutes les espérance* de sa vie sont à jamais ruinées. Nais j'y songe, mon ami, et du colonel Duval, quelles nouvelles?

— Aucune, depuis celles qui portaient qu’au moment où l'on traitait de Sou échange une nouvelle prise d’armes de* Kabyles a rompu la négociation. Dieu sait, à cette heure, ce qu’est devenu le colonel ! Double et cruelle incertitude ; car. plus que jamais, cette malheureuse enfant aurait besoin de la protection paternelle, lorsque Clémence Duval nous a annonce sou intcutimi de continuer de vivre seule dans la retraite qu'elle avait si longtemps partagée avec sa mère, cette résolution. pourtant assez étrange chez une jeune personne de dix -sept ans, ne in’a, vous le savez, ni liés- surpris ni tre>-alarmé.

— ;Non... Et ce que je savais par vous de la fermeté du caractère de mademoiselle Duval, de la solidité de scs principes, de son goût pour la retraite, m'a aussi raturée; puis enfin j’ai senti ce qu’il y avait do pieusement filial dau* ce désir de ne pas quitter un lieu où tout rappelait à celte pauvre enfant le souvenir de sa mère. .Mais ou 'est-il survenu? Qui vous fait surtout regretter aujourd’hui que Clumeuce ne soit pas protégée par la sollicitude paternelle?

— ■ Avant votre départ, j’avais été péniblement Trappe de la froideur, je dirais presque de la défiance que nous avait peu à peu témoignée Clémence Duval; pendant votre absence, après avoir plusieurs fois, mais eu vain, leuté de la rencontrer chez elle, j'y $ui> parvenu; bon d'être pour moi affectueuse et cordiale comme autrefois, elle eut un accueil réservé, glacial. Trop franc pour loi cacher l'étonnement, le chagrin que me causait une (elle réception, je l’ai suppliée de m'avouer sans détours la cause du changement que, depuis la mort de sa mère, je remarquais en elle; ses réponses ont été contraignes, évasives, et il m'a été impossible de tirer d'elle aucune repousc satisfaisante.

— C’est étrange, mon ami.

— Je l’ai quittée ire*-:iitrislé, ne pouv.uit plus diulcrque l’on m’eût nui dans -on esprit, d'autant plus facile à prévenir qu’il est plus confiant et plus ingénu.

— liais, mou ami. qui donc avait intérêt à vous nuire auprès de mademoiselle Duval?

— Je me suis fait aussi celte question, ma chère Héloïse... sans pouvoir d'abord y répondre; mate, H y a quelque* jours, voulant tenter uudi'ruier effort auprès de Clémence, je suis retourné chez elle; je n’ai pas été reçu: je m'éloignais, lorsqu'au détour du qu.ii de file Saint- Louis j’apeîrçus Anatole.,. Je oc l’avais pas rencontré depuis notre visite à Vliôlel de Morsennc. La nuit commençait à tomber, il ne me vit pas, on ne voulut pas me voir. Sa présence dans cette rue retirée où demeurait Clémence Duval me donna le pressenti meut qu'il se rendait chez elle.

— Cependant, lors de nos entretiens avec elle, jamais mademoiselle Duval n’a prononcé le nom de SI. Ducormicr?

— Celle dissimulation même nugmeuta mou inquiétude; je suivis Anatole de loin, je le vis entrer dan* la maison de Clémence; il me fut facile, en gardant la plus complète réserve, de savoir du portier qu'AuaUdc venait de monter à l'appartement de mademoiselle Duval et qu elle le recevait tous les jours.

— M. Ducormier? dit la jeune femme avec anxiété, celte pauvre enfant reçoit chaque jour un homme si dangereux! Ali! Maintenant je conçois vos alarmes.

— J’eus l.i patience de me mettre en observation et d’attendre, | grâce à la imii.la sortie d'Anatole, sans être vu de lui; il était resté chez elle environ trois heures.

— Pauvre enfant! si loyale, si candide, livrée à ellc-iuème sans appui, sans conseil, sans surveillance I Oh! il y a danger, mon auii. grand danger!

— Le soir même, en rentrant, j'écrivis à Clémence une lettre pressante, m'autorisant de l'amitié que m'avait portée sa mcic et des soius dévoué* que je lui avais prodigués; je lui demandais icndez-vous pour le lendemain.

— El cette lettre?

— Est restée sans réponse. Déplus en plus effrayé, voulant à (oui prix arriver iu-qu'à celle malheureuse enfant, il y a trois jours, je me suis rendu chez elle; sa servante ni a ouvert, cl, malgré scs assurances réitérées que sa maîtresse était sortie, j’ai forcé la porte, et j’ai trouvé mademoiselle Duval dans son salon. A mon aspect, surprise, irritée de ma persistance, elle s’est levée d'un air indigne, v Malheureuse enfant! lui dis-je, vous vous perdez, car chaque jour vous recevez Auafole Ducormier, un des hommes les plus dangereux que je connaisse. — Monsieur, me répondit-elle résolûmcnl. je suis libre de mes actions, je lie «lois compte de ma conduite qu’à Dieu : j'ai d'ailleurs de graves raisons pour ne plus croire à la sincérité de ITutci éi que vous sentiriez me porter; voilà pourquoi je désire éviter votre présence.

• — Mais, pauvre enfant! lui dis-je, ou vous trompe, on vous perd; écoute z-moi. *

Elle ne me laissa pas continuer et reprit :

• Vous vous êtes, monsieur, introduit malgré moi; je vous laisse h place. »

Et, sans vouloir m'entendre davantage, elle prend son châle, son chapeau, et sort, me laissant désespéré.

Après un moment de réflexion. Héloïse reprit :

— Après tout, mou ami, peut-être aussi nos craintes sont-elles exagérées.

— - Comment?

— Les fâcheux antécé lents de M. Ducormier, son manque de parole envers vous, et surtout la lâcheté de sa conduite lors de notre visite à l’hôtel de Morsenne, doivent donner, je le sais, une triste opinion de son cœur; mais n a-t-on pas vu souvent les plus mauvaises natures, cédant à I influence d’une femme angélique, éprouver de salutaires retours? Pourquoi M. Ducormicr u’aimcrail-il pas sincèrement, honnêtement, mademoiselle Üuv.il?

Bousquet secoua tristement la tête et reprit :

— Si les vues d'Anatole étaient honorables, Il n'anrait pas cherché à éloigner Clémence Duval de nous, il ne m’aurait pas calomnié auprè* d'elle; car, je n’en doute plus. Il m’a perdu dans l’esprit de cette pauvre enfant, parce qu'il redoutait ma clairvoyance.

— Ilest vrai, mou ami.

— Songer sérieusement à épouser Clémence Duval, n 'était-ce pas pour Anatole vouloir se régénérer, abjurer sa vie passée? Alors pourquoi ne pas revenir â non*' ne savait-il pas que, malgré sou ingratitude, mes bras lui eurent été ouverts? iYélait-ce pas moi qui le premier avais songé à cette uuion pour lui, lorsque je croyais à sa conversion? >‘ou, non, tout me fait craindre que ses vues soient • coup.) ides.

— El moi, mon ami, je ne puis pas croire à tant de perversité. Cet homme serait un monstre ! Abuser de la candeur de celte enfant, la séduire, la déshonorer! Encore une fois, mon ami, si corrompu que soit M. Duconuiur, il ne commettrait pas de sang-froid un crime si lâche, si odieux.

L'entretien de Jérôme Bonaquet ci de sa femme fut iuierrompu par le vieux domestique, qui d;l au docteur :

— Monsieur, il y a là une personne qui voudrait vous parler tout de suite.

— Son nom?

— M. Joseph Fan veau.

— Joseph! s’écria B u.iqnet avec uue surprise mêlée d'anxiété. Priez- le d’entrer.

Le domestique sortit. Héloïse allait se retirer, mais sou mari lui dit :

— Non, non, restez, je vous ptie, ma chère Héloïse, car, je vous l’ai dit. je ne suis pas seulement inquiet stir le sort de Clémence Duval: il est un autre malheur que je redoute. Mais silence! voici Joseph. ajouta le docteur au moment où Fauvcau cuirait, introduit par le vieux domestique.

LA DONNE AVENTURE

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