XX XI H
Le do. leur Donnquct cl sa femme, à la vue de Fauveau, ne purent taclie r leur douloureuse surprise.
Jü'epli uViait plus reconnaissable : sa ligure, qui respirait naguère la franchise et la bonne humeur, était amaigrie, pâle, sombre, et à demi cachée par son épaisse barbe bruue. qu'il avait laissée pousser dans toute sa longueur; ses vêlements malpropres, en désordre, achevaient de lui donoer une apparence misérable et sinistre; sa caille robuste et élevée s’était courbée, comme *il <e fût a (laissé sur lui-même; sa physionomie exprimait un singulier mélange d' amertume cl d'hébétement; sa démarche. sans êire chancelante, était lourde, indécise: et, faut-il le dire, aux premières parole que Joseph adressa au docteur, celui-ci s'aperçut qu'une forte odeur d'eau-de-vie s’exhalait de la bouche de son ami. Le pénible étonnement de Jérôme se peignit si lisiblement sur ses traits, que Fauveau lui dit d'une voix lente et creuse :
— Tu me trouves bien changé, hein ! Jérôme?
— Tu as donc eu quelque grand chagrin? s'écria Bonaquet d'un ton d'affectueux reproche; et je n’en ai rien su, et tu n'es pas venu à nous!
— Non! je t'ai évité depuis près de trois mois, Jérôme; Maria et moi, nous t'avons battu froid, ainsi qu'à ta daine, qui avait été si avenante pour nous. Alors vous vous serez dit, n'esl-ce pas : Oublions ccs ingrats ? Vous avez eu raison.
— Non, monsieur Fauveau, reprit Héloïse, nous ne vous avons pas ainsi jugés; nous avons été, je vous l'avoue, affligés de la froideur qui peu à peu a succédé à nos premiers rapports remplis de cordialité; mais, tout en déplorant ce changement, dont nous ignorions la cause, nous parlions toujours de madame Fauveau et de vous comme de deux amis qui devaient nous revenir t6t ou tard.
— Et vous voyez, madame, reprit Joseph avec abattement; vous voyez, en voilà déjà un qui vous revient, mais trop tard.
— Trop tard, mon bon Joseph, dit Honaquet, et pourquoi?
— Parce que ma vie est empoisonnée, est perdue! murmura Fauveau avec abattement.
— Ta vie perdue ! s'écria le docteur Honaquet avec une angoisse croissante. Joseph, je l’eu conjure, explique-toi; ne te désespère pas ainsi, confie-nous tes peines en toute sincérité; peut-être te seronsnous de bon conseil.
— Je ne mérite plus ton amitié, Jérôme, répondît Fauveau avec confusion, je t'ai menti, je t’ai trompé !
— Toi? toi?
— Et, en venant ici, je manque à une promesse jurée. C'est encore un acte de malhonnête homme; mais bah! une foi* qu'on y est, qu'est-ce que cela fait ?
— Vous vous calomniez, monsieur Fauveau. reprit doucement Héloïse. Jamais vous n'agiriez en malhonnête homme; un cœur loyal comme le vôtre ne change pa& ainsi.
— Cela vous étonne tant, que vous ne pouvez pas le croire, n’estce pas, madame? reprit Fauveau; ni moi non plus, je n’aurais pu le croire, et pourtant cela est! C'est comme si l'on m’avait dit que moi, qui ne buvais que de l’eau rougie, j’en viendrais un jour à tâcher de m'abrutir à force d’eau-de-vie! j'aurais haussé les épaules.
— Joseph, lu m’épouvantes! s'écria le docteur Bonaquet. Parle, au nom du ciel ! Que l’esl-il arrivé?
— Il m’est arrivé, balbutia Fauveau d une voix étouffée, il m'est arrivé que je rends Maria malheureuse comme les pierres.
— Toi, mon bon Joseph, toi...
— Oui, moi.
Le docteur et sa Tomme échangèrent un nouveau regard de surprise douloureuse, tandis que Fauveau continuait :
— Je vais m'expliquer, Jérôme, c’est nmn devoir, puisque je viens à loi, malgré mes torts. Que veux-tu! nn malheureux qui sc noie essaye de se raccrocher où il peut, n’est-ce pas? Mais, va, il sera trop lard. Je me sens perdu. Aussi je viens plutôt te faire mes adieux que te demander un conseil. Lorsque tu m’auras entendu, tu verras qu'il, ne me reste rien... non, rien dans la vie!
— Qui sait, monsieur Fauveau? reprit Héloïse, il y a tant de consolations, tant de ressources dans l'amitié!
Fauveau ne parut pas entendre les paroles de la jeune femme ; il passa par deux fois ses larges mains sur son front en disant à Jérôme avec un sourire navrant :
— Toi qui es médecin, tu dois comprendre cela? Depuis que je bois taut d’cau-dc-vie, Fai peine à me souvenir... heureusement! ajouta-t-il en manière de triste parenthèse. Oui... mes idées s’appesantissent. s’embrouillent, sc perdent même, lorsque, comme à présent. je suis presque à jeun; aussi voilà que maintenant je ne sais plus par où commencer...
— Mon bon Joseph, écoute-moi... je...
— Ali! j’y suis, reprit Fauveau eu interrompant «on omi. Tu te souviens. Jérôme, que, la fois où Maria et moi nous avons dîné ici, il avait été convenu que nous ne devions plus recevoir Anatole?
— S.ius doute.
— Eh bien, malgré tes avis, nous avons continué de voir Anatole sans oser le l'avouer.
Je regrette ce manque de confiance de ta pan, mou pauvre Joseph, répondit te dortcur en échangeant un regard avec sa femme; mai* colin, pour quel motif as-tn revu Anatole ?
— Parce qu'il voulait m'aider à me venger.
— De qui ?
— D’un prince.
— Pourquoi cette vengeance ?
— Parce qu’il voulait séduire Maria.
— Que dis-lu ?
— Oui, il avait fait offrir à ma femme de l'argent, beaucoup d’argent.
— À la femme?... s’écria Jérôme en joignant les mains avec indig lia lion, à ta femme!
— Elle a méprisé ces offres; pins tard, le hasard a fait qu’Anatolc est entré comme secrétaire chez ce même prince; celui-ci a sit qu’Anatolc nous connaissait, il lui a dit : ■ Aidez-moi à séduire Maria Fauveau, et ma protection vous est assurée. •
— Mais c'est horrible ! s'écria Jérôme en échangeant avec sa femme un regard de dégoût.
— Anatole a eu l'air d'accepter, reprit Joseph Fauveau, parce que ce prince avait une fille, une grandi- dame, une duchesse. El Anatole nous a dit : « J'aurai l'air de vouloir servir l’amour du priucc pour Marin, alin de prendre pied chez lui cl de séduire sa fille, et puis un beau jour nous le ferons venir et je lui dirai devant la femme cl toi : * Mon prince, vous vouliez porterie déshonneur dans la mai- « son de mon ami, c'est moi quiai porté le déshonneur dans la vôtre : «votre fille u clé ma maîtresse et je la méprise. » Voilà comme tu seras vengé, Joseph. »
— Celle vengeance serait odieuse! s'écria Héloïse; car la fille du prince n’est sans doute pas complice de* honteux projets de son pore.
— Tant pis pour elle! reprit Joseph d'un air sombre; son brigand de père nous a fait assez de mal. Il est cause de Ions nos malheurs. Oui, car, en apprenant qu’on avait cru Maria capable de ec vendre pour de l'argent, ma première idée, et depuis elle oe m’a pins quitté, nu première idée a été de me dire : * Pour qu'on ose ainsi marchander ma femme, il faut qu’elle ail donné motif à cela, il faut enlin qu’il y ait quelque chose à dm: sur elle... »
— Mais ce raisonnement était insensé, monsieur Fauveau, reprit vivement Héloïse; la plus honnête femme du monde est-elle donc à l'abri de propositions indignes?
— Oui, au premier abord cela parait ainsi, madame. Anatole m’avait dit la même chose que vous. Aussi un moment je l’ai cru; mai* bientôt, malgré moi, celte maudite pensée ne m'est plu* sortie de la tête, et depuis j’ai toujours soupçonne Maria. Moi qui, jusque-là, avais été à rire le premier avec clic des déclarations qu’on lui faisait quelquefois au magasin; moi qui. de ma vie, n’avais été jaloux, ic suis devenu jaloux comme un tigre. Anatole avait beau me vanter la sagesse de Maria, je me disais : Il me cache ses soupçons pour ne pas m'inquiéter; mais pour sûr mou tort aura été jusqu'ici de ne pas assez surveiller ma femme, d'avoir eu trop de confiance en elle. Do ce moment, la jalousie a bouleversé mon caractère; au lieu d’être, comme autrefois, doux et bon pour Maria, je me soi* peu à peu montré dur, bourru, méfiant; je n'avais ni le courage d'avouer nia jalousie ni le courage de ne pas être jaloux de Maria. Et poorlaut elle souffrait avec nue douceur d'ange mes injustices, mes duretés, à quoi elle ne comprenait rien: je la voyais de plus en plu* triste, •OUvpiii je la surprenais tout en larme* embrassant sa petite fille. Alors Maria me disait avec un sourire qui me navrait, car il ressemblait à un sourire de folle : « La sorcière n'avait peut être pas tort de me prédire d'affreux malheurs; je ne sais pas comment il» arriveront, mais voilà déjà qu'ils commencent. »
— Pauvre enfant! comment, toi, Joseph, avec ton bon coeur, ton bon sens, lu ne pouvais vaincre une jalousie insensée?
— Jérôme, on ne raisonne pas la jalousie. Enlin un jour Maria m’a dit:
« Joseph, je ne t’ai jamais menti, je l’ai aimé autant qu’on petit aimer quelqu'un. L'haquc jour tu me dis des paroles blessantes. Je les ai si peu méritées, que je ne le* comprends pas. Il faut nous expliquer franchement; car si tu continuais à te montrer si méchant, si injuste, loi autrefois si bon, je finirais |>eut-être, malgré moi. par ne plus t'aimer.
« Si tn uc m’aimes plus, m'écriai-je en me sentant frappé au cœur, c’est que lu as un amant, malheureuse ! Je m’en suis toujours douté d'après les propositions du prince; mais aujourd'hui je ne doute pjus... Je suis certain de Ion indignité. * Alors j'ai eu comme un vertige de désespoir... de rage. El j’ai levé ta main sur Maria.
— Ali! s'écrièrent à la fois le docteur cl sa femme avec effroi.
— C’est ignoble, c’csi lâche, u’est-CC pas, de voulo r battre nne pauvre femme ! reprit amérenieiit Fauveau ; je le sais bien ; niais la jalousie, ça vous rend fou. Jérôme, fou furieux! Aussi* j ai repris, eu secouaul Maria par le bras :
— Avoue que lu as un amant, malheureuse !
• Si j’avais un amant, Joseph, m’ a-t-elle répondu, je te l'avouerais, quand lu devrais me tuer sur la place, car de ma vie je n’ai menti. Je ne l’ai pas dit que je ne l'aimais plus : car Dieu sait combien j’ai pleuré, combien je pleure chaque jour en songeant à noire bot» lemps d’autrefois, ce temps qu'il ne Tiendrait qu'à loi de faire renaître pour tous deux. Je t'ai seulement dit que si tu continuais d'être si injuste et si méchant, peut-être, malgré moi, je finirais par ne plus t’aimer, ce qui serait plus terrible pour moi que d’avoir le cou coupé, comme l’a prédit la sorcière. Tu viens de m'outrager, de me frapper... Tu u'as pas la tète à lui, mon pauvre Joseph... je te pardonne.
— Tu me pardonnes ! C’est loi qui devrais me denmder pardon à genoux, malheureuse!
« Je le veux bien, car peur me maltraiter ainsi, lu dois cruelle* ment souffrir, cl si j'en suis involontairement cause, je l'eu demande pardon, me voici à genoux. Esl-lu content .' Mais, au moins, so : s bon et juste pour moi. Crois à ma franchise, û ma teudresse, qui ont survécu à tant de chagrins! •
— C’est un ange, dit Héloïse les yeux mouillés de larmes, malheureuse enfant !
— El cette soumission ne Ta pas désarmé! s’écria le docteur non moins ému que sa femme. Ces paroles si sincères ne l’unt pas convaincu?
— Pour que Maria, elle si fiêre, se soit agenouillée devant moi, répondit Pauveau eu secouant la tête d*nn air bronche, il faut qiv elle* ait quelque chose à se reprocher; cl puis, j’en reviens toujours li. ou if offre pas de l’argent à une femme qui u’a jamais fait parler d’elle. Aussi esl-cc l'offre de ce vieux scélérat de prince qui m a ouvert les yeux.
— Mais celle résignation que lu reproches à ta femme, lu la Ini imposais par les violences; elle n’avait pas d'autre moyeu de l'apaiser.
— M’apaiser? reprit Joseph avec un sourire sinistre. Celte hypocrisie a redoublé ma fureur, et je l'ai si indignement traitée, qu'elle m'a dit :
« Joseph, sa us noire petite fille et le chagrin que je craius de faire à inos parents, je le quitterais pour toujours apres la scène d'aujourd'hui. ■
— Ces paroles m’ont exaspéré. Heureusement Anatole est entre en ccmoiueut, sans quoi je crois que j aurais tué Maria; il l'a’ arrachée de mes mains, on me reprochant ma brutalité. Alors, comme un égaré, marchant devant moi sans savoir où j'allais, je me suis sauvé de la boutique. Au bout do je tic sais combien de temps, je suis revenu à moi. J'avais tant marché que j'étais éreinté. Je suis entré dans un café- pour me reposer; le garçon m'a demandé si je voulais un petit verre d'eau-de-vie; j'ai accepté machinalement. Alors, saus doute, l'agitation où j’étais cl mon peu d habitude de boire de celle liqueur en ont doublé l'effet, car, au premier petit verre, ma tête s’est troublée, je tue souvenais à peine de ce qui s'était passé dans la journée. J’ai trouvé cela bon. d'oublier... Aussi, afin d'oublier tout •i fait, j'ai bu un second, un troisième verre, peut-être davantage, ear j'ai fiui par être si complètement ivre, que le maître du cale a eu pitié de nmi : il m’a fait faire nu lit dau- -on arriere-boutique, où j'ai passé la nuit- Ûuaudje me suis réveillé au petit jour, je croyais rêver, mais bientôt je me suis souvenu de tout. Alors je me suis dit: '"•M une belle invention que Têtu -de-vie, ça f.iit oublier... Oc ce jour-là, j’ai commencé à boire pour nf étourdir. Tout m’est devenu égal; je ire me suis plus occupé de mes affaires ni de moi-même; j ai laissé pousser ma barbe, je me sui^jeté la tête la première dans •abrutissement; aussi, on me montre au doigt dans le quartier, cl quand je ne suis pas iv re-mort, je fais des scènes affreuses à Maria. Elle a encore enduré cela avec sa patience d’ange. Mais hier, après
querelle où je l'ai maltraitée devant sa fille, elle m’a déclaré quelle n en pouvait supporter davantage, que notre commerce allait de mal en pi s. et qu'elle était décidée à se retirer cher sa mere avec untre onîaiit. Elle a ajouté vu fondant en larmes :
« Au moment de le quitter pour jamais... si méchant que lu sois devenu, je ne t’eu veux pas cl te pardonne, Joseph... L'auteur de tous nos chagrins c-l ce prince maudit, puisque ses offres honteuses uni éveillé ta jalousie... Saus celle jalousie, lu serais resté bon et juste comme autrefois. Mais patience... la dernière fois que M. Anatole est venu, il m'a dit que le jour de la vengeance approchait, le lualbeur m'a rendue méchante, et je me réjouis de tout ce qui peut arriver de cruel à ect indigne prince... Crli M'empêche pas notre boubenr d'être à jamais perdu... mon pauvre Joseph., mais consolelül domine je me console, en songeant que la sorcière se sera seule* tuent trompée deux-rt en me disant que je dois mourir toute jcuue...
sur l'échafaud. Digue femme! pourvu qu’elle n’ait fait que cette erreur-là, je la remercierai de tout mou cœur, car maiuteunnt je serais bien heureuse de mourir. •
— Tu ne songes donc pas. s'écria Jérôme, qu’après tant de secousses, tant de chagrins, l'imagination de ta pauvre femme pont à la lin se frapper de celte ridicule cl sinistre prédiction, sa raisou s’égarer!
— Si, car j’ai eu peur lorsque hier Maria m’a dit ces dernières paroles; il m’a passé comme une lueur dans l'esprit, et un moment j’ai pensé que peut-être j’avais tort d’être jaloux; et puis au point où j'en suis avec ma femme, ça aurait dù m'être égal de me séparer d'elle. Eli bien, non, ce dernier coup m’a accablé. Si peu que je voyais Maria, c'était toujours cela... El quand j'avais la tête à moi, je regardais ma femme en me rappel.mt comme d'un rêve d'il y a longtemps noire gentil ménage d'autrefois, notre amour, nos beaux projets de nous retirer jeuucs encore à la campagne. C’était, je lu sais bien, autant de coups de poignard que je me douuais à moimême en songeant à cela. Mais c'est égal, je me disais : J’ai pourtant été heureux, moi!
Les larmes vinrent aux yeux de Jérôme et de sa femme. Fauveau ne s‘cu aperçut pas cl continua :
— Eufm, quand Maria m'a signifié que nous devions nous séparer, je le l'ai dit, Jérôme, ça été mon coup de grâce. Au lieu de me meure CO fureur et «le la supplier de ne pas m'abandonner, je suis resté comme un idiot, j'ai pleuré, et je suis remonté dans la petite chambre nue j'avais prise au quatrième; je me suis jeté sur mon lit, j'ai bu de l'eau-de-vie à perdre la mémoire... Tantôt, j'allais recommencer, espérant que j’en mourrais peut-être, lorsque, je ne sais comment, j'ai pense à toi, Jérôme; j’étais comme un noyé qui se raccroche à une dernière branche. Je me suis dit : Allons voir Jérôme, et en tous cas lui faire mes adieux cl lui demander pardon de l’avoir trompé: car, vois-tu, du premier mensonge que nous avons été obligés de le faire au sujet d'Anatole, a commencé de ma part et de celle de Maria ce que tu as pris pour de la froideur. El pourtant, ce u'était que de l'embarras, de la honte : car, Maria et moi, nous avions le remords de te manquer de confiance. De tou côté, loi et la femme, tious croyant refroidis à votre égard, vous êtes devenus de plus en plus réservés envers nous. Aussi, va, Jérôme, sans tous mes malheurs lu ne me verrais pas ici. Maintenant, tu m’as entendu ; avais-je raison de le dire que tous les conseils du monde ne changeraient rien à nu position? Maria nie hait, me méprise; elle est pour toujours perdue pour moi, oui, pour toujours, pour toujours !
El le malheureux, cachant dans ses mains sa figure inondée de larmes qu'il ne put contenir plus longtemps, tomba dans un fauteuil eu poussant des sanglots déchirants.
Jérôme Ikmaquet et sa femme avaient écoulé dans un douloureux recueillement le récit de Joseph Fauveau, échangeant seulement de temps à autre quelques regards d'intelligence et de cumin itération.
Le docteur Rouaquet, convaincu qu'il fallait agir promptement, dit à Joseph toujours plongé dans un morne accablement :
— Courage, ami!
— Du courage, reprit Joseph en essuyant ses larmes cl regardant le docteur avec un sourire sinistre, il y a longtemps que l'abrutissement m'a rendu lâche; il y a longtemps que j'aurais dû aller tuer ce prince, cause de tous nies malheurs. Le cœur m'a manqué. J’ai trouvé plus commode de. bisser Anatole me venger... Je u'ai eu de courage que pour torturer ma femme tant que j'ai pu.
Apres on moment de réflexion, Donaquet reprit :
— Joseph, les moments sont précieux : voici sept heures du soir, réponds vite à quelques questions indispensables,
— Cumulent! lu espères...
— Si j'espère? Ah çà, mou pauvre Joseph, tnte moques de moi. Si j'espère? Allons doue! je suis certain que demain lu seras aux pieds de ta Maria, de cet auge de résignation, de vertu, de courage; quelle te dira : Joseph, je te pardonne: cl que demain soir, un diucr pareil à relui d'il y a trois mois nous réunira tous les quatre puur lêter le renouvellement de votre bonheur, qui, d'après la loi humaine, vous paraîtra d'autant plus doux qu'il aura été troublé par les trois abominables mois de... Mais patience, tu ne perdras rien pour attendre, et je te repincerai lorsque gai, heureux, confiant comme autrefois, lu seras eu ciat d'entendre et de comprendre de sévères et bonnes vérités.
— Comment. Jérôme, tn crois que...
— Je crois, je sais que les deux Airilleurs cœurs de b terre doivent être et seront dès demain réconciliés et pour jamais réunis dans un commun bonheur ; mais je sais aussi, eu un qualité do médecin, qu'il ne sufQt pus de sauver la vie des gens et de les mettre eu eonvalfscencc, car les réduites sont dangereuses; aussi, jusqu'à complète cl culierc guérison, nous nous verrons quotidiennement : un jour, toi et Maria vous viendrez dîner ici: le lendemain, lléloise et moi nous itons dîner chez vous. Nous passerons ainsi toutes nos soirées ensemble, cl que le dialdc m'emporte il, avant uu mois, tu ne me dis pas un beau soir * Mon bon Jérôme, je voudrais bien avoir au moins deux ou trois soirées par semaine, que Maria et moi nous passerions tout seuls, ainsi qu autrefois. Et comme ta .Maria a l'oreille fine, elle aura entendu ta supplique; et je la vois d'ici me disaut avec sa jolie petite mine si éveillee, si franche : (le n'est pas moi, au moins, monsieur Bouaquet, qui ai prié mon hou Joseph de vous parler ainsi ; il a pris cela sous son bonnet, ce beau grenadier; mais, entre nous, je pense comme lui.
— Tiens, Jérôme, je ne puis pas te dire ce qui se passe en moi! il me semble que tes butines et cordiales paroles me fout malgré moi espérer. Ah! si je t'avais vu plus tôt!
— Il ne s'agit pas du passé; le passé est, Dieu merci! enterré; maintenant, assez parlé : il faut agir. Où est ta Maria?
— (liiez sa mère. Elle m'a dit qu'elle y allait, bile doit y être.
— Très-bien. Où demeure sa mère?
— Madame Clermont demeure rue du Faubourg-Sauit-Martin, u 0 17.
— Ma chère Héloïse, veuillez, je vous prie, écrire celte adresse.
El maintenant voici ce que moi, le docteur Bouaquet, je t'ordonne, et très-sérieusement, mon bon Joseph ; car je sais l'influcncc du physique sur le moral. Tu vas, pour te calmer, te détendre, aller prendre un bain de deux heures a rétablissement du pont Neuf que l'on voit d'in. Tu feras en même temps couper cette abominable barbe qui te défigure. En sortant du bain tu demanderas un bouillon ci un verre d'eau rougic, rien de plus, et lu attendras un mot de moi qui te dira si tu dois retourner chez toi ou venir passer la nuit ici.
— Mon bon Jérôme, je...
— I>e deux choses l'une: ou ta femme, suivant sa première pensée, sera retournée chez sa mère, ou elle sera restée a sa boutique. Si elle y est, ce dont je vais de ce pas m'assurer, tu passeras la nuit ici ; dans le cas contraire, si Maria était chez sa mère, tu retournerais chez toi, et avant de te coucher tu prendras une potion calmante, que je vais en tout cas envoyer chez loi par mon pharmacien; tu dormiras, c'est moi qui le le prédis, u'un bon et doux sommeil. Demain tu mettras la boutique bien en Ordre, lu le b ras beau comme pour un jour de noce, et tu attendras. Voilà tout ce que je te demande... le feras- ta?
— Jérôme, répondit Fauveau subjugué par l'accent de confiante espérance de sou ami, je te promets ne faire ce que tu désires. Tu ne nie croiras peut-être pas. car, une fois déjà j'ai manqué à ma parole.
— Veux-lu me laisser en repos avec le passé! Tu me promets de suivre de point eu point mon ordonnance !
— Oh! oui, Jérôme, répondit Fauveau ies yeux mouillés de larmes, car déjà je me sens calmé, conso'é. Oli! lu es le meilleur des hommes !
El, dans sa naïve reconnaissance, Joseph prit les mains de son ami et les baisa avec effusion.
— Voici de ccs émoimus que je défends quant à présent, dit le docteur contenant à pciue ses larmes; du calme... surtout du calme. Assieds-toi là; j’ai deux mots à dire à ma femme, pui> je monte en Caere avec toi et je le dépose aux bains.
JoM-ph s’assit pour ainsi dire a: câblé sous l'heureuse impression qu'il ressentait; il croyait réver, partageait presque h confiante espérance de son ami, qui, s'éloignant de quelques pas avec UcIoîm.*, lui dit tout bas :
— Pauvre Joseph! sa guérison est eu bon train; nous ramènerons facilement Maria.
— Je le crois, mon ami, car, si insensées, si cruelles que soient • les violences causées par une injuste jalousie, presque toutes lus | femmes les pardonnent: mais j'ai aussi quelqu'un à préserver d'un j sort terrible pent-élrc.
1 — Je vous comprends, mon amie, madame de Brauperiuis? Le
: projet de vengeance de ce malheureux Anatole?
— Je veux éclairer ou prévenir Diane s’il est temps encore.
— Oui, oui. à l'instant aller, chez cMe, mou amie, pendant que je vais me rendre chez cette pauvre. Maria.
Madame Bonnquct, s'approchant alors de Fauveau, lui dit :
— Allons, monsieur Joseph, ie partage complètement la confiance 1 de mon mari; demain sera un beau jour pour nous tous, vous serez I heureux de retrouver ou bonheur que vous croyiez perdu. nous ocrons heureux d'être témoins de votre joie.
Quelques instants après, Héloïse ci le docteur Bouaquet, accompagnes de Joseph, montèrent chacun dans un fiacre. Héloïse se fit conduire à l'hôtel de Morse nue; Jérôme, après avoir dénosé Joseph devant rétablissement du pont Neuf, se fil conduire à la boutique de parfumerie de la rue du Bac.
Ce magasin, autrefois si soigné, si coquet, si bien fourni et achalandé, était eu désordre et semblait abandonné; une épuisée couche de pou^-sière couvrait tous le* objets; le comptoir de chêne ne brillait plus'de son lustre de propreté. Si puériles que paraissait ceo remarques, elles serrèrent le cœur de Jérôme Bouaquet lorsqu'il eut a dans celte boutique jadis égayée par b continuelle bonne humeur du jeune et joyeux ménage.
— Madame Fauveau est en haut, chez elle, n'esl-cc pas? demanda Jérôme à la servante, assise au comptoir.
— Non, monsieur, madame est sortie.
— Vous me connaisse* bien? reprit Jerome; vous savez que je suis un viril ami de la innèon?...
— Oh! oui, monsieur le docteur.
— Eh bien, conduisez-moi là-haut, que je m'assure si madame Faune» est chez elle. Vous pouvez avoir reçu l'ordre de dire qu elle n’y est pas, et je viens pour une chose si importante que votre maîtresse serait désolée de ne m'avoir point reçu.
— Oh ! monsieur le docteur, si vous voulez monter, vous verrez par vous-même que madame n'y est pas... Elle m’a fait conduire tantôt la petite chez sa maman, où iiiaduim* doit coucher; voila une grande demi-heure qu'elle m’a envoyé chercher un fiacre dans lequel elle est sortie, car elle n'a pas voulu diucr.
Malgré les assertions de la servante, le docteur Bouaquet tint à monter à l’cntre-sol, accompagné de la domestique. Ainsi que celleci le lui avait dit, il ne trouva pas Maria.
— Elle s'eu est allée chez sa mère, pensa Bonaquct.
Et il se fit conduire chez madame Clermont, rue du Faubourg-Saint- Martin. Ne voulant pas inquiéter la famille de Maria, dans le cas ou celle-ci ne serait pas encore arrivée cbt z ses pan-ut-, il demauda tin portier si madame Fauveau était venue dans la soirée. Le portier répondit que non. Honaquei, se promettant une nouvelle visite dans b soirée, retourna prêtée Joseph, afin de hé renouveler ta recommandation et lui apprendre que Maria étant allée chez sa mère, il pouvait rctouncr au magasin.
Madame Bouaquet. de son côté, s’était rendue à l'hôtel de Morsenne. où elle ri avait pas reparu depuis b soirée dont nous avons parlé. Au lieu de s’adresser à la loge du suisse, Uéloise alla directement à l'appartement occupé par madame de Beuuprrtuis; un de ses gens lui ayant répondu que madame la'duchesse était sortie, lléloise le plia de faire venir la première femme de chambre de madame de Beaupertuis, mademoiselle Désirée, qui jouissait depuis longtemps de l'entière coufium-e de sa rnatirese.
Au temps où elle visitait fréquemment la famille de Morsenne, Héloïse avait souvent vu cIi**ï b jeune duchesse celte femme de chambre; celle-ci arriva bientôt, et, cédant à une ancietiue habitude, dit à madame Bouaquet :
— J'ignorai- que c'était madame la marquise qui me faisait demander; me voici à ses ordres. Madame la ducli- s*c sera bien lâchée de ne s'élrç pas trouvée chez elle pour recevoir madame.
— Je sais, mademoiselle, reprit Héloïse, que vous êtes tres-dévouée à madame de [baiipcrtois.
— Oh! pour cela, oui, madame la marquise.
— Eh bien, diics-nioi sincèrement si madame de Beaupertuis est chez elle, ou si elle a seulement fait fermer s* porte. J'ai ab-ohunctit besoin de lui parler pour une chose très-grave, tres-pressaute. Ainsi donc, dans l'intérêt de votre maîtresse, ne me cachez pas la vérité.
— Je puis jurer à II) niante que madame b duchcs-c est sorti»* à pied tantôt ; elle m’a dit qu elle ne rentrerait que ce soir, et qu elle Irait, comme cela lui arrive souvent, dîner à l'Abbaye-aux-ltoi», chez madame la comtesse de Surval*, à telle enseigne que madame l.i duchesse m’a |termis de disposer de ma soirée.
— Je regrette vivement ce contre-temps, reprit Héloïse, convaincue avec raison de la véracité de mademoiselle Désirée. Vous «liiez alors à madame de Beaupertuis que je b prie eu grâce de uf attendre demain dans b matinée.
— Oui. madame.
Au moment où Héloïse s’apprêtait à sortir, la femme do chambre lui dit avec un certain cmhairas :
— Je sais combien madame est bonne pour tout le monde, ci si j'osais...
— Parlez, mademoiselle.
~ Madame trouvera peut-être nia prière bien indiscrète.
— Voyons, de quoi s agit-il?
— Je demanderais à madame sa protection cl sa bienveillance Pour qui?
— Potir ma sœur de l.dt madame. Je l'avais perdue de vue depuis plusieurs années lors d'on long voyage que j'ai tait avec mes anciens maîtres. Par le plus grand des haVards, je l'ai retrouvée il y a peu
de jours : cYsl a nu excellente personne; et comme elle tient un petit inagaMU de ganterie et de parfumerie, si madame voulait l’hottor* r do sa pratique cl la reconi mander à 3cs connaissances, j'en sciais bien heureuse; ce serait une butine nouvelle que l'apporterais aujourd'hui à ma sœur de lait, car je compte profiler de uia soirée pour aller la voir.
— El quelle est l’adresse de votre sœur de lait, mademoiselle?
— Combien madame est obligeante! répondit mademoiselle Désirée toute joyeuse. Sou magasin est rue du ttac, à Tcnûgnc du ( laque - Petit.
— E'.t-ce que ce serait madame Eau veau? dit Héloïse, Irès-élouuée de celte singulière coïncidence.
— .Ma lame se fournil doue déjà cher elle?
— Oui, je la couuais. Mais, dites moi, mademoiselle, lavez-vous vue ircs-récemmcnt/
— Non. madame, jias depuis notre première rencontre : il y a de coin quelques jours; j’avais besoin de gants; au lieu d'aller chez mitre fournisseur habituel, rue de la l'aix, je vois eu passant dans ta rue du Itac une boutique de ganterie; j 'cuire, cl qui est-ce que je reconnais nu comptoir? Maria Eau veau, ma su*ur de lait. Je laisse à penser à madame quelle a été notre joie de nous revoir après plusieurs aimées. Madame Eauveau a toujours un excellent cœur; car, quoique je ne sois qu'une femme de chambre et qu'elle soit, elle, la femme d’un commerçant, die n’en a pas été pour cela plus fibre envers moi; aussi je me suis promis, sans lui en parler, de la recommander aux amies de madame la duchesse.
— C'est une très-bonne pensée, mademoiselle, et je vous approuve, répondit Héloïse; mais ne manquez pas, je vous prie, du prier madame de Itcaiiperluis de m’aucmlrc deuiaiu matin chez elle.
Et madame Bonaqucl retourna à sa demeure, cruellcineut désappointée de rinulilité de sa démarche.
A peu près à l'heure où sc passaient le» différente)» scène» que nous venons de raconter, d'autre» événements marchaient presque simultanément.
Quelques préparations sont necessaire» pour compléter Tiutclligcncc de la continuation île ce récit.
L'on sait qu'il y a quelques années la plupart de» maisons situées rue de la üiue, dans le quartier Bonne-Nouvelle, avaient une seconde entrée »ur le boulevard ; plusieurs de ces maisons ayant même deux escaliers, dont l'un aboutissait à Li rue, l'autre au boulevard, il s’ensuivait que certains apppartements jouissaient de deux issues complètement Séparées.
Or, à peu près à la même heure où Jérôme Boutique! et. la femme s'occupaient de leurs recherches, le prince de Mbrxiine et son fidèle Loi seau, tous deux vêtus de longue» redingotes, leur chapeau enfoncé sur les yeux, se tenaient en observation dam une soi te de renfoncement obscur formé par la saillie d'une maison de la rue de la Lune, rue à celle heure brillamment éclairée par le gus des candélabres et par les lumières d'une boutique voisine.
— Loi s eau, dit le prince à son confident, je songe h une chose.,. Si ( affaire réussit, il peut nie convenir d'avoir des preupe* et de m'en servir, le cas échéant, afin de pouvoir, au besoin, me faisant une arme de ces preuves, prolonger à mon gré ce qui pourrait n'étro que le résultat d une surprise.
— Je comprends, monsieur; mais ccs preuves... comment...
— Elle va sans doute venir en fiacre. Tu donnera» mi louis au cocher; tu Tcmmcncras dans un cabaret, lu lui demanderas à quelle heure cl eu quel lieu la Anime qu’il aura emmenée est montée dun» la voilure, et de quelle façon cette femme était vêtue; lu rédigeras, sur ces indication', une sorte de note que tu fera» signer à ce cocher, »’ii Mit signer; en tout r.i>, tu prendras son numéro et l’adresse de sou maltie. Comprends-tu?
— Parfaitement, monsieur... De sorte qu’au besoin Ton pourrait dire à la charmante : Votre mari saura tout, si...
Pais, s’interrompant. I honnête serviteur ajouta vivement :
— Monsieur, un fiacre!... Il s'arrête devant la porte.
— Ah ! Loiscnu. le cœur me bat connue si j'avais vingt ans... C’est elle!... Ce Ducormicresl un drôle impayable!... N’oublie pns mes recommandation». Vite, donuc*nioi I ccrin et le portefeuille.
— Les voici, monsieur.
Pendant la tin de l'entretien de M. de Morse une cl de Loiscnu, un fiacre s’était arrêté le long du trottoir, à peu de di»lnnce «le l'endroit où le prince et son confident se tenaient aux aguets; bientôt, à la clarté du gaz, ils distinguèrent parfaitement le» trait» de Maria Fau v cau, qui, après être descendue de voilure, entra dans l’une de ccs maisons, qui, nous l’avons dit, donnaient à la fois sur la rue de la Lune et sur le boulevard.
Lorsque la jeune femme eut disparu dans l'ombre de la porte eoehcre, qui se referma sur elle, M. de Mor»cunc, sortant de son embux aile. tiaversa rapidement la rue dans toute sa largeur, et, se tournant ver» la maison où venait d’entrer Maria, il leva le» yeux vers les étages supérieurs et parut impudemment y chercher un signal. En clfct, au bout de quelque» minute», il vit une lumière bril-
I 1er, disparaître, puis briller de nouveau, derrière les vitres de la croisée d'un appariement situé au troisième étage.
Aussitôt le prince entra précipitamment dans b maison d’eù vc nail ce signal.
M. de Morsenne, répondant au signal que Ton venait de lui faire par une croisée, monta précipitamment le» trois étage» de celle maison à double issue; le prince, mi peu essoufflé par cotte rapide ascension, s’arrêta pendant quelques instants sur le palier, afin de calmer sa respiratiou haletante.
Puis il sonna.
. La porte fut ouverte et refermée sur lui par Anatole Ducormier.
La scène »uivanle se passe dan» une antichambre éclairée par une seule bougie.
Trois portes s’ouvrent sur celte première pièce : celle d’un petit salon, celle de b chambre à coucher, celle de 1a salle à manger.
A pelnn entré, M. de Morsenne s’écria d’une voix palpitante et les traits empreints d’un ravissement im-ffable :
— Elle est là!... je viens de la voir entrer.
— Silence ! prince, lui répondit Ducormier à voix basse. Oui, elle est là; mais laissi y lui le temps de sc remettre : elle est encore mute tremblante de ta démarche. De grâce, ne brusquez rien, ce serait tout compromettre.
-- C'est vrai, répondit M. de Morsenne à voix basse aussi, avec une ardeur difficilement contenue ; mais, après trois mois de tourment et d attente dévorante... Puis, s'interrompant, il murmura : Al»! ce que j'éprouve à celte heure me fait oublier tout ce que j'ai souffert
Eu effet, les traits de M. de Morsenne s'étaient profondément altérés depuis qu'il subissait l'empire de cette passion brûlante, désordonnée, presque maladive, comme les passion» de» homme» de son âge; t’iuHimnle, Tansié:é, la lièvre incessante, avaient porté le ravage dans 'celte organisation senile, déjà usée par de nombreux exou».
Cédaot à la juste observation de Ducormier, M. de Morsenne sut dominer sou impatience pendant quelques moments encore ; il tira do sa poche une lettre décachetée, la remit à Anatole, et lui dit à demivoix d’un ton ulfectueux et pénétré :
— Lisez, mou cher, et vous verrez si je liens un promesse ; mais dès que von» aurez lu cette lettre, il faut que je tombe aux pied» de Maria. Il le faut! Ma réserve et me» forces sont à bout; il nie semble que mou eteur va se briser daus ma poitrine.
— Prince, encore quelques punuenis de purgatoire, répondit tout bas Anatole cii souriant, bientôt Vous serez au paradis.
Et Ducormier prit la lettre que M. de Murseune lui tendait. Sur l'enveloppe on vovait ccs mots imprimés eu lettres rouge» : « Cabinet du iniuistro du l'intérieur. (Confidentielle.) »
Anatole lut ce qui suit, le tout écrit de ta main du ministre :
« Mon cher collègue,
(Le ministre était aussi pair de France.)
« Vous 11 c pouvez douter de mon désir de vous être personnellement agréable; |e meta avec empressement à votre disposition deux son» préfectures de première classe, entre lesquelles vous pourrez choisir selon les convenauces de votre protégé M. Ducormier. O que vous m'avez dit de lui. les services de différentes natures qu’il a déjà rendus au gouvernement du roi, dan» des circonstances fort délicatv», me sont un »ûr garant de sa conduite à venir.
* Dans ce temps, où tant de mauvaises passions s'agitent, où l’hydre de l'anarchie pense incessamment à relever sa tête hideuse, il est urgent de placer daus l'administration politique, active et agissante, de» hommes d'une grande fermeté, d'un dévouement reconnu, qui, au besoin, seraient impitoyables contre le» fauteur» de CCS doctriucs subversives que nous avons tant de peine à contenir, lesquelles, selon vutre pensée, à laquelle j'adhère de tout point, ne pourraient étro 1 radicalement détruites que par des remèdes héroïques. Mais un peu de patience: vienne notre nouvelle majorité, nous serons en mesure d’agir, et vigoureusement, je vous l'assure.
* Croyez, mon cher collègue, que je m'estimerai toujours tresheureux de me mettre à votre disposition, ainsi qu'à celle de vos amis mime vus bauiês : dilcs-leur bien que, si nous ne faisons pas pour leur» déc» tout ce que nous désirons, c’est que nous sommes empêchés par quelque» viril x restes de préjuge» révolutionnaires dont est encrassée cette uiabe bourgeoisie, avec laquelle il nous faut euce» e mallKiircuscmeul compter ; nous tic pouvons b heurter de front
Digitiz
cvj uy vjuu
igle
cil cc moment, mais nous en aurons peu j peu raison d'une façon ou d’une autre, Patience, pniience ! le clergé reprendra son influence, l’a* rislm ralie la sienne, ci, de bon s bataillon s aillant, nous iniisèlcrona bourgeois cl faubouriens, afin de replacer enfin sur ses seules bases solides cl durables la société, ébranlée jusque daus ses fondements par ces secousses ré voluliouu aires qui se succédé ni depuis cim|uaulc ans.
■ Adieu, mon cher collègue, je vous-reilèrc l’assurance de mou respectueux ci entier dévouement.
• Comte b'AimnivAi. »
— Eli bien, mon cher, étcs-voiiî content' suis-je un ingrat ?... reprit le prince eu
tendant lu main vers Duconnier pour reprendre celle Icllrc confidentielle.
Mais Anatole mil gravement lu lettre dans la poche de son gilet. et répondit à fil . de M or senne, «|iii le regardait d’un air ébahi :
— Vous me permettez, prince, de conserver cette lettre... j’ai la pussiou des autographes.
— Ah ç4 1 mon cher, vous moquezvous du monde? dit M. de Morscnnc avec anxiété; une lettre conlidenlielle!
— Justement, prince, ce sont les plus en rieuses; je les reclierclic; cl vous n’ave* pus d’idée, ajouta Ducormier avec inlenti un, combien ma petite collection est déjà intéressante, car je glane un peu partout.
M. de Morscnuc reprit apres un moment de réflexion, et en souriant duu air forcé.
— Je comprends, mon cher; en homme positif, vous icuez à avoir de* garanties. Votre nomination en poche, vous me rendrez cette lettre?
— Précisément, prince.
— Soit, dit M. de Morscnnc.
Puis il ajouta avec une explosion de passion ardente : A 11011 '' cl,cr * * ,u ««g*
— Où est-elle? où est-elle ?
— Là , répondit
Anatole en désignant à M. de Morseimc une des trois portes; elle est là, dans celle chambre.
— Enfin! murmura M. de Morscnnc, dont les traits se couvrirent d'une éclatante rougeur.
Et il fil un pas vers la porte en Icuduul vers !a serrure scs mains, tremblant -s d'une fiévreuse émotion.
— t'n moine ut. prince, dit Anntr le à voix basse ense mettant sur le passage de M. de Morscnnc, il faut avant...
— Soyez donc tranquille! reprit, lion moins bas. le prince, interprétant a sa maniéré les paroles de Ducormier, j’ai la, daus ma poche. l’écrin et l'inscription des rentes.
El il fil un nouveau mouvement puur se diriger vers la chambre à coucher.
Ducormier s'interposa de nouveau en disant :
— Un moment, prince.
— Ali çà! mou cher, qu’csl-ce que cela signifie?
— Silence!... lit Anatole d'uu air mystérieux.
El il ajouta : Prince, restez un moment caché derrière le battant de relie porte que je vais ouvrir, et écoutez bien.
M. do Morscmie obéit machinalement à Anatole.
Celui-ci entr ouvrit la porte et dit :
— Maria... mou auge!
— Pourquoi, an inumcnt ou j’arrive, m’eufermer et me laisser seule ainsi, Anatole? répondit la jeune femme d'une voix altérée.
— Un événement imprévu, peu inquiétant, ma petite Maria, m’oblige de remettre à demuiu nuire rendez-vous. Sors vite par la rue
de la Lune . A dcniain; ne crains rien, mon amour.
Et Ducormier, fermant à clef la porte qu'il venait d'ouvrir , se retourna vers M. de Morsenne.
Le prince, blême, pétrifié , h-s yeux hagards, les lèvres tremblantes, croyait rêver;, il ne pouvait trouver une parole, il venait de dîner plantureusement; le sang, affluant à son cerveau, paralysait niomen lanénie lit ses esprits et enchaînait sa langue ; il restait hébété.
Ducormier, profilant de cet auéan tisseniciit passager, souffla la st-ulc bougie qui éclairait l'aulicliamhre, et dît à M. de Morseuue , toujours immobile et n'osant d'ailleurs .faire mi pas dans les ténèbres :
— Prince! écoutez encore et pas mi mot ; votre tille ne sait pas que vous êtes là!
Et Ducorniier. ouvrant la porte de la salli-à manger, traversa rapide/m nt celle pièce, et revint biculôt arromp:»gné d nue personne qu’il guidait à travers l'obscurité, en lui disant :
— Eucore une fois, n'aie pas peur, ma Diane bicn-aiméc, c'est une mesure de prudence.
— Mou Dieu !
Anatole, je suis encore plus désolée qu’inquiète, répondit la duchesse de Deauperluis, moi qui comptais passer cette soirée avec toi. clicri...
— Inipov-iblo; il y aurait danger, reprit Dncormirr en ouvrant la porte extérieure. Demain je l'expliquerai tout, mon adorcc. Passe par la poule du boulevard.
— Un baiser du moins, mon ange, murmura madame de Deaupcrluis.
El bientôt la porte du palier se referma sur elle.
Ducormier entendit alors le bruit sourd cl pesant que fil M. de Morscmie en s'affaissant sur lui-même.
dette double commotion, trop riulenlepour le vieillard, le frappait d'onc espèce d'étourdissement apoplectique.
Ducormier fil jaillir l'étincelle d uuc allumette chimique, cl ralluma b bougie.
;-frvi<l, cl t.itiMiK. — r»ci 75,
U BONNE AVENTURE'
M. île Moyenne avait glissé chus l'angle <1*1111 mur m'i il 5 Y. la il (l’abord appuyé. cl au pied duquel il rcsiail adosse. la tète penchée sur sa poitrine. Anatole le souleva, l’assit sur une chaise auprès d une fenêtre qu'il ouvrit, desserra la haute cravate qui enserrait le cou du prince ei faisait renfler ses joues, puis il attendit.
Au bout de quelques instants, l’air vif et frais du soir rappela M. de Moyenne à lui- même: il passa d'abord scs deux mains sur sou Iront baigné d'une sueur froide, comme pour rassembler ses souvenirs; puis, 1a réalité se présentant à sou esprit avec toutes ses horreurs, il trouva dans sa rage utte force fébrile, bondit de sa chaise, et, les dent» serrées de fureur, s'élança sur Anatole en s’ccriaut : — Infâme!
Dueormicr maîtrisa facilement le vieillard, l'eloigna de lui, et reprit d'un ton iusoleut et sardonique :
— Allons, mon cher, du saugfroiJ, et causous.
— Misérable gueux! murmura lo prince. Ma lilkl...
oser devant moi...
Quelle audace r
— Ali' ali! mon cher, reprit alors Itu cormier, effrayant de haine dans son lriuin|>ho infernal, ab! mon cher, vous m'avez jeté l’outrage à la face! Ah' vous m'avez offert d'être votre entremetteur!
Ali! vous et vos pareils, vous u'avez eu que dédains et insultes pour bucormier, le fil> du petit boutiquier! Ah?
grauds seigneurs que vous êtes, vous l'avez déprave, rc jeune homme! que dis-je, cet enfant, lorsque, candide cl humble, il est vomi vous demander à gagner liounétrmenl sou pain par sou travail! Ab ! sans pitié pour l'innocence de cet adulcscent, pauvre orphelin confiant et sans guide, vous l'avez froidement perverti, eu en faisant l'instrument de vos ténébreuses et sales menées! Ah! mes austères défenseur-, de la religion et de la fortune, vous avez à dessein plongé ce jeune homme dans votre atmosphère
de corruption' Ah! g
vous l'avez dressé pour votre usage à la bassesse, à l'astuce. ail mensonge, à la trahison, à Idoles les hypocrites cl lâches fourberies! Ah! vous avez ainsi gangrené, perdu celle âme uue Dieu avait faite loyale et pure! Eh bien, nies maîtres, jouissez de votre ouvrage; vous avez élevé, façonné le mouslre! gare au mousirc! gare au martyr devenu bourreau!
— 0b! ce misérable, il m'épouvante! murmura le prince éperdu. Je veux sortir d'ici, je deviendrais fou! ouvrez-moi! ouvrez-moi!
— • La porte est fermée, mon c her, répondit Dueormicr avec un éclat de rire sardonique, vous m'entendrez jusqu'au bout...
— Oui... oui. balbutia le piince livide de frayeur et de r.tgc. triomphe un instant... mais je suis tout puissant... tu t'eu apercevras, malheureux!
— Certes, je compte fort, mon très-cher, m ‘apercevoir de la toutepuissance de votre crédit. Ah çà! croyez-vous oouuemcut que je sois
, et n’j rentre jaman, de nuire vieillesse.
resté si longtemps à l'école de vos amis les roués politiques pour m’en tenir à une stérile vengeance, |mhjt me contenter de vous dire : ■ Mon prince, j'ai accepté l'offre d’être votre entremetteur auprès do Maria Kauveau pour avoir entrée daus votre maison et séduire votre lille, tout en courtisant à mon profit ccttc ravissante petite bourgeni-c dont vous êtes si furieusement affolé... *
- Ah!... je n’y résisterai pas! dit le prince a uéauli, ce gueux me tuera...
— Qu’en dites-vous, mon cher? llein! pour un petit bourgeois, n'esi-ce pas assez Inton rotitje, assez lUcnelieu, assez Régence, le double je t que j’.ii joué a l’endroit de votre luxure enragée et de votre fierté de race! Ilciii.' tous souffler Maria et me faire aimer de
voire fille! Mais ce n'est mis tout : vos amis les diplomates et les hommes d'£lai, mes houorés maîtres, m'out appris à ne priser que peu ces creuses jouissances d'orgueil et de haine; il me faut du solide... à moi.
— Que dit-il? s'écria le prince cii menant vivement scs mains sur ses poches, qui contenaient en diamants et eu litres une valeur de plus de cinquante mille écus.
Je suis tombé dans un guet-apens... ce gueux-là va me dévaliser!
Uuiormier partit d'illl grand éclat de rire et reprit :
— llas-ure/-vou-, mon cher, je suis d'une meilleure école, je laisse ces vilenies vulgaires à res pauvres diables abrutis par la misère, ou à ces niais qui n'onipasélé iuiliés comme moi à la grasse pratique des tôleries d'Êtal.
(On dit bien secret il' tint ? homme d'£lat'h Voyons, nioti cher, est- ce aii’tin député qui vend sou honneur et sou vole pour uue place d une vingtaine de mille francs par an ira, en boni me peu sérieux , friponucr quelques milliers de livres et risquer la cour d'assises?
Est-ce qu'un miuistre qui vend le secret de l'adjudication d’un empriiut
nu d'un chemin de fer à de gros financiers, moyennant une large part dans leurs bénéfices, ira, rn homme peu gouvernemental, grappiller quelques misérables sommes? Kst-ce que la ni de diplomates, de courtisan-, qui mangent à l'auge de x fond* secrets , iront sc montrer assez inintelligents des douceurs du monarchisme constitutionnrl pour iri< hcr au jeu nu visiter la poche de leurs voisins? Allons donc, mon cher! j’ai mieux profilé de» leçons de mes maîtres.
— Tou impudence, malheureux, le coûtera cher! s’écria le piiucc. Je serai vengé !
# — Ab! mou prince, reprit Dueormicr avec une affectation de déférence sardonique, ayez donc meilleure opinion de celui que vous avez choi-i avec taul tic discernement pour votre secrétaire intime, l'eifci lionne à votre service, il justifiera vos bontés en vous prouvant par son petit savoir-faire qu'il mérite cette puissante protection
luiMTilée ! tu es la honte — Pau 70.
IA BONNE AVENTURE
dont vous me perliez tout à l'heure, et dont j’userai el abu-erai, s'il voua |dali. pour roc créer une excellente posillou.
Le prime fit un soubresaut; il ne pouvait croire à un tel excès d’effronterie. ,
Ducoriuicr poursuivit avec un redoublement de respect ironique :
— PerincUrz-moi, mon prince, de vous faire une IminMe observation : il y a trois mois, je n’ai pas eu l’honneur de vous éd iter de rire au nez. lorsque voua m’avez proposé uue sous- préfect ure, en récompense de l'honnête métier auquel vous nie destiniez; c'est que je voulais me mettre eu mesure tle pouvoir plus lard exiger do vous ce qui me conviendrait . mou respectable «rigueur!
— L'est à n'y pas croire! reprit le prince abasourdi; non, c'est à n’y pas croire!
— Voyons, franchement, mon prince : est-ce qu'un homme de ma trempe peut s'enterrer dans une sous-préfecture, voire même dans une préfecture, après avoir ôté cominens.il du brillant hôtel de .Mursenne' Allons donc! je périrai* d'euuui parmi ces -ois d< provinciaux; cl puis, j’ai uue sainte horreur des bourgeoises de petites villes, moi. Que voulez- vous, mon prince, ce nVl pas ma faute ; madame la ducliivc votre tille m'a gâté...
— t;'esl horrible! s’écria II. de Norscnoe eu joignant les mains avec elfrt i. quel monstre !
— Aussi. mon prince, ai-je eu I honneur de vous dire... gare au monstre ! reprit Ducormier eu miuaudaot et baissant les yeux avec un souri» e ingénu et discret; niais ras? «irez- von». le monstre n’est pas un ogre, Que demande-t-il après tout ' A entrer daus mie bienheureuse carrière qui consiste à mener grande cl bonne vie, au milieu de la lu»* fleur des aristocraties de tou» pays; à faire une cour cosmopolite «ux plus jolies femmes de l'Europe, cl à avoir des babils brodés, chamarres de croix cl de cordons: c’est, je crois, signifier à mon vénérable protecteur qu'il nie fera la grâce de gauler sa sous-préfet line pour 'quelque fils de député, ou quelque neveu de pair de France, et qu'il obtiendra pour moi la place maiiileiiaul vacante de premier secrétaire <t‘ ambassade... a N»ms.
— A-l ou idée de rimpndence de ce misérable drôle! s'écria M. de Morsenne avec un éclat de rire sardonique. C’est inouï I
— Je prendrai la liberté de faire observer à mou honorable protecteur que la chose est difficile, très-difficile, mais lion point impossible; j'ai été pendant quatre ans secrétaire particulier de M. l'ambassadeur de France en Angleterre : M le ministre de l'intérieur a la plus flatteuse opinion de mon petit mérite, aiusi que le prouve sa lettre (je la conserve précieusement); il pourra donc se joindre à mon excellent protecteur pour obtenir du nouveau ministre des affaires étrangères la faveur que je sollicite... Mai» ce u'esl pus tout.