OMIT
Je n’en veux pas davaulage, vous êtes punie, mon fils est venge. |
MADAME D'ALFI.
Vous m'interrompez : cela, mon cher monsieur, n'est point poli.., permeltez moi d'achrver ma pensée. Certes, je regrette la vie, je la trouvais si amusante et si belle, moi, l-i vie fritrr un sourire tardanique) surtout depuis quelque temps. . Kl voilà que vous veuez brus-
E mu me condamner à mourir : c’est, vous eu conviendrez, fort liguant; mais euflu, mort pour mort, avouez que celle-ci ne manque ni d'originalité ni de grandeur. Celle tombe cachée dam la nue', ce linceul de ueige immaculée, d'une blancheur non moins chaste que celle des draperies funèbres dont ou pare le cercueil des jeunes vierges. (Elle rit.) Il ne me manquera rien que h couroune mortuaire de fleurs d'oranger'... Sérieusement, cette mort u'esl pas vulgaire, elle est poétique, elle est grande! KHc uie plaît... nuis... ditevutoi, c’est singulier. . est-ce que vous éprouvez, comme moi, à mesure que le froid augmente, une sorte d'invincible propension au sommeil ’ Depuis quelques instants, mes paupières, malgré moi, s'a* luur dissent.
aOBWT.
Le froid, au sommet des hautes montagnes, cause toujours tn sommeil léthargique (1), précurseur de b mort... Je commence à sentir aussi mes paupières pesantes.
La iH'içc continua de pleuvoir à crin flocona.au milieu du brouillard; elle munie déjà jusqu'au» genou» de Ituticrt et de nusdaim* d'Alli, tou* deux nuu sur un lier de i<k ; le froid devient de plus en plus glacial et pénétrant, • le veut a complètement cessé, un nmrnc silence règne sur celle cime solitaire, j qui de tous côtés plonge dans les nuages.
NADAMt: d'aifi, tentant pe t il peu un tommeil invincible U gagner, se le ve brusquement.
Non, je ne veut pas dormir ! je ne dormirai pas, je jouirai joiqti’â j lu fin de U dernière lueur de mou intelligence :
La niarqui*e. à peine debout, ne peut ae soutenir sur ses jambe* perdues par te froid, raidies par U fatigue ; elle rbancelle cl tombe sur la neige pré* nu roc 1 où elle était a***»e ; die s'adoaee à celte pierre et y appuie sa tête bleuie par le froid; le* lre»*c* Je *ca cheveux noir» couverte de neige se dénouent et ae dénudent en longues naîtra, sra main» glacée* retombent inertes ■ se» eftléa, se* granits veux d'un bleu sombre demi -dos sous leur* paupières alourdies, n'ont encore rien perdu de leur éclat.
RORERT.
Je l’avais dit, votre orgueilleuse volonté sera vaincue cette fois per le sommeil, et plus tard par le délire de l’agonie.
madame d'alo, avec anxiété.
Le délire!*., je ne veux pas avoir le délire... je n'aurai pas le délire... je resterai maîtresse de ma pensée tout entière...
RORERT.
Ah ! vous craignez le délire !
Je ne crains rien !
MMR.
Si ! vous craignez de trahir devant moi votre pensée secrète, votre désespoir de quitter la vie.
(I) Ce sommeil lêlhirgique. presque toujours auivi de délire, est observé fréquemment chai le* toy.igeurs égaré* dans les neiges du uiont Saint-Bcniinl, du mont Cenia, du mont EUsuc et de toutes les fnonügncs élevées où k froid e*t trev-vif.
m vdami d'alu, avec effort .
Je vous dis que je ne veux pas avoir le délire, et je ne l'aurai pas ! -
anattr, te levant et faisant quelques pas chancelants.
Oh! moi aussi, je lutterai contre ce sommeil léthargique, et du moins j'aurai vu complète l'expiation de tes forfait», monstre!... alors que. la pensée t’échappant malgré loi, je pourrai lire au foud de ion âme infernale!
madame d'ali i. luttant contre les progrès de la somnolence léthargique et du trouble qui commence à égarer son esprit.
Je suis maîtresse de moi, j'ai toute nia raison... je... je... vous vois là... debout... couvert de neige... et blanc comme un speclie...
RORERT .
Oui, mais votre voix s’af'aiblil, vos yeux se ferment...
madame d’alu, avec un nouvel effort.
Qu’est* ce que... ceb prouve... que... mes yeux se ferment?... que... le... son de ma voix s'affaiblit ?... ce u'ett pas lo d ;lirc... cela ! j'ai toujours conscience de rooi-méme..
DOUAT.
A présent... mais tout à l'heure! tout à l'heure!
MADAME o'Ain.
Non... je ne délire pas... je... vous vois trébucher, tomber i genoux... près de moi : est-ce le délire ceb?... Tenez... je vois encore le» corbeaux qui planent., là... tout près de nous... ils nous prennent déjà pour des cadavres.
Robert, à genoux auprès de la marquise et affaissé sur bti-méme.
L'eugourdisscmeut me gagne et devient invincible...
madame d’alu, dont ta pensée s'égare peu à peu.
Non .. je ne... délire pas, je vols. . la neige... pleuvoir... Pourquoi tant de mige ici ?... Alt' ie me souviens... oui, je me souviens... nous sommes sur... la Tournelle .. mai*... {avec un éclat de rire diabolique) tu crois surprendre ma pensée parce que... elle s'embarrasse ... je... je., ne parlerai plus...
ROBERT
Tu parleras malgré loi. . Oh! des forces! oh! seulement la force «Je vaincre, pendant quelques minute» encore, la léthargie qui... appesantit mou esprit !
Ln marquise est d'abord restée silencieuse par un suprême effort de sa volonté expirante : mai» bientôt, en proie au délire contre lequel elle a longtemps lutté, scs yeux sc ferment, ses membres sont agités par des mouvement» convulsifs son «no palpite, et, d'une voix entrecoupée, elle prononce avec un accent passionné :
Julien!... mon Julien!...
rorert, agenouillé près d’elle, tressaille.
Que dit-elle I...
madamr d'alii, délirant.
Te voila donc, pauvre ange? Tu ne sais pas, mon doux Julien! après ta mort, je... je t’adorais... Tu ne mo crois pas, ci pourlaut c’est vrai, mon amour... celait le remords !
RORERT.
Est-ce on piège?... Ce monstre feint-il ce délire pour m’apitoyer?
(fl se traîne en rampant sur la neige, A l'aide de ses genoux et de set mains, auprès de la marquise; il entrouvre tes paupières de celte
f emme agonisante; elle a rail fixe, vitreux et déjà A demi voilé.) fou... elle va mourir... Elle ne ment pas... 0 mon Dieu! elle se repentait.
madame d’alvi, délirant.
Dire à ton père que, depuis ta mort, je... vivais de ton souvenir.., mon Julien ! et que je... maudissais mou crime non, je ou poutai»
LA MARQUISE D'.VLFL
pas diro cola... je ne... pouvais pat... Ton père aurai! cru que je lui demandais grâce ! Je suis méchante, mais pas lâche!
doubst, accablé.
Elle se repenlail! Son orgueil m’a caché ses remords!...
madame D'Ain, tl'me voix cjpirante.
Julien... je meurs... pour loi... je meurs heureuse!
iosest , égaré par le désespoir.
Elle se repentait!... Oh! je suis un assassin... Au secours!... Sauvez-b! Elle u'esl pas morte encore... elle expiai! sou crime!... Au secours!... (Il veut secourir lu marquise. tuais les forces lui manqucnt: l’engourdissement léthargique V anéantit, et il reste eletulu dans la neige, hors d'état île faire un motiirmcnt.) Malheur à moi !...
■adami i'alfi, roidissanl eonvulsiirment ses membres, puis immobile,
Julien!... Julien!...
tôt est, d'une voir défaillante.
Oieu seul devait la punir... J’ai commiii un meurtre.-. Ma mort peut-être l'expiera!...
L'engourdissement léthargique paralyse complètement l'esprit et le corp» de I Robert; il demeure, aiuii que madame d'Alfl, «i mouvement. Le fauteuil ! de la Tournelle est toujours enveloppé dans le* nuages; uuui, au bout de I quelque temps, la neige diicontinno peu à peu do tomber, elle a cependant «ouvert à demi le corps de Robert et de la marquise, il» ne donnent presque plu* sieiic- de vie, leurs paupières août doses, leur* trait, violacés : de Irmjm a autre une imperceptible aspiration soulève lear poitrine. Les énorme* corbeaux planent au-ik-aaus du Fauteuil, rétr.Vismnl le cercle de leur vol «a »c rapprochant de ces deux corps, que parfois Us effleurent de leurs ailes, en poussant des cri» aigus...
Soudain, la nuée de corbeaux qui tournoie au-dea*ua des corps de Robert et du mnd.im ■ d’Alfi, à demi ensevenssoua la neige, s'élève dans le* air* et disparaît, cITm miellée par ontf rumeur lointaine ; elle s'approche, et l'on distingue bientôt le bruit de voix de plusieurs personne», réunies mr la plate-r-*riue. nu pied du Faulcud: mai* de sou *• <m met. oû nous supposons le lecteur, placé prè* de Robert et de la nnrquiso inanimés, Lun n aperçoit aucun de» personnages, on les entend seulement parler ainsi :
La voix de rtwcHirr*.
Voire père n’est pat sur la platu-forme Ayez bon espoir, Julien ! nous le trouverons sur le Fauteuil.
La voix de mtt*, avec angoisse.
T rop tard I trop tard ! 0 mon Dieu I englouti sous la neige ! mon père! mou père!...
La voix de rincainv.
An rude* moi là, Julien! J'ai l'habitude des rochers; je saurai bien mouler là -haut.
La vois de jclies
nistjuer votre vie... non, c’est à moi de risquer la mienne!
La voix d'un guide.
l'ar ici. monsieur Pieiro, par ici... El toi, Joson, dresse F échelle au pied de la Cheminée; vous autres, déroulez les contes.
La voix de rima, haletant.
Mille franc* pour chacun de vous, me* amis, si nous arrivons à j temps pour sauver madame la marquise... Malheur: malheur! elle n'aura pu résiner à un froid pareil !
La voix de /vue*.
Fauchette, attendez que le* échelle* soient dressées... M'expose* pas votre vie.
La voix de r admette.
N'a-t-il pas exposé la sienne, lui, pour me sauver de la mort au ravin de übavoire f
La vois d'un guide.
Fanchon. attends que les échelles soient amarrées. Chère fille, tu arriveras plu* vite au Fauteuil et sans danger.
La voit de misa, qui crie avec force.
Mon père!... courage!... voici du secours!
La voix de mitm.
Madame la marquise... nous venons à votre aide...
La voix de jolies.
Mou père ue répond pas... Mon Dieu! plus d’espoir!
La voix d un guide.
Les échelles sont attachées; n’oubliez pas le panier où sont les couvertures et Feau-dc vie... Von* autres, liez les fascines à ces cordes; ou les moulera là-haut pour faire du feu.
La voix d'un autre guide.
Mais, pour passer sur la Pierre, comment fera M. Pieiro? Nous ! avons été obligés de le hisser dans les mauvais pas.
La voix du guide.
Deux de nous se placeront à chacun des bouts de la Pierre; nous
tiendrons nos bàtnns de façon à former 11111; espèce de rampe de chaque côté du précipice; M. Pieiro. Fan- bon et Julien passeront là sans dauger. Allons, qui monte le premier?
La voix île jclien.
Moi!... moi!...
La voix Ue métro. ,
Ab ! monsieur Julien, qui uous eût dit à Lyon qu'un jour...
La voix de jvukr.
Taisez-vous! Je ne veux songer qu'à mou père... Veuez, venez, Fauchette !
Le bruit tumultueux des voix ce**e pendant quelques moment»; on entend seulement de temps ■ autre Ici recommandation* de* guides s'adressant tour à tour à Julien, a HancheUe M i Pieiro, qui gravissent la Cbcminéo su uiojon d'érbcUes pixcécs d cacarpeineuts en escarpements Les nusges enveU»iqH.-nt toujours U cime où Robert et la marquise sont i demi enseveli* tous U neige; ils ne donnent aucun signe d'existence : bientôt appareil au-dessus de U corniche du Fauteuil le bout d’uoo échelle, dont le pied, solidement maintenu, repose à l'extrémité de ta Pierre ; presque aussitôt Julien, tête uue, se* babils en désordre, puis Fanchrttc, puispietro et plusieurs guide» arrivent tour é tour sur l'étroite plate- forme. Julien, apercevant Hubert, court à loi et i'dcrie ;
Fanchetie, le voilà... 6 mou Dieu! le voilà...— (Il s’agenouille auprès de sou père, lo couvre de sanglot* et de baisers; puis, le sontavaut, aidé de la jeune fille, ils l'adossent à une roche, et tous deux tâchent de réchauffer de leur souffle ses mains glacées. L'un des guides prend dans un panier une couverture de laine dont il enveloppe le moribond ; puis, à l'aide d'une gourde, il essaye de lui faire boire quelques gouttes d'eau-de-vie).
Le guide, penché vert Robert.
Il a fait un mouvement des lèvres... Il n’est pas mort, Dieu merci! Frottez-lui les tempes, les mains, avec de IVau-de-vic; cela le réchauffera ... Nous allous hisser les fascines et allumer le feu.
Fauchette et Julien exécutent le» recommsndstion» do guide.
LA MARQUISE D'ALFI.
julien. pleurant de joie.
Soyez bcni. niou Dieu!... Faochette, mou père vivra... Ses mains rcprêuucul uu peu de chaleur.
Piciro, aidé d’autres guides, s'est empressé de secourir madame d'Alfi : il l'a aussi enveloppée d'uik: épaisse couverture de laine, après avoir frotté ses mains et ses tempes avec un spiritueux dont il mi a bit avaler quelques gouttes : une lueur d’esistencc h* réveille rl»ea la marquise, die semble (audemenl so débattre contre l’agonie.
L'un des guides, à Pietro.
Nous allons maintenant hisser les fascines et allumer du feu. Vous autres, déblayez la neige. ( Il jette une longue corde dont l'extrémité va tomber à la base du Fauteuil, et crie en se penchant et s'adressant à r un de ses compagnons, resté sur la plate-forme : ) Attache les fas* dues à cette corde...
ricT»o, pleurant aux côtés de la marquise.
Madame... madame, entendez-vous ma voix? C'est moi, Pielro.. . Ou courage! On va allumer du feu. Cela vous réchauffera tout à fait; vous serez bieuiùt rappelée à la vie. Courage! vous êtes sauvée!
Madame d'Alfi fait quelques légers mouvements ; ses lèvres s'agitent comme si elle voulait p irler, mais elle no peut articuler aucun son. HoJwrt. phu robuste que la marquise, »e trouve dans un étal moins alarmant; il recouvre plus ldi qu'elle sa connaissance, toujours soutenu par sou lits et par FaiicluMlc. Il est adossé à un quartier de roc; nuis son regard voilé ne distingue encore rien autour de lui. Le trouble de son esprit au s’csl pas complètement dissipé. Les ç u ides, au moyen d'une corde, ont hissé de* fascine* de bois scc apportées a dos d’homme tlejmit Monlmin ; ils les dépècent à coups de serpe llieutôt un 'eu brillant llan.be au bile du Fauteuil. Pielro -t l'un des guides soulèvent madame d'Alfi, enveloppée dsiissscouverture, etlatrinsporlenl auprès de ce lover, dont Julien et KnncbeUe ont aussi approché Hubert Depuis son arrivée su faite du Fauteuil, les regards de Julien s'arrêtent pour k première fois sur la marquise; son aspect est cdravaiil; les tresses dénonces de scs cheveux noirs couverts de neige cachc.it à demi ses traits livides et agonisants.
julien, avec un mélange d'horreur et de compassion.
Ah ! elle n’est que trop punie du mal qu’elle m'a fait !
FAttf.HETTz, poussant un cri de joie.
Julien, votre père m'a reconnue!
Robert, dont les yeux se sont ouverts, a repris peu à peu ses sens; il rcconmtl Fanchelte, agenouillée près de lui; mais il ne peut encore sm-rcevoir la ligure do son fils, qui, aussi à genoux, s'est un momeut détourne pour contempler madame d'Alfi. A la voix de la jeune lillc, il »e retourne brusquement et se penche de nouveau vers son père. Olui-ri, à la vue de Julien, jette un crand cri, *e dresse sur son séant; ses traits expriment tour à tour la stupeur, nnc aorte d'incrédulité anxieuse, et eulin une joie indicible. En vain il veut parler : l'émotion étouffe sa voix ; il ne peut qu'anpuyer ses deux mains tremblantes sur les épaules de Julien, qu il attire i lui en le contemplant avec une avidité dévorante. Puis, poussant des sanglots convulsifs, il l'étreint avec ivresio sans prononcer une parole. Le lils et le père s’abandonnent en silence i l’dTusion do leur tendresse passionner; Fanchelte fond eu larmes; les guides, occupés à raviver le feu, sont profondément sttendris. Pietro, qui voit U marquise reprendre peu i peu connaissance, se dit avec effroi :
L'aspect de ce jeune homme qu'elle croit mort, et qu'elle aime d’uu amour insensé, peut porter a madame le dernier coup. (Jue faire ! mon Dieu ! que faire ?
Robert, après U première explosion do sa stupeur et de sa joie, saisit les mains de Julien, et s'écrie d’nne voix palpitante :
Tut. . loi... c’cst toi !