I.c lendemain (c’était hier), je dis à ma femme de cham
’ Co qnc j'ai, TOUS itc* l'audace de :
« — Failes demander si M. Uncormier est chez
loi ; j’aurais à le prier de me chercher quelques livres dans la bibliothèque.
• — Mais madame ne sait doue pas?
« — Quoi, mademoiselle?
« — Mais M. Docormicr pari, à ce qu’il pafafc, pour un voyage; on est venu ce malin chercher ses malles; il ne reviendra plus à l'hôtel.
« — Et où les a-t-on portées, ses malles ?
« — Je ne saurais le dire à madame. Il y a longtemps que les commissionnaires ont quitté l'hôtel. »
Par quel moyen apprendre où vous demeuriez? Je ne savais. J’attendis, mais en vain, une lettre de vous, ainsi que j’avais attendu la veille II faisait un temps superbe. Kspéraul qu'un hasard plus qu'improbable me ferait vous rencontrer, je demaudai mes chevaux, je
sortis en voilure découverte, et j’allai acheter je ne sais quoi dans vingt boutiques, afin d'avoir l'occasion de parcourir les quartiers les plus passants de Paris; mais, aiusi que Je devais m'y altcudre, je ne vous ai pas rencontré.
Dernier et incompréhensible mystère. — Aujourd'hui, sur les trois heures, j'étais chez ma mère ; elle m’avait fait demander pour me parier de la sauté du prince, qui, sansdonucr d'inquiétudes, est assez altérée. On annonce M. le ministre des affaires étrangères; c’est le seul de ces gens-là que ma mère reçoive le matin.
« — Madame la princesse, dit-il à mu merc, je viens d’apprendre
Î ne le prince, apres une très-mauvaise nuit, repose en ce moment, c ne voudrais eu rien troubler sou bicufahaot sommeil; je viens
donc vous prier , madame, de vouhir bien, au réveil de ce cher prince, lui annoncer que, par un heureux concours de circonstances .
son protégé a été nommé le malin:
mais il faut qu’il parte celte nuit même, car il emportera des dépêches urgentes pour Turin, qu’il remettra à notre ministre eu allant à Naples.
t — Et quel est donc, sans U op d'indiscrétion, monsieur, demanda ma mère, le proiégé de M. de Morsenne?
« — Comment !
madame, vous l'i-
f ;norez ' Mais c’est e secrétaire particulier du prince.
a — M. Ihicormier ! s’écria ma mère fort surprise; j’ignorais qu'il dût minier le service de M. de Morsenne.
a — Tout ce que je puis vous assurer, madame 1a princesse, reprit le ministre en souriant, c’est qu'il a fallu mon inébranlable volonté d'être agréable à ce cher prince, jointe au tout-puissant crédit qu’il a sur le roi, pour enlever la nomination de M Ducormier et écarter plusieurs coasidéralions fort graves qui s’opposaient à cette mesure ; non que ce jeune homme ne me le demander, madame? — Face 70. soit à tous égards
* des plus méritants :
l'immense intérêt que lui porte M. de
Morsenne en est garant; mais il a fallu violer la hiérarchie, faire de» mécontents; extrémité que l’on ne subit ordinairement qu'en faveur de personnes d'ime grande naissance. Le prince, trop souffrant depuis deux jours pour pouvoir se rendre auprès du roi. lui a écrit une lettre si prCMSBlf, il ihaleureuse, en faveur de M 1 incomber, que celui-ci est nommé premier secrétaire d'ambassade à Naples.
• — En cfTol, c’est exorbitant! dit ma mère, c’est à n’y pas croire ! Sans doute ce monsieur a du mérite, puisque M. de Morsenne le juge aiusi; il est, de plus, fort joli garçon et pas mal élevé; mais, en lin de compte, il n’est rien du tout, et dans les ambassades, ce qu’il faut surtout, c’est de la naissance.
« — Adéfaut de naissance, madame, reprit le miuistie en souriant, si M. Ducoruiicr sc munir e digue, comme je l'espère, de sa fortune
LA DONNE AVENTURE
inespérée..., nous en ferons plus tard, par respect humain, un comte D tt cormier.
• — Ça sera, du moins, un peu plus présentable, répondit ma mère. Heureusement les étrangers se trompent à celte manière de noblesse de similor dont les laquais de nos antichambres ne sout même pas dupes. •
Le ministre, ayant l'inconvénient d'ôtre de cette noblesse de Ufhtlor, toussa légèrement, se leva ci dit â ma mère :
« — Je craiudrais d'abuser de vos moments, madame la princesse. Vous serez dont assez bonne pour être mon interprète auprès du prince, et lui annoncer la nomination de sou protégé. Ab î j oubliais! Voudrez-vous b. en aussi dire à M. de Morscnuc que j’ai vu ce matin mon collègue dermtéricur.et que Y affaire des fonds secrets est arrangée?
Le priucc saura co que cela siguiQe.
Pardon, madame, de ne pas m'expliquer davantage sur ces grands secrets politiques, * ajouta le ministre en riant cl en s'apprêtant à prendre congé de tua mère.
* — Monsieur, dis-je au ministre,
M. Ducormicr m’avait prêté comme modèle un bijou de la Renaissance assez curieux ; U a oublié de me le redemauder, dans son empressement à se rendre à ses nouvelles fonctions; il tient, je crois, à cet objet; mais il a quitté ccttc maison sans laisser son adresse. Où pourrai-je lui faire parvenir ce que j ;»i à lui envoyer ?
« — Veuillez, madame la duchesse, me l'adresser au ministère, et ce soir, en remettant scs dcnéchcsàDucormier.
l'aurai l'honneur de me charger do votre commission. »
Et le ministre se retira.
Je vous ai raconté la scène du ministre, comme les antres, dans ses moindres détails, d’abord pour vous prouver ma parfaite liberté d'esprit, ma complète tranquillité dime, puis pour vous faire comprendre mon incroyable stupeur en apprenant à qni vous deviez une fortune si inespérée.
Comment! je trouve le prince indigné, exaspéré contre vous! et C’est lui qui s'emploie si chaleureusement à votre fortune! il écrit au roi en votre faveur! Je connais peu les affaires de ce genre, mais il est évident que vous êtes arrivé ae prime-saut h une pOMtiou inouïe ! grâce à qui? à mon père ! C’est à en perdre la tête ! A-t-il, en agissant ainsi, voulu vous éloigner de moi? Non; il lui suffisait de vous congédier. Comment! il sc croit, il sc sait outragé par vous dans l'honneur et l'orgueil de sa maison, il m'en témoigne sa fureur, et il vous donne une preuve de protection inouïe! C’est inexplicable! à moins que vous ne soyez le démon en personne, et j’inclmc à le croire.
Or le mauvais ange, créature éminemment supérieure et habituée & voir les choses de haut, rirait fort d'un de ces esprits vulgaires et
Nous eu ferons plus lard, par respect humain, un comte Ducormicr.
bourgeois auxquels une place de secrétaire d'ambassade, si Inespérée qu'elle soit, tournerait la cervelle. Séricmeracut, vous dérogeriez ridiculement, mon ( lier maître, si colle bonne foi lune diplomatique vous donnait mi vertige tel que vous pensiez à partir sans me dire adieu, et surtout sans m’instruire de plusieurs circonstances connues do vous, sans doute, qu'il m'est indispensable de savoir, aliti de régler ma conduite à venir envers ma Lnnillc et M. de Bcaupertuis.
Il faut donc, moucher Anatole, nous voir avant votre départ, si vous êtes vraiment décidé à partir. Voici le moyeu auquel j'ai songé : je rcufeime (.elle Ici ire d.ius nue. b die ave nu 11. non que je portais lors de notre première rcucouirc au bal de l'Opéra. |ll remplacera
le bijou .supposé dont j'ai parle à votre ministre.) Ma femme de chambre, dont je suis sûre, portera celle boite au ministre ; celuici vous la remettra de ma part; vous aurez , j'imagine , l'intelligence de deviner qu'il s'agit d'autre chose que de la restitution d'un bijou que vous ne m'avez pas prêté.
Si importantes que soient les dépêches dont ou va vous charger, un retard de quelques heures sera peu do chose.
Ce retard frit iltrcsgrave, qu'à votre place je le préférerai*,, irouvaut galant de compromettre le salut des empires pour quelques heures passées avec votre maîtresse.
Dans cet espoir de bouleversement européen, vous me ferez donc l.i grâce de vous rendre eu sortant de chez votre mitii-,ire à l'appartement du boulevard; je vous y attendrai toute la nuit, en me confiant cette fols à ma femme de chambre, dont je réponds.
J'ai un moyen facile et sûr de sortir de lliôt. I et d’y rentrer demain avant le jour.
l u dernier mol, won cher Anatole.
D’après le calme de cette lettre, les mille détail*, qu'elle contient, la présence et la clarté de mes souvenirs
de tontes sortes, vous le voyez, ce n’est paa une Ariane éplorée qui vous Rappelle à grands cris, c'est encore moins une amante jalouse qui exige le sacrifice de sa rivale, ou une femme séduite vous demandant compte de sa vertu, comme un joueur ruiné gourmundanl le hasard. Si j'ai jamais eu de la vertu, elle a dû être desséchée dans sa plus tendre fleur, par l'exemple peu patriarcal que m'offre ma famille depuis que j'ai l'âge de voir et de réfléchir; quant à la jalousie, vous m'avez convertie à l’excellence des infidélités, qui ne sont, selon vous, mon cher maître, que des comparaisons.
Tenez, mon cher Anatole, je ne sais plus à qui j’entendais dire « que, sur cent femmes nui se perdent ou se dépravent, il en est quatrevingt-dix-neuf perdues ou dépravées par leur premier amant. •
Cette pensée juste et profonde s'applique à merveille à ma position, car si vous ne m'avez pas perdue (une femme cornue moi n'est
rwta. - Tf» KIM M CM, t— W M (If, fc ■
jamais perdue). vous m'avez, «lu moins, on trois mois, complètement démoralisée. achevant ainsi l'oniivri* ébauchée par vou-lois de nuire pnmierr tournure au bal «le* l'Opéra. De ce soir-là a commencé I inconcevable empire de voire e»pnt »ur le mien, mou cher maître.
Dans ion I ceci, ne voyez pis tondue don reproche. Anatole ; loin de là; je n avais qu’un frein, l'orgueil de race, tic frein, vous l*avit brise, appelant cela m’ouvrir de nouveaux horizons de bonheur. Horizons soit. Je n'avait qu'une vei tu, la fro deur des statues de marbre : te marbre de la statue t’est animé an souffle de l'ygmalinu. (Pardon aussi de Mlle absurde mythologie ’) Vont m'avez dit. Satan que v. us êtes, qu’avec du secret, de l'audace, du sang-froid, une femme jeune, belle, riche et libre, pouvait, corme no* gratid’mét es de l.« Régence, tout risquer, sms jamais se coinprometlie. J'ai bien envie d’essayer, apres voire départ, de celte affreuse morale, mon cher maître, et je vous promets une franchise parfaite. Qu'en pensezvous.* J'ai en Vont une confiance absolue; vous ne m’avez jamais trompée; vous êtes l'homme le plus sceptique, le (dus perverti, mais, je l’avoue, le plus séduisant elle plus insolemment sincère qu'il y ait au monde; vous m'avez dit ; Ne me demandez rien, siuou gaieté, bonne humeur et discrétion. Quant au cœur, n’en ayant pas, je n'en Cxmc point.
Vous avez religieusement tenu votre programme, mou cher maître. Il est impossible d ê.re plus -pirituel, plus amusant, plus ravissant que vous, dans nue tèle-à-létc, si prolongé * u'il soit; je n'ai pas à vous reprocher !t* moindre mol de cœur ou la plus légère aspiration platonique, enfin j'ai tout lieu de croire à votre sûreté, ne pouvant attribuer à votre indiscrétion les soupçons que l'on a sur notre liaison.
Vous le voyez, mon cher Anato'e, dans la disposition d'esprit où je me trouve, rien d<* iiioius redoutable quêta dernière entrevue que l’exige. Encore une fois, ce n’est pas uuo maîtresse, plus ou moins jalouse on cplorée, qui vous écrit ; lamentables espèces, que vous auriez raison ne fuir aux antipodes. MO, c'est tout simplement un ami, un bon cl joyeux «‘ompaguoti de plaisir qui désire sYnireicuir avec vous d'un sujet dont vous coinprcucz b gravité; après quoi, les deux amis, se serrant la niaiu, se souhaiteront eluuce heureuse eu amour et en plaisir.
A vous quand même.
« Cette lettre était cachetée, je b rouvre... PTy crois pas; non, non, ne crois pas un mol de toutes ces détestables «axiiues ; elle* n'étaient sans aucun doute qu'un jeu de mon esprit, et je les dé-avooe. Me crois pas surtout à celle indifférence, à eetie raillerie affectée. Je mentais, oui, je mentais par orgueil. Je sowffrais et je te cachais mes souffrances. Anatole, ali 1 je le jure, le cœur me saiguaii à chaque mut d’ironie. Auaiole, mou Anatole, je t’aime, en t en d »-» ? je l’aime, je l'adore de toutes les forces, de toute l'ardeur de mmi àme ! oui, entend s-tu ? de mou àme ! Si je ne l’ai jamais laissé voir la sincérité, la profondeur de cet amour, ce sont tes sarcasmes sur le» pasMous de cœur qui retenaient la vérité sur mes lèvres’ Auaiole, je te dis que je laiiii*' comme une insensée ! Je lie veux que toi. SI je ne le vois pas ce soir, si lu parsdcmaiu, je pars pour le rejoiadre. T» me connais; lu nie croiras, je t'attends.
« A toi ma vio, à toi mou àuie !
• lh.ANB. »
tlivtsct A ANATOLE,
Encor i' une boum- nouvelle aujourd'hui, mon Anatole; encore une consolation à votre absence, que je supporte plus cou rageusement que je ue l'espérais; mais votre souvenir m’est si pré- eut que moralement nous ue sommes pas séparés. Si je ue craignais de vous donner sujet de blâmer ma faiblesse, j’.jo«ilirais que la bonne nouvelle dont j ai à vous entretenir m’a causé un moment de vive inquiétude, car j'ai aussi appris que vous aviez couru un danger; mais, Dieu soit loué! ce danger est passé depuis longtemps. Aussi, à peine osé-je vous avouer ma frayeur rétrospective.
En vérité, mou Amtolc. notre ainnur nous porte bonheur. Convbicnil cst doux, eu effet, de reconnaître que des amis dont ou se déliait n'avaient j miais démérité de notrq affection ! avec quel soulagement de cœur on leur fait alors l'aveu sincère des préventions «pii nous éloigna u ni d'eux ! combien alors I on jouit doublement de l'affectueux accord qui succédé à un funeste malentendu !
U me faut, pour arriver a la bonne nouvelle dont je parle, remonte» à b scmuiuc passée, triste semaine, celle de votre départ.
Vous vous rappelez, mon ami, qu’il y a huit jours vous m’aviez demandé de vous accompagner un soir dans c«? modeste logement du boulevard Boutie -Nouvelle, loué par vous, m’avez -vous dit, depuis
S ue. par suite de divers arrangements, vous ti’bubitiez plu* l'hôtel »• iMorsenne. où vous vous rendiez seulement le malin, et dont vous reveniez te soir, apres les travaux «pii vous retenaient toute la journée auprès du prince, votre protecteur dont je béw* chaque jour le nom. Avaut d’ubandoi lier ec logement, vous avezde-iré que je cmimisse du moins ce lieu longtemps habité par vous, seul avec votre amour, di icz vous J'ai compris celte fantaisie du cœur, mon Anatole; j'ainais au-si beaucoup aimé à vous (aire connaître tous tes endroit- où j'ai vë«'U si heureuse avec ma t«tl<>re et pauvre mère. Ne dirait-ou pas «pie b connaissance des lieux habités par les objets de no» affections nous initie plus avant encore a leur existence passée, dont nous voudrions nous emparer aussi, comme si le présent et l'avenir ne uous suffisaient pas!
Je vous ai doue accompagné, ce soir-là, dans celte demeure, comme je vous eusse accompagné partout. Ne suis-je pas libre? ne sois-je pas à vous? ue sui— je pus votre femme, oui, votre femme devant Dieu, devant les vieux sacrés de ma mère, qui, à ses derniers moments, vous a dit : • Jurez moi d'être l’époux de Cleineuce, et je mourrai tranquille sur sou sort? ■
Ah! vous aviez raison, mou ami; oui. notre mariage, notre saint et vrai mariage, date de ce moment solennel où b main déjà froide de ma mère a joint votre main à b mienne, en nous di-aul d'uuc voix expirante : < Soyez unis; je vous bénis, mes enfante. »
Oui, oui, vous aviez raison, mou Anatole. Dés lors je vous appartenais; et maintenant, pour notre union, -i pieusement contractée, q l’eat-ce que b consécration humaine? une formalité indispensable aux yeux du monde, et qui. aux yeux du moude. doit être reculée jusqu'à la fin de mon deuil apparent, car. pour moi, Cst-ce qu'il cessera jamais, ce demi méfaneohquc de l'àme, ce souveuir impérissable d une mère adorée !
Je vous l ai dit bien souvent, mon Anatole, mes regrets n’ont rien de poiguunt, du moment où j'ai en religiouscnu ■m clos les paupières de cette mère chérie, qui déjà vous chérissait comme un fils, ni avezvous vue me livrer a ces emportements de désespoir qui u«ju* tueraient, s'ils se prohMigcaiem? Non, vous le savez, mon ami, ma douleur a élé calme, réfléchie, a nsi que tout seniiment véritable, .songer à nia mère et b regretter, c’est maintenant pour moi une d«.-s conditions de mon existence, comme respirer, comme vous aimer, mon Anatole!
Me voici loin de b bonne nouvelle que j'ai à vous apprendre, mon •mi. Mais vous im pardonnerez ma digression, n'est-ce pas?
Je vous rappelais donc cette visite d'il y a huit jours à l'appartement que vous deviez quitter, visite assez longtemps interrompue par je ne sais quel fâcheux que vous avez été obligé «J'alkr recevoir, pendant que je restais dans votre salon; et e«ic«*re, lorsque j'accuse ee pauvre fâcheux, j'ai tort, car, dans ce lieu où je vous attendais, lien rempli de votre souvenir, tout avait pour moi un si vif iutéiêt, que j'ai été surprise devons entendre me demauder pardon de votre absence prolongée.
Je crois von» avoir dît que pendant celle soirée M- le doclenr Bo- ■nqitet était venu chez mo». et, témoignant d'un grand chagrin de ne x pvs nie rencontrer, m'avait écrit uu mot pour me supplier de le recevoir le lendemain malin de très-bonne heure. Telles étaient nos préventions contre lui que je ne répondis pas à sa lettre. D'ailleurs, vous, vous en souvenez, mon ami, cette journée et celle qui l'a suivie, nous les avons pa-sées ensemble presque tout entières. IleJas.' celait on pressentiment de notfe séparation prochaine, car vous deviez bientôt m'apprendre que, grâce à la loolopuissaitic bienveillance du pr ince de Morsenne, votre digue protecteur, vous étiez nommé premier secrétaire d ambessade, et qu‘»l vous fallait partir la nuit même.
Je u'avais plus entendu parler de M. et madame Bouaqucl, dont b persistance s’était sans doute lassée devant mou obstination à ne pas le recevoir, lorsque hier, eti sortant pour aller faire au Jardin des Mantes b même promenade que je faisais chaque jour avec ma pauvre mer«\ j,* mi? suis rencontrée (ace à face avec le docteur; je voulus l'éviter, impossible, et il me dit en sturiaui doucement et me tendant b main :
— Ne craign«;z rien, je ne viens pas cette fois en oiseau de mauvais augure; de retour de voyage depuis bi< r, je vous apporte au contraire de tonnes paroles pour Auaiole; j’allai» chez vous à cette intention ; mais, dans la presque certitude de u’étre pas reçu, j'apportais cette lettre. Si vous aimez mieux b lire que de ui’euteodre, la voici, je ne vous importunerai pas plus longtemps.
À ces mots ; « Je viens vous apporter de bonnes paroles pour Anatole, • je vous l'avoue, mon ami cl vnas me coirpn mirez, mon éloignement pour le docteur tombe comme par enchantement; Je sentis se réveiller en moi l'amitié que pour tant de raison» j'avais pour lui ; je renonçai à ma promena de; le docteur m'accompagna chez moi. Voici notre entretien mot pour mot.
— Ce matin, reprit M. Bunaquet, j 'ai été instruit duo fait qui b»-
nore Anatole et me donne la vive espérance que, grâce à lui, votre avenir sera aussi heureux qu'il mérite «le l'être.
— Expli |Mc /'Vous, je vous en prie, docteur.
• — îm vous n aviez pas vu Anatole en parfaite santé avant son dé* part, j’aurais beaucoup de méinigiuucnl» à garder pour vous apprendre le danger qu'il a couru et que vous ignorez probablement.
— Outil danger >
— Il s'est loyalement, bravement battu pour vous.
— Il s’est battu pour moi! m'écriai-je (car je vous avoue cette faiblesse, mon ami. la pensée même d'un péril passé m'alarmait encore). Et avec oui Anatole s'cst-il battu? demandai-je au docteur.
— Avec M. de Saiot-Géran. Il l’a blessé grièvement; mais, grâce à Dieu ! M. de Saiul-üérau est hors de danger.
— Et la cause de ce malheureux duel, quelle est-elle?
— Voici tout ce que je sais et comment je le sais. En arrivant de voyage, ma femme, qui es» alliée â .M. de Saint-tiéran, a reçu un mol de lui; il lui faisait part do son désir de me voir. Ne vivant pas dans la sociéléoù vit M de SaiulGérau, ni ma femme ni moi nous n'avions entend» parler de ce duel, qui cependant avait eu un certain retentissement. Aussi ma surprise fut grande de trouverM. de Saint-Géran convalescent d’uuc blessure.
« — Je connais, monsieur, me dit-il, votre attachement pour mademoiselle Duval. Mieux que personne vous savez le respectueux intérêt que je lui portais, et les espérances malheureusement à jamais évanouies que j’avais connues. A la suite de plusieurs circonstances que je crois inutile de vous rapporter, une rencontre devint inévitable entre M. Ducormier et mo . Nous étions convenus, par déférence jKHir mademoiselle Duval, de tenir secrète lacause réelle dece du- 1, nos prétentions rivales à la main de mademoiselle Duval. Je crois devoir pourtant, monsieur (mais envers vous seulement), rompre le silence quc.M. Ducormier et moi nous nous étions promis, et vous déclarer que lorsque mon adversaire m'a vo tomber sanglaul à scs pieds, il s’est jeté a genoux près de moi, les larmes aux yeux, eu me disant â voix basse : <i Par ce sang que je déplorerai toute ma
• vie d'avoir versé, je vousjure que mon existence entière seraeonsa-
• cree au bonheur de mademoiselle Duval... Vous êtes digue de me «comprendre... * J’en étais digne en effet, car ces mots prononcés par mi rival vainqueur auraient pu pas>cr pour un insultant et odieux sarcasme; mais 1 accent, l’émotion, les larmes de M. Ducormier donnèrent un tel caractère de siucériié à ses paroles, que je les ai regardées. que je les regarde encore, en mon âme et conscience, comme un engagement sacré de dévouer sa vie au boulieur de mademoiselle Duval. Si je ciois devoir vous faire celte confidence, monsieur, a ajouté M. de Saittl-Gérau, c’est que. malgré des torts
raves de M. Ducormier à mon égard, j'ai appris par lui. au nioinnii e croiser nos epées. que vous lui aviez fait d'abord espérer la main de mademoiselle Duval, mais qu'eusuiie vous aviez sacrifié les prétentions de mon rival aux miennes, dans votre sollicitude pour l’avenir de mademoiselle Duval. Soyez dune rassuré, mouleur : la voix d’un rival qui abjure Huit espoir ne saurait être suspecte; qu elle fasse tomber les prévenions que vous gardez peut-être encore contre M. Ducormier. » Je ne saurais vous dire, a ajouté .M. Bon «quel apres ce récit, avec quel accent de couvictiou et de loyauté chevaleresque M. de Saint-Géran a prononcé ces dernières paroles; elles oui été pour moi si décisives, qu'elles m'ont convaincu île la réalité de l'amour que vous inspirez à Anatole, et j'avais besoin, oh ! grand besoin d'étre rassuré, ayant appris le départ d'Anatole, et surtout...
Le docteur n'acheva pas, et reprit eu étouffant un soupir qui m’étonna :
— OU ! l’âme humaine est une énigme inexplicable ! Mais, ajoutat-il. ne parlons que de vous : la certitude de votre bonheur peut seule me donner le courage d’oublier uu Distant d'autres iufortunes, hélas! bien cruelles.
— Que voulez-vous dire? demandai-je à M. Booaquet, presque inquiète de l’expression de douloureux abattement que je remarquai sur ses traits. Il ne me répondit rien, tressaillit comme obsédé par un souvenir pénible, cl reprit :
— Encore une fois, parlons de vous ; je ne doute plus, je ne veux plus «Imiter de l'inaltérable affection que vous porte Anatole, mais celte fougue séparation, comment allez-vous la supporter ? J'ai appris qu'il était- secrétaire d‘amha»»a«lc â Naples.
— Celte séparation ne doit pas être longue, ai-je dit au docteur. Anatole ftèn ici dans un mois an plus tard, puis il 00 repartira, pour s'établir définitivement avec moi a Naples, qu’y pus notre mariage, qui doit avoir lieu dans trois mois. Anatole est rouveuu de sou prochain retour avec le ministre des affaires étrangères.
— S’il en est ainsi, tout ira pour le mieux. J'ignorais qo Anatole dût revenir si tôt â Paris; mais, puisqu’il vous l a dit, cela doit vous suffire. Maintenant, voyons, a n pris M. itnuaquel d'un accent touchant et peuétré. avouez-moi donc la cause de votre éloignement pour moi et pour ma femme. Pourquoi uous avoir caché vos projets de mariage avec Anatole? Pourquoi lui-même n'est-il pas veuu m’en instruire ? Ne sait-il pas que, par cela même que jesuiâ uu atnilrèfcévèt c, je suis aussi un ami sûr et très-dévoué?
— Monsieur Uonaquet, ai-je répondu au docteur, je ne vous parlerai pas de eu qu’il y avait'de cruel pour Anatole à vous voir ;<p uyer, â son détriment, les prêleutious de M. de. Saint-Géran aupre- de moi; je ne vous parlerai pas non plus de ce qu’il y avait aussi de blessant pour moi dans votre insistance au sujet de M. de Saint-Géran. convenez -en. N’était-ce pas ma croire capable de céder â l’aurait d’un titre et d'une grande fortune? Mais ce qui a |»ortc le coup le plus douloureux à Anatole a été d’apprendro que, sans égard pour votre ancienne affection, et sans doute irrité aecc qu’il se refusa il â subir l'espèce de tutelle que vous vouliez lui imposer, vous aviez nonseulement répandu des bruits odieux sur lui, mais que par d«-s insinuations mensongères, mais habile ment ourdies, vous aviez indirectement cherché â le perdre dans l'esprit du prince de Mofseimc, son seul protecteur. Lu apprenant ces perfidies par un tiers digne de foi,
K de la douleur d Anatole, qui avait toujours conservé pour TOUS rs vive amitié ! Jugez aussi de ce que j ai dû ressentir, moi qui savais sou inaltérable attachement pour vous! De ce moment, loin de songer à vous confier mes projets cl ceux d’Aualolc, je me suis crue en droit d’être eurent vous d’une réserve glaciale et «le rompre enfin des relations autrefois si cordiales.
Apres m’avoir écouté sans m’inlet rompre, II. Bonaquet a repris avec une émotion si vraie, si douloureuse, qu’elle vous eût convaincu comme moi ;
— On m'a calomnié auprès d’Anatole d'one manière infâme. Jamais, ni directement ni indirectement, je n’ai cherché à lui nuire : mclier-tuoi en présence du calomniateur qni a rapporté â Anatole ces indigne» mensonges, vous verrez si l’on ose les soutenir devant moi. Maintenant, oui, c’est vrai; j’avais d’abord songé â présenter Anatole à votre, pauvre mère, le croyauleu luut digne de vous, mais à l.i condition qu’il renoncerait â une existence et à une carrière qui me paraissaient avoir pour son avenir de graves dangers; il s’est refusé a ma prière. Ce refus et d’autres raisons inutiles à vous apprendre m'ont fait très-sérieusement craindre «pi Anatole ne vons offrit pas les garanties de bonheur désirables. Aussi, après la mort de votre pauvre mère, vous voyant orpheline et sans guide, ma femme et mot avous insisté auprès de vous |>our que vous vous rendiez aux vœux de M. de Saint-Géran, un parlait galant homme. D'ailleurs, ce que je viens de vous apprendre de lui vou» le prouve. Oui. plusieurs mis je me suis présenté chez vous pour vous mettre en garde contre Anatole. Maintenant, que vous dirai-je? toute» mes prévisions, toutes mes craintes sont heureusement eu partie déjouées ou détruites. Un emploi subalterne, que je croyais rempli de dégoûts et de périls pour Anatole, lui ouvre, au contraire, une «-arrière honorable. D’uu boud cl par une protection inexplicable â mes yeux, il atteint une position élevée, â laquelle tant d'autres ne parviennent qu’aprc» de longues années; enfin tout me faisait redouter qu'il ne fat pas l’homme qui vous convint, taudis que ce que vous m’apprenez Ci ce que j’ai appris «le M. de Saint-Géran loi-méme, tout me prouve qu’Analolc e»t et sera digne de vous. Je ne puis que ine rendre à l'évidence, reconnaître mon erreur, et vous dire du fond du cœur que vons devez vous estimer heureuse. Oui, doublement heureuse, a ajouté M. Bon lequel d’une voix profondément émue, car vous étiez peut-être la seule, entendez-vous bien, la seule femme capable d’inspirer à Anatole uno affection si profonde, si vraie. Ah! croyez-moi, remerciez-en le ciel, votre bonheur est encore plu» grand que vous ue le pensez ; vous avez eu sur Anatole la pins étonnante, la plu» salutaire influence, car je vous le répété, le cœur humain est un abîme, où l’œil de Dieu seul peut cftremeM pénétrer.
Je vous le demande, mon ami, après ces paroles du docteur, pouvait-il m«‘ rester le moindre doute sur sa sincérité ? Il repoussait avec une noble indignation la calomnie dont il était l’objet, il revenait sur sou erreur à voire égard ; je u'ai pas hésité à le croire : il est si doux de croire au bicu ! aussi nous sommes-nous séparés bons amis comme autrefois.
liai» je m'aperçois, mon ami, que cette lettre est déjà longue ; voici le momcui du courrier: d'après nos calculs, vous la trouverez, ainsi que les dernières, à votre arrivée à Turin. J'ai reçu les vôtres, datées dVrUuns, de Lyon, de MancUle cl de Nice; merci, mon Anatole, mou ami, d’aller avec tant d’empressement au-devant de mou impatience à avoir de vos nouv elles.
Quant à mon père... hélas! je termine celte lettre comme toutes les autres, rien de nouveau ; la même incertitude régné toujour» sur son sort- Mieux vaut peut-être encore cette incertitude, si navrante qu elle soit, qu'une certitude qui briserait jusqu'au plus vague espoir.
Adieu, bien tendrement adieu, mon Anatole Dien-aimé, mon amour, mon époux I
Ta fumne, la bienheureuse femme,
CltMEKü DuuJIVIER.
LA DONNE AVENTURE
Quinze mois environ s'étalent écoulés depuis que la duchesse de Bcaupertuis el Clémence Duvai avaient écrit les deux lettre* que nous moi citées.
Les scènes suivantes sc passaient, vers les premiers jours de septembre, aux eaux de Bade, dans b tabagie de YHûtel des Princes, rendez-vous habituel des fumeurs. A ce moment, une seule personue se trouvait dans le petit salon, lisant les journaux et fumant son cigare: c’était un homme de trente ans, d'une ligure agréable el d’une tournure distinguée; il portait un élégant costume de vénerie; son couteau de chasse, son fouet ci sa cape de velours noir étaient placés près de lui, sur une table; il fut distrait de ratteniioii qu'il donnait à sa lecture par l’arrivée d'un second personnage. A sa vue. notre fumeur se leva, courut vers le nouveau venu en lui tendant la main et s’écria :
— Juvisy! quelle bonne rencontre!... toi à Bade!
— Et fort content d'y être, mon cher Mesenval, puisque je l’y trouve. Est-ce qu’il y a longtemps que tu es ici?
— Depuis un mois. J’ai passé l'hiver à Naples, le printemps à Venise, l’été à Florence, et je viens commenter l'automne a Bade, attiré parles chapes à courre, qui sont vraiment royales. Veux-tu assister i celle d aujourd’hui? j'ai un cheval à la disposition.
— Merci, mon cher Juvisy. A la première occasion je profiterai de ton offre... Abçà! chasse à part, s’amuse-t-on ici?
— La sai'On est très-animée ; il y a des femmes charmantes, on joue un jeu d’enfer, le cuisinier de cet hôtel est excellent, et, ma foi ! l'on vit avec cela.
— Parfaitement!... El les scandales amoureux? il y en a, j’espère?
— Médiocrement, grâce à une diablesse de comtesse polonaise qui fait tourner toutes les têtes.
— El eu quoi cela nuit- il au scandale? il me semble qu’au contraire...
— Pas du tout : les hommes ne s’occupent que de la comtesse, quoiqu'il y ait ici d'autres femmes vraiment fort agréables; de sorte que. tu comprends? celte damnée femme attire, concentre cl absorbe tous les chercheurs d'avenlurcs et de scandale, d'où il suit qu'il y en a fort peu.
— Et celte comtesse, elle est donc bien séduisante?
— Charmante, el de l'esprit comme un démon. Elle a été la maîtresse du baron de llerder, l'intime confnhul du prince de Metternieb. Elle est même fort mêlée, dit-on, à toutes sortes d'intrigues diplomatiques.
— Et son mari?
— Mon cher, ces comtesses polonaises-là ont toujours un mari qui voyage; c’est... leur caractère.
— A-t-elle du moins fait un heureux au milieu de celle foule de soupirants?
— On le croit, on l'espère. Car enfin, si l’un a réussi, il n’y a pas de raisons pour que les autres...
— C’est dans l'ordre. Et cet heureux préféré, quel est-il?
— Le ministre de Frauce à Bade, conservateur ardent, ennemi juré des révolutions et des révolutionnaires, grand partisan du trône, de l'autel et de toutes les légiiimitcs.
— Très-bien... quelque chose comme un doctrinaire, c'est-à-dire un homme bilieux, jaune ou vert, aigre et cassant, roule et hautain... C’est très-utile en politique, ces gens -là... Mais, comme dit Lagingeôle, c'est peu agréable eu société.
— Tu n’y es pas du tout. Notre ministre est mi ehnrmam garçon; homme de la meilleure compagnie, cl assez spirituel pour n uire pas ridicule, quoiqu’il ait épouse une vieille femme. Je dis vieille, par rapporta lui, car il a vingt-six ou vingt-sept ans, et sa tomme en a quarante. Elle est encore du reste fort bien, chose rare chez les Italiennes, qui pussent si vite.
— Et comment un homme de l'âge de notre ministre a-t-il épousé celte matrone?
— Pardieu, mon cher, parce qu’un homme de son âge aime surtout à mener grande vie et grand train. Aussi, grâce aux cinquante mille écus de rente que madame l’rbino, veuve d’uu riche banquier de Naples, a apportés à noire diplomate, il a ici une maison excellente. les plus jolies voitures de Bade, en un mol un établissement de graud seigneur, sans compter que la fortune de sa femme a servi à lavant' cnn ut de cet aimable garçon ; car, de premier ?ccrélaire d’ambassade à Naples, où il a épousé cette riche veuve, il acté nommé, il y a six mois, d'abord duugc d'affaires ici, puis, un mois apres, ministre.
— Mais c’est un superbe avancement !
— Superbe, en effet, cl ciu'il a dû, j’en suis sûr. encore moins à la fav eue et à 1 influence de la fortune de sa femme qu’à son charme et à l'agrément de son esprit ; car c'est, sur nia parole, l uit des hom-
mes les plus agréables el les plus séduisants que je connaisse ; tou* le monde l'aime el le recherche ; le grand-duc l’accueille Comme il n'a jamais accueilli aucun ministre, cl le prince royal de P”’, qui prend ici les eaux, est sur le pied d’une intimité parfaite avec noire diplomate ; ils montent à cheval ensemble presque tous les jours, et le prince va souvent le visiter ; enfin, que te dirai-je? c’est une véritable fureur.
— Ah çà! et quel c>l le nom de cet enchanteur?
— Le comte Anatole Dccomier.
— Où diable prends-tu ce comtc-là?
— C’est un comte fabriqué, comme tant d’autres, dans les bureaux des affaires étrangères: aussi je ne te le donne pas pour bon gentilhomme, mais pour parfait gentleman.
— Attends donc ; mais il me semble que je connais ce nom-U, Ducormier... voyons donc, Dncormicr?..- Eh! mais sans doute, j’y suis maintenant : il était secrétaire du prince de Morsennc...
— Son premier protecteur, dont il parle toujours avec autant de vénération que de reconnaissance.
— C’est cela même; il y a une quinzaine de mois. M. Ducormier s’est battu contre ce pauvre Sainl-Géran, qu’il a, nu foi, blessé grièvement.
— J'ignorais ce duel ; mais, à propos de Sainl-Géran, l’as tu va depuis longtemps?
— Comment, lu ignores...
— Quoi donc?
— Depuis plus d’une année, il s'est fait prêtre.
— Ah hall ! et pourquoi diable s’csl-il fait prêtre?
— On l'ignore, on suppose un désespoir amoureux.
— C’était, pardieu ! bien la peine d'hériter, par anticipation, des grands biens qui ne devaient lui revenir qu apres la mort de mauantc de Rlainville, de madame noiiaquel, veux-je dire!
— A pronos, le souviens-lu de celte fameuse scène à l’hôtel de Morsenne, dans laquelle le docteur Bonaquct, si mal accueilli d'abord, s’est montré, il faut l'avouer, plein de présence d'esprit et de dignité?
— Je m’en souviens à merveille, de celte soirée; c’était fort piquant ! Mais, en parlant de l'hôtel de Morsenne, lu viens de Paris, loi, sans doute?
— Non, je l'ai quitté il y a six mois pour aller chez ma tante, en Lorraine, d’où j'arrive.
— Lors de ton départ de l'aris, que disait -on de la duchesse de Bcaupertuis? Quand j’ai quille la France, cette ravissante femme continuait d'être le désespoir de tous ceux qui s'occupaient d’elle, et s'il faut te l'avouer, jetais un peu de ces désespérés-là ; aussi »’aije pas été fiché d aller me distraire à Naples de ce commcncemeet de folle passion.
— Ah ! mon eber, il s'est passé du nouveau à l'hôtel de Morsenne pendant tes voyages.
— Comment cela?
D'abord, le prince de Morsenne a été si gravement maladequ'il a failli mourir; plus lard il a demandé l'ambassade d'Espagne, où il est, je crois, encore.
— Et la duchesse?
— Ah! la duchesse... la duchesse...
— Eh bien ?
— Tu as été amoureux de madame de Beaupcrtuis, lu l'es peutêtre encore, je ne devrais pas te dire...
— Quoi?... qu’elle a uu amant?
— Si ce n'était que cela I
— Elle en a plusieurs ?
— Plût au ciel !
— Voyons, Juvisy, parle sérieusement.
— A peu près à la même époque où le prince son père a été si gravement malade, madame de Bcaupertuis a été non moins dangereusement souffrante, niais elle est sortie de celle crise plus rharmanle, plus adorable que jamais, et alors ... ah! mou pauvre Mesenval!...
— Achève!
— Tu connais Moraincourt?
— Parbleu! il me doit «eut louis d’un pari de course qu’il ne nie payera jamais... Mais comment! oM-ce que ce serait lui, avec sa tournure de palefrenier anglais et ses habitudes de mauvais endioils, qui...
— Attends donc... Tu sais, puisque tu le dis. que Moraincourt ne met presque jamais les pieds dans le monde, el qu'il liant»? cii effet de préférence les mauvais endroits, les bals de barrière et de guinguette.
— Oui, niais quel rapport cela a-t-il avec madame de Beauperluis ?
— ■ Cela a beaucoup de rapports, et lu vas le voir. Au commencement de l'automne passé, à peu près à celte époque. Moraincourt sc trouvait à Bellevillc dans je ne sais quel bal borgne fréquenté par des gri*ctfes, des commis marchands, et autre jeunesse très-peu durée. Moraincourt, appuyé à un arbre, regardait danser, et reaur-
LA DONNE AVENTURE
quait particulièrement une grande jeune femme dont il n'avait pas eucore vu la ligure, mais dont la taille de nymphe, souple comme un jonc, éniérilhnmait d'autant plus vivement notre Moraiueourt, que la séduisante créature accentuait sa danse d'ondulations aussi serpcnlinés et aussi provocantes que peu agréables à la pudeur des municipaux. Moraiueourt, affriandé, attend le montent favorable pour envisager cette voluptueuse corybante, et qui rccounail-il !... La duchesse de Beauperluis habillée eu grisette, et dansant... plus qu’eu grisclte...
— Es-tu fou?
— Je suis vrai; le lendemain même, Moraiueourt m’a conté la chose.
— Allons donc ! il était ivre, comme toujours.
— Je ne dis pas non... Mais il a tellement l'habitude do l'ébriété, qu'il y voit malgré cela Ires-clair.
— Je le répète que c'est impossible... Madame de Beauperluis, si Itère, si dédaigneuse... Lie, plus grande dame que personne au monde, sc di^uiscr en grisette!... courir les guingettcsl... Moraiueourt était ivre, encore une fois, à moins qu’il n’ail été dupe d'une ressemblance extraordinaire.
— Entre nous, c’est ce que l’on pense généralement. Du reste, .Moraiueourt, sortantvie la stupeur où l’avait jeté cette apparition presque fautastique, s'est mis à la poursuite de madame de Beauperluis.
— De la femme qu’il prenait pour madame de Beaopcrtnis.
— Soit, jaloux! Toujours est-il que, la contredanse terminée, il vit la duchesse ou sa Sosie s'éclipser dans les bosquets avec son danseur, très-jeune, très-frais et très-joli garçon. Moraiueourt vole sur leurs traces, mais un (lux de foule le sépare des objets de sa poursuite, et impossible de les rejoindre. Le jeudi suivant. Moraiueourt était le premier i lagningelte. Vain espoir! ni ce jour-là ni les autres il n'a revu la duchesse, ou, si tu veux, la fcmme qu’il avait prise pour madame de lieaupcrtuis.
— Tardieu I je le crois bien, les ivrognes n’ont pas deux fois la même vision.
— Vision!.,, vision'
— Comment, loi aussi?
— Je ne puis ariirmer ce que je n’ai pas vu. Mais la vie de madame de Beauperluis était devenue depuis quelque temps si singulière!
— Comment cela?
— On ne la rencontrait presque jamais chez elle, et c’est à peine si elle se montrait dans le monde, ou elle allait auparavant presque tous les soirs.
— Ainsi la duchesse avait renoncé aux bals, aux fêtes?
— Non pas absolument, te dis-je; mais ou l’y voyait fort rarement. La dernière fois que je l'y ai rencontrée, c’était à* la liu de l'hiver, dans un graud bal à l'ambassade d'Angleterre ; jamais, je crois, madame de Beanpcrtuis ne m'avait paru plus remarquablement belle ; elle était ébloui >saute de diamants et de parure; j'ai dansé arec elle, et j’ai été frappé, presque blessé, de ce qu'il y avait de moqueur et de sardonique dans son langage à l'endroit des gens du monde, parmi lesquels pourtant clic avait toujours vécu, pour ainsi dire, en souveraine idolâtrée.
— Cela ne m’étonne pas du tout. Je l'ai toujours trouvée très-dédaigneuse, hélas! trop dédaigneuse.
— Il y a encore quelque chose de fort singulier. Tu le sais, le duc de Beauperluis n'accompagnait de sa vie sa femme au bal. absorbé qu était ce cher homme par la contemplation et léludc de ses scarabées.
— Oui, je sais cela.
— Eh bien, depuis le commencement de l'hiver passé, lorsque sa femme, à de rares intervalles, paraissait dans le monde, M. de Beaupertuis Ty suivait et ne la quittait pour aillai dire pas des yeux.
— Il est donc devenu jaloux?
— Je le crois, cl il n'avait ccpeudanl pas de motifs de l'être, en raison du moins de ce qui se passait sous ses yeux ; car, bien qu'entourée comme à l'ordinaire, parce que la rareté de ses apparitions en doublait l'effet, madame de Beauperluis ne semblait avoir de préférence pour personne, et se montrait plus hautaine, plus sardonique que jamais envers scs adorateurs. Malgré cela, plusieurs fois, j'ai remarqué sur les traits de Beauperluis, qui suivait presque toujours sa femme du regard, une émotion qui m'a peiné.
— Lui, intéressant, avec «a ligure ridicule et sa tournure impayable? Tu plaisantes!
— Je le répété qu’entre autres, à ce dernier bal dont je te parle, j’ai eu l;f curiosité u’observer attentivcmonrcc pauvre duc; il se tenait dans l'embrasure d'une porte, tandis que Sa femme, debout au milieu d'un salon, son bouquet à la main, plaisantait et causait avec quelques élégants dont elle était entourée peudaiil l'un des lepos d’une contredanse. Eh bien , I.» figure hétéroclite de Beauperluis, que jamais jusqu’alors je u’avais regardée sans envie do rire, m'a, je te le répèle, si profondément attristé, que. malgré mol, je me suis senti apitoyé... C'est absurde, vu que la jalousie ir a rieu «l attendris-
sant, surtout chez un drôle de corps comme Beauperluis; mais que veux-tu? celle impressiou a été plus forte que moi.
— Quelles singulières nouvelles tu nie donnes là, mon cher! Mais non, non, je ne puis nie résoudre à croire que cette belle et charmante duchesse réserve pour les gens du inonde scs hauteurs et scs sarcasmes, tandis qu'elle va s’apprivoiser dans les guinguettes. Encore une fois, Jusisy, c’est du roman, ou plutôt une liallucinaliou de cet ivrogne de Moraiueourt!
— Sérieusement, je &uis leuté de le croire comme toi ; et. d’un autre côté, ces dcguiscuieuls de grande dame courant les aventures ne sont pas sans précédents.
— Tu plaisantes!
— Pas du tout. Voyons : est-ce que nous n'avons pas été berces par nos grands parents des aventures de la princesse d'Kr-sosT, passant pour une griseltc aux yeux d'un beau garde française cl d’un commis, marchand, ses amants? Est-œ que Dotai, le fameux danseur du siècle passé; est-ce que Mon', Ihiu», fameux comédiens de la même époque, n’ont pas été honoré-» des bonnes grâces de beaucoup de graudes.de très grandes dames?
— D'accord ; mais ces grandes dames-là vivaient dans un antre temps que le nôtre; et puis elles n’avaicut pas, comme madame de Beauperluis, conservé leur réputation intacte jusqu'à vingt-deux ou vingt-trois ans, pour se jeter ensuite à corps perdu daus une audacieuse dépravation.
— Mou pauvre Mesenval, tu as été. comme tant d'autres, amoureux de la duchesse; comme tant d'autres aussi, tu as été éconduit, cl, sans t’eu douter, lu cèdes à une sorte de jalousie rétrospective qui égare Ion juge nient.
— Mais enfin, depuis que ces bruits (je persiste à les croire stupides cl mensongers), depuis que ces bruits circulent sur madame de Beauperluis, comment la reçoit-on dans le monde quaud elle s'y présente ?
— A merveille, comme toujours.
— Tu vois doue bien : on ne l'accueillerait pas ainsi si elle menait l’abominable conduite que lu dis.
— D’abord, je te répète que généralement on croit que Moraiucourt était ivre ou qu’il a été dupe d’une ressemblance. El puis d'ailleurs tu sais bien que madame de Beauperluis, par sa naissance, ses alliances, sa position et surtout par son esprit, est de ces femmes avec lesquelles on est toujours obligé de compter.
L’entretien des deux amis fut interrompu par un bruit de trompes sonnant des fanfares.
— On sc dispose à partir pour la chasse, mon cher Juvisy, dit M. de Mesenval se levant et bouclant le ceinturon de son couteau de chasse. Décidément lu ne veux pas venir? il fait uu temps superbe, le rendez-vous est au pavillon de la forêt, il y aura un monde fou ; cela nuira sans doute à la régularité de la chasse, mais te coup d\jr,ii y gagnera en animation; tiens, juges-en seulement d'après ce depart.
Et M. de Mcsenval conduisit son ami près de la fenêtre de la tabapie, qui s'ouvrait sur l'une des cours de l'hôtel des bains.
Les piqueurs, après avoir sonné la dernière fanfare du départ, m; dirigeaient vers la roule de la forêt, suivis de la meule surveilléo par les valets de chiens à pied; la cour restait encombrée d'un grand uoinhre de voitures, qui furent bientôt remplies de jeunes femmes en élégantes et fraîches toilettes du matin; des groom eu livrée tenaient des chevaux eu main, tandis que des cavaliers sc disposaient à suivre la direction de» piqueurs.
Soudain Ton vit entrer daus la cour une charmante calèche à quatre chevaux, pleins de race et d’élégance: deux valets de pied en livrée étaient assis sur le siège de devant; derrière celte voilure, que le maiti e conduisait lui-même à grande- guides avec une grâce cl une aisance dignes du président du club des t'our-wJlands *, daus celte calèche était uuc lemme mise avec élégance et dont uu voile a demi baissé cachait les traits. .
— Voici, mou cher, un dos plus remarquables [ovr-in-hands que j’aie vu de ma vie, difcM. de Juvisv à sou ami : il est impossible d'imaginer quatre chevaux mieux cuscnihle et aussi bien appareillés... Quoi sang ! quelles action»! Je suis sùr qu'ou n'aurait pas un soin blable attelage à Londres, chez Tatersall, pour deux mille louis. Tout cela est d'un goût parfait. A qui donc cct'.c voiture?
— Au comte Diicornticr, notre ministre, qui, lu le vois, la conduit lui-même en habile cocher; il va sans doute suivre aussi la chasse.
— M. Ducormirr.cc grand jcuuc homme brut), avec une rose à sa boutonnière? Eu elïel. je me rappelle maintenant sa liguie Je l'ai vu à l’bôlel de Uurscuue. Mai* il a. pardieu fort bo?i air sur sou siège... Sais-tu, Mcseuval, que ce gaillard là a fait. un beau rêve! Il y a quinze mois, secrétaire de 51. de Morsctmc. cl aujourd'hui mini -tre de France à Bade, riche de cinquante mille écus de route, et comte
1 Alldn-^! « quatre chevaux mené à grandes uuidc». U existe à Lundi ca un club composé de evi i Ofcbera grande idgne ira.
(«u à peu près) par-dessus le marché !.. Seulement il y a le revers de la médaille ; le voici obligé de promener dans celte charmante voiture sa femme, un peu trop nuire pour braver le soleil, car c’est die sans doute que je vois là taisant la timide violette sous son voile d’Angleterre.
— ‘C’est dic-mêmc; mais par compensation je gagerais que M. Ducormier promènera en même temps relie petite comtesse polonaise dont on est ici affolé et qui semble fort le distinguer.
— Ah çâ! et sa femme ?
— Madame la comtesse Docormier prend, dit-on, la chose en femme d’esprit et de bon goût: elle fait très-dignement les honneurs «le sa maison, et. je crois, est ravie d'être femme de ministre. Mais tiens, que disais-je' voici la voiture arrêtée devant le pavillon où demeure la comtesse Mimeska, et elle ne se fait pas attendre.
— Quelle charmante petite blonde! Elle est mise à ravir. Quelle jolie ligure ? reprit M. de Juvisy, en voyant b comtesse mouler lestement en voiture et t’as&eoir à côté de madame Ducormier, qui semblait lui faire le plus gracieux accueil, pendant qu’AuatoIe Ducormicr, penché sur son siège, adressait quelques paroles aux deux femmes.
— Pauvre madame Ducormier! reprit en souriaut M. de Juvisy, mariez -vous do:.c avec de beaux jeuues gent, quand vous avez quarante ans! Donnez donc des voiiuics à votre mari, pour qu’il y promené de jolie > femmes dont vous faites ressortir, bêlas! la jeunesse et la fraîcheur I
— Au revoir, Juvisy, reprit M. de Mcsenval eu prenant son fouet cl sa cape; je n’ai que le temps de monter à cheval. Mais j’y pense : il va ce soir réception chez M. Ducormier; par ta position, lu es pour ainsi dire invité de droit chez notre ministre. Veux -lu que je t’v présente? Tu verras peut-être là cettp diabolique comtesse Mimedka, et tu pourra', si le cœur l'eu dit. le ranger au nombre de scs victimes.
— Ma foi ! je me risque, et j’accepte, mou cher. A ce soir. Tu inc donneras des nouvelles de la chasse. El si lu y prends garde, lu me diras ce qui aéra advenu de la promenade de M. Ducormier en com-, pagine de sa respectable moitié et de celte charmante comtesse.
— Je te dirai tout ce que j’aurai vu, mon cher, et même ce que je n’aurai pas vu. A ce soir.
El, M. de Mcvcnval sortant pour aller mouler à cheval, les deux anus se séparercut.
A la fin de la journée de chasse dont nous avons parle, Anatole Ducormier, conduisant la calèche dans laquelle sa femme se trouvait alor-* seule, reutrait à l’hôtel du ministre do France à Bade, élégante et splendide résidence; des gens d écurie vinrent sc mettre à la tête des chevaux . et reconduisirent aux communs la voilure, dont madame Ducormier descendit en s'appuyant sur le bras de son mari. l'Iusicurs valets de pied en grande liirée, portant sur leurs boulons les armoiries de M. Ducormier, surmontées d'une couronne de comte, formèrent la haie sur h* passage de leur maître; des valets de chambre en noir, réunis dans un salon d’attente, se levèrent aussi respectueusement à l'approche d'Anatole ; celui-ci, s’arrêtant alors, dit à l'un de ses serviteurs :
— Où est Robert?
(Robert était le maître d’hôlcl de M. le ministre de France.)
— Monsieur le comte. Robert est dans la salle à manger.
— Faites-le venir.
Robert parut. Anatole lui dit ;
" — Recommandez bien à Richard (Riclnrd était le chef des cuisines de M. le ministre de France), recommandez bien à Richard de veiller avec le plus grand soin nu dîner, et d’être prêt à servir à sept heures très- précises, c’est l'heure à laquelle se met ordinairement à table monseigneur le prince royal de P*”.
Le maître d’hôtel s inclina.
— N’onWicz pas surtout, reprit Ducormier, de placer un sucrier à côté de la carafe d’eau glacée do S. A. R., qui ne boit que de l'eau sucrée.
— Je n’avais pas oublié les ordres de monsieur le comte, répondit le moltrc d’hôtel, je viens de placer moi-même le sucrier.
Ces recommandations données, Anatole entra avec sa femme dans un salon voisin; des qu'c'le fut seule avec son mari, madame Ducormi <:t lui dit :
— Il n’est que cinq heures et demie ; veuillez vous habiller le plus promptement possible pour le dîner; vous viendrez me retrouver au salon : j’ai a c n-er longuement et sérieusement avec vous, monsieur, avant I arrivée du prince.
Ces mots furent prononcés par madame Ducormier d'uo ton si impérieux, si sec, qu’Anatolc resta ébahi. Jamais jusqu’alors sa femme ne lui avait ainsi parlé. Il allait lui eu lémoigucr son étonnement, nuis madame Ducormicr ne lui laissa pas le temps de répondre et disparut.
Environ une heure après cet incident, madame la comtesse Dncormier, en toilette de soirée à la fois élégante et simple, et surtout seyant parfaitement à son âge, attendait sou mari chez elle. C’était une femme pâle et brune de quarante ans environ, d'une taille mince cl d'une tournure disiinguée; ses traits conservaient les traces d'une ancienne beauté; ses bandeaux de cheveux, d’un noir de jais, Cachaient à demi son front saillant; l’expression de sa physionomie était alors soucieuse et amère ; le battement parfois fréquent de son petit pied annonçait autant d'impatience que d'irritation contenue.
Bientôt Ducormier entra dans le saluu; il venait de s'habiller pour le soir avec gnût et recherche : nue chaîne d’or, passée d une boutonnière à l'autre de l'un des revers de sou babil, tenait suspendus les insignes de plusieurs ordres; de plus il portail au rou un iai^e ruban bleu à lisérés blancs, soutenant une grande croix d'or à cinq pointes, émaillée de rouge et surmontée d une couronne.
Anatole s'avança vers sa femme l'air dégagé, souriant, et, loi prenant la main pour la baiser, lui dit : •
— Mc voici à vos ordres, ma chère Josépha.
Mais madame Ducormier, retirant vivement sa main de celle d'Anatole, lui nioatra nu fauteuil et lui dit scellement :
— Asseyez-vous, monsieur, et causons.
— Soit, causons, ma chère, répondit Ducormier en s’asseyant avec une indifférence affectée, mais tâchant déliré au plus profond du rteur de sa femme, qui, nous l’avons dit, ne lui avait jamais jusqu'alors parlé de < e ton impérieux et fâché.
— Monsieur, reprit Josépha après un moment de silence, ni vous ni moi u'avons, vous le savez, fait un mariage d'amour.
— Dieu merci 1 ma chère; c’est une garantie de plus pour le repos cl le bonheur de notre vie.
— Je l’ai cru, monsieur... Mais aujourd'hui je crains de m’être trompée.
— Ile vous être trompée! Comment cela, ma chère?
— Monsieur, lorsque je vous ai connu à Naples, j'étais sur le point de me marier avec un de vos compatriotes, M. le duc de Villemur...
— Mariage d'orgueil. Votre unique but était de vous entendre appeler madame la am hcisel
— G’csi la vérité; je ne voos l’ai pas cachée. Mais, comme vous êtes très-pénétrant, monsieur, cinq ou six jours après, vous vous êtes f.iit présenter chez moi; vous m’avez dit ceci, rappelez-vous-le bien : « .Madame, vous ôtes dévorée d'ambition; veuve d'un des plus riches banquiers de Naples, jusqu'ici les honneurs de la cour, l’entrée des salons de l'aristocratie, ont eu pour vous l'irrésistible attrait du fruit défendu. •
Ducormier, tres-surpris de cet appel à scs souvenirs, et ne voyant pas encore où tendait sa femme, reprit :
— Permettez moi. de vous aider, ma cbcre Josépha, dans celle reyue du passé, puisqu’elle semble en ce moment avoir pour vous quelque intérêt. Oui. je vous ai dit cela, et j'ai même ajouté : « Vous voulez, madame, épouser le duc de Yillemur pour être duchesse et vous >uir enfin admise dans ce momie où vous brûlez de prendre place. Agnsez-vnas sagement au point de vue de votre vauilo? Je ne le crois pas. Voici poutquoi : le duc île Yillemur est stupide, vous l'avouez sans peine; il s'est, de plus, ruiné le plus sottement du monde ; il n'a donc que son nom à vous offrir. Vous serez duchesse! soit; mais ce titre vous donuera-t-il la moindre' consistance persom elle? Nu:i. Ces vives jouissances d’orgueil après lesquelles vous soupirez, ce titre, vous les procurera-t-il: Pas davantage. Loin de là. vous ne trouverez dans ce mariage qu’liuinilutions et déceptions; humiliations, car la complète nullité de votre mari l’empêchera toujours de vous faire accepter et respecter comme devrait l’être la femme qui îorlc son nom; déceptions, parce que le duc de Villcmur, qui n'est ion et apte à rien, mmgrra probablement votre gratidc fortune aussi sottement qu’il a mangé la sienne. De sorte qu'au lieu de trouver auprès de lui la sati-f.iciion de votre immense vanité, vous no trouverez que ruine, ridicule et déconsidération. » Vous ai-je ainsi parlé, oui ou non, ma chère Josépha?
— Telles ont été, eu effet, vos paroles, monsieur; mais il m'importe de vous rappeler aussi que vous avez ajouté : « Ce que vous voulez, n’ est-ce pas. madame, c'est une position qui vous assure vos entrées à la cour, aux Whassadc?, dans le grand moiide, cês paradis enviés de toutes les bourgeoises'/ Voulez-vous cire admise daus la mcillc re et la plus liante compagnie, non par tolérance, ou même par bienveillance, mais, ce qui vaut mieux, ue par le droit que vous donnera votre mariage? voulez-vous, en un mot, connaitre tontes les jouissances de l’orgueil? cpuusez-nioi ; oui. madame, cpuuscz-moi ; unissons mon savoir-laireà votre grande fortune, et, aussitôt mariés, je vous présente b la cour du roi de Naples, scion uiuu droit de sc-
LA DONNE AVENTURE
créiaire ((‘ambassade. Avant six mois grére à vos grands biens, à mon infi'I>igence et à la puissante protection de mon vénéré protecteur, te prince de Morsonne, vous êtes comtesse; av ut mi un, femme d'un ministre de France dans une cour d'Allemagne ou d'Italie : dans deux ou trois ans, femme d ut» ambassadeur; et plus tard, qui sait, peut-être la femme d’un minière des affaires étrangères, président du rouscil. » Telles ont été vos paroles, monsieur, continua madame Dncormicr. Votre audacieuse assurance, voire incroyable confiance et» voua, devaient me paraître insensées, il n'eu fulricu. J'ai souvent un instinct trè— , juste des situations et des caractères; aussi, je vous ai cru, j'ai rompu le mariage projeté. Six semaines après noire première entrevue, nous étions maries.
— Eb bien, ma chère Josépha, avez-vous eu tort de me croire? fï‘ê«es-v«n» pas comtesse, femme du mini-tre de France à R.uJcn, et si parfaitement considérée, qu’aujourd hui même monseigneur le prince loyal de P*" vient dîner chez vous? Voyons, franchement, croyez-vous que votre imbécile de duc de Villcmur vous eût donné cette position? Ne suis-je pas, en outre, si ménager de notre fortune, nue, tout en avant la meilleure maison de Bade, nous sommes encore loin de dépenser nos revenus? Eu vérité, ma chère, crt appel au passé, dont je ne comprends pas le but. devrait, du moins, vous dérider, car il vous prouve que j’ai religieusement accompli toutes mes promesses; aussi je suis de plus eu plus surplis de cet accueil si étrange, ai nouveau pour moi.
— Ce qui est non moins étrange, non moins nouveau pour moi, monsieur, c'est de me voir avilie, ridiculisée, après avoir été partout justement considérée.
— Avilie, ridiculisée, vous! reprit bucormier. Que je meure si je comprends un mot à ceci!
Madame Bucormier sourit avec amertume, et reprit d'un ton glacial :
— Vous êtes, monsieur, un homme d’une si rare habileté, que vos succès diplomatiques ne m’étonnent pas; ainsi, tout autre que vous, surtout doué comme vous l'êtes, c'est à dire jeune, spirituel, aimable et d’une charmante ligure; tout antre que vous, dis-je, songe ou à in’épouser pour mes richesses, eût commis la faute irréparable d'essayer de me séduire en sirnul >ut un amour passionné, sachant que les femmes de mon âge se laissent presque toujours prendre à ce faux semblant. Vous étiez trop merveilleusement fin pour faire mie pareille école; votre pénétration est grande, et vous avez deviné que l'aveu de votre amour, à vous homme de vingt-six ans, pour une femme de quarante ans, m'tûi fait pitié, et que vous auriez été à jamais perdu à rues yeux ; aussi, avec une hardiesse et une sûreté de jug> meut qui m'ont douné la mesure de votre valeur réelle, in'avezvous dit : « Vous êtes, niad-ime. orgueilleuse et riche, je sois pauvre et ambitieux; marions-nous, et nous salisfcrous largement, vous, à votre orgueil, moi, ù mon ambition, a
— Eb bien, encore une fois, votre orgueil et mon ambition n’ontils pas été laigement satisfaits? s'écria Bucormier. N'allez-vous pas me reprocher maintenant d'avoir deviné que vous étiez une femme de trop île bon seus.de trop d'esprit, pour vous laisser prendre à des soupir* aino ireux?... De grâce, ma chère, encore une fois, où voulezvous eu venir avec celle évocation du passé?
— Je vous rappelle le nasse, monsieur, p *rce qu'il contraste cruellement avec le présent. Une derniere citation, la plus importante de toutes, vous le prouvera.
— Voyous celte citation, ma chère.
— nous pariions de nos projets de mariage, ne m’avezvous pas dit : c Je vais aborder, madame, la plus délicate de toutes les que-lions avec ma franchise ordinaire; ma jeunesse doit vous inspirer des craintes; vous devez vous dire : A sou âge, mon mari aura (tes maîtresses, le scandale s’ensuivra, et moi qui aurai cherche dans celle union des joui sauces d'orgueil ci d'amour-propre. Je n’y trouverai qu'humilialion et ridicule... *
— Certes, ma chère Josephs. je vous ai parié ainsi; mais n’ai-jc pas ajouté que, jeune encore, mais ayant aimé de très- bonne heure et beaucoup aimé, j’étais complètement blasé sur les amourettes; que I Oui* ccs p!ai-irs-là j’avais ciuqu.mte ans, n'ay nt plu* an momie qu mie seule passion qui lions était commune : une orgueilleux e smihi ion? En ou mut. uc vous ai-je pas juré que jamais vous ne connaîtriez la pénible position d'une femme dont le mari fait scandai-* par Ses liaisons compromettantes? Eb bien, franchement, ai-jr-tnatiqné à ma parole? ai-je commis la moindre légèreté, la moindre inconséquence: El en cela, nia chère, je jure Bien que je ne vous fais pas le moindre sacrifice.
Madame bucormier regarda fixement Anatole, puis lui dit;
— Et la comtesse Mime-k.i?
— I,a r omte-se! s'écria Bucormier d'un air profondément surpris; vous si riez jalon-o de la comtesse?
— Je croyais, monsieur, vous avoir donné jusqu’ici assez de preuves d«* mot» ben sens pour ii’cire pas expu-.ee à m'entendre dire q**'à mou ûye je -ni-, jalouse d uue jeune et charmante femme.
— Permettez, Jo epha, je...
— Je ne suis jalouse que d’une chose, monsieur, de ma dignité, de I mon amour-propre, si vous le préférez, répondit madame Bucormier en interrompant Anatole. Peu m'importe que vous ayez de- maîtresses en secret; mais je ne souffrirai pas. non, je ne souffrirai jamais que vous me fassiez jouer un rôle ridicule. Je ne permeilrui pas surtout que vous compromettiez, que vous perdiez peut-être notre position par des mcotivcu iocos déplorables. Vous êtes ministre de France auprès de cette cour un peu rigoriste; vous êtes, par conséquent, tenu à une grande réserve. Il est donc du plus inauv.i* goût, et, je vous le repèle, il est mu loin du plus grand danger pour votre avenir diplomatique, d afficher publiquement vos prétentions aux j bonne-. grâces de la comtesse Mimrska. comme vous l'avez fait aujourd'hui. Oui, monsieur; car, lorsque nous sommes descendus de voilure au pavillon de la forci pour ce goûter de chasse, vos empressements affectés pour la comtesse, vos chuchotements continuels avec elle, ont presque fait scandale. En un mot, monsieur, la mesure est comble*»* , dépassée; aussi il m’est irrqtossible de garder plus longtemps le silence.
Bucormier, après avoir voulu, mais eu vain, interrompre sa femme, la laissa parler; puis il reprit en souriant et tendant la main à Jofiéplia :
— Ma chère amie, j'ai eu tort, je l’avoue.
— Col aven ne répare rien, monsieur.
— Permettez, ma chère, je n'ai pas en le tort que vous me supposez, mais un attire que vous lie soupçonnez pas.
— Expliquez-vous alors.
— - Plus d’une fois, n'e-t-ce pas, ma chère Joseph», dans nos rêves d'ambition, eu parlant du succès du mes effort* pour capter la bienveillance du prince royal, nous avons songé que ce serait pour nous nu coup d»» fortune inespérée que d'obtenir peut-être prochainement l'amba-sidu de B'”?
— En effet, monsieur, c'eût été là un beau rêve; vous aviez manœuvré avec votre habileté ordinaire afin de circonvenir le prince royal; vous aviez réussi-, il vous témoigne le plus vif intérêt, et c'est daus une occurrence si favorable ne vont rw|n z do eomprometiro l'avenir par vos extravagances? Tenez, monsieur, je vous ai cru longtemps un homme d une trempe peu commune . c’était une erreur; vous savez mieux que personne ruser, fl aller, séduire, mais vous manquerez toujours de celle inflexibilité de conduite qui soute mené aux grandes choses de l’ambition.
Ducorraicr sourit d'un air de doute et reprit ;
— Je vous ai avoué un tort que j’ai ru envers vous, ma chère Joseph», ce lort le voici : Je vous ai caché le véritable, le seul but de mes assiduités près la connexe Miuu-ska.
— Je suis peu crédule, monsieur.
— Croyez à la vérité, rien de plu*. Savez-vous, ma chère, quel était depuis longtemps l'amant de la comtesse Mime-ka, lorsqu'elle a quille Vienne il y a un mois?
— Je me suis, monsieur, peu inquiétée des amants de la comtesse.
- Heureusement, ma chère, j'ai été plu* curieux que vous. Or l'amant de ma 'aine Mïnie-ka était le baron de llerder, l'aine damnée du prince de Meitermcli. sou confident intime, trcs-souvenlméiue sou conseiller.
— Et qnc me fait cela, monsieur?
— Cela fait, ma chère, que la comtesse Mimeska peut, sans le savoir, nous ouvrir à deux ballants la porte de l'ambassade de Franco à B***.
— Ccci, monsieur, csl probablement une plaisanterie?
— Je ne plaisante jamais avec l’ambition, ma chère. En deux mots, voici l’histoire : («cabinet de B " a le pins grand intérêt à savoir la secrète cl véritable résolution de l’Autriche au sujet de certaines éicntiialilcs relatives au duché de Schleswig. Tins dune fois le prince royal m’a entretenu de celle affaire, regrettant beaucoup les raines tentatives de la diplomatie de «on pays pour pénétrer la pensée du prince de Meltcrnieh à l'ctuhoit de ces duchés. Evidemment sa pensée est connue de sou conseiller habituel, le baron de llerder. Celui-ci doit arriver sous très peu de jours à Bade pour y rejoindre la comtesse Mimeska. dont il est fou. dont il est idolâtre, à qui enfin il dit tout, même les aff aires d’Etat les plus délicates. Comprenez vous maintenant?
— En admettant, monsieur, que ceci ne soit pas une fable destinée à donner un prétexte à vos assiduité* auprès de madame Mimeska, je trouve que rieu n’est plus absurde que de compromettre si évidemment la comtesse, au moment où H. de llerder va arriver à Bade. Est-il, eu un mot, rien de plus maladroit que d’exciter la jalousie, la colère des gens, alors que Ton a besoin de tout son empire sur eux pour en tirer quelque secret important? Car. si vous dites vrai, monsieur, c’est là, j'imagine, le rôle que madame .Mimeska doit jouer pour vous servir auprès du baron de llerder ?
— Précisément, ma chère; seulement, comme on connaît les... harem... on In honore. La comtesse «tit son M. de Ucrdcr sur le buul
du doigt; sui-si voici ce qui o?t nrrivé : instruit do sa liaison avec M. de llcrder «t des conséquences que celte liaison pouvait avoir pour mes projets, j 'ni recherché In comtesse, vous priant même de l'accueillir riiez vous avec une distinction particulière.
— Ce que j'ai eu la naïveté de Taire, monsieur.
— En celle occasion, ma chère, colle natvcté-là était le comble de l'adresse; vous allez en juger. Il y a quinze jours, ici. dans votre saloo, je lâchais d'amener madame Mimeska à certaines confidences sur M. de llcrder; voici ce quelle m'a lépuudu :
• Mon cher comte, vous voulez savoir quelque • ho*e de moi sur une affaire diplomatique qui vous intéresse» si je puis, je vous renseignerai; mais. service pour service :
faites- moi la cour et compromettez* moi le plus possible jusqu’à l'arrivée du baron de llcrder. •
— Et vous me croyez assez sotte, monsieur , s'écria iiiad.une Ducoruticr, pour ajouter Toi à une pareille Table?
— Je vous crois, nu chère, uue Temme il'iiifini ment d'ofr
i irit, et, pour vous c prouver, je coutume. La comtesse, malgré son air éluurdi et Msm.micres évaporées, est une petite femme do beaucoup de tête, de bcaiii’oup de bon sens, et fme connue l'ambre.
Voici le raisonnemeut qu’elle m’a fait, vous eu reconnaîtrez la justesse, je dirai même la profondeur; seulement, vous m'excuserez, ma chère, de répéter des choses si embarrassantes pour ma modestie.
— • Voyons, monsieur, reprit iiudame Ducormier. cédant malgré e le à l'accent de sincérité d’Anatole, voyou*, le profond raisonnement de madame Mitneska !
— Le voici, ma chère :
• M. de llcrder m'aime passionnément, et sa passion augmente de jour eu
jour, m’a dit cette *
singulière petite femme. Savez-vous
pourquoi, uiou cher comte? Parce que j’ai toujours trouvé moyeu de paraître lui faire les sacrifices les plus flatteurs pour sa vanité. Le baron est un de ces hommes blasés qui n'aimeut une femme qu’en proportion de l’impression, de l'effet qu’elle pioduit sur autrui. Eu un mol, leur amour-propre s'exalte et triomphe d'autant plus, que leur maîtresse est courtisée, recherchée, admirée, désirée davantage par des rivaux redoutables, c'est-à-dire charmants, unis qui. bien entendu, doivent être rebutés et sacrifies; or. mon cher comte, je ne vois Ici personne de plus aimable cl de mieux posé que vous à offrir à ce cher baron, en maniéré d'holocauste, lors de sa prochaine arrivée; faites moi donc une cour compromettante, enragée; >1. de llcrder en sera instruit (il a des amis partout), il bâtera sa venue, et, tue voyant alors vous débisser pour lui, si passion deviendra du délire, car, entre uous. jamais de sa vie il n’aura joui
Ln comte MC JliuiCfka. — Page 8K.
d'un pareil succès, les sacrifiés de votre sorte étant rares, mon cher comte; mon empire sur M. de llcrder redoublera, et rien ne me sera plus facile alors que d'obleuir de lui la confidence dont vous avez besoin, car plus d'une fois il m’a spontanément coufié les affaires politiques les plus graves. Voyez, mou cher comte, si l'arrangement vous convient. •
— J'ai donc accepté l’arrangement, continua Ducormier en souriant. Madame Mimc.-ka est d’ailleurs si loyale à sa manière, qu'en interrogeant minutieusement ses souvenirs au sujet de plusieurs de ses entretiens avec le luron, j’ai déjà quelques précieuses données. Maintenant, si la < ûmtesse, comme je n'cu doute pas, tient sa parole à l'arrivée de M. de llcrder, ci lire adroitement tic lui le secret qu'il
me faut, je le livre ausiitôt au prince rpyal Jugez alors, nia chère , dans quelle excellente position cela nous met auprès de Son Altesse (loyale ; quel espoir nous pouvons fonder sur ces paroles du prince plus d’une fois répétées : « Il but espérer, monsieur le comte, que uous nous reverrons quelque jour à B”*. * Or uu ambassadeur spécialement désigné et désiré par la cour auprès de laquelle il doit résider a de gr.indesehanccsd'être accrédité près d'elle. Eh bien, ma chère Joscpba, avais-je tort de vous dire que peut-être la comtesse ferait de vous uue ambassadrice? Ai-je enfin befoiu d'ajouter que pour obtenir celle ambassade , j'aurai, d'un autre côté, de nouveau recours à b toute-puissante influence de mon vénérable et excellent protecteur, M. le prince dcMorseunc, dont l'appui ne m'a jamais manqué? Plus d' uue fois ne m'avez-vous pas dit :
< Vraiment, on croirait, Anatole, que vous avez un talisman pour tout obtenir ue M. de Morsenne! t — Un mot encore, ma chère Joseph:», ajouta Ducormier eu voyant qu'il avait peu à peu porté b conviction dans
l'esprit de sa femme. Franchement, pensez-vous que si j’avais voulu avoir madame Mimeska pour maîtresse, j'aurais été assez jeune pour lui faire si évidemment b cour? Croyez-vous qu’ellc-mérae, une fine mouche, et qui, pour mille raisons, lient beaucoup à M. de llcrder, ne se fût pas enten lue avec moi pour envelopper notre liaison de mystère, chose facile pour des gens aussi usagés que la comtesse et moi?
Madame Ducormier allait répondre à son mari en lui tendant la main en signe de confiance et de pardon, lorsqu'un valet de chambre ouvrit lis deux battants de la porte du salon et annonça :
— Monsieur le duc et madame la duchesse de Sn.wu.
Au regard cl au demi-sourire que madame Ducormier adressa à son mari au momeul où celui-ci allait au-devant de scs convives, il était facile de voir qu'Auatolc avait complètement rassuré et per-
LA DONNE AVENTURE
fuadé sa femme. En cfTcl, il disait vrai, «lu moins quant au cèle politique de sa convention avec la jolie comtesse. (Juant à la question amoureuse, la maîtresse «le M. do limier semblait si usag/e, comme disait Ducormier, cl il était lui-méme un tel modèle d'hypocrisie, de mensonge et «h- perver-dté. que «le moins si cpliqm s que madame Ducormier auraient pu douter d«r la pureté des relations d'un pareil couple.
Le valet de chambre de la comtesse Ducormier annonça successivement :
— Son Excellence le marquis de Pallaucixi.
— Monsieur !«• prince et madame la princesse de Loaesiei*.
— Sa Grâce l’amiral su Chaules llua- FIRST.
— Monsieur le marquis et madame la marquise de Mon-