‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La bonne aventureChapitre 5 sur 57 · I.c prince lit on mouvement de stupeur · texte numérisé non relu

I.c prince lit on mouvement de stupeur

Ducormier reprit avec candeur :

— Quoique pauvre et de race boutiquier®, j'ai l'inconvénient d'être tres-vaniteux, j’aime extrêmement à faire ligure, à dépenser. Or, pour l'honneur de la France que je dois être appelé à représenter, je compte assez sur l'inépuisable boute du mon cher protecteur pour être certain qu’en notre de mes appointements il roc fera gratifier d une pension de quinze mille francs sur les fonds secrets.

— Heureusement, dit le prime, il est en démence.

— En démence!... moi. mon Diau! reprit Dorormier avec un accent de reproche mélancolique el doux. En démence, parce que. pour obtenir ntic position à ma couve nauce, je m'adresse naïvement à mon protecteur naturel?

— Moi, misérable. Ion protecteur naturel!

— Dame! poursuivit Ducormier d‘1111 tou à la fois touchant et ingénu. ne sois-je pas uu peu votre enfant, on peu votre gendre! Car, enfui, votre fille...

— Scélérat ! s’écria le prince en se levant exaspéré.

Puis il retomba sur son siège en disant ;

— Il me lue ù petit* coups!

— Allons, reprit Ducormier avec un soupir, puisque j'ai fait un appel inutile à votie cœur de père, il me fouira donc, mou pauvre prime, cniployt r la contrainte morale. Hélas! oui. Le mot vous étoupe? Je serai clair. Je vous ai confié ma passion pour les lettres autographe* : je ne parle que pour mémoire de la lettre de M. le minière de I intérieur; je la garde, ci au Itesoin elle me servirait de pièce justificative; mais c'est nue des moindres perles de moarcrin; car enfin, comprenez doue bien, mon pauvre prince, maintenant que je nie suis ouvert à vous avec tant d'abandon, comprenez donc bien, dis-je, que je ne pouvais pas rester impunément pendant trois mois votre i-ecréluire intime. J'ai eu... ou j’ai so a»oi« tocs vos papiers à ma disposition, même les plus secrets, même certain portefeuille

M. de Morsenne parut atterré; il resta quelques moments sans mot dire, puis il s'écria avec horreur:

— Mais c'est une vipère que j’ai introduite chez moi! Infamie! Il aura forcé mes tiroirs!. . Un tel abus de confiance ..

— Abus eoutiauce! Le mol C»t joli, reprit Ducormier en souriant; il use rappelle que votre honorable ami, M. l'ambassadeur de

France à Londres, m'a dressé aux abus de confiance pratiqués de concert avec lui. vous savez? lor> de celte intrigue dont j'ai été le principal agent et quia renversé ce ministère qui vous déplaisait si fort... Je vous avouerai même, à ce sujet, qu’eu écrémant vos papiers, j’ai trouve celte lettre de mon ancien patron, dans laquelle il vous disait que a mous Ducormier, quoiqu'il fût bon el prêt à tout, ayant l'inconvénient d'être fils d’un petit boutiquier, ne pourrait jamais être qu'une espèce de Figaro de le mue compagnie... s Je liens à démentir, grâce à vous, mou pauvre prince, celte prédiction-là. Je serai, comme tant d’autres, un Figaro officiel considéré, considérable et surtout bien renté... Ce soir donc, en rentrant, vous ferez l’inventaire de vos papiers... vous venez ceux qui vous manquent (entre autres je signalerai à vos regrets deux tendres lettres de madame h baronne de Ruberste, dan lesquelle» celte vertueuse personne, el chère à votre ctrur, vous parle, comme d'une chose tolérée par vous, de la liaison publique «le votre femme avec le chevalier de Saint* Mcrry). Enfin, mon pauvre prince, d’après l’importance de» pièces que je possède, vous jugerez de Ij modestie de mes prétentions.

— Mais, malheureux, tu oublies qu’il y a un code crimiucl, des tribum«u\,'dcs galères!

— Voyons, ne parlez donc pas comme cela étourdiment de* galères. mon pauvre priuce, vous législateur étnineul : une soustraction de pièces sans autre valeur une leur importance morale ou politlque. c’est simplement uue atïairc de police correctionnelle; je sais mou L’ode, que diable ! Mais je vais plus loiu. S’agirait-il, en effet, des galères, mon pauvre priuce? Est-ce que vous enverrez anx caler» s votre gendre... a la mode de Cylhére, lui qui possède cent lettres de votre fille / Allons, mou prim e, ou tic me fait point de ces pcurs-là. à moi. Donc, vous vous emploierez promptement, chaudement, à obteuir ce ytie je ceux! sinon, je taille ma plume, qui u est pas mal acérée, vous le savez, et, m'appuyant sur une foule de pièces justificatives, je raconte au publie, en un pamphlet sanglant, comment M. le prince de Morseinie, on des hommes les plu* considérable* de ce temps-ci, un des défenseurs de la religion et de la famille, lion coûtent «l'avoir uue niaîtrcssu en titre et de tolérer l'amant de sa femme, est devenu amoureux fou d'une honnête bourgeoise; comment ce vertueux homme d' Etat a proposé à sou secrétaire d’être son entremetteur, moyennant quoi ledit entremetteur serait nommé sous-prélel, et plus tard prélet; comment enfin le secrétaire a trouvé piquant de séduite la petite bourgeoise pour son plaisir et l.i dm liesse de Beanperluis pour sa vengeance. Eh bien, qu en dites-vous, mon prince.’ me ferez-vous ou proi es en diffamation ? soit; m js les pièces authentiques auront été publiée», autugrapliiée», leur retentissement aura clé énorme; or je vous défie de n’élrc pai englouti, vous, votre famille el vo» amis, dan» la lénijiête dYpouvauial.de scandale que je soulèverai.

— Mon Dieu! mon Dieu! s’écria le prince avec égarement, et ce n'est pas un rêve! Moi, moi et les miens itou» serions a la merci d un pareil monstre !

Après un moment de réflexion, M. de Morsenne reprit en affectant l’as-urance :

— Allons donc! j étals bien bonde le craindre, ce drôle-là ! Uii mot au préfet de jiolice eu sortant d Ici. Ce Dm ormier doit appartenir à quelque- société secrète, lia bon mandat d’amener, quinze jours ou trots semailles de secret, six moi» de prison préventive, et | ou verra

F dus laid Ah! ah ! vous me croyiez désarmé, scélérat ! ah! vous pariez de mon crédit ! Vous cil uu’rez la preuve, de mon crédit... Dueomiii-r haussa les épaule» el reprit :

— Je sais à merveille qu’outre hauts fonctionnaires, mon digne fcgHar tir, vous ne vous n fu.-ei pas, au besoin, le service d'tm mandat d’amener, suivi du secret et «le la prétention. Sous pré le vie. de conspiration ou de mesure politique, ces lettres de carnet de uns jours oui cours daus notre beau pa\s de liberté. Mais, ù patriarche de oin-urs antiques! me* papiers... pardonnez ce mol lmp possessif, vos papiers, veux-je dire, sont en heu sûr, entre bonnes ni «in». Le secret où vous me ferez tenir aura uu terme, cl celte arm-talion arbitraire sera d'un excellent clïct dans mou pamphlet. Et puis t-nfïu, vous oubliez toujours, mon pauvre Immnie , «|ue c’est voue gendre à la lundi! de Cyllicre qu'il s’agit de coffrer, cl il parlera, si dus que soit le coffre : ainsi donc, pas de ces récriminations puérile- : subissez de bonne grâce mes conditions, mon intérêt vous répond de mon silence.

— L'est û devenir fou!

— En effet, mon pauvre prince, vous ne ma paraissez plus raisonner avec votre lucidité ordinaire ; aussi n’esl-cc pdint à celle heure que je vous demande une réponse sérieuse. Demain, sur le* «leux heures, j'irai causer avec vous; vous serez calme, vous aurez constaté les papier? «pii vous manquent, cl, envisageant alors votre position de sang-froid, vous aurez retrouvé cette sûreté de conj» d'oeil, celle rapidité «le décision qui vous caractérisent. Vous reconnaîtrez surtout que je ne suis p«>iut, après tout, un garçon tr«»p m.d li.ibilc, et qu’il y a, je crois, en moi l'étoffe d'un diplomate... Hein?

A ce inom«-iii, uu assez violent coup de sonnette se fil entendre daus l'antichambre.

Le prince se leva en pâlissant, et s'écria presque épouvanté :

— On sonne ici !

— Je sais ce que c'est, répondit froidement Ducormier.

Dncorraier, après avoir dit à M. de Morsenne, en entendant le coup de sonnette : Je tais ce que c'est, se dirigea vers la porte; puis, reliéchissanl, il revint auprès du priuce, et ajouta à demi-voix :

— Je suis ménager de mes moyens... Vous connaissez la personne qui va entrer ici; celte personne nest nullement instruite de ce qui s'esl passé. Il est de votre intérêt de la laisser dans celte ignorance. Seulement, au besoin, elle pourrait témoiguer de votre présence dans cette maison... Mais M. de Saint-tièrun s'impatiente, ajouta Ou* cormier en entendant retentir un nouveau coup de sonnette et se dirigeant vers la jiorte.

— M . de Saim-Géran 1 s'écria le prince-

— Lui-même, répondit Anatole. Ainsi donc, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant au prince d'un ton impérieux et dur, quinte mille francs de pension sur les fonds secrets, la place de premier secrétoire de l' ambassade de Naples, voilà ce que je veux; pour l'obtenir, je vous donne trois jours. Vous me connaissez... maintenant, réfléchissez.

Et Ducormier alla ouvrir la porte à M. de Sainl-Géran. Celui-ci; à la vint d'Anatole et du priuce. parut fort étouné.

Ducormier, quittant alors le tou d'insolente et ironique familiarité dont il s était jusqu’alors servi envers M. de Uorseoue. lui dit et» s'incliti ml :

— Adieu, prince; j’espère que les graves intérêts que noos venons de débattre auront pour nous deux une solution satisfaisante.

prince, dit M. de Sainl-Géran de plus en plus surpris en s’adressant à M. de Morsenne, je ne croyais pas avoir l'honneur de vous rencontrer ici...

Mais M. de Morsenne, dont les forces étaient à bout et dont l'esprit s'égarait au indien de tant de violentes émotions, salua d'un geste hâté M. de Sainl-Géran, et sortit brusquement.

Ducormier, s’adressant alors à M. de Sainl-Géran, lui dit :

— Je n'ai pas, monsieur, l'honneur d'éire connu de vous?

— Vos traits, monsieur, ne me sont pas complètement étrangers, et il me semble vous avoir rencontré à l'hôtel de Morsenne.

— En effet, monsieur, je suis secrétaire intime du priuce...

— Puis-je savoir, monsieur, quel rapport il y a entre votre prince ici cl une lettre anonyme?

— Dans laquelle on vous dit, n'est-ce pas. monsieur : « que, sachant l’intérêt que vous portiez à ce qui concernait mademoiselle Clémence Duval on vous invitait à venir ce soir daus celle maison, dont ou vous donnait l’adresse. »

— Oui, monsieur... Cl cette lettre anonyme. «

— Col moi qui vous l ai écrite, monsieur.

— El dans quel but? demanda M. de Saint-Gérau, de plus en plus

surpris. . . . .

*— . Je vais satisfaire de tout point votre curiosité, monsieur.

— Je vous écoule...

Monsieur, reprit Ducormier. vous êtes un tres-graud solgueur...

l'antiquité de votre race se perd dans la nuit des temps...

— Qu’est-cc à dire, monsieur? est-ce une idaisauierie?

— Permettez -moi de continuer, monsieur ; vous êtes, non •seule-

ment un irèi-grand seigneur... niais vous êtes fort riche, puissamment riche , . , ,

— Eb bien, monsieur, que couduex-voos de cela !

— Je cuuchis, monsieur, qu'il y a de vous à moi une immense distance, car je uc suis qu’un pauvre diable de secrétaire, sans nom, ni

son ni maille. ... . . . ,

U nv s’agit pas, monsieur, d établir ici ccs différences ue position sociale.

Il s'agit au contraire de cela, monsieur; j y tiens et pour cause.

— Ces énigmes finiront-elles bientôt, monsieur?

— Dans un iustaul vous cil saurez le mot.

— liàtrz-vons doue, monsieur.

— Bu votre double qualité de grand seigneur et d'homme puissamment riche, vous vousélcs tmagiuc, monsieur, d'epouser mademoiselle Clémence Duval.

— Assez’, s'écria M. de Saint- Géran avec un accent douloureux cl courroucé, pas r.u mol de plus.

— Il m’eu coûte, monsieur, de ne pouvoir vous obéir, reprit Dû-

cormier d'un ton de déférence ironique ; mais vous nie permettrez de continuer, s'il vous plaît.

— Monsieur, prenez garde, prenez garde !

— A quoi? demanda résolrtmeul Ducormier.

Après avoir contenu un violent mouvement, M. de Sainl-Géran dit d'une voix sourde, en suite d'un moment de réflexion :

— Poursuivez, monsieur,

— Je conçois parfaitement, monsieur, que vous soyez devenu passionnément épris de mademoiselle Clémence Duval, reprit lUn or* niicr. et que vous ayez eu la pensée de l'épouser; c’esl un .mge par le coeur cl par la beauté. Ce que je conçois moins, c'est qu'apres un refus formellement motive par mademoiselle Duval. vous ayez persisté dans vos pour-iiites ; ce que je lie conçois pas. c’c-t qu'aveuglé sans doute par l'éclat de votre rang et de votre opulence, vous ayez, eu réitérant vos offres, paru confondre mademoiselle Duval avec ccs femmes qui vendent leur âme pour un titre cl pour de l'argent.

— Je crois, Dieu me damne! s'écria M. Ue Saint-Gérau, outré de ces paroles, je crois que c'e*>l une leçon quu vous voulez me donner.

— Si c'est une leçon, telle en serait la moralité, monsieur : il est bon parfois de | rouver à ces gens si sains de leur opulence, si fiers de leur race, qu'il uc suffit pas de ccs avantages pour conquérir tous les cœurs, et que la où de riches et grands seigneurs ne rencontrent qu'iudilTérouec ou dédain, l’on voit souvent triompher une espèce, aiu-i que I on nous appelle volontiers dans un certain monde, nous autres pauvres diables, gens de peu ou de rien, qui n'avons pour nous faire aimer que notre cœur, noire esprit cl notre amour.

— Mordieu! monsieur, s'écria M. de Saint-Gér.ui, cette insolence...

— Plus bas, dit soudain Ducormier à demi-voix en saisissant for- Inncnt la main de M. de Saint-Gérau; demain je serai prêt à voua donner toute satisfaction : vuuanie trouverez chez le priuce de Morsenue. ou je drmeure.

— Mais, monsieur...

— Plus bas. monsieur, vos éclats de voix pourraient traverser la pièce voisine et arriver au fond de ccl appartement où se trouve une femme que vous ne voudriez pas effrayer par vus inutile» cmportcnii-uts.

— Une femme?

— Oui, une femme qui portera bientôt mon nom, puisqu'elle est ici, seule, à celte heure, confiante dans mon amour, qui, vous le voyez, lui inspire plus de créance que le vôtre; car Clémence Ihival a refusé votre main, à vous opulent cl grand seigneur, pour être à moi sans condition? Entendez-vous ? sans condition!..

A ccs mots, M. de Sainl-Géran tressaillit de stupeur, et s'écria avec un inexprimable accent de douleur, de jalousie ci de rage :

— Mademoiselle Duval vous aime?

— Tendrement?

— Elle «-st ici... seule.. . chez vous!

— Oui.

— Vous mentez !

— Un outrage de plus! Plus lard nous réglerons nos comptes, reprit froidement Anatole; mais vous sentez bien, monsieur, que si je vous ai fait venir ici, c'est pour nie donner le plaisir de vuus offrir nne certitude qui vous navre, qui vou» désespère; il ne lient qu'à vous «le l'anpiérir. et vous n'y manquerez lias : je connais les . minorons. Vous allez dune sortir d'ici avant moi; vous m'attendrez à quelque distance de la porte; le boulevard est brillamment éclairé : vous verrez si la femme qui sortira d’ici à mou liras n'est lias Clémence Duval. Faites mieux; | toussez plus loin l’épreuve. Abordeznous; racon'cz à ma bieo-aimée Clémence ce qui vient de se passer ici entre vous cl moi; elle approuvera, j'en suis certain . la leçon qm* je viens de vous donner, cl ne niera pas son amour pour moi. Elle est libre et doit être ma femme.

La surprise, la colère, surtout 1«* désespoir de M. de Salut-Gérau él.iiciil tels, qu’il laissa Dm ormier parler sans l'internuiijire.

Puis ccl homme au cœur lovai et généreux, ne pouvant comprendre pourquoi Ducormier, qu*il ne connaissait pas. si* plaisait aie torturer ainsi, en l'écrasant de son triomphe, s'écria :

— Mais quelle est doue la cause de votre haine contre moi, monsieur?

— Quelle eu est la cause? s’écria Ducormier, effrayant de haine et demie ? quelle en est la cause? Vous me le demandez?

Blais, trop prudent pour ne pas se dominer, il reprit avec tnt sourire saidouique :

— J*ni désiré avoir l'honneur de vous faire verbalement part du mon prochain mariage avec mademoiselle Duval, parce qu'il m'a paru de Lion goût de vous instruire d'uu événement qui devait vous intéresser autant.

Ce nouveau sarcasme rendit à M. de Sainl-Géran Ionie sa colère; mais, en homme de valeur cl de dignité, il resta calme cl reprit ;

7lï

— Vous l'eussiez emporté sur moi auprès de mademoiselle Durai, sans m'apprendre voire avantage d'une façon si outrageante, que j'aurais respecté en vous, monsieur, le choix d’une personne qui nie sera toujours sacrée, d'uni’ personne pour qui je ressens, à ce moment même, un redoublement d'intérêt; car, si vous ne mentez pas impudemment, elle court à sa porte en ayant une aveugle confiauce dans uu Iiomrue aussi froidement méchant que vous I êtes, monsieur. Je ne vous connais, pas ; j’ignorais vos prétentions .i la niaiu «le mademoiselle Du val; je ne pouvais donc avoir la pensée de vous blesser, de vous humilier en rien.

— Ces excuses, monsieur, ne...

— Des excuses ! reprit M. do Saini-Gcran en interrompant l)ucormier, qu’il toisa dédaigneusement. Vous me faites pitié! Je reprends. Je ne savais donc vous blesser en rien en offrant ma main à une personne digne, je le crois encore, de l'estime et de la tueur d'un honnête homme sincèrement épris, qui n'avait contre lui que sou rang et sa fortune. Vous êtes préféré, monsieur; au lieu de vous montrer, je ne dirai pas généreux fil est des générosités que je n’accepte pas), mais au lieu de vous montrer indifférent pour un rival évincé, vous m'attirez ici par une lettre anouymedans une espèce de gucl-apeus d'insolences de toute sorte-, et pourquoi? pour in'api> rendre qu'un homme île rien, comme vons vous appelez si orgueilleusement. peut l'emporter sur un opulent grand seigneur comme moi?... Vous sentez, monsieur, que, quelque droit que l'un ail de mépriser ccrtaiucs insultes, il faut pourtant se résigner à les châtier; j'essaierai.

— Cette modestie me plaît,

— Par une derniere marque de déférence pour mademoiselle Du val, dont la bonne rcuommée me préoccupe plus que vous, je ne veux pas, quaut à moi, que son nom soit prononcé dans cette affaire.

— Cela me convient à merveille, monsieur, je «‘attendais pas moins de votre genlilhommerie. .Nous dirons à nos témoins, si vous le voulez, que... que vous m’avez marché 6ur le pied, je suppose, que dos vivacités s'eu sont suivies, cl qu'une réparation réciproque ol devenue indispensable.

— Soit, monsieur... Savez-vous manier uuc épée?

— Suffisamment, monsieur. J'espère vous le prouver.

— Quand ?

— Mais demain matin.

— A quelle heure ?

— Neuf heures, fi vous voulez.

— En quel lieu ?

— Choisissez.

— Au bois de Vincenncs.

— Au bois de Viiiccnucs.

— Le rendez-vous ?

— En dehors de la barrière Saint- Antoine. La première voilure arrivée attendra l'autre.

— Très-bien.

Ces paroles échangées. Ducormier ouvrit la porte à Saint-Géran, qui descendit lentement l'escalier.

Cet homme de cœur souffrait affreusement.

Non-cukmcnt la beauté de Clémence Duval avait fait sur lui une impression profonde cl de longtemps ineffaçable ; mais, ainsi qu’il I avait dit à Ducormier, il craiguail sincèrement pour elle l’avenir qoty semblait lui réserver sou choix.

Anatole avait proposé à M. de Saint-Géran de s’assurer par luimême si en effet Clémence Duval était venue seule, la nuit, dans l’anpartement doul il sortait. Longtemps M. de Saint-Géran hésita, «-'était* s'exposer volontairement à un coup inutile et cruellement douloureux: mais, ainsi que cela arrive presque toujours, >1 de Saint- Géran, cedant à cet attrait fatal qui nous pousse à aggraver volontairement nos souffrant es, se plaça dans l’ombre formée par la saillie d’une des maisons du boulevard et attendit.

Son attente ne fut pas longue : un quart d'heure environ après avoir quitté Ducormier, il le vit, à la lueur étincelante des bec» de gaz, sortir de la maison avec Clémence Duval, descendre le boulevard jusqu’au coin de la rue Saint-Denis où sc trouve une place de fiacres, et monter dans l'une de ces voitures avec la jeune fille.

— Dh- je tuerai ccl homme! il me fait trop souffrir! mut mura >1. île Saint-Géran d'une voix sourde eu essuyant des larmes de douleur et de rage.

l e Irmlcniaiu du jour où avaient eu lieu les seines précédentes, Slaria Fauveau, pâle, la ligure bouleversée, descendit de fiacre, vers

les deux heures, à la porte du docteur Ifonaqucl et courut â la loge du portier, lui disant, d une voix presque défaillante :

— M. üoiiaquel est-il chez lui !

— Non, madame, répondu le concierge, il est sorti...

— Et madame Bonaquct, est-elle chez elle?

— Non, madame.

— Mou Dieu, mon Dieu! murmura la jeune femme, quel contretemps! Puis, s'adressant au portier: Je vais toiijour*. monter, j’attendrai que M. Douaquel*ou sa dame soicut de retour.

— Mais, madame, c’est inutile; M. et madame L'onaquet sont partis en poste, il y a deux heures.

— Partis! s'écria la jeune femme avec uu accent déebiraut, partis !

— Oui, madame. Il parait qu’une des parentes de madame Bonaqucl, de chez qui elle était revenue seulement hier, est tombée tout à coup grièvement malade dans sa province. L’homme de confiance dn cette dame est arrivé, en voiture de voyage, pour chercher H. le docteur. Pendant qu'on était allé changer de chevaux à la poste. M. cl madame llouaquci ont fait en liàle leurs préparatifs, puis ils sont montés dans la voiture qui veuait (l'amener l'homme de confiance de leur parente, et ils sont partis bride abattue. Mais, madame, vous pâlissez, vous allez tomber, prenez garde! Ah ! mon Dieu! pauvre petite dame! elle sc trouve mal. Ma femme, ma femme, viens vile! s’écria II- portier en recevant dans ses bras Maria presque évanouie.

Grâce aux soins empressés de la femme du portier, madame Fanveau, après une longue crise nerveuse, revint à elle, reprit scs esprits, et acquit de nouveau la désespérante couviction du départ de M. et madame Bonaquet. Alors Maria quitta la maison la mort dans l’âme, paya son fiacre, suivit quelque temps le quai; puis voyant, à peu près eu face du pont Neuf, un modeste hôtel garni, elle y cuira, demanda une petite chambre, du papier, une plume, cl, souvent interrompue par les larmes doul sou visage pâle cl morne, vi>agc autrefois si riant et si vermeil, était inondé, elle écrivit la lettre suivante :

« Mon bon père, ma bonne mère,

« Ce. matin, vous m’avez chassée de chez vous comme une infâme, sans vouloir m’entendre. Je ne inc plains pas; toutes les apparences sont contre moi. Vous devez m’accuser, niais moi je veux vous dire la vérité, toute la vérité; de ma vie, vous le savez bien, je n’ai menti. Excuscz-moi s’il n’y a pas beauroup de suite dans tua lettre, j’ai la tête perdue! Laisscz-moi d’abord vous rappeler ce qui s’est passé ce matin.

• A dix heures, Joseph est entré dans la chambre de maman, où nous étions. Quoiqu’il eût coupé sa barbe, il avait l’air si effrayant, si terrible, que nous avons tous trois (toussé uu cri. Alors il Vos» avancé vers moi, cl m'a dit d’uuc voix lourde qu'on entendait à pciuc :

«—Maria, hier soir, à six heures et demie, la domestique est allée chercher uu fiacre rue de Rourgogne, et vons des montée dans celte voiture devant la boutique?

« — C’est vrai.

« — Vous aviez un châle orange ei une capote blanche?

« — Oui.

• — Ce fiacre vous a conduite à la porte d’une maison de la rue de la Lune ?

« — Oui.

« — Là, vous êtes montée au second et Anatole vous a ouvert.

■ — Oui.

• — Au bout de quelques instants il vous a fait sortir d une chambre où vous étiez, en vous disant :

« Ma petite Maria, il faut remettre noire rendez-vous à demain. »

« — Lot encore vrai. Maintenant, Joseph, écoule-moi.

« — Infâme! s’est écrié mon mari; et puis scs genoux ont faibli ; il est tombé à la renverse comme fond roté. Alors, pendant que toi, pauvre maman, lu courais à Joseph pour le secourir, papa sVsi précipite sur moi. m’a prise par les épaules, et malgré mes prières m’a luise hors de chez nous en me disant :

« — Sors d’ici, cl n’y rentre jamais, misérable! tu c a la Imute de notre vieilles! •

Maria s interrompit un moment d'écrire pour essuyer scs larmes cl commua sa lettre.

« \oil.i, n'est-ce pas, maman, ce qui s’est passé? car c’est à toi nue je m’adresse. Papa lie voudra ni lire ni entendre lire ma lettre. Je ne m’en plains pas; il doit me croire coupable. Pourtaut, mit la vie de nia pauvre petite Loui-o, je suis innocente : lu me croiras peut-être, loi, maman. Enfin, lis toujours; qu’ctl-cc que cela le fait de lire celte lettre? G'csl la dernière grâce que je te demande si jamais je ne dois te revoir.

• Mou Dieul mon Dieu! comment te faire comprendre les raisons qui ni ont pousse à une démarche dont je sens maintenant toute U gravite. Luliii, je vais essayer; mais je t'en conjure, petite maman,

LA ROWE AVENTURE

ne t'impatiente pas; il faut que Je reprenne les choses d'iiu peu loin.

« Tu sais qu'il \ a environ trois mois je l’ai parlé de propositions ignobles... hélas, j’cu riais alors, que l'homme de confiance d'un prince m'avaieul faites. Je t'ai demandé si je devais ou non en parler a Joseph; tu m'as répondu que oui. Le hasard a fait que M. Anatole, ami de mon mari, était secrétaire de ce prince. Celui-ci. sachant que M. Anatole nous connaissait, avait eu l'infamie de lui dire :

« — Si vous réussissez à me faire écouter de madame Fauvcau, votre fortune est faite. »

« Pauvre petite maman, tu ne vas pas me comprendre ! Tout cela est si vilain, si embrouillé, que tu croiras que j'invente ; et puis la tête me tourne, comme si j'avais à chaque instant des étourdissements. Lutin je vais tâcher que ce que j’ai à te raconter soit clair pour toi.

• M. Anatole, indigné de la proposition du prince, a pourtant feint d'accepter, puis il est venu nous dire, à Joseph et à moi :

■ — Je veux me venger et vous venger aussi de ce vieux libertin; il a une fille très-belle, je tâcherai de la séduire pendant que je serai censé parler à madame lauveiu dans l'intérêt du prince, de manière qu’un beau jour je lui dirai : Priuce. Maria vous attend chez elle. Il viendra, et alors, devant loi, Joseph, et la femme, je lui dirai : Pendant que vous croyiez que je m'occupais de séduire madame Fauvcau à votre prolit, je séduisais votre fille. «

<r Voilà la vengeauce «juc M. Anatolo voulait pour lui et pour nous.

« Tu le rappelles, petite mamau. qu'à dater de ce 4einps -là Joseph a commencé à être triste, préoccupé; il n'était plus le même pour moi... Il me parlait souvent avec brusquerie, parfois avec dureté. Tu le sais, maman, je l’ai dit la peine et l'étonnement que me causait ce changement. Tu m'as répondu :

« — Maria, patiente; mon eufant; il y a dans les ménages de bons et de mauvais jours; tu as eu les bons; maintenant c’est au tour des mauvais les beos reviendront, mais patience. »

«J'ai patienté. car j aimais toujours Joseph. Son caractère est devenu (le plus en plus sombre, irritable. Il me faisait des scènes pour tut rien. Je lâchais de le calmer, d’être bien gentille, de l’égayer, de le tirer de scs idées noires. Je n'y parvenais presque jamais, et je pleurais eu cachette toute* les larmes de mon corps. Tu l'ignorais, car je ne voulais pas être toujours à te chagriner de mes peinoi; et quand le dimanche tu devinais malgré moi ma tristesse, tu me disais :

• — Eh bien, ces mauvais jours, ça dure donc encore / ■

• Je le répondais :

« — Encore un peu, maman ; mais je patiente; les bons jours rcviendrent, je l'espère. »

a Ilélas : c’était le contraire. Aussi, n'y pouvant plus tenir, j’ai eu avec Joseph une explication, le suppliant de me (lire ce qu’il avait contre moi. Alors j'ai su qu'il était jaloux, sans pourtant savoir de qui ou de quoi, et il m’a dit :

« — Pour que le prince l’ait fait proposer de l'argent, il faut qu'il ail couru dans le quartier de mauvais bruits sur ton compte. *

« Je l'ai dans le temps raconte celle scène, petite immun, sans l’avouer que ce jour-là ce pauvre Joseph, qui n'avait plus la tête à lui, m'avait battue. Je ne lui en ai pas voulu. II était comme fou. Tu m'as dit :

• — Patiente encore ; la jalousie, c'est ud feu de paille. Ça flambe Cl ça t'éteint aussi vile que ça t’est allumé. Sois doute, résignée, conduis-ioi comme toujours en honnête femme, ton Jo-cpli verra tôt OIT tard que ses soupçons n’ont pas le sens commun. Enfin il te reviendra. »

« J’ai écouté tes conseils. Mais par malheur Joseph s'est alors adouue à l'eau-de-vie. J’ai pa^sé, vois-tu, sans (e l’avouer, petite maman, lies jours affreux! Ce n'élnit rien encore quand jetais seule avec Joseph. Mais être injuriée, maltraitée devant ma petite fille, qui voyait ton père à moitié gris, cela me fendait le cœur. Et je inc disais en pleurant :

« — Mon Dieu ! mon Dieu! si cet indigne prince ne m'avait pas fait ces ignobles propositions, moi cl mon mari nous serions heureux comme par le passé, car Joseph, à chaque scène, me répété toujours :

« — Si le prince t’a proposé de l’argent, c’est qu’il court dans le quartier de mauvais bruits sur loi. Si lu ne matines plus, c’est que tu as un amant ! *

« Que veux-tu que je le dise, maman ! A force de m'entendre reprocher toujours la même chose par Joseph, à force de Hwlïrir de scs mauvais traitement*, moi qui de ma vie n’avais jamais bai personne, j'ai peu à peu senti s'augmenter ma -lia inc contre ce maudit prince, l’auteur de nos chagrins, et c’est, tu vas le voir, pauvre chere maman! cette haine qui a fait tout le niai : M. Anatole venait nous voir de temps à autre ; jamais il ne m’a fait la cour ni dit seulement un mot qui ressemblât à de l’amour. J'éprouvais plutôt pour lui de la répuguaiicc nuautre chose, quoiqu’il prit toujours mon parti contre ce pauvre Jo*eph. Il le grondait, lâchait de le rameuer a la raison, et nous disait :

« — Bientôt nous serons tous vengés. *

« Alors, moi, au lieu de plaindre la fille du prince comme par le passé, je disais à M. Anatole :

« — Tâchez qu elle vous aime passionnément, cette belle duchesse, et puis un jour apprenez -lui que vous vous êtes moqué de son amour; elle eu mourn de chagrin, tant mieux, ce sera l'affliction des vieux jours de son indigne père. »

« Vois, maman, comme le malheur m’avait rendue injuste et méchante. Eulin, avant-hier, mou mari m'a fait une scène si affreuse devant ma petite fille, que je lui ai dit ;

« — Joseph, il m'est impossible de supporter une vie pareille, je suis à bout. Je mourrais à la peine, et mou enfant a besoin do moi. J'irai vivre chez mes parents. »

« Je suis alors venue vous raconter, à papa et à toi, tout ce uc je soulTrais depuis deux mot* surtout, sans m'être jamais plainte, ous ne m'avez pas pris pour une menteuse, car papa m’a répondu:

« — Maria, je ne veux pas que lu sois plus longtemps un souffredouleur ; je vais aller trouver (ou mari et lui signifier que, s'il ne change pas de conduite, nous te reprenons avec nous. •

« Nous sommes retournés avec papa au magasin. Il a monté â la petite chambre que Joseph avait louée au cinnuiemo pour pouvoir se livrer sans gêne à son goût pour la boisson. Mon mari était étendu sur sou lit, ayant une bouteille d'eau-de-vie aux trois quarts vide à côté de lui. Le pauvre malheureux était ivrc-morl. Papa n'a pu tirer un mot de lui. Alors il m'a dit :

« — Mon enfant, j’en ai trop vu. Fais tes paquets; demain tu viendras habiter chez nous avec ta petite fille. •

« A peine papa était-il sorti, que ic suis montée chez Joseph. Je me suis jetée à genoux devant son lit. Il n’enteudait rien, ne sentait rien. J’ai pleuré sur lui comme sur un mort à qui l’on fait les derniers adieux. Cela me déchirait le cœur de voir mou pauvre Joseph ainsi sans entendement, avec ses cheveux ri sa barbe hérissés, lui autrefois si beau, st rangé, si bon; loi que j’aurais encore tant aimé s'il l avait voulu. Je lui dirais adieu pour toujours. Oh! cet adieu, je ne le lui disais que des lèvres. Il me semblait impossible d'abandonner nia i à lui-même et dans son malheur le père de ma petite fille. Je lui pardonnais scs injustices, sa jalousie folle, car il avait souffert autant que moi, et comme moi il n'eût demandé qu'à vivre heureux et trauquille. Je me rappelais sa tendresse tint qu’il n'avait pas eu la tête bouleversée. Je me rappelais notre petit ménage si gai. si heureux, qui faisait l’envie de tous nos voi*ins. Je me (lisais : Sans cet indigne prince, dont les propositions ont rendu mon pauvre Joseph défiant et jaloux, nous serions aussi heureux que par le passé. A ce moment, oh! maman, je le le jure par toi, par mon père, parla vie de ma chère petite fille! à ce moment M. Anatole est entré. Notre bonne lui avait dit que j’étais en h uil. A la vue de M. Anatole je me suis écriée comme en déliré en lui montrant mon pauvre Joseph :

« — Voilà ce qu’il a fait, votre prince!

« — Voulez-vous venger Joseph? me dit aussitôt M. Anatole. Oui, voulez-vous venger Joseph cl vous-même d'une manière terrible?

« — Oh! je donnerais, je crois, ma vie pour cela, ai-jc répondu, car j’étais folle; et je vois maintenant que la sorcière n’avait peutêtre pas tort dans sa prédiction.

* — Il ne s'agit pa>, Dieu merci, ma pauvre madame Fauvcau. de tuer le priuce. m.iis de lui causer une douleur ccul fois pire que la mort, me répondit I). Anatole. Consentez à venir ce soir à sept heures dans une maison que je vous désignerai ; vous n'y resterez pas dix minutes ; vous n'aurez qu'à me dire seulement lorsque j'ouvrirai la porte de la chambre où vous serez entrée : — Anatole, pourquoi m’as-tu laissée seule? — Ces mots dits, la porte se refermera sur vous; vous quitterez la maison, et vous laisserez le prince phe sûrement frappé au cœur que s’il avait reçu un coup de poignard, car il est amoureux de vous comme le sont les vieux libertins^ c'est-à-dire avec frénésie. Jugez de sa douleur atroce, de la rage de sou orgueil, lorsqu’il croira, d’apres vos paroles, que vous m'aimez, et qu’il n'a été .que ma dupe. Et ce n'est pas tout : je ferai venir à la même heure, dans le même appartement, sa fille, qui est ma maîtresse, et il le saura, de sorte que le vieux scélérat sera frappé coup sur coup; il n’y a pour vous aucune indiscrétion à craindre : le secret sera outre vous et moi. Quant au priuce, la houle l'empêchera de jamais parler. •

* Que te dirai-je, maman? j'avais la tête perdue; j'ai, par haine contre le prince, cause de tous nos malheurs, suivi le maniais conseil de M. Anatole, songeant qu'au moins mou pauvre Joseph et moi nous serions vengés. J ai pris un fiacre, je me suis rendue dans la maison dout M. Anatole m’avait donné l'adresse; il m a ouvert la porte, et, scion que nous on étions convenus, je lui ai dit :

« — Anatole, pourquoi m'as-tu laissée seule?

« — Parce qu'une affaire me force de remettre notre rendez-vous à demain, ma petite Maria; va nccraius rien, descend par l’autre escalier. ■ En disant ces mots, M. Anatole a refermé la porte. J’ai suivi nu corridor qu'il m'avait indiqué, je suis descendue tout de suite et j’ai quitté la maison, où je ne suis pas seulement restée dix minutes. En sortant, j’ai repris mon fiacre; il m’a conduite chez toi; en

IA RON.NE AVENTURE

roule, j'ai réfléchi A ce que je venais Hc faire, je sentais que J'avais eu ion, mais j'étais vengée du prince, cause de tous nos chagrins.. Pour I uni j'ai été sur le point Je tout t’avouer en arrivant chez toi ! niais j'ai hésité à cause de papa, et j'ai attendu le moment où je serais seule avec loi; nous avons passé la soirée à parler de Joseph, et jo t'ai dit :

• — Je sens que je n’aurai jamais le courage' d'abandonner Joseph ; ce serait lâche à moi : il se perdrait tout à fait. C'est, après tout, je père de ma petite tille, et j'aime mieux souffrir autant et plus que je n'ai souffert, que de laisser mon mari ainsi tout seul au milieu de son malheur et de son désespoir.

« — Il faut d’abord voir quel effet lui fera votre séparation, a repris papa ; il est possible que ce soit pour lui une leçon dont il profitera, et alors, mon enfant, nous serons les premiers à te conseiller de reveuir à tou mari. »

« Après avoir ainsi causé avec toi et papa, je suis allée me coucher avec ma petite fille; j’ai eu des rêves affreux : Je me von» sur l'échafaud, et la sorcière me di-<iil : « Sou viens-toi de mes prédictions! » Après cette triste nuit, je me suis levée, je voulais retourner au magasin, tant j'étais inquiète de nom pauvre Joseph: toi et papa vous in'avv: dit : « Attends encore, Maria Tour que la leçon profite à ton mari, il faut qu'elle soit complète. • Au moment où vous ne parliez ainsi. Joseph est entré. Il m'a interrogée, j'ai répondu la vérité, le pauvre malheureux ne m'a pas laissé achever, il a dû me croire coupable; loi aussi, papa aussi, vous m'avez (Aucfe de la maison.

« Voilà, maman, toute la vérité. Ma première pensée a été de courir chez M. et madame Bonanuel; ils m'auraient crue, eux, j’en suis sûre, cl ils m'auraient aidée a te convaincre, toi. papa et mon pauvre Joseph, s'il survit au coup qui l’a frappé, mais 11. Bousquet était en voyage avec sa dame, dominent mon mari a-t-il été instruit de ce qui s’est pissé hier soir dans cette maison. Il n’a pu le savoir que par M. Anatole ou par le prince dans sa fureur d'avoir été trompé. M. Anatole n'avait aucun intérêt à porter ce coupa Joseph, c'est donc le prince. Encore et toujours le priuce... i

« Pauvre maman, j'ai tout à l'heure interrompu ma lettre, la lélc me tournait, j’ai cni devenir folle. La nuit est venue, je n'o«e retourner au magasin, où l'on a peut-être transporté mon pauvre Joseph; il me tuerait sans vouloir m'entendre. Je n'ose rentrer à la maison de peur de pipa. J’ai pris pour celle nuit une petite chambre hôtel Suhlet, en face le pont [veuf, sur le quai, n* lüô. C'est de celte chambre que je t'écri-, maman, où tu ni; me trouveras là que si tu as pitié de la pauvre Maria. Je me reproche cruellement le moment de dési^poir et de haine qui m'a poussée à suivre le mauvais conseil de M Anatole. Saul celte funeste démarche, je suis restée honnête femme. Ni toi, ni mou père, ni mou mari, vous n'avez à rougir de moi. Si tu ne veux pas venir me voir, écris-moi du moins un mol par le commissionnaire qui te porte cette lettre; donne-moi des nouvelles de Joseph, de papa, de loi et de ma pauvre petite fille. Chère ange, que va-t-elle penser ce soir en ne me voyant pas rentrer.' Adieu, bonne et chère maman ; mes forces sont a bout; je u'y vois plus clair, nuit j’ai pleuré...

« Ta fille respectueuse qui le chérit.

• Maria Fauvcau. b

Celle lettre était de tous points l'expression de la vérité. Anatole Uucurmier avait senti, avec sa pénétration habituelle, qu'il ne réussirait jamais à «edu'ire Maria, sauvegardée par son amour pour Joseph, par son honuèietë naturelle et par les mille salutaires devoirs d'une vie incessamment occupée de soins du ménage, de la famille et dif commerce. Pois, malgré l’épouvantable corruption de Dueormier, un fonds d'anrlié pour Joseph l'eût fait reculer devant la séduction de la jeune femme, celte séduction aurait-elle été possible, fuis enfin le digue élève des roués politiques lie faisait plus guère de séduction pour le plaisir de la séduction i n elle-même, de l'art pour l'art , comme ou d I, pour compléter l'horrible vengeance qu'il méditait. Il lui suffisait de l’app..n nte de sa liai-o.i avec Maria, et il s'était contenté de l'apparence; spéculant dès longtemps sur la douleur de madame Fauvcau et sur son irritation croissante contre M de Morsenne, irritation que Ducormier excitait encore, il s'était cm certain de pouvoir, dans un temps donné, décider la jeune femme à cette imprudente et dangereuse démarche.

I,a révélation de la présence de Maria dans la maison de la rue de la l.une avait clé faite le malin même à Joseph Fauvcau par M. Loiseau, désireux de venger son maître de son amoureuse déconvenue; mais M. de Mor sonne, rendons-lui celle justice, ignorait celte nouvelle indignité. I.’hontiétc serviteur s’était rendu à la boutique de parfumerie où Joseph, après une nuit paisible et remplie des plus douces espérances, attendait une lettre ou la venue du docteur Ronaquet. M . Loiseau. muni delà déclaration du fiacre, corroborée par les aveux de la servante de Maria, qui était allée chercher celte voilure, ne convainquit que trop facilement M. Fauvcau delà prétendue infidélité de sn femme. A peine était-il sorti, en proie à une sorte de délire fu-

rieux, pour se rendre auprès des parents de Maria, que l’on apportait chez lui la lettre suivante de Jérôme Uoiuquet :

« Mon bon Joseph, un événement aussi doulourenx qu'imprévu me force de partir à l'instant avec ma femme. Mon voyage durera cinq à six jours au plus. Je te conjure d'attendre mon retour saus revoir ta pauvre cl chère Maria. Cette séparation te sera saus doute pénible. mais elle aura pour toi un effet salutaire, si, comme j’en suis certain, suivant mes couseils, fidi-le à ta promesse, tu as renoncé à de fuir sles étourdissements pour réfléchir aux chagrins du passé et aux chances de bouln-ui 1 que l'avenir te réserve.

< Crois-cn l'instinct de ma vieille amitié. Je t'écris ce mot cnltAle cl au montent de mes préparatifs pour ce voyage inattendu. Ce soir, lors du premier moment de repos que nous prendrons eu route, je t'écrirai très-longuement et avec détails sur le plan de conduite que tu dois suivre. Chaque jour lu recevras ainsi une on deux lettres de moi, qui, jusqu'à mon très-prochain retour, suppléeront, je l'espère, à ma pié-euee. A ce soir donc, mon bon et cher Joseph. Courage, espoir, sagesse, et avaut huit jours je réponds de ton botilunr et de celui de ta Maria.

a Ton meilleur ami,

a Bo.VAi.CET. B

A celte lettre étaient jointes les lignes suivantes d'Héloïse Bousquet :

« Je ne puis que joindre mes recommandations à celles de mon mari, cl vous supplier, monsieur, d'avoir une confiance absolue dans les conseils qu'il vous donne. Permettez -moi de vous réitérer encore l'assurance de notre bien vive estime pour vous et votre charmante femme, si complètement digne de votre affection et de notre tendre et constant intérêt.

« Adieu, monsieur, je regretterais doublement que l étal très-alarmant d'une personne de nia famille soit cause du départ précipité de M üouaquet. si Je u’avais la plus entière confiance dans vos bnuiies résolutions. Elles rendront, je n’en doute pas, notre courte absence sans nul inconvénient pour vous et pour votre bonheur à venir. auquel nous serons toujours si heureux d'avoir contribué.

xxxvin

MADAME LA DUCflBSsE DIANE DE LEAITERTOS A ANATOLE DUCORMIER.

Je snis vraiment tentée de dire comme Beaumarchais : « Qui Lronipe-l-on ici? * Jamais intrigue vénitienne, jamais imbroglio espagnol. n’ont été plus féconds eu aventures que les événements dq cet derniers jours, mon cher Anatole-, c’est une véritable comédie de cape et d opée ! Surprises, coups de théâtre inattendus, trame insai- •Httbk, rien n'y manque; jugez-en :

Voici trois jours que je ne vous ai vu : vous n’avez pas reparu A l’hôtel de Morscnne, sinon pendant quelques heures, avant-hier, m'a-t-on dit, pour avoir un long entretien avec mon père; vous me >cmliiez être le centre de toutes sortes «le mystères, plus singuliers les uns que les autres; c'est sans doute très-romanesque cl très-ain >ant pour vous-: il n on est pas ainsi de moi. Je n’ai le mol d'aucune de ces énigmes; ma curiosité s’irrite au dernier point. Me ferez-vous la grâce de la satisfaire avant votre départ, puisque, par hasard, j'ai appris que vous parliez?

Sans m'exagérer mes droits à savoir ce qui vous intéresse, me serait-il permis de vous demander, avec l'humilité qui me caractérisa, l'explication des mystères suivants?

Nous proi éderous, s'il vous plaît, par ordre. Ce calme, celte netteté dans la discussion, vous prouveront, je l’espère, avec quel parfait sang-froid je vous écris; les battements de mon cœur sont aussi lents, aussi réguliers que le jour où M. de Beaupertiiis m'a conduite à I autel; ma main aussi ferme que celle d une jeune pensionnaire qui trace eu souriant son examen de conscience.

Tels sont donc les mystères dont je suis très-curieuse d’avoir l'explication.

Premier mystère. — Il y a trois jours, je m'étais rendue dans ce petit appartciiicui du boulevard Uouue-Souvelle, où nous avous si

souvent passé de gais et heureux moment' , ou loutc sécurité reui« là. silos crainte de rire trop foil ou «le non* aimer lmp haut. Vous m'avez reçue avec vo.re empressement habituel; seulement, après m’avoir conduite ilaus la cliauthre à coucher, vous m'aviez priée de vous y attendre un moment sans lumière. Ile île recommandation m’a parti aussi bizarre que le moment m’a paru long. Ensuite j'ai enieodii sonner à U seconde porlcd'entrce, puis, au bout de dix mortelles minutes, vous m avez ouvert, m'engageant à sacrifier à h prudence la soirée que nous devions passer ensemble; je me suis résignée. VoUi m'avez fait traverser la salle à manger. Tant chambre, toujours dans l'obscurité: puis la porte s’est refermée sur moi. Je ne suis pas peureuse; cependant vos paroles, le déiioûmenl imprévu de noire soirée, m'ont causé quelque inquiétude; mais j'espérais avoir le mot de cette énigme le lendemain matin. |»eut-£trc même avant. Grâce à la clef de la petite porte dérobée, je me croyais eu droit d attendre de vous quelques explications. Je n'ai pas eu l'honneur de vous voir ce soir-là.

Second mystère. — Le lendemain de notre soirée manquée, arrive chez moi. à huit heures du malin, ma cousine, la marquise de... non. je me trompe, madame Bouaqttel. Elle était venue la veille pour ufeiilrciciiir d'une chose fort importante, et m'avait f.iil prier de me trouver chez moi le lendemain.

J'ai revu madame (louaqiiet avec un vif plaisir. Avant de vous connaître et de vous aimer (pardon du mot, un peu platonique peutêtre), ;e regardais ma cousine comme nue folle, déshonorante pour noire maison. N avait elle pas eu l’audace inouïe d'épouser eu io.it bien mut honneur l'homme distingué qu'elle adorait! Je ne sais lourquoi, je ressens maintenant pour clic une vénération >inguière.

J'ai donc accueilli ma cousine à merveille; elle m'a paru embarrassée. émue, mais tres-bicnvrilbute; enfin, s'autorisant de la différence d’âge qui existe entre nous et de l'affection presque maternelle qu'elle m’a toujours témoignée (elle m'a vue petite fille), clic Ui’a du, apres une assez longue Incitation :

■ — Ma chere Diane, vous courez, je le crains, un grand danger.

« — Moi. ma Cousine?

« — Si mes alarmes ne sont pas fondées, vous ne comprendrez rien à nies paroles. Si au contraire j'ai raison de trembler pour vous, je vous conjure de profiler de m e> avis; en un mot, j ai tout lieu die croire que quelqu'un... qui habile cette maison, vous joue et vous trompe indignement... S'il a malheureusement le droit de vous tromper, noihtenlemoot il vous est infidèle, nuisit veut von- rendre victime d'une infernale machination... Peut-être est-il trop lard pour éviter ce dernier péril, mais . en tous cas, rompez à l'instant avec cct homme : s'il possède des lettres de vous, tâchez de les lui retirer : faites enfin tout au manda pour anéantir les traces d’une faute dont les conséquences pr-uveut vous devenir funestes

Je inc rappelai votre singulier accueil de la veille eu me demandant le sacrifice de notre soirée. Je n'attache ait ch ne importance à l’infidélité; je partage à cct endroit votre philosophie, moucher maître. Quant à l'annonce d'une machination infernale dont je pouvais être victime, cela ni' a affriandéc ... L'on n a pas tous les jours de cesdijbnliqiies bonnes fortunes. Aussi, dans mon impaiieufecminsiië, connaissant d’ailleurs la pureté, la loyauté de ma cousine, je fus sur 1c poiul de m’ouvrira elle pour avoir le mol des mnrhinntion* infernales. Mais, sur le point de la mettre dans la confié» m e de nolie liaison, je me suis fort à propos rappelé votre maxime : Cesl déjà beaucoup d'ai-oir a se garder son secret a Mi-nu me : quest-ee doue lorsqu'on le confie à autrui? — Je ré pou donc à madame Bousquet, en la temerei ni cordialement de sa sollicitude :

« — Dieu merci ' vos craintes ne s oui pas fondées, car pour moi vos paroles n om uiiemi sens; je suis néanmoins profondément touchée tic la preuve d'intérêt el de généreuse affection que vous me donnez. »

Ma cousine me crut-elle ? J'en doute, car elle me regarda tristement, et reprit d’une voix péuétrée :

« — Ma chère Diane, croyez-moi, je n’ai pas un moment songé à obtenir vos confidences en retour du service que ie désirais vivement vous rendre ; quoi qu'il en soit, je vous cri supplie, profitez de mes avis, s'ils soin opportuns, cl, en tout cas, comptez sur moi el sur mon mari. »

Do l'entretien de ma cousine, qui, six heures apres, parlait eu voyage, il résultait ceci : que l'on avait des soupçons sur notre liaison. Ccb ne m’a pas alarmée, mais impolie tee Notre prudence n'nv ait-elle pas été extrême, notre habileté rare, mon affectation de dédaigneuse indifférence à votre égard ne devait-elle pas dérouter les plus clairvoyants? Enfin, malgré ma confiance entière dans b sdrete de ma première femme de chambre, elle ignore tout; notre seule confidente est la clef de la petite porte. L’appartement du boulevard a deux eulrées, l une pour moi, l'autre pour vous. Qui doue a pu déjouer des précautions si bien prises ' Vous sentez, mon cher maître, que ce u OU point du tout là pour moi une question de conscience ou de remords : c'ttl une question d amour-propre, ricu de

plus; car, après (mit, que noire liaison soit découverte, eh bien, quoi? Je prie .M. de Beau permis de rester à ses scarabées. M > dot cl la fournie que j'ai héritée de mon grand’ondo de Cbivcniy se inouï» ut à chiquante mille cens de rente; ou a il, j'imagine, partout honorablement avec ccb H l'homme de son choit.

Telles étaient mes pensées apres le départ de ma con>inc, lorsque ' j'appris une, sorti de l'hôtel an poiul du jour, vous étiez rentré et renferme avec mou père depuis trois grandes heures; l'occasion me parut parfaite pour vous rencontrer; j allai chez mou pere, mais trop lard, vous veniez de le quitter.

Troisième mystère. — Je trouvai le prince pile, presque livide, la figure boulever-ée, l’air sombre et courrouce. Je ne l'avais pas vu depuis la veille; il me parut vieilli de dix ans. Saisie, presque alarmée de ce changement, je m’écriai :

« — .Mon Dieu, mou pere, qu'avez-vous?

« — l!e que j'ai? reprit-il; vous avez l’audace de me le demander, ma» lame! w

fies mots, l’accent de dureté qui les accaoipagna, me blessèrent. Je repris froidement :

a — J'ignore, monsieur, ci* que vous voulez dire.

o — Je veux dire, s'écria-t-il hors de lui, je veux dire, madame, n’il y a des feinm» s qui foulent aux pied» toute honte, toute pucur, toute di nil<* ‘ Je veux dire, madame* qu'il y a dis femmes qui, non contî ntes de se jouer audacieusement des devoirs sacrés que leur imposent le rang, le mariage, b famille et la religion, se couvrent d une double ignominie, eu clioi-i-sant des misérables, des esprise» pour complices de leur-, ignoble- désordres! Je veux dire, enfin, madame, qu'il est des fi-nmics assez effrontées, assez perdues, pour oser faire «le b maison paternelle le théâtre de leurs débauches, car elles ne craignent pas de *e livrer à leurs débordements effrénés presque sous les yeux de leur mari, de leur more, et de leur père. Je suppose que maintenant vous inc comprenez, madame!

« — Tenez, monsieur, dis-je au prince, il manque quelque chose au salutaire effet de celte vertueuse sortie.

« — El que luaiupie-t-il donc, madame?

« — Il manque la présence de ma mère, de M. de Saiot-Merry cl de madame de Robcrsac, monsieur; assemblez el présidez quelque jour ce concile austère, au sortir île la messe ; faites comparaître devant lui la femme éboulée dont vous parlez, monsieur, et, je li eu doute pas, elle s’inclinera respectueusement devant l’arrêt de ce tribunal d’une moralité si haute, d'un pudeur si farouche.

« — Vous osez me pa< 1er ainsi, madame! s'écria le prince furieux, oubliez-vous que je suis vutre père?

« Celte question, monsieur, est beaucoup trop délicate, lui dis-je, perinette/.-inoi de n’y point répondre n

Et je laissai le prim e exaspéré. Si eet homme eût été mon père, nnm langage aurait été lotit antre; mais je sais, à n’en pins douter, que je suis la tille de M. il* Siint-Merrv. Aussi cri impudent contraste de cynisme d action et de pruderie de langage, ce* adultérés surannés s'offrant l'eau bénite, les yeux baissé» ci se signant dévotement , me révoltaient depuis longtemps, et je \ous sais gtë, mon cher Anatole, de m'avoir donné l'occasion d’en finir une bonne fois avec ccs ridicules hypocrisies qui soulèvent le cœur de dégoût.

A dîner, le prince uc parut pa*.; il «c dit indisposé; évidemment il savait notre liaison ; ses allusions plus que transparentes me le prouvaient. Du reste. M. de Beau permis et ma mère ignoraient tout, Car elle fut pour moi comme d habitude, et mon mari su perdit dans une foule d’ingénieux développements sur les fonctions digestives d> & scarabées. Ne voyant pas votre couvert mis. je supposai que les gens savaient que vous ne dîniez pas avec nous, et, d'après la violente soitie du prince à l'emlroit de cerlaims duchesses effrontées qui prenaient d- s etpèes pour amants, je présumai que, sans doute, vous deviez quitter l'hôtel.

Quatrième mystère. — Après dîner, M. de Sainl-Merry vint, selon son habitude de chaque jour, en prima sera, chez mu mère. Tels fui eut ses premiers mois eu entrant :

« — Eh bien, chère princesse, vous savez?... le secrétaire du prince...

* — M. Ducormier? reprit ma mère; que lui est-il arrivé?

« — Il s'est battu en duel.

* — Quand cela ? m’écriai-je malgré moi, le cœur cruellement serré.

(Pardon du mol < a iw.)

« — fie malin, à huit heure?, au bois de Vincenues, s me répondit M de Sainl-Merry.

Je respirai, vous étiez resté trois heures enfermé avec mon père dans l'après-midi; vous nouez donc pas blessé?

■ — El avec qui M. Ducormier s'cal-il battu? demanda ma mère.

« — Avec Saiul-fiéran, reprit le chevalier fie pauvre comte a reçu dans les côtes un coup d'épée fori dangereux, dit-on. Je ne comprends pas, eu vérité, comment Saiiil-Géran s’est commis à ce point, comment il a eu l'incroyable cl ridicule condescendance de...

LA DONNE AVENTUDE.

■ De recevoir ce coup d'épée dans les côtes? demandai je à M. de Saiul-Merry.

« — Non. rua clière filleule, me dit-il ; je ne comprends pas comment Sainl-Gérau a daigné accepter une rencontre avec ce petit M. Ducorraicr, un secrétaire, un homme à gages, après tout!

■ — Vous avez mille fois raison, chevalier; M. de Saint-Géran n’a que ce qu’il mérite, reprit ma mère. El connall-on la cause de ce duel.

a — La cause la plus futile du monde, m'a-t-on dit, reprit M. de Sainl-Merry; quelques vivacités échangées à propos de je ue sais pas quoi. » *

Je prétextai d'un peu de migraine et je rentrai chez moi.

Je vous croyais brave, mon cher Anatolc. j'étais heureuse d'apprendre que vous étiez aussi adroit que brave; mais ce duel avec M. de Saint-Géran, que. vous aviez à peine vu ici quelquefois , me semblait étrange. D'après ce que je sais de lui, votre adversaire n’est pas homme à se battre légèrement, cl vous n'aviez aucun intérêt, je suppose, à chercher un duel. Tant de mystères exaspérèrent ma curiosité. A onze heures, je renvoyai mes femmes, et, vers une heure du matin, espérant que peutêtre vous seriez rentré pour passer une dernière nuit à rbùlcl, je risquai de monter l’escalier dérobé et d’aller chez vous : je trouvai votre chambre déserte.

Hélas! des esprits élhérés , immatériels. ne composent pas absolument tout mon être, mou cher maître ; je revins chez moi dans une mélancolie profonde, et je tirai trèsfort les oreilles de Préciosa.qtrt.à mon retour, se permit de m’accueillir en gambadant de joie.

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