‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La marquise d' AlfiChapitre 7 sur 28 · IA MARQUISE D’AI.FI · texte numérisé non relu

IA MARQUISE D’AI.FI

— Corne lia Giovani épouse veuve du marquis d'AIÛ, consentezvous à prendre pour époux le seigneur duc de b Torre-Alba, chevalier de la Toisoa d or?

l \ mauqpisi , avec ravissement.

J’y consens.

amaiosio, d Julien.

Pue de la Torre-Alba, consemet-vous à prendre pour épouse Coruelia Giovani, marquise d'Aifl?

mie*, d'une voix palpitante <f émotion.

Oh!... oui... j’y consens!

ambaosw.

Comelia Giovani, jurez-vous devant Dieu d'accomplir fldèlemcnl vos devoirs d'épouse envers votre nouvel époux {

la MAAQctsE, d une voix ferme.

Je le jure!

AMBIOSIO.

Duc de la Torre-Alba, jurez-vous de consacrer votre vie au bonheur île celle qui vous accepte pour mari?

jolies, avec exaltation et ne pouvant retenir ses larmes.

Je le jure! Oh! à die mou âme, ma vie!

1MBB0SI0.

Que le ciel entende cl accepte vos serments! soyez unis,

Atnbroaio prend la main de Julien et U met dani celle de la marquise. L'émotion «le l adolescent est ai profonde, qu'il semble prvH à défaillir. Amhroiio fait de nouveau un Miuulài’n: de prières et sort finement par l'une des porter» du salirn . La nurqui.c -c relève, mais Julien reste agenouille devant elle, les mains jointe*, l’aJoraliuu empreinte aurai* traits in^énns; l'émotion étouffe sa von, il ne peut prononcer une parole.

la MiSQuisi, a uc un accent enivrant.

Relevez-vous, enfant.... Je vous dois tant de boudeur... que ce serait à moi de me mettre à vos genoux.

Le comte Christian va ouvrir les deux battant* do la porte d'une chambre voisine, et revient d'un air ironiquement solennel auprès de Julien, qui, toujours i genoux, a pris les deux main* de U marquise, sur lesquelles il appuie son front.

Ll COMTE CBBISTU5.

Mon cher Julien, relevez vous et suivez-nous, jeune et chaste époux...

Le comte donne le bras i la marquise et la conduit dont l'appartement voisin. Julien les suit, ivre de bonheur et d’amour; niait le comte, ae retournant dès que b ourqmse est entrée dan* la chambre, fait siRnc à l'adolescent de re«tcr aur le seuil, il obéit Le comte Terme l'un dis battants de la porte, puis, éclatant d'un rire homérique, il dit à l'adolescent :

— Bonsoir, cher duc de la Torre-Alba... ho' soir. noble chevalier de la Toison d'or! La marquise n’est point du tout ma sœur. car depuis longtemps nous nous chérissons tres-iendreinent cl trè-'-iimoureusemeut; quant à b morale do raveoiurc, la voici : de même quo les papillons de nuit se brûlent à b lumière, les clercs de notaire qui oat l'impudence d'aimer des marquises sont justement bafoués et turlupines; la leçon vous profilera saus doute, et sur ce... bousoir, cher duc de la Torre-Alba.

La voix de la marquise .

— Bonsoir, beau chevalier do la Toisoa d'or... bonsoir.

La porte de la chambre se referme, et l’on entend madame d'AlU et le comte redoubler leur» éclata de rire. Julien, foudrojé, pâlit, chancelle et tombe évanoui en murmurant d’une voix expirante :

— Mon pète... b mort!... b mort!

Plusieurs mois après celte soirée, les événements que nous allons racoulor se passaient daus les environs du lac d Annecy ; mais, avaul

de poursuivre notre narration, nous essayerons de présenter au lecteur mi tableau des site» et des localités qui doivent servir de cadre et de théâtre aux divers iucidculs de ce récit.

L'on voit encore à Avsrcr quelques vestiges de la maison nu madame de Warren* offrit, pour la première fois, tiu asile à Jean-Jac* qurs Rousseau, lorsque, adolescent, il quitta Gcncve : « Celle vieille maison, — dit-il daus ses Confessions, — derrière laquelle se trouvait un passage entre un ruisseau à main droite, qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à gauche, conduisant par une fausse porte au couvent des Cordeliers. ►

La maison a disparu (I), mais il reste encore le ruisseau d’eau limpide (l'un des dégorgements du lac}, la muraille de soutènement du jardin, et le passage qui conduisait a l'église des Cordeliers.

Les admirateurs de Rousseau contemplent avec émoliou les dernières (races de celle habitation où vécut ce grand géuie, l'honneur ' de l'humanité ; ils se plaisent à évoquer, en ces lieux, la riante et blonde figure de maoame de Warrens, telle nue 1a dépeint Jean- Jacques, lors de leur première entrevue: ouïe sait, (adolescent, séduit par l’entretien, par le bon accueil, cl, il l’avoue ingénument, séduit aussi par l'excelleai dîner d’un certain curé, avait résolu d’abjurer le protestantisme : il apporiait une lettre à madame de Warreus qui devait lui faciliter les moyens d'entrer daus le giroude l'Eglise catholique.

a Je m'étais figuré, — dit-il, — une vieille dévote bien rechignée, je vois un visage pélri de grâces de beaux yeux bleus pleius de douceur, un teint éblouissant, le contour d’une gorge enchanteresse ; rien n’échappa au coup d'tril rapide du jeune prosélyte, cjr je devins àl'instaiille sien, sûr qu'une religion précitée par de pareils missionu a ires ne pouvait manquer de mener en paradis; elle preud en souriant la lettre nue je lui présente d'une main tremblante, l'ouvre, jette un coup dœil sur celle que m'avait douuéc M.de Poutverre. revient à la mienne qu’elle lit tout entière, cl qu'elle eût relue encore, si son laquais ue l’eût avertie qu'il était temps d’entrer. — Eh, mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir. — non» voilà courant le pays bien jeune; c’est dommage, en vérité. Puis, sans attendre ma réponse, elle ajouta : — Allez chez moi m'attendre; dites qu’on vous donne à déjcuuer; après la messe j'irai causer avec vous. »

Le premier séjour de Rousseau chez madame de Warrens, à Anl necv . fut, l’on se le rappelle, peu prolongé : il partit pour Turin, où il j devait renier le protestantisme et embrasser le catholicisme. L’adolescent ne garda point nu souvenir tres-édifiant de sa conversion, si l'on en juge par plusieurs épisodes de son noviciat dans b maison . religieuse où il fut reufermé.

« Un jour, — dît-il, — on ouvrit une autre porte de fer, qui partageait en deux un grand balcon rcguaul sur b cour : par celte porte enirèreul nos sœurs Ica catéchumènes, qui, comme moi, s'allaieut régénérer, non par le baptême, mais par uue soieuuelle abjuration ; c'étaient bien les plus grandes s... et les plus vilaines. coureuses qui aient jamais empuanlé le bercail du Seigneur, » etc. ( Confessions , partie I", Uv. II, p. #9.)

Nous ne rapporterons pas ici, et pour cause, l’étrange aventure du Maure, autre abominable catéchumène, oui cause au pauvre Jean- Jacques une si grande terreur, malgré les explications de I abbé directeur de b maison. Ce saiul homme, fort d'une longue expérience à l'endroit de ce qui épouvantail Rousseau, entreprenait de rassurer le nouveau converti, en lui affirmant qu'il s'effrayait véritablement de peu de chose.

Après son apostasie, Jean-Jacques revint chez madame de Warrens : citons encore quelques lignes de l'immortel ouvrage; nous y retrouverons la physionomie de la vieille maison d'Annecy et de scs habitants :

« Pauvre petit, le revoilà donc ? — dit madame de Warrens en m •percevant ; — je savais bien que tu étais trop jeune pour ce voyage.

(I) L'emplacement de la maison et du jardin de madame de Warren» aonten partie occupé» aujourd'hui p»r l'ba bÜ al M H » et le vaste établissement de M. Sauthier-Tyrton, i qui la province d'Annecy doit le rcm'rquable développement do te» moyen* de transport. Nous somme* heureux de rendre ici ce UiiiiHgu «ge n r tannant industriel qui, priera sa grande fortune, A *a tria- habile uiiudiva et i tu p rad iai— ac activité, marche mcetMmim-nl daus ti voie du progrâct des améliorations pratiques.

LA MARQUISE D’ALFI.

— Ptm, n’arlre^MOt à *a femme de chambre : — On dira ee <|u’on vomira, mai*», puisque la l'rovidenee me le renvoie, je suis déterminée à ne pas l' Jiaodonuer — Ne voilà donc établi chez elle; elle liabii 'il une vieille maison assez grande pour avoir une belle pièce de réserve dont elle (h sa ehamhre de par .ide, et qui Tut ce le où ou me logea : tell chambre était sur le passage dont j’ai parlé, uù se fit notre première entrevue. Ah delà du ruisse-oi et des jardins l''»u découvrait ta campagne Des le premier jour, la plus douce familiarité s'établit entre mm* : Petit fut mou nom. Navmn fut le sien. Je passais mou temps le plus agréablement du monde, occupé de choses nui me plaisaient le moius C’étaient des mémoires à mettre au uet. dis projeta à rédiger, des recettes à transcrire ; c’élaieul des herbes à trier, de* drogues à piler, des alambics à gouverner (1). Tout à travers de relu venaient des foules de passams, de* visites de tonie espèc-: il fallait • nirctenir lotit à la fo s ; nu suidai. un apothicaire, un chanoine, une belle dame, un Irere lai. ... M daine de Warren* me fai*.' il goûier de ses plus déles'ables drogues; j'avais boao fuir on vouloi* me défendre, malgré ma résistance et me* horribles grimaces. maigre moi et mes d ruts, quand je voyais ce- joli» doigts barbouillés s'approcher de ma bouche, il fallait finir parl'nuvrir» l sucer ; quand loin sou petit ménage était rassemble dan-Ja même chambie, à uous entendre courir et crier, au milieu des éclats de rire, on • rtl cru J qu'on v jouait quelque farce et i on pas qu'on y faisait de l'optât ou de f’élixir. » ( Confession *, partie l*. liv. III, p. 161.)

Nos lecteurs nous pardonneront catte digression, s'ils partagent noire religieuse admir uion pour Rousseau, et si, comme nous, ils ont éprouvé ce pi eux recueillement que fait naître l'aspect des lieux di- J vinisés par le génie.

Lorsque Jean-Jacques quittait Annecy pour aller contempler les magnificences de ceUe nature alpestre qu'il ador.dt, il se dirigeait de préférence . se' on la chronique locale, vers nu endroit où se trouve une demeure eu ruines, que l'un appelle encore aujourd'hui la maison de Mousseau (2) Ces ruines seront le ih-àirc de quelques-unes des scènes de uolie récit. Le site où fut bâtie cette mai -on dut. eu effet, charmer Jean-Jacques complètement isolée, elle s’élève £iir le versant d une montagne, à nue lieue d'Ann- cv. et à une distance à peu près égale des villages de Cbavoire et de Veyrier.

Du haut du roc où relie demeure est assise, l'on jouit d'un coup d'œil magique, un .pie au monde; l'on «inbr.issc du regard le lac ifAvaiicr, lac enchanteur, dont le* aspects variés sont disposé-, groupé-, propori oiine* par la nature, avec un bonheur qui délie I mcal de l'art. Ce u'esl point l'imm- nsité de la petite Mediterranée de Genève trop étendue pour que l’on puisse apercevoir se* deux riv.-ges il la fui* ; ce u’esl point l'a -pect abrupt «*l sauvage du lac du Bourget en aissé dans de sombres muraille* ue rocln-r* arides, uc laissant à la vue pre-nue aucune échappée; non. l'œil ravi s’arrête b-ur à tour sur les bords runts. mélancoliques ou gmndiosi s du lac d’Anuery, cl plonge dans les horizou* lointain-, découverts par l'abaissemcul des pente» de quelques-unes des montagne* dont il est encadré.

Tâchons, s'il est possible, de donner une idée de ce* merveilles, en (supposant le lecteur placé sur la terrasse en ruine de b maison de Rons-eau ; eu fur») de la rive ou elle rai bâtie, et de l’autre côté du lac. s élève la ville d'Annecy, dominée par le» donjons quadrangulairet'du vieux château des ancien* comtes de Genevois qui ont sou-

(1) Madame de Warrens aimait beaucoup A «'occuper de la dialillilion doi plant'** médiM miles

(S) Cette tradition W-tle oat confirmée par une ch>rm»nU> notice d** N. Jaeqiie* Replat, intitulée la Jf'Uaon de Rautirau, et imdréc A U suit» du «on renvarquahle roman historique le SinyUer d* la forêt d* l*t>ntt. CcUu ouvre de poêle et d'aiitiqu-me rappelle Ie*i meilleurs onui|M de W «lier McoU, par l'intérêt du récit, par la triencr archéologique, et par U connaisuiire profonde île I Iii'loire, de* mœurs rt du langage de* habitant» du courir de S-ivo«c îu <|U*~ toraième siècle. — Ajoutons qua M. Jacques Replat, l'un des plu* éloquents avocat a de la Savoie, a voué aon patriotique et beau talent à la défont* dr U csumi démocratique t-t dr la couanlulmn «He. Citons «usai, au sujet de la tradition lorafo ndative A la maison de Rousseau, un excellent et consciencieux •tavsil de M. Jules Philippe, jeune écrivain de ce pays ; «on livra »ur Annecy et •» i-imron» est r.-mph de n-cherehrs curieuse*. La maison de Hous-e <u appartient A M Sauth-er-Tvrion,

veuijouéuu grand rôle dans riiistoire(l). Au delà de cette cité s’étend uu iui neu»e bassin. aussi fertile, aussi habilcmeul cultivé que le* plu* grasses rjiiipjguos de la Normandie ou des Flandres, et «cmé çà et là de bouquets de noyer «l'une végétation gigantesque ; les ricite* gnéret*. doureruent ondule* eu vidions «*t en colline* s'étendent à perte de vue, et enûii. à Fexucme horizon . l’on aperçoit b chaise du Jura ; b France... b France!

Au-des-us de b ville d’Annecy s'arrondissent les croupes boisées qui di'iniueut la vallée de Saiiilc-Calheriue : délicieux parc anglais de «leux lieue* de longueur, ce ne *out que prairie», culture*, ombrage* séculaire*, eaux vive*, houdissaul de roc eu roc; le* point* de vue deviennent infini*, à nn-sun- que l'on gravit le* douces sinuosités d'une large mute, *i soigneusement t-uircienuo que fou peut arriver en voiture jusqu'au plateau supérieur , alors l'on a au-dessous de soi les pmfoodt'iii , Je cette vallée, véritable océan de verdure (2), et au loin se déroule un magnifique panorama.

Au-dessus du dernier plalem de la vallée de Sainte Catherine commencent le* rampes du S<-ineuoz, l'uu des point* culiniuanis de la chaliie des Alpes ;‘uue forêt de sapins couvre presque entièrement ses flanc* et peodaiil l'elé plu* de mille tête* de bétail paissent le* immenses pra ries qui verdissent sa cime, où la Flore alpestre a versé •a corbeille odoraule et diaprée.

Le* versant» du Semenoz et de ses aooexe» qui descendent Jetqu'au bc non moins transparent et bien que la baie de Napl«*>, vont plantés d'une liante futaie de châtaigniers de plu* de deux lieue* de longueur (elle s'étend depuis la Puya jusque par delà Sevrirr); ret chauigiiiers oinnslruenx, ombrageant des pelouse* veloutées, offriraient au peintre une foule de modèles d'un«* origiu-ililé puissante et hardie: les un* sont d’une telle circonférence, que quatre hommes il embrasseraient pa* leur tronc crevassé, trapu, aux moignons bi« zarrenieiii coiiiouruc», d'où s'étaiicent, ainsi que des cierge* gigantesques. de jeum-s tige* dout l'écorce brillante, satinée, le tendre feuillage, cotilra -4eul étraugi ment avec la noire et rugueuse enveloppe du vieux tronc, souveut tordu comme un càb'e ; d'autres souches, déchaussée- jusqu à la moitié de leur* raciues énormes, couvertes de mous-eet surlevées en voûte*, en arcade», sous lesquelle* fou passerait en *e courbant, ressemblent à des rochers, tant elle* sont bossuée* tic nrr-uds, de bourrelets, d’excroissance* lign«-uses, puis de ces souches colos-ales, souvent rongées par le temps, jusqu'à f* hier, et ainsi changée* parfois en grottes d'écorces, s'élèvent pleins de sève, de vigueur, à trente pied- d’ëlévolîou. les robustes et luxa* i -auts rejetons tir l'arbre Mois fois centenaire (5). Enfin, pour comble de pittoresque, les troncs, les ramée» de cette châtaigneraie que U puéiique fautai*»- de l'artiste jamais u 'aurait rêvée, »e fruAlMl sur l'azur du lac. qu’elle domine, azur si dilatant, si limpide, que. par uu singulier mirage, du h ml de» petites gazon née» de la ful.iie, uu cruit

voir à travers la feuillée resplendir au dessous de soi le bleu do

ciel.

Le versant oriental du Semenoz s'abaisse iu&ensihh-meui et découvre feutrée de la vallée de» Bauges, si fertiles eu herbage*, qoe l'on dit à ptopo» de la puissance inouïe de sa végétation : — (JeUt le soir uu bâton dans une prairie, le leudemain vous ne le verrez plu*, tant l'herbe aura en une seule nuit graodi, »

Le» abords de cette vallée, presque au niveau du lac, offrent aux regards l'aspect d'un échiquier où l’or des blés et des seigles mûrs se m.irie à l'incarnat de* trèfles, au bleu pâle des plants de fin. an rose vif des sainfoins et à la verdure variée du vignoble, du mais et du chanvre.

(!) Qu’il noua toit permis de mentionner ici un ouvrage très-important « point de vue de la science historique ot do l’idée démocratique, iHuioirf de la Surf**, icturllement voua presse : M Clnudi- Genoux, autour d’un beau !i»« justement «npiilaire, tfZmotrM <f an enfant de la Sarote, a bien tou lu noua w*»muniipier le* épreuves de son Bietoire d» la Saroie. Kl le obtiendra, nous ra «mîmes certain, un irramt et légitime aucxès: vaste érudition, utile coton*, f"*** attrayante, telle» sont le» qualité* voilante» de celle uwvre. dé l'ancien rédacteur «tu Patriote luroitwn et de fauteur de« Ckanti de l'aulier . Fidèle à •• foi diunocraliqiie, M Claude Gojhhix. en a'occupant de IVducatum hiMoriqnc do peuple, utilise noblement aujourd’hui le* huai r» «que lui fait l’exil.

(2j La vallée du Saînlo-Cntherine, qui mériterait A aile seule le voyage d’Aonecy, appartient pn-M[ur en to(alité à M. Germain, inspecteur de* foré-1* : h belle route qu’il a (ail percer, et qu’il entretient avec taut do soin. i>! uu table »enk>: rendu au pan. Aucsi versé danv l’agriculture quo dans U ailvkulturv, tl Germain, par I cirelU-nl aiuéiuueinent de K* bois, qu’il est iuip>xuil>ie de n** pas remarquer, a établi, pour nin*i dire, uue école moih'-to forestière- Le» résultats de rat cuaeigneinent pratique doivent et fe de» plu» heureux pour u« contrée si riche en e*»encr* «fo bois de toute espèce.

(3, Celte admirable chltaigneraie se Ironie aux portes d’Annecy. L'anoen* roule de Sevrit-r traverse ce* bois .Nous ne saurions trop recommander et ut* aux j‘i-iidrt'5 de paysage Nous le répétons, ils trouveront là, ainsi qu*- dam I e * environs du Ue, de* sujets d’étude v*riés ( nnmlvreux. et d’une mcroyaNe «M* | «inilité.

LA MARQUISE D’A LFI.

Rl«u, jusqu'iri, de plus fertile que ces rives enchantées, mais au delà de l'entrée de la vallée des Bauges, et vers le fond do lac, ja scène change. U grandeur alpestre se déploie dans toute sa malesté : c'est un entassement tilaiiique de moutagues sur inonl'gnrs. Leurs crêtes se dressent vers Us ciel comme des vagues gigitulr-ques, pétrifiées pendant la tourmente; l'imposante sévérité d-- ce tableau, est adoucie par les nuauces d.- la végéialiou dont ces montagnes de trois à quatre mille pieds de hauteur sont entièrement revêtues: guérets, vignobles, forcis, pâturages, s'étagent ainsi, depuis la base jusqu'au -omni. I de ces masses volcaniques; incommensurable amphithéâtre de cultures variées, de bois touffus, de prairies «élevant jusqu'aux uuées qui les caressent. et se réfléchissant dans le miroir des eaux du lac.

F.n hiver, ce même site prend un caractère étrange; l'on se croirait transporté dans les régions glacées du pôle. Les moûts entassés, couverts de neige, se perdent dans le*, profondeurs du ciel, devenu presque violet au soleil couchant : alors leur cime, d'une blauch'*tir • blotti* saut*', se teint d un rose vif, puis, peu à peu. celle uuauco pâlit, s'efface, le crépuscule a succédé au jour et la nuit au crépuscule; mais, si La lune se lève brillauie et pure, le spectacle est magique .. ce sont de» «ouugues d’argent sc dessinant sur un froutdazur constelle d'étoiles d'or.

A l'extrémité de la haie et eu revenant vers la rive où est bâtie la maison de Rousseau, lu sceae change encore : des bancs calcaires d’un gri> sombre strié de filets blancs, pierre qui acquiert le poli du marbre, surplombeul le lac presque à pic. lai-saut à leurs pieds une étroite * haussée. Cet encaissement aride et sauvage contraste par sou âpreté avec les richesses de végétaiiou des autres sites: opposition s unissante, car ce sinistre tableau, digue d'inspirer le gétiie d'un Salvator Rusa, est bientôt oublié pour l'un des plus ravissants paysages que l'on puisse rêver en Arcadie ! c'est le bassin de l'antique abbaye de Talu)iaks(I).

Que l'on se figure une rive d’une fertilité surprenante, bordée d'arbres énormes, dont les basses branches tr, mpèut dans le lac. ('. lie terre promise, exubérante de cultures de toutes sortes, exposée au midi, et abritée de la bise du nord par le Roc-de-Chére, promontoire verdoyant qui fait face à la pittoresque presqu'île de bumgt, doui le beau èbàtcau est entouré d’une futaie sent luire, celle terre promise jottil presque en toute stisonriuue température aussi douce que celle ! de Nice. d’Nycres on de Florence. La trait heur des ombrages, !<• Ideu i foncé des eaux, l'épanouissement précoce des floraisons, rappellent les contrées méridionales les plus for tuuées.

Les ruines du vieux couvent des moines, pittoresquement groupées, nvoisiii- ut le bourg où naquit loavaul Berthollel, l'illustre orgauivtieur de liu'liliil d Egypte; la coupole étincelante tiu clocher do Talloire*, Couver td 'écaille» de fer-blaoc, suivant la coutume du pays, miroite audessus des toitures de tuiles brunes ; les montagnes dont celte partie de la baie est eulouréc offrent du nouveau à l'œil des amphithéâtre» de prairies veloutées, euirecoupées de grauds bois de sapins, s'étageant jusqu'aux ou es ; au delà des premier.-* rampes on voit scintiller, à travers les noyers, les chênes ut les hêtres, le clocheton de l'église de Sainl-Cennudu (1), située sur la route de âlontmin,

(1) Pour jouir complètement de ce majrnilKp»® point de vue, il but. en relu ni de U- olltou, t'arrêter à une croix «tuée au sommet de la roule qai descend i Talloirct ; «Je là on embrasse tout lu fond du lec. Noua le rtyèloo*. c'est féerique, et no* grand* Mjmgistea, Ustludû», loa Cahal, lus bupuu, tu* R ou*-' «;»u. ignorent eus merveilles.

Noua sommet heureux du pouvoir exprimer ici 4 II. lu turc du SrirUGarm*m notre Uni souvenir de la cordiale hospitalité que ce véritable disciple du Christs bien voulu, sans noua connaître, nous offrir dans si solilndc.

l'une des sommités boisées que domine la Toonxmr., ce géant des Alpes.

Seule entre toutes ces hautes tuomagues, collines auprès d'elle, la Touruetle. élevée du plus du huit mille pieds au-dessus du niveau | du la mer. cache presque toujours dans les images sou Iront aride, ’ sourcilleux et dépouillé, ni uu briu d'herbu, ut un brin de niou»»e ou j du lichen ne végétant à une p.ireillo hauteur : les üédes bises du prin- | temps ou les premières chaleurs de l'été ont fondu b ueige des autres cimes., le front de la To mette reste tou murs oeigeux. Le cré*

| postule du soir a peu à peu envahi les sommité* de celte chaîne des i Alpes, tonies sont noyée* dam l'ombre, seul le front de b Tou rue Un. étincelant comme un phare, reflété les derniers feux du soleil, depuis longtemps disparu à ( horizon (1).

I t Au delà i!u b <s*in dus Talloires, et eu continuant le tour du lac, l l'on admire uucore les magnifique* ombrages du village d.- Mcutlion. où les Humains, toujours amoureux des beaux rite*, avaient , midi «les bains (S). Vient ensuite Centrée ,de b vallée qui *e déroule audessous du vieux château de Meuthou, à la mine féodale et guerrière.

Enfin, faisant face à la rive opposée que domine le Semenoz, s’.irroudisseut les croupes de b mouiugne de Veyrier, accidentée, verdoyante, couverte de bois à sa cime, de cultures ut de vignobles i ii mi-côte, taudis qu'à se* pieds, à demi cachées dm* les ut issifs de I leurs jardins qui dominent lu lac, on aperçoit quelques riantes vil- I las(t), d'où Tou en. brasse, ainsi que de l.i maison de Rousseau, le murveilb-ux panorama dont nous vouons d’essayer de donner un cro- ! qui* imparfait.

Vers le milieu du printemps de l’une de ces dernières années, qnelquos paysans de Chanoire \ village situé non loin de la nt.ii>on de Rousseau ) virent passer, à b tombée du jour, uu homme d’une stature robu*te. encore dans b force de l’âge, quoique sa barbe et ses cheveux fussent déjà gris; sa pile figure, profondément sillonnée par b- chagrin, avait une remarquable expression d'éuerg- : modestenient vêtu, portant uu havre-sac, couieuaiil sou modeste bagage, cet étranger traversa le vidage de CI» ivoire puis, au bout d’un quart d heure de marche, remarquant le* ruines de b maison d • Rotts-eau,

| sa position solitaire, ses abords escarpés, d s'arrêta, et, appuyé sur un loug bâton de voyage, demeura longtemps peu-if. lus yeux fixés sur celle masure isolée. Un paysan se trouvait sur b roule, l'étranger lui dit :

— Mou ami , qu’ert-ce que celle maison délabrée que je vois l/thaut dans la montagne !

— Monsieur, c’est la maison de Rousseau.

— De Jenii -Jacques Rousseau?

— Oui. monsieur; on dit qn'tl y venait dans les temps, et la maison a gardé son nom...

— Ainsi, — reprit l'étranger, frappé d'uue idée subite, — celte demeure n'est occupée par persouue '

— Non. monsieur; il ne reste que le toit et les quatre mur*.

— Merci de votre renseignement, mon ami,— reprit le voyageur ; —

(Il L'on wit que k» point* le* plu* culminants d'une chaîne de inonUfmr* restent !• » dernier* éclairés par le soleil, en raison de leur «lévatiou

(S'i La source rtuudo él sulfureut* du* eaux thentialos de Muni bon existe encore, ainsi que plusieurs iimflrurliun* romaine*- Nmi loin de* rives du .Wt-nthon, ut dans la dire* tiun de l i presqu'île de 1 fumai, faisant f*c« à U pointu ou romontoirc du Roe-dc-Cbèrc, on voit encore, tonque les eaux «lu lac «oui sase*. la première pile d uo pont projet.* pir lus Romains, et qui devait réunir ks deux rives du tac.

(S) Parmi ces jolies l«bilali'*ns. nom citerons celle de notre excellent hôte et ami M Masse!, ainsi rpiucotks du M. Jacques Replat, avocat, cl de M t.uvul, syndic d'Annecy, ancien dépoté, qui a donné tant du noblua H. ttrlunf i » de patriotisme à U cause dûiwk-ralique et euusiiiuLiunnetle ; mm* avons "ivi remarqué i 'habitat ion du M . Ilu j.Uy . qui * dessiné le parc de an Hcmcmu avu e un goût pariait et uiéiuzc *• s points de vue avec beaucoup d art ; M. Ilupl.v est l'un dus [dus Bavant- ingénieur* du la Savoie ; «i» souvenir ut celui de sa dur* mante famille .dont jamais mm* n'oublierons l’aimable accueil, nous seront loujusirs précieux.

U MARQUISE D'ALFI.

et, après avoir encore snivi pendant quelque temps, au bord du lac, h rouie qui couduit de Cbavuire à Verrier, il s'orienta de son mieux vers la maison de Rousseau, entra dans le viguob'e cultivé sur la penle inférieure de la montagne, pois, gravissant une rampe abrupte, il arriva an pied d'un mur de terrassement »n ruine, rouvert de lierre, de rouces. et con-truil de gr<» blors de pierre moussue; il les escalada et se trouva sur un terre-plein rempli de décombres et d’herbes sauvages; â droite s’élevait la maison de Rousseau, ombra* gée par un taillis de chênes, enracinés entre de grandes roches grises qui semblaient former de ce r6te la «lùlure d’un jardin abatidouué; i travers une ouverture pratiquée dans une haie inculte, l'étranger remarqua un sentier sinueux et rapide, aboutissant à une petite vallée délicieuse, plantée de peupliers, de hêtres et de noyers; un ruisseau d’eau vive veuant de la montagne et tombant de cascades en cascades coulait sur un lit de cailloux avec un doux murmure.

Le voyageur, après avoir, pendant uu moment, contemple ce spectacle agreste, moula les marches disjointes d'un escalier extérieur à demi cachées sous les orties. les pariétaires, les fraisiers sauva-

f ies, et entra dans a maison , où il ne vil ni portes ni fenêtres. La première pièce avait dû servir autrefois de cuisine, ainsi que l'annonçaient les ruines d un vaste maulcuu de cheminée, noirci,

Cliarbonné comme l'âtre du foyer; le

S ilafond. çâ et là efnndrë. lais-ail apercevoir la charpente de la toiture, et, à travers une crevasse du pieiiuu lézardé, le bleu du ciel et la verdure naissante du taillis de chênes; ou caveau taillé dans le roc élait creusé à Tua des angles de celte cuisine , séparée d'une chambre voisine par une porte vermoulue, la seule qui existât; l'étranger la poussa et pénétra dans une salle assez vaste ; eu quelques endroits il ne restait que les poutres transversales de

sop plancher a moitié détruit, au-dessous desquelles on voyait la noire profondeur d'une pièce souterraine; cependant, grâce à son

( ilafoud intact, la chambre supérieure , dans laquelle venait d'entrer e voyageur. pouvait offrir un abri contre h pluie: on lisait sur les murailles, dégradées par le temps, les noms d r un graud nombre de curieux visiteurs de la maison de Rousseau; quatre fenêtres sans carreaux ni châssis, deux ouvertes sur la façade et deux autres pratiquées dans le* mur? de retour é< tairaient celte pièce, d'où l'ou embrassait du regard le lac d'Annecy cl ses rives.

L'étranger réfléchit assez longtemps après avoir visité ces ruines, où il se décida de passer la nuit; déposant près de lui son havresac, U en lira un morceau de nain . détacha sa gourde suspendue à soo côté, s'assit sur le rebord «le l’une des fenêtres, et commença sou frugal repas en coutemplant l'admirable paysage que uous avons

(coté d'esquisser. La nuit vint; la lune, se levant radieuse derrière U cime du moût Verrier, jeta un sillage lumineux sur le sombre miroir du lac, où h-s étoiles se reflétaient comme des milliers de paillritea d'or minuit sonnait au loin, à l'église paroissiale d'Annecy, et l'ét ranger, encore av.is au rebord de la fenêtre, restait absorbé d.ms sc> pensées ; mais, tressaillant au tiutcmeul mélancolique et prolongé de l'horloge, U soupira, se leva, et, éclairé par la clarté de la lune qui projetait >a clarté à travers les fenêtres de la chambre, ailleurs pleine de ténèbres, il adossa son havre-sac i la mur.iille* rttemHl sur le plancher avec HOMaeiai cv du soldat au bivac, jp! pma sa tête sur sou sac de voyage, et fermant les veux dans l'espoir de trouver le -ommeil, il murmura d'uue voix étouffée ;

— Ob' monlils...

mon Julien ! ohm pauvre enfant.

Le comte ChrUd&n.

Trois mois s’étaient écoules, depuis que le voyageur avait, pour li première fois, passé la unit dans U maison de Rousseau, devenue depuis lors son asile habituel, si délabrée quVIle fût.

Les habitudes sont encore eu Savoie d'uue simplicité |»riinitive; les habitais du village voisin si»

«îuiélcicKt à («inc ue l'étrange existence «le letraiiffr; celui-ci se mit d'ailleurs , et rie lutmême, en régir :

le le idcmain de *o« arrivée, il se présenta chez le syndic (le maire), et lui > ihiha un passeport en bonne for nie, puis, s'informant «la nom du propriétaire de la malvoD abandonnée . il lui écrivit, et lui demaotla, nu nom de llumi* oité. la permission d'habiter ces ruines inoccupées; le propriétaire accueillit cette demande avec Ij meilleure gfiw du monde.

L'étranger , ouc iiousappei'eronsllû bert , chargea ua pot sa il de Cnavoire

de lui confectionner , selon la contume du pays, uu matelas de feuilles de mais serbes , et de lui acheter à Auueey une couverture de laine; le même paysan appariait chaque semaine ;■ la maison de Rousseau l'un de ces grands pains de douze livres . moitié froment, moitié seigle, nui se conservent frais jusqu'au dernier morceau. Le |M*iit ruisseau de la vallée fournissait au solitaire une e»u limpide, dont il remplissait chaque jour sa gourde : il blanchis>ait lui-même, et par un procédé fort simple, le peu «le linge qu il possédait, le platçaul. maintenu par quelques grosses pierres, au fond du lit du petit ruisseau qui avoisinait sa maison; grâce an rapide courant de celle eau. toujours renouvelée, le linge était ainsi lavé; Robert l'exposait eiMiite sur une haie aux rayons du soleil.

Les habitants de Cliavoirc et de Veyrier après s'être quelque peu occupé-* de leur voisin, l'oublièrent bientôt. Ils le voyaient d'ailleurs

LA MARQUISE D’Ain.

rarement; dès l'aube, il quiimit sa demeure pour gravir les montagnes. et ne regagnait son gilc qu'après le rom lier du soleil; quelque fois encore on apercevait Hubert au faite d'escarpements si périlleux. que les plus intrépides dénicheurs de unis d aigles osaient à peine le suivre du regard. Si par hasard les bùcl erons le rencontraient dans les bois, il leur adressait uu salut cordial ou les aidait à charger leur pesant fardeau; mais res rencontres étaient rares, l’étranger semblait surtout aflectiouner les cimes environnées de précipices, sauvages solitudes où uul homme, avant lui, n’avait osé poser le pied.

Un jour. Robert, à h tombée du jour, regagnait la maisou de Rousseau, il côtoyait l’un des profonds ravins dont est coupée la montagne de Veyrier, lorsqu'il vit desceudre à travers le* rucher» supérieurs une jcuncfil le, portant sur sa léto une grosse gerho de verdure quelle maint r o.i il de se»

deux liras relevé».

Sou frais \ isage mioblpit plu- gracieux ciK-orc, ainsi encadré de ces longues herbes , dont h* fleur» agrestes se ■Épient k scs cheveux blonds ou caressai ni hui cou cl ses épaules : elle venait de traverser un •uisscau; scs jambes cl ses pieds uus.

encore humides, offraient b blauch- ur luisante du marbre mouillé; sa courte jupe, d’une 'grosse lotie tTnn gris violet, s ajustait à un corrige de pnreif'c étoffe. anse» rebâticré. bcé par devant à la naKsaurc du sein : ce vêtement sans main lies , bissait voir celles de b chemise, découvrant à demi lis bras arrondis de b jeune lillc, hàlés par le soleil ; souple , agile . robuste , elle descendait de rocaille eu rocaille d'un pas ferme et léger, malgré le pesant fardeau dont elle était chargée.

Une chèvre et ses

deux chevreaux suivaient cette jolie enfant, lorsqu'elle s'aventura dans un passage étroit, difTirile, abrupt et semc de cailloux roulants, amené- par le missel leineni des eaux qui, lors des pluies d'orage, apres s être creusé ce lit ou ce 0". comme on dit dans le pays, afllu.iicut à nu profond ravin et de là tombaient en cascade d'une hauteur de deux cents pieds.

Cet escarpement, taillé presque à pic, ne se trouvait que quelques pas au-dessoirs du gèt où marchait b jeune fille; aussi au lieu de

pieds, un faux pas la pousse eu axant, elle abandonne sa gerbe, qui va tomber dans l'abime. où elle se voit entraînée à son tour, hors d'état de s'arrêter sur cette jiente presque perpendiculaire.

Robert, croyant b pauvre enfant perdue, jette un cri d’épouvante, s'élance hors du sentier où il se tenait, et, se cramponnant à quelques aspérités du roc, se jette à genoux, en travers du ravin, esjtëruit aiusi faire obsiable à la chute de la jeune fille emportée par nn irrésistible élan.. Robert réunir, son corps, placé entre le précipice et elle, l'arrête brusquement. Elle trébuché, se redros-, et, s’aidant de quelques branches du taillis qui borde le gèt, elle le remonte et gagne le sentier transversal; puis là . debout, le sein palpitant, elle rajuste sous sou peigne ses tresses blondes dénouées où restaient encore attachées quelques fleurs agrestes, et dit naïvement à Robert : — Merci... bien, merci bieul Uem euseiuent je retrouverai ma

gerbe au bas du rocher.

- 4# Puis, sans que sa

figure régulière et douce , légèrement colorée par l’émotion. trahit en rien l'effroi de b mort, qu'elle venait do voir de si près, elle ajout.) s'adressant à Robert:

— Vous demeurer. u'esl-cc pas, dans b maisou de Rousseau ?

— Oui , mon eufaol.

— Moi, je m'appelle F nrlielle. et je su*» d’auprès Chavoire. Encore nue fois, merci bien! Je va* chercher tua

Due de U Tune Al!*», cuiiMiilca-voi» i prendre pour époiMc — l'»6i

deux chevreaux dont la |Mtulatice avait failli la tuer et qui broutaient ulor-iui- Mblemeul quelques pou«*es de hêtre , dit d'un ton d'amical reproche aux capricieux animaux .

cii les flattant de l.i main :

— Oh! le* petits fous... les petits fous !

Puis, les faisant marcher devant elle. la jeune fi'Jc descendit d’un pied leste et asMirë le sentier tournant Robert vit plusieurs fois * m ore la jolie tète blonde de Fanchetie apparaître à travers les verdoyante*, cépées, et euteudit sa voix,

affaiblie par l’éloignement, répéter de temps à autre ù ses chevreaux : — Oh ! les petits fous ! les petits fans !

continuer de descendre par cette pente, d’une rapidité effrayante, cl de te diriger ainsi ver» le précipice, elle ralentit $a marche, afin de prendre à sa droite le «entier transversal où s’était arrêté Robert.

Soudain les cbevroaex bondissent joyeusement derrière la jeune fille, renient b devancer, la heurtent violemment et s’embarrassent dans ses jambes; elle pe.xl l'équilibre, le* cailloux roulent sous ses

VIfï

l.e lendemain du jour on i* avait sauvé b vie île Fane belle, Robert, rentrant le soir dans sa demeure, trouva sur l'appui de l’une de s«*s

LA MVRiJllISE D'ALFl.

croisées un beau ïameau chargé de cerne» el un (nsiil panier de joue rempli de fraises des Lui»; à ces humbles présents, il devina la reconnaissance de la jeuue fille; plusieurs fois encore, auoiqu il ne l'eût pas revue depuis l'a veinure du ravin, elle lui douna de nouveaux témoignages de souvenir; c'était lani6t un rayon de miel ou un fromage de lait de chèvre enveloppé de feuilles de vigne, tantôt des fruits de la saison. Enfin, un soir. il ne retrouva plus dans le ruisseau limpide, voisiu de son logis, le linge qu'il avait laissé maintenu par quelques grosses pierres, mais il le vit. eu rtmlraut chez lui. placé sur l'appui de sa leuêire et soigueu* •meut repassé : ce» attentions persévérantes. d'une délicatesse naïve et d'une louchante gratitude, émurent souvent Robert jusqu'aux larmes et adoucireut l’amertume de ses chagrius.

— Oh! mou fils! se disait-il, oh' mon Julien! tu n’aurais pas cherché dans la mon un refuge contre la honte, con're les tortures, contre le désespoir où t'a jetée celle horrible femme ! ce monstre de perfidie et de cruauté! si, à Ion entrée dau» la vie, pauvre cufaul de dix-huit ans, lu avais rencontré une âme pure et candide comine celle de Cette douce créature dont la reconnaissance fait deviuer l’excellent cœur ! i Mi ! Jean-Jacques! toi qui as peut-être promené daus telle solitude où je vis aujourd hui le» aspirations, les regrets, les douhuis. intimes de la grande âme blessée jusqu’à b mort par finjustice, l'ingratitude fl la méchanceté des hommes! Jean -Jacques! mâle el sublime éducateur de la jeunesse ! tu as écrit VÊmilt pour prémunir les pères contre les danger-- d'une éducation factice, menteuse ou subversive des lois impérissables de la uatiire! ce livre... je l’ai lu... comme un chef-d onivr*- d'art et d'éloquence, mais uon comme un chef-d'œuvre de raison pratique ! Tes préceptes, si tendres. si sages, si profondément cherchés, étudiés et trouvés dans l’essence même des rapports qui doivent exister entre le perc el le fils, les préceptes, Je les ai uegligés!

Aussi malheur à moi I II est venu ce jour où mon fils était sauvé s’il m’cùl aimé au lieu de me craindre ! s'il eût eu foi à mon indul-

f ;cucc au lieu de redouter ma sévérité! s'il m’cùl ouvert son cœur au icu de s'abandonner à un secret désespoir! Mais non... j’ai cru devoir exagérer jusqu'à une apparente inflexibilité le chagrin que me causait sa faute! je voulais te frapper d'effroi à sou premier pas daus une voie mauvaise; j'ai dépassé I • but!

Malheur à moi ! mon fils n’avait jamais connu de l'autorité paternelle que la rigueur austère; le malheureux enfitit aussi n'a coulié son repentir qu'a b mort el à une lettre déchirante où il me disait les causes de sou suicide !

Et à celte heure ton corps est sans sépulture, ô mou Julicii! Eu vain dans un pèlerinage horrible, oh! horrible pour un père... j'ai remonte les bords du Rhône depuis Lyon jusqu'à Genève. où tu t'étais précipite dans le fleuve; en vaiu j ai sur ma roule interrogé les riverain», espérant du moins retrouver tes restes! Cette suprême couMibtiou in 'a été réfutée... ton corps est englouti au fond de quelque gouffre...

Sinistre pèlerinage! il m‘a conduit aux envirous de ce pays; lorsque je le traversais, frappé de l’aspect de cette solitude immortalisée par Jean-Jacques, je ine suis dit:

« J’ai méprisé les enseignements de l’un de» plus grands génies dont su soit honoré le inonde; Jean- Jacques, dans son ardent amour pour l'humanité, avau écrit l'Erni/e. l’Evangile de» pères el des mères! En suivant ses lois, jauruis assuré le bonheur de mon til»; il eût élé l'orgueil de ma vie!... Mais, hélas! j’ai méconnu tes préceptes. 6 Rous-eau! b mort de mon enfant m a puni, et j’expierai mon fatal aveuglement daus ces mêmes lieux où lu as peut-être médité l'Emile ! »

El puis, habiter ici ou ailleurs, peu m'importe ! je traîne au hasard mon existence, désormais sans but; le séjour de Lyon nie serait insupportable. Il est donc je ne sais que l clnrnie fatal dans une douleur incurable, puisque je me résigne à vivre'... Vivre ! mon Dieu! est-ce vivre .'... demander chaque jour un sommeil fiévreux a la fatigue qui me brise! sonder la profondeur des abîmes pour trouver dan» le vertige l’étourdissement passager de nu s peines ' heureux lorsque parfois clics sont adoucies, comme clics l'ont etc par la reconnaissance de celte enfaui que j'ai sauvée de la mort! Oh ! oui, pourquoi à son début dans la vie mon Julien n’a-lril pas rencontré un de ce» cœurs simples el purs qui n’inspirent que de nobles pensées, que de nobles actions!... Il ne se serait pas tué, il ne m’ciU pas écrit cette lettre déchiraule que je relis chaque jour pour -déplorer mou inexorabh sévérité ! pour maudire l’horrible femme qui a poussé mon enfant au suicide !

El Robert lisait, relisait encore les dernières lignes tracées par la main de son (ils. à demi effacées déjà sous les brmes paternelles...

Robert attendait avec impatience le retour de f hiver: 11 avait hMe de voir les feuilles jaunies tomber des branchage» au milieu d'un froid brouillard... il avait hâte de voir les sombres nuées classée* par la bise d'hiver obscurcir le ciel... b neige jeter sur la plaine et >ui les montagnes >on bbnc linceul.

L'aspect de b nature morte plaît aux cœurs désolé»; les splendeurs d’une exubérante végétation, dorée par les rayons du soleil ' d'été, couronnée d'un ciel d’azur, irritent b douleur comme un défi qu'on lui porte ; un deuil éternel remplissait l'âme de ce père au déscs|M)ir, et autour de lui tout était joie, verdure, chants, parfum* cl lumière... L’époque de b f, maison était venue...

On soir, Robert regagnait sa demeure, recher< hant, selon soo liabilude, les lira* solitaires et escarpés; il venait de parcourir la cime du nmit Veyrier, lorsque, après avoir traversé des bois de sapin* et de hêtres enracinés daus le» crevasses du roc, il vit avec surprise se dérouler devant lui de vastes prane», ombragée» çà et là par des massifs de chêne» el d'épicéas, véritable oasis cachée entre déni mamelons, et dont D est impossible de soupçonner l'ex-snnce à nue pareille élévation, lorsque, au pie I de eette montagne, on mil la route de Thônes. Du haut de ce» pâturages on découvre on inpnea* horizon, et. no-dessous de soi, à une énorme profondeur, ou voit le lac. brillaot comme uu saphir, eucbâssè daus ses rives d'un vert velouté (I).

Au moment où Robert arrivait à cette oasis, l’on fauchait les prêt parfumé» de mille fleurs alpestres de couleur» variées; le pourpre, le blanc. TonUgn. le bleu, le lilas, confondaient leurs nuance» ; les senteurs pén- trantes de celte fanaison embaumaient l'air vif et pur que l’on aspire au sommet des montagnes ; b fraîcheur devenait délicieuse; de grandes ombres bleuâtre' envahiraient peu à peu cm prairies glacées d’or par les reflets du soleil à son déclin ; des femmes, de» jeunes filles, coiffées de larges chapeau* de paille, pied» nus et bras nus, alertes, bruyant- s, joyeux-», amoncelaient le foin en meuloiii ou le ramassaient avec de» râteaux; soudain retentit, non loin des gaies faneu-es, le Citant des Moissons, chant d'une mélodie agreste, répété en chœur par de» voix fémiuioes.

Robert vit alors paraître au détour d'un bouquet d’arbres uu chariot à quatre roues, traîné par deux belle» vaches d'm» blanc argenté; le lait gonflait leurs mamelles roses; plusieurs vert» rameaux de hêtre, ombrageant la tête, le poitrail el les larges flanc-, des deux paisibles animaux, les défendaient de b piqûre des taou*; ces feuillécs donnaient au char rustique un air de fête ; quelques ligi s Don ies de déniante sauvage, »i abondante en ce pays, encore enchevêtrée 1 - par leur» vrilles aux branchage» qui se balançaient sur b tête de» de» vaches, s'étaient, gracieux hasard, enroulées à leurs corne», et, voi j but à demi leur grand œil intelligent et doux, retombaient en gr.-pp.» d'une neige odorante; un homme, dans b force de l'âge, précédait b voiture, el. marchant parfois à reculons, guidait de la voix et ils geste l allcl-tge, le touchant du fioul d'une longue baguette sans aiguiilon; plusieurs jeunet filles, parmi lesquelles se trouvait fan* clictte, debout et groupées dans le chariot vide qui venait piendre uu nouveau chargement de foin, chantaient en chœur le Chantées Moissons; Fane licite reconnut Robert, lui sourit et lui cria de loin :

— Merci bleu pour l’autre soir, au bord du ravin... vous savez? Merci bien... toujours...

Et elle contint» d’unir sa voix à celles de ses compagnes.

Ce tableau paisible et riant contrastait si cruellement avec b douleur de Robert, que. quittant brusquemeut la prairie, il disparut aux yeux des faneuse», dont le» chants retentissaient dans b montagne.

Robert, depuis l'aventure du ravin, n’avait rencontré qu'une foi* Fanehcilc dau» le» buts pâturage» de» ;pni» Ycruel. Uu autre jour.

ll'J On peut «f rendre dmu ce» 1 m ut* piturtfro», appelé* Ica pré* Veroct, p«r an chemin qui aboutît à La route de TbAn*>*

LA MARQUISE D’ALFl. Il

traver-ani le TiHr»ge de Chavoire, à la tombée de la noie, il revit la jeune tille : la pauvre maison qu'elle habitait avec sa mère veuve, et trois enfants orphelins, laissés par une proche parente, était située il peu de distance du village et ombragée par un noyer gigantesque ; tiu cep de vigne, couvrant de verdure les murailles délabré l, grimpaît jnsi|oes aux tuiles moussues; un tronc d'arbre creusé comme le* 'pirogue* des peuplades indiennes, placé non loin de la porte du logis, servait, selon la coutume, de réservoir à un filet d'eau cristalline ; elle venait de la montagne, et se déversait dans l’auge rus* tique, au moyeu d'uu long conduit de bois à demi cache sous terre.

Fanchette avait placé prés du trotte d'arbre creux un grand eu- 4 vier d • bois blanc, et là. au milieu de leurs éclats de rire et de lems ébats, elle luignait dans une onde limpide, attiédie par les derniers raton* du soleil qui s*y bridaient, les trois petits enfants de sa défunte parente; tous trois si jolis, s: blancs, si roses, que c'était un charme de les voir se jouer à travers la transparence de l'eau, tandis que Faiiclielte Imr disait gaiement, comme a scs i hevreaux qui, à quelques pas de là. bondissaient et broutaient :

— Ab ! les petits fous! les petits fous!

Robert, touché des soins maternels que la jeune fille donnait à ce» cnfauis. s’arrêta et lui dit :

— Fanchciic. je vous remercie des fruits et des fleurs que vous déposez souvent sur nui fenêtre.

— C'est bien le moins que je me souvienne de vous... puisque sans vous je serais morte.

— Vous aimez beaucoup ces enfants?

— Je les aime autant que j'aimerai les miens... si j’en al I

— Vous pense* doue à vous marier, Fancbctlâ?

— (.'criaillement, et la Toussaint verra le jour de mes noces!

— Vous épousez quelqu’un du paya?

— Nou, mou promis u’e»l p.is d’ici; il passait parCbavoire au cornmentenienidc l'hiver, il était tres-pauvre cl demandait de l'ouvrage ; ma mère l'a adressé à uos voisins, qui iravaill >ient à la carrière, làbas. près de la Pierre- mal- tournée; il a été ainsi occupe tout l'hiver; le >oir, il remit avec nous à la veillée daus Friable, où l’on s'assemble; il était si bon. si doux, si laborieux, si avenant à chacun, que tout le monde l’aimait ; moi... j'ai fait comme tout le moude, et nous nous épousons à la Toussaint.

— El où est-il à cette heure, votre fiancé?

— Un homme de Pesav, qui passait par ici ce printemps, l'a embauché pour aller travailler aux mines, ou il gagne le double de ce qu'il gagnait à b carrière; aussi, quand vieudra b Toussaint, il aura amassé de quoi nous mettre eu ménage.

— (Jette séparation a dû vous affliger?

— Oh! oui, j'ai d'abord bien plumé, ensuite je me suis fait une raison, je me suis dit: Patience... il reviendra; d'ailleurs, voyezvous, je u'ai guère le temps de rester là les bras croisés à me chagriner. et puis le travail a comme uu Charme qui vous console ; il y a heureusement beaucoup à faire à la mai.* ou cl dehors, sans compter ces trois chers petits dénin» qui me fout courir autant que MS chevreaux ! enfin, quand je me scus malgré moi le rmur trop gros... j’embrasse ma mère, cl ma peine s'eu va.

— Votre fiancé est-il de votre âge?

— J’ai dix-sepl ans... il en a bientôt dix-neuf; ma mère dit qu'il faut se marier jeune, pour avoir de bonne heure de grand* enfants, qui vous aident bravement aux champ* ; je trouve, moi, que ma mère a raison.

— Dix -neuf ans! — sc dit Robert avec amertume, — mon Julien aussi aurait bi* nlôt cet âge !

Et, les yeux plein* de larmes, il s'éloigna brusquement de Fancheite, qui. partageant la gaieté des peut* eulauts, riait comme eux de leur* chats.

Robert occupait la maison de Rousseau depuis quelques mois, lorsqu uu élégant coupé de voyage, venant de France et suivi d’un fourgon, traversa la ville d’Annecy et s'arrêta devant b porte de l'bAiel

de Geuève; une jeune femme descendit du coupé, derrière lequel se leu dent, sur un siège à capote, une camériste et un valet de chambre; d'autre* domestique* avaient leur place daus le fourgon de suite.

Le courrier de l'étrangère, richement galonné, chargé de rom-| mander le» chevaux do poste sur b roule, était arrivé d- puis umi demi-heure a I bétel , où il avait fait préparer un appartement pour sa maîtresse : madame la marquise a'Alii. Son passe -port coutcuait le signalement suivant :

— Xouu et prénoms; Coruelb Giovaui, marquise d Alû.

— Lieu de naisnmce : Venise.

— Age: vingt-six ans.

— Taille : cinq pieds deux pouces.

— Yeux: bleus.

— Cheveux et sourcils : noir».

— Front: haut.

, — Net : aquilin.

— Bouche : petite

— Menton : rond.

— Vi sage : ovale,

— Teint : blanc.

— Signes particuliers : une petite mouche noire près du coin de b lèvre.

La marquise fil appeler le maître de l'hôtél et lui demanda s’il pouvait lui indiquer une maison meublée dans les environs d'Annecy, et située sur le* bord» du lac; FltôUdiur répondit qu'il se renseignerait à ce sujet ; quelques jours après, madame d Alfi était, suivant sou désir, établie daus uue maison de campagne utteuaul au village de Veyrier.

Selon l’habitude presque générale du pays, une paierie, terrasse couverte, s'étendait sur toute la façade du premier étage et communiquait avec l'appartement par b porte vitrée du salou: de* rosiers grimpants garnissaient les piliers de celle galerie, qui formait, à l'une de se» extrémités, un cabuet de verdure, grâce à deux panneaux de ireilh.e, complètement caché» soirs les pousses verdoyantes d’uu cep de vigue : Fou découvrait de ce frai» réduit, impénétrable aux ruyous du soleil, les rites du lac et les montagne» ▼o'si ne».

Un soir, peu de temps avant le déclin du jour, b marqni*c d’Alfi, assez aiïcrliomtée aux continues orientales, était à demi couchée sur plusieurs coussins placés nu fond du cabinet de verdure.

Madame d’Alfi. ainsi que Fou a pu eu juger par le signalement inscrit sur son pa**e port, était jeune, d'une beauté remarquable et d'une taille élevée ; mais à ce signalement incomplet, nous ajouterons : — taille svelte et accomplie, brges épaule» pied» d’enfant, main» dignes d une madone de Raphaël. port de léte impérieux, narines roses, gonflées, palpitantes à la moindre émotion, levre» rouges et sardoniques, noirs sourcil* arqué» sur de graods yeux de cet azur étincelant «tout l’acier est souvent trempé... physionomie saisissante, pleine d'audace et de passkm, de hauteur et d'ironie.

Cornclia. lorsqu'elle ne sortait pas de chez elle, se plaisait, par caprice. à rappeler dans ses vêtements b mode orientale, elle portait ce soir là «les fleur» naturelles de jasmin et de grenadier, entremêlées dans les nattes de ses épais cheveux noirs enroulé» à b grc' que, amour de sou front hardi ; sa soubrevesle albanaise de taffetas orange, brodée de soie blanche, cl garnie de courtes manches (luttantes, tombait ju*au'aiix hanches et découvrait le corsage d une robe de mousseline de l'Iode, ornée de légères striures de lil d'argent lissés daus l 'étoffé.

Madame d’Alfi. presque reuversée sur ses coussins, l’uo de ses bras replié sous sa léte, le» yeux demi-clos, babuçantau bout de son pied cambre sa petite pantoufle turque de velours rouge ouvragé d’argent, regardait indolemment la légère et bleuâtre lumen d'une 1 cigarette de Ubac de Aiiyroe, qu elle savourait lentement.

Faustine, camériste et confidente de Coruelb, brodait assise à aoelque* pas de sa maîtresse, qui, silencieuse et profondément absorbée, continuait d'aspirer Famine du tabac turc : mais, au boni de quelques Instants, un long soupir souleva son sein; clic se redressa, jeta brusquement loin d'elle sa cigarette allumée, mit un de ses coudes sur son genou, appuya son menton dan» la paume de sa main et regarda le lac et les mont gnes d’un «vil fixe, presque somhrç,

Faustine, entendant le soupir «le sa maîtresse, releva la tête et dit î

LA MARQUISE D ALFÎ.

— Vous soupire*, madame ; Je le savais bien, moi, que von* regretteriez votre brusque départ de Paris, où vous étiez si fêlée, si admirée!

La marquise haussa les épaules et resta muette.

— Alors, madame, puisque vous ne regrettez pas Paris, vous regrettez donc que M. le comte Christian ne soit pas encore venu vous rejoindre ici ?

La marquise, toujours silencieuse, haussa de nouveau et encore plus significativement les épaules.

• — Excusez -moi, madame. — reprit Faustine, — je ne suis qu'une sotte! en effet, si vous regrettiez Paris, est-ce que vous u'jr retourneriez pas à l'instant? Est ce que si vou* regrettiez l'altscucc de M. le comte, vons n'iriez pas le retrouver à Florence? Mais alors, madame. d’où vient votre souci ? Vous ennuyez-vous dans ce pays, qui pourtant vous avait tant séduite l’année passée, en le traversant^ qu'il y a huit jours, à votre retour de France, vous avez voulu vous établir ici pendant quelque temps? votre goût a-t-il changé? alors, qui vous empêche de revenir en Italie ? vos palais de Florence ou de \ enise vous allendcut? t.'ràce à Dieu, ainsi que vous le dites souvent, ni. (daine, — «depuis que vous avez l'âge de raison, votre volonté, * quelle qu’elle soit, s'est toujours faite!... » — Ni homme, ni femme, ni Dieu, ni diable, lorsque vons voulez quelque chose d'humainement possible, ne peuvent empêcher que cela soit !... Vous êtes jeune, riche. belle, et par dessus tout veuve I c'est-à-dire libre ! le monde est à vos pieds ! Dés que vous entrez dans mi salon, toutes le» femmes no quittent plus du regard leurs adorateurs et même... leurs maris! Il n’est pas un homme que vous ne puissiez rendre amoureux fou, et lorsqu'il l'est devenu, vous le traitez de reine à esclave! Ce pauvre M. le comte tyrannisait. dil-Ot), la princesse Orstito, et devant vous, il tremble, humble, craintif à faire pitié, lui toujours siarrogant, si dédaigneux ! lui, de qui les pins charmantes et les plus grandes dames quêtaient un regard ! vous l'avez fasciné; s'il était Ici. vous l’enverriez, je crois, d'un geMc at» bout du monde ' dites nu mot. et vous le verrez accourir malgré les graves intérêts qui le retiennent encore à Florence ! Euliu, madame, de quoi vous affliger, puisque pour votre volonté il n'est pas d'obstacle?

— Tu te trompes... Il en est on! — répondit en soupirant de nouveau Cornelia. qni, d’un air distrait, avait écoulé sa camériste. — Il eu est un... devant lequel ma volonté se brise.

— El quel est, madame, cet obstacle?

— Une tombe !

— Comment!.,, une tombe... — reprit Faustine avec stupeur, — de grâce, expliquez-vous, madame?

— Tais toi ! c’est assez, — répondit brusquement madame d’Alfi, et elle retomba daus sa rêverie, que sa camériste n’osa plus interrompre.

La marquise resta longtemps pensive, toujours assise et repliée sur elle-même; soudain elle sc releva bru^queim-ui en disant :

— Je deviendrai Tulle, si je reste ainsi des jours entier* dans l'i-

nertie. face à face avec cette pensée qui m'absorbe et me domine . . — Puis, s'adressant à sa camériste : J'ai mes babils d homme

ici?

— Oui, madame.

— Va me chercher le jardinier.

Faustine sc leva, sortit et revint bicutût avec le jardinier.

Claude, jardinier de la maison louée par la marquise, entra dans la galerie d'uu air assez embarrassé, len.uii de ses deux mai us son large chapeau de paille, et salua de son mieux.

— Claude, — lui dit Coruelia, — je voudrais parcourir les montagnes des environs.

— Madame la marquise, c'est bien difficile! les sentiers sont presque impraticables pour une dame. Il faut toujours marcher au bord des ravins et souvent on cùtoic des précipices. Ab ! si madame savait ce que c’est que ces passages si périlleux I

| —Je veux le savoir. Diles-moi.. comment appelez-vous cette montagne dont le faite est presque toujours dans les nuages et sur laquelle il a tombé dernièrement de la neige, quoique uous soyons an commencement de septembre ?

— Cette montagne, madame, s'appelle la Tournettc.

— C'est surtout là que je veux aller.

— Ah ! mon Dieu, — s’écria le jardinier en joignant les mains avec effroi. — est-il possible?

— Qu’avez-vous, Claude?

— Mouler à la Tonrneue. madame ! — El le bonhomme joignit de nouveau les mains. — A h Touruelie!

— Sans doute.

— Mais, madame, il n’y a pas dans le vütagedix hommes qui aient eu le courage de monter au faite de la Tournelle, et pourtant presque tous les gens de Veyrier ont l'habitude d'aller an bois dans des endroits tres-datigereux. Mais à la Tournelle... ce sont précipices sur précipices; il faut même en celte saison marcher sur des pentes couvertes de neige et de glace, et pour peu que le pied ou la tête vous manque un instant, ou est perdu.

— Oh! oh! voilà qui me ravit... Claude, où trouverai-je an guide?

— Comment, madame la marquise, vous voulez...

— Claude, où trouverai-je un guide?

— Puisque madame désire absolument parcourir les montagnes, elle lie pourrait avoir de meilleur guide que I homme de b maisou de Rousseau, s'il consentait toutefois à...

— U consentira .. Quel est cet homme?

— Un pauvre diable à barbe grise; il demeure par charité dans une masure; il court les montagnes du malin au soir, et il va souvent dans des endroits où les plus hardis n'ont osé aller avant lui.

— Voilà le guide qu’il me faut. Prévcuez-le ce soir, afin que demain malin il vicune ici prendre mes ordres ; je le payerai autant qu’il le voudra.

— Le difficile est. madame, de le trouver : il part avant le point du jour, et ne revient souvent que fort lard; mais j'irai cette nuit à Jeux ou trois heures du matin, à la maisou de Rousseau, et si je n'y rencontre pas notre homme cette fois-ci, l’v retournerai demain. Seulement, pour l’amour de Dieu, madame b marquise, n’allez pas à b Tou ruelle, il y a bien assez d autres tuouiagues à visiter sans celle-là.

— Je veux absolument qne ce guidesoil ici demain matin.

— J’y lâcherai, madame, — répondit Claude, et il sortit.

— Je sais, madame, qn'il est complètement inutile de se permettre la plus légère observation lorsque vous avez résolu quelque chose, — s'écria Faustine avec une expression de surprise et d’alarme, après I le départ du jardinier ; cependant je ne peux iu*empécher d'être »ffrayée des danger.-, auxquels vous voulez vons exposer cl de vous I supplier de...

— Allume-moi une cigarette, — répondit U marquise en sc recouchant sur tes coussins. — Et que mes babil» d’homme soient prêts pour demain malin!

Claude, selon la recommandation de b marquise d’Alfl, sc rendit avant le jour à b maison de Rousseau; il y trouva Robert prêt à partir pour ses courses accoutumées.

— Mon brave, — lui dit Claude, — voulez- vous gagner quelques bonnes journées?

— Qui êtes-vons, mon ami ?

— Je suis le jardinier de b maison louée à Veyrier par madame la marquise Coruelia d'Alfl, qui m'envoie vers vous.

A ces mots, le long bâton de voyage que tenait Robert s'échappa

LÀ MARQUISE d ai.fi.

de ses mains; il deviol livide, trembla de tout ses membres c( fui obligé de s'appuyer aux linteaux de la porte sur le seuil de laquelle il se trouvait ; l'aube à peine Baissante u avait point encore dissipé le» ténèbres de la nuit, Claude ne remarqua pas la subite altération des traits de l'babilaul de la maison de Rousseau cl reprit :

— Vous uc me répondez pas, mon brave homme ! Je vous offre cependant une belle occasion de gagner quelques journées 1 Cette dauic e»l très-généreuse, elle voudrait parcourir nos mou lagons... elle m a demandé un guide... alors j’ai peuséà vous, qui passez votre temps à courir le pays comme un vrai chamois.

—Mon Dieu! — murmura Robert en se jetant dans sa chambre encore pleine de ténèbres et cachant entre scs mains son visage blême ci contracté. — Elle I... elle!...

— Vous n'eu revenez pas d'étonnemeul, mon brave homme, ni moi non plus, c’est à ne pas le croire! L'uc belle dame, une marquise courir la montagne comme nos femmes qui vont au bois ou à l'herbe, mais que voulez -vou». 1 ' c'est son idée... Pourtant je l’ai prévenue que c'était très-périlleui, cet course*-!.*, quand ou n'en a pas l'habitude; car, enfin, on risque de tomber dans un précipice et d y laisser ses os... mais...

Claude fut interrompu par une soudaiue exclamation de Robert, exclamation dont l'accent fut si étrange, que le jardinier s'interrompit fort surpris, puis U ajouta :

— Vons m’avez fait peur! quel cri tous avez poussé!... Qu’avezvous donc, mon brave. Ah! j'y suis, vous frémissez en songeant b quels dangers cette dame s'expose si elle s'entête à parcourir les montagnes. Il y a bien de quoi trembler! Est-ce quelle ne s’est j pas imaginé d’aller à la Tournelle I Est-ce croyable? ne faul-i! pas avoir le diable au corps? Après tout, elle vous croira mieux que moi. vous qui serez son guide... et vous saurez bien b Caire renoncer ! à une pareille folie! mais voici le jour... Voulez-vous venir avec j mot, madame b marquise m'a dit de vous ramener ?

Le jonr. en effet, commençait à poindre ; les hautes cimes du Se- j menoz dessinaient vaguement leurs m isses no res sur la iranspa- ! rence du ciel crépusculaire ; le lac, jusqu'alors presque perdu dans les grandes ombres projeté» par les montagnes, apparaissait comme une nappe bleuâtre; un veut frais, nrécurseur du lever du soleil, agitait faiblement les arbres trempés de b rosée nocturne, et apportait le» senteurs pénétrâmes des fouis coupés, encore entassés dans les prairies.

Robert parvint à dominer ses ressentiments, pendant que le jardinier parlait, et lorsque celui-ci. aux prem ères clartés de l'aube, put disliuguer les traits de son interlocuteur, il n'y remarqua ui émo lion ni trouble, et reprit:

— Eh bien ! m’accompagnez-vous chez madame b marquise? Elle vent commencer dès aujourd’hui ses promenades.

— Mou ami, quel âge a celle dame?

— Par ma foi, voilà une drôle de question! — dit Claude en riant,

— est-ce que vous avez peur que madame b marquise veuille vous embrasser malgré vous dans la montague ?

— Je vous demande l’àge de celte dame, afin de savoir si elle est en état d'entreprendre de longues courses et de braver la fatigue.

— Oh! quant à ceb, rassurez -vous; ce n’est pas son âge qui l'empéchera de marcher. Elle duil avoir tout au plus de vingt-cinq à vingtsix ans. Elle est très-grande pour uue femme; elle a une taille à tenir dans les dix doigts, et par là-dessus elle est belle ! mais belle à éblouir! Scs yeux sont bleus et ses cheveux uoirs : voilà qui est rare!

— C'est elle!... plus de doute, — se dit Robert. — Pais U ajouta tout haut:

— Et cette dame est seule à Veyrier?

— Oui, pour le moment.

— Elle aucud donc quelqu’un?

— J ai entendu dire aux domestiques que M. le comte Christian, un ami de madame la marquise, devait venir bientôt la retrouver.^

— Lui aussi I — pensa Robert, — et il reprit :

— Je vous fais ces questions, mon ami, parce qui! me semble assez surprenant qu'une jeune dame se confie aiusi à un guide qu’elle ne connaît pas.

— Elle vous connaît en ceb qne je lui al dit que vous étiez uu brave homme, et que vous aviez la barbe grise. Ah (à! voyous, est-ce décidé? Esl-cc oui ? est-ce nou? Mc suivez-vous?

— Pas aujourd'hui.

— Pourquoi?

— Ceb m’est impossible..,, mais demain malin je serai à Veyrier, prêt à conduire cette dame partout où elle voudra.

— Pas à b Tournelle, j’espère !

— Soyez i rau quille, je serai prudent.

— Ainsi vous ne pouvez pas venir avec moi aujourd'hui?

— Non.

— C’est dommage , demain le caprice de madame b marquise sera peut-être pusse , et vous aurez perdu une bouuc aubaiue. Eutin, à demain, c'est convenu?

— Oui.

— Vous n’aurez qu’à demander dans le vîltage la maison louée par b marquise. tout le monde vous l’indiqncra. Il y a quatre girouettes de fer- blanc sur le toit, vous les verrez de b route.

— Je reconnaîtrai b maison ; je vous remercie, nion ami, d’avoir sougë à moi... demain roatîu je serai à Veyrier aux ordres de celle dame.

— A demain donc. — répondit Claude : — el 11 quitta b maison de Rousseau.

Robert, après le départ du jardinier, parut saisi de vertige, l a lumière du jour, de plus en plu» radieuse, lui devenant insupportable, il s’élança d’un bond dans fe petit caveau creusé à l'angle de la première piece où l'on entrait, et là , à plat ventre sur le roc, au milieu des décombres, fermant les yeux , étreignant sa chevelure inculte entre ses mains cris|vëes, poussant des sanglots convulsifs , il criait d’une voix entrecoupée :

— Mou fils! mou Julien! Elle est ici, mou pauvre enfant! Elle est « ici celte femme, ce monstre qui causa la mort : Oh ! mes plaies se ral vivent', et de nouveau mon cœur saigne! mes entrailles de père se : déchirent ! Elle est ici ! elle attend son complice ! l’autre bourreau !

Mon Dieu, me vaincre en la voyant, cette créature ! je ne pourrai pas ! i elle devinera tout de suite que je suis le père de sa victime ! Elle ne 1 me connaît pas; et, j'en suis certain, épouvantée à mon aspect.. .elle criera au secours! La tuer à eoups de couteau ! le n'oserai jamais! Le sang ! ob... le saog ! Et pourtant ils t'ont tué, eux, mon pauvre enfant! el l'assassin qui n'a tué qu'une fois! ou le lue... et eux, ils l'ont f.iil souffrir mille morts! La loi ne les punit pas, ces meurtres riants, coquets et parfumés! Je les punirai, moi! Bourreaux! Dieu vous jette *ur ma route... à mon tour je serai voire bourreau ! Mais jusque-là dissimuler, vaincre l’horreur que m’inspire ce monstre!... c’est impossible!!... Impossible? Oh! misérable père! lâche père! tu pleur»!... Tu ne sats que pleurer, et encore ta douleur.... tu l'étourdis en cherchant le vertige au fond des abîmes! ou en te brisaut de fatigue pour trouver l’oubli dans le sommeil. Mais ton fils? ton fils? sou corps, sans sépulture, gll dans quelque gouffre du Rhône 1 Cet homme et celte femme qui oui poussé ce malheureux au suicide , Dieu te les envoie, cl le sang le fait peur ... Eh bien, uon, pas de sang ! Pourquoi du sang ? Est-ce qu’ils n’oüt pas tué mon enfant sans le faire saigner? Allons,., du calme... raisonoous... Celle femme est ici... sous ma main! Elle attend sou complice! ils ne ine connaissent pas. ils ne se délieront pas de moi; ils veulent courir la montagne... je les conduirai... oh! je sais bien où... Je les conduirai, moi!... U, je serai seul avec eux deux, entre le ciel et l'abîme! un mouvement... cl, du hanl du roc, je verrai leurs deux corps tournoyer dans l’espace... Ah! ah! ah^ — ajouta Robert avec on éclat de rire convulsif et délirant, — il est si profond, le précipice nue je connais, qu’avant de s'y aller briser, leurs deux corps, lances à perte de vue, me paraîtront à peine de la taille d'un eufaul qui vient de naître (I). Oui. oui. si rapide que soit leur chute, telle est la profondeur du vide, qu'ils auront le temps de se voir tomber! Epouvantable supplice!.-. Et puis j’irai les rejoindre! Mais celle vengeance, pour l’assurer, il faut attendre, dissimuler pendant quelques jours, pendant un mois, qui sait? Mon Dieu! mon Dieu ! mais est-ce possible ? Mais voir celle femme eu face ! mais entendre sa voix ! mais

[I] Cette illusion d'optique est singulière : une pierre de deux uu trois pied* cube*, lancée dans uu abîme de cinq ou six cents pieds de profondeur, semble diminuer tellement de volume à mesure qu'elle tombe, que. au bout oc quelques secondes, elle semble grosse à peine comme un petit caillou.

LA. M ARQUISE D' A LFI.

me dire : Ce» yeux, celle vaix oui fasciné mou enfant: sur ce visage d une beauté fatale, il a lu l'arrêt de sa mort! Me dire cela, et rester calme devant ce monstre! ne pas l'étrangler de mes mains! ne pa» l'écraser sons mes pieds comme une vipère ! esi-ce que je pourrai m’eu empêcher, moi ? El je dis que le sang me fail peur ' Ce n'esl pas vrai!... ce n'esl pas vrai! Eu ce moment..., si elle était là, je le verrais couler, son sang, avec une joie féroce!... Pourtant . tuer cette femme.. , c'est pour moi l'échafaud ! Eh bien! oui, l’échafaud!.. Mars égorger mie créature faible..., désarmée, non. jamais! A*ort laotre vengeance! eux d’abord, et moi ensuite. . Et si je ne peut vaincre l'horreur que m'inspire la vue de celle femme? alors que faire? que faire? On! ma tête m» fend! .. je deviendrai fou!... je deviens fou !.. mon front éclate! Pu ,our. de l’air, de l'espace!...

Et ce malheureux, en proie à un vertige furieux, s'élança hors du caveau, sortit de la maison de Rousseau. l'œil égaré, b ligure livide, effrayante, gravit haletant un sentier ardu à travers les bois du Veyrier, d.ms la direction de Talabas, atteignit et traversa ce plateau élevé, d'où l’on jouit d'un panorama merveilleux, gagna par une étroite corniche seniéi* de cailloux roulants, serpentant aux flancs de la montagne. un pet dangereux, et là. moulant de roc en roc, il atteignit les prés Veruet, laissa derrière lui cette délicieuse oasis de verdure et d'ombrauc, cachée entre deux mamelons, poursuivit sa course folle, et, continuant son ascension . s’engagea dans un sentier à peiue praticable, au milieu des roches et des bois, qui, couronnant le moût Veyrier, de l’autre côté du lac, dominent la roule de Thôncs et la ravissante vallée de Waves, où le Fier, torrent impétueux, a creusé son lit .

Robert, en s’élevant dans ces régions, sentait ses poumons sc dilater. les artères de ses tempes battre à se rompre, ses oreilles bourdonner sourdement... Eu proie à une sorte d'ivresse, il croyait voir I immense horizon qu'il embrassait, prairies, bois, guércts. villages, torrent co'liue* et vallons, tournoyer au-dessous de lui dans le vide : les montagnes qu'il apercevait à ses pieds, semblant s'affaisser, découvraient à se» yeux d'autres cimes qui, s aplatissant à leur tour, démarquaient de nouvelles sommités, puis d'autres eocorr, et toujours ain-i a mesure qu'il montait. Arrivant enlin à la crête du mont Veyrier, où b végétation disparait dans un chaos de roches grises, coupées de crevasses et de puits naturels, Robert tomba anéanti, brisé, mais aspirant par tous les pores cet air subtil et raréfié, rendu presque glacial par la bise du nord qui soufflait avec force. L'impression an froidT calma l'embrasement de son sang, les battements désordonnés de son coeur sc réglèrent, et au déchaînement de scs esprits succéda peu à peu une sorte de calme..

Robert, se relevant alors de l’endroit où il était tombé épuisé, gaua d'ao pas ferme le rebord de la montagne élevée à pic du côte u lac . que le regard embrasse de ret endroit dans toute sou étendue, depuis Annecy jusqu à Talloires, en pkwgeaut par-dessus le promontoire du roc de Chère Enfin, presque à b base du moût Veyrier. le village de ce nom apparaissait à one profondeur éuorme; la maison habitée par la marquise d’Alfi se distinguait à se» quatre girouettes de fer- blanc, brillant au loin comme des paillettes lumineuses. Robert la reconnut, et, debout à b cime de ce rocher de deux ou trots mille pieds d’élévation, il contempla longuement la demeure de Cornclüt, puis, apres un geste de maleditiiuo, il lira de son sein et relut çeuc dernière lettre de son fils, lettre cent fois relue et cent fois arrosée des larmes paternelles ?

Genève, sept heures do ooir.

«Mûil t'tfil: .

« Pardonnez-moi b peine que je vais vous causer ; vous regretterez moins ma mort que mon opprobre.

« Sachet la cause de nia honte, sacltet h cause de ma mort.

« Après m'avoir mandé à Genève, d’où vous êtes reparti ce matin, vous moi donnez d’aller vous rejoindre à Lyon où vous m'attendez... Je ne saurais, mon père, vous obéir, mou sang sc glace à la seule pensée du terrible et juste accueil qui m’est réservé...

■ Quand vous aurez lu cette lettre, peut-être, au lien de me maudire me plaindrez -vous.

» Vous ne savez b vérité qu’à demi, la voici tout entière... Autrefois, vous avez souvent loué ma sincérité, pourquoi mentirais-je à ma dcraicrc heure ?

.. * ^ y «environ six semaines, peu de jours avant votre départ pour Genève, j’ai été envoyé par mon patron ch z une de scs clientes, madame la marquise d Alfi. Lors de nia première entrevue avec celle dame, elle in accueillit avec une incroyable bonté, malgré l’obscurité de ma condition ; je fus aussi surpris que touché de sa bienveillance. Elle demeurait avec un de ses amis, M. le comte Christian, un frere

pour elle, me dirent-ils tous deux plus tard; il se montra aussi tout d’abord pour moi d’une affabilité cordiale, presque affectueuse ; à ) étonnement que me causait cet accueil inattendu, M. le comte répondit qu’il cédait toujours à ses impressions sympathiques ou autipatfiiaues, et que, bien qu’il ne me connût pas. il ressentait pour moi de l'intérêt ; je le crus, dans quel hui m’aurait-il trompé ?

i La beauté extraordinaire de madame d’Alfl me causa, je vou» l'avoue, mon père, une impression profonde : dans mon trouble, je n'entendais rien je ne voyais rieo, je pouvais à peine balbutier quelques parole ; madame là marquise cul pitié de mon embarras, soa indulgence, la douceur de sa voix et de son regard, redoublèrent ma confusion, ses instances cl celles de .M. le comte Chris bu à m’engager de revenir souvent les voir dans riulimilé, pour tes entretenir des intérêts dont mon patron devait me charger, achevèrent de me tourner la tête ; aussi, lorsque je sortis de chez madame d' Aid. reconduit jusqu'au perron par M. le eomte. et que je montai dans la voila e qui, par ordre de celle dame, devait me n'condoire à Lvoa, je me croyais le jouet d’un songe; je me demandais à quel titré oa pauvre clere de notaire était reçu avec uue pareille dislioctioo.

« Le soir, en dînant avec vous, mon père, j’étais préoccupé, à la fois heureux et tourmenté; mon cœur se serrait, mou aventure du matin me semblait inexplicable, presque inquiétante, j'avais envie de pleurer; je ne mç rendais pas encore compte de mes sentiments pour madame d’Alli; cependant je pressentais vaguement on danger ; au milieu de mes perplexités, b pensée me viut de tout vous confier, mais vous m'imposiez tellement que j'hésitais, j'allais peut-être céder à ma bonn ; inspiration, lorsqu'une remarque sévère de votre pari, sur mes distractions, qui ne pouvaient vous échapper, rcliul mou aveu sur mes lèvres.

« Ce soir là, vous m’avez appris votre prochain voyage à Genève; votre absence, dans ces circonstance», je vous le /are, mou père, m effraya d'abord... je ine voyais seul, sans conseil, sans appui, su moment où j'avais sans doute besoin d'être sauvegardé par u vigilance de votre autorité ; à ce premier mouvement, je ue vous le cache pas. p.irdounez-nioi ce mauvais seulitnrul, succéda b satisfaction de u avoir plus à rougir, à trembler, à nie taire devant vous, au sujet d’uu secret nue mou manque de franchise ou de courage m'empêchait de vous révéler.

« Le jour de votre départ vous m’avez appelé dans voire chambre. vos recommaodanous sur mes devoirs pendant votre absence, oui été graves, austères comme vos adieux ; jusqu’à ce moment je ne vous avais jamais quitté : je me suis icte dans vos bras eu fondant en larmes, je ne pouvais me détacher de vous, mon émotion vous a gagné, vous ni'avc/. presse fortemeul sur votre poitrine et vous n'avez dit. avec un accent de tendresse, d’abaudou que je n'aiais jamais remarqué dans votre voix :

« — Clier ... cher enfant, ue l'afflige pas ainsi!

« 0 mon père ! ces mots, leur expression, les broies qui remplissaient vos yeux, votre étreinte, ce tuioiemeut que vous ta adressiez pour b première fois de nti vie. me remuèrent ju-qu'au fond du cœur, je me sent» sauvé! Résolu de vous coutier mon secret, je

m'écriai :

«—Je l’en supplie, ne pars pas!

< A ce tutoiement familier, le seul que je me &ois jamais permis envers vous, mou père, à ce tutoiement appelé par le vôtre, toi traits sont devenus soucieux, mécontents, j'ai compris que je vont avais manqué de respect, je n’ai plu* osé vous regarder, j'ai de nouveau reculé devant un aveu, et vous m'avez dit en me qail* uot :

« — Julien, n’oubliez pas mes recommandations et mes ordres; votre conduite, je n’en doute pas, sera ce qu’elle doit être pendant rnoo absence, j espère à mon retour n'avoir pas à sévir. . . Adieu, mou fils.

t Vous êtes parti, mon père, et je sois resté seul ; oc croyez pas que je vous aie accusé d’insensibilité, de dureté, oh ! non ; dans mou intérêt même, vous croyiez devoir comprimer l'élan de votre tendresse et b \ oiler sous des dehors imposants, afin d'éviter entre nous une familiarité à vo* yeux dangereuse. Enfin, et ici la honte et le remords font trembler ma main, vous m’avez, an moment de me quitter, doimé une preuve d'estime et de coutia&ce en me chargeant «le recouvrer pour vous une somme d'argent peudaul votre absence.

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LA MAHUU18K U ALFI.

« Je ne dépasserai pas les bornes du respect qne je voos dois, mon pète, en étirant dans de longs détail* au sujet de mou funeste ammir; cependant, penne tlot-moi de vous instruire des (ails qui ont causé mon opprobre et qui vont causer ma mort.

« Matire de mes soirées, après votre départ, j'allai souvent chez madame d'Alli: je devins éperdument épris d elle sans oser le loi dire; son affabilité pour moi semb'ail chaque jour s'accroître ; elle parvint à vaincre ma timidité, ci à me mettre de plus en pins eu roufiauce. Uéb»! pouvait-il en être autrement?. Elle m’interrogeait avec un si touchant intérêt snr ma première jeunesse, sur vous, mon père, sur ma mère que je regr<-ttais toujours cruellement, sur mes projets d'avenir! Alors je lui racontais ma vie, liuinble. laborieuse et simple, comme devait l'étre mon aveuir; je trouvais uu grand charme à m'épancher ainsi. Madame d Alfi uc m’intimidait plus, à ce point de jeter un trouble insurmontable dans mon esprit ; je m’étonnais de pouvoir causer parfois de longues heures avec elle ; si vous saviez d'ailleurs combien sa comer-ation était attachante! Elle possédait uue instruction rare, je crois, chez une femme ; elle me posait souvent des questions de morale ■ levée, je répondais selon vos précepte*, mon pere, et madame d'Alli me louait de mes répouses avec tant de delicale*«c qu'elle me dounait, uoo de l'orgueil, mais le désir de mieux mériter scs louanges. D'autre» fuis elle faisait de la musique; le peu que j'en sais me permettait du moins d'admirer le rare talent, l'admirable vol* de madame d'Alfi; quoique Vénitienne, elle préférait la musique allemande, Mozart surtout, et quand elle chaulait du Mozart...

v Pardon, mou père, n» vous irritez pas de ces détails... Hélas! si je suis devenu insensé, il me f.iul bien vous apprendre ce qui a causé ma folie. (Jue von* dirai-je? Après ces soirées «>ù madame d'Alfi m’avait tour à tour ébloui par sa béante, charmé par son esprit et par se* t dents, je m'en allais plus cuivré que jamais ; tel était mon aveuglement que j'avais Oui par inc persuader que, touchée de ma jeunesse. madame d'Alli s'intéressait sincèrement à moi . cet inléict, je no voulais pas le Compromettre par l’aveu d’un amour non moins fou que ridicule, et pirs, je me trouvais si heureux' i.onibien j’étais surpris d avoir redouté rcs douces relations qui semblaient me rendre meilleur, redoubler eu moi le sentiment du beau, du juste, du bien ; oh, jeuavai* pas alors, croyez-moi, mou père, une seule pensée indigne de vous être confiée, telle était ma situation auprès de madame d’Alli. lorsqu'un jour le comte Christian me dit :

f — Mon cher Julien, vous connaissez ma franchise, je fais appel à la vôtre ; ma sœur (il appelait ainsi madame d'Alfi). ma sœur vous aime... l'aimez -vous? et si vous l’aimez, vous sentez-vous capable de faire sou bonheur ?

« Je restai muet et pétrifié, ne pouvant croire à ee qne j'entendais. A ce moment, madame d'Alli entra, le comte lui dit:

t — Corm-lia. je viens d’apprendre i Julien que vous l'aimez... Il ne peut ou ue veut pas me croire, et il ne me répond rien quand je lui demande si, à son tour il vous aime.

« — Christian, — répondit madame d'Alfi en souriant, — vous êtes indiscret, et d'ailleurs, lors même que j’aimerais M. Julien, est-ce donc bue raison pour qu'il partage ce sentiment? S'il en était ainsi, ne saurait il pas inc (trouver son affection ? Il est tant de manières de témoigner que i on aime !

« Et madame d'Alli sortit brusquement, je ue b revis pas de celte soirée.

« Du moment oô le mot d'amour fut nrononcé entre moi et madame d'Alfi* jè ne WWW (du-, que les alternatives de joie céleste et de douleur horrible. Tantôt plus tendre, plus enchanteresse que jamais, madame d' Mil médisait quelle m’aimait, et alors j’avais le ciel dans l ime ! tantôt, au contraire, sardonique cl bautaioe, eUê me demandait si j 'étais assez simple on assez audacieux pour oser croire qu'uue femme comme elle phi descendre jusqu'à moi... Alors, en

proie au desespoir, ne pouvant étouffer inc s sanglots, je voulais in'éloiguer; mais uu mol, un regard de madame d’Alfi me ramenait à ses pieds ; elle parvenait à me persuader que ses brusqueries, ses dédains, ses caprice», n'avaient d'autre cause que b violence d un amour qui la dumiuail. et coutre lequel soûveui elle se révoltait, craignant de m- pas trouver en moi toutes les garanties de bonheur désirables. Ainsi, fluilaiii tour à tour entre l'espéraoce et le désespoir, j'éprouvais chaque jour des joies ou des tortures nouvelles, tant madame d’Alli menait de naturel à feindre ce* impressions si brusquement contraires, qui. di-ail-ellc, bouleverseraient sa vie ; souvent elle prétendait que je ue l’aimais pas; alors M. le comte Christian s’écriait qu’elle se trompait, que j’étais capable de prouver mon amour, et il m - proposait de le témoigner par les preuves d'affection les plus bizarres auxquelles je me soumettais avec délices, assez aveuglé pour ne pas m’apercevoir du ridicule amer dont je me couvrais. Son, dans ce» épreuves, souvent grotesques, je ne voyais qu'uue occasion de montrer à madame d'Alli mon dévouement pour elle, et ces occasions je les saisissais avec ravissement.

« Pardonnez-moi. mon père, dans un moment si grave d’iusister sur des puer i i tés, ellea vous feront sourire de pitié mais, hélas ! ce* détail» pourront seuls vous expliquer la profondeur de mon aveuglement, et aussi la profondeur de mou désespoir lorsque mes yeux se sont ouverts.

• Ainsi, II. le comte disait à sa sœur (il appelait toujours ainsi madame d'Alfi devant moi) :

■ — Vous me dites que Julien ne vous aime pas?.., ordonnez-lui de prendre, pour i'amour de vous, au feu de la cheminée, un charbon ardeut, et de le tenir dans sa main, vous verrez qu'il s'empressera de vous obéir... Vous dites qne Julien ne vous aime pa* ! ordonnez-lui. parle temps affreux qu'il fait ce soir, d'aller, pour l’urnour de vou», à uue lieue d’ici, au village de Mouieil, voua chercher un pigeon blanc et de vous le rapporter eu vie.

e Je m'arrête, mou père; ic ne m’appesantirai pas davantage snr ces détail», ils sont, je le répète, d'un ridicule am>-r. Ai-je besoin d’ajouter que je prenait le enarbou ardeut dans ma maiu ; vous auriez pu y voir b cicatrice d'une brûlure récente J'allais aussi an village par une nuit de pluie et de tempête, à travers des chemins effondré.-, au milieu desquels je tombais vingt fols, pouvant à peine me guider à travers Ica ténèbres, mais ruisselant d'eau, couvert de boue, je rapportais triomphant au salon .. le pigeon blanc!

a Un sourire, un regard de madame d'A'li me faisait oublier ma souffrance ou ma fatigue, et j'étais ravi lorsqu’elle disait d’une voix attendrie, aprè* quelqu’une de ces grotesques épreuves :

« — Vous avez raison, Christian, je crois que M Julien m’aime véritablement.

« 0 mon père; ces seuls mots; pour l'amour de madamr (T Alfi, m'auraient fait braver la mort, et une fois, je l’ai bravée...

c Nous allions, ce jour-là visiter une maison de campagne près de Lyon ; uous marchious à pied, I» voiture de madame d’Alfi nous suivait. le comte lui donnait le bras ; deux officiers d un régiment de cavalerie en garnison dan» la ville veoaieu! à notre rencontre.

x — Ma chère Cornclia — dit le comte — vous doutez toujours de l'amour de Julien ; je gage, moi, qu’il vous aime assez pour aller, connue uu preux chevalier, défier insolemment ccs deux officier» en l’honucur ue sa dame?

« — Vous êtes fou, Christian, répondit-elle en haussant les épaules, M. Julien n'a jamais manié que la plume dans son élude de notaire, cl vous croyez que, pour l'amour de moi, il irait affronter ces gens d’épée ?

t Madame d’Alfi n'avait pas achevé ces mou, que je m'élance à la rencontre des officiers et, me croisant les bras, je leur b >rrc le passage en les toisant d'un air provocateur ; l'un d’eux me repousse violemment, je le prends au collet, mie rixe s'engage, le comte accourt et nous sépare; un duel est convenu sur l'heure, mou adversaire, à qui le comte, mon témoin, expose ma complète inexpérience des armes, cousent à se battre à cinq pa» avec deux pistolets, l’un chargé à balle, l’autre non ; la caserne se trouvait aux portes de la ville ; le* officiers allèrent y chercher leurs armes et nous uous donnons rendez-vous dan* ou bois voisin de b rouie ; tout cela s’était pas>é très: rapidement; nous rejoignîmes bientôt madame d’Alfi, le comte lui dit*

« — Julien était parti clerc de notaire, je voos le ramène paladin. Il se bat dans une demi-heure pour l'amour de vos beaux yeux, ma obère Cornclia.

* A ces mots, elle ne put retenir un cri de surprise et me lendit vivement lu maiu : c otait b première fois quelle serrait la mienne, puis elle ajouta en me jetant un regard qui m'enivra t

LA MARQUISE D'ALFI.

i — Oh? maintenant, je le croit; oui, voua m’aimez, Julien !... le ' temps des épreuves est fini...

• — En ce cat, et si votre chevalier revient vainqueur du champ elos, ma chère Coj-nclia, — reprit le comte — promettez -lui de l'épouser dans huit jours.. .

• — J'y consens, — répondit-elle. Pois, s'adressant à moi avec un sourire enchanteur : — Et vous, Julien, y consentez- vous?

« — Oh ' mon père! .. comment vous pcindr»- mor. exaltation en entendant ces paroles? Epouser niadanu- d'Alfi ou mourir jiour elle... quelle que lût l'issue de cette journée, elle était pour moi ra- j diense. Le comte, nrodiant jusqu'au ont celte scène de chevalerie, reprit :

• — Il faut, ma chère Cnmelia. donner à ce courtois paladin a olre ccharpe comme cage d amonr. — Kl, me faisaut aceuouiller sur le m.irchcpied de la voiture, pendant que madame d'Alli détachait son echarpe, le comte ajouta —

Vous accorderez «nsuite à votre chevalier un beau baiser sur le front, c est encore l’usage.

• Madame d'Alfi sebais-a pour nouer son écharpe autour de mon cou; ses levres elOeurereul mon f roui , mon émotion fut si vive, que je faillUm'évanouir.

• l.e dernier areu qui me reste à von* faire, mon père, est un areu dont l'opprobre m'accable... mais j'irai jusqu'au bout.

« Le leudeiuaiu du jour ou madame d'Alfi m'avait promis sa waiu

j'allai trouver le conuc Christian ; je ne pouvais croire au bonheur qui maitendait, je Craig»*, qu’apre* avoir ràk à un premier ms meoi degëuérowtt.

madame d'Alli or* cliaugë de résolution. Le cnnitr inc rassura conqiiëlemeut : je peux, moa père, vous rapporter ses propres paroles llclas! once moment, nus m»

veuirs me sont cruellement préseuls.

« — Oui . moa Cher Julien, — undit le comte — celle que j'appelle ma sœur est décidée à vous épouser, nuit à deux conditions.

« — Lesquelles?

demandai - je eu tremblai

« U uc demi-heure après, le duel avait lieu ; le sort me favorisa. ou plutôt. , le sort me fut contraire ! Si j'avais été tué alors, je n'aurais connu m la houle d'uuc action déshonorante, ni l'horrible torture qui m’était réservée, honte et tortures contre lesquelles je n'ai plus aujourd'hui d'autre refuge que la mort '

• Huit jours après ce duel, je devais épouser madame d'Alfi. je le croyais du moins.

■ — La première est que. jusqu'à >3 conclusion , ce mariage sera tenu secret. vous n'en direz mot à pervouue.

pas même à votre père.

« — Quoi ! pa* même à mou perc'

« — A lui moi»

qu'à tout antre.

« — îTai-je pas besoin de sou cooseulement?

« — D'abord .

croyez- vous, m** cher Julien . q« e votre père uc set* pas enchanté d'ap* prendre que *«»

Cornelia d'Alfi. avez épousé ma-

dame la nurquoe d’Alfi, une des plu»

% grandes dames de

Venise? Et, ce qui n'est jamais j dédaigner, riche de i impunie mille écus de rentes. Vous pouvez, vous le voyez, sans le moindre inconvénient, cacher jusqu’i sa conclusion ce mariage à votre père ; ce n’est pas tout, et ici. mon cher Julien, je vais aborder un pointu**' délicat, la marquise, eu sa qualité de grande dame, a des préjngr* de caste ; mais apres toutes les preuves d'amour que vous avez doooee* à Cornelia. je ne peux croire que vous vous refusiez à soo désir, s» étrange qu'il vous parattia peut-être.

« — Uc quoi est-il question, mon-ieur le comte?

« — Je uc crois vous blesser en rien, eu vous apprenant que vau» n'étes pas ce qu’on appelle... uu grand seigneur !

• Le hasard m'avait donné dans ce duel l'arme charge© à baltes; l'officier,

le premier, lit feu sur moi , au lieu de riposter, je jetai mon pistolet à terre, en demandant pardon à mou adversaire de l'avoir grossièrement insulté. < — Victoire! je vous ramène votre paladin couvert de lauriers, - dit le comte à madame d'Alfi lorsque nous revînmes auprès d’elle. — Votre main, ma chère Coruella, doit être le prix de sa bravoure... Donc, à huit jours d’ici le mariage.

• — Je tiendrai ma parole, — répondu elle — je doi» récompenser un si vaillant amour.

W II. U4M MemJI («m : , h, ifeU. de. Bdili'ut..

« — Je ne suis qu'un pauvre dore de notaire, et je ne rougis P** do ma condition-

U MARQUISE D’ALFI.

• — U marquise a'en rougil poiul non plus, puisqu’elle vous épouse; mai» elle appartient à une illustre famille de Venise; le nom de scs aieux ligure dans le livre d'or, el elle veut faire bénir son union par l'un de ses oncles, le sipuor dont Cambrelli , patriarche des Indes* actuellement de passage à Gênes; elle lui a écrit hier soir aussitôt apres avoir donné sa parole.

votre pere. et il ne vous le refusera pas: mais aux veux de Cornelia, qui, sans faire parade de sa dévotion, est, au fond, très-pieuse, le mariage religieux étant le seul valable, vous serez donc bien el dûment mariés par le patriarche des Indes, tellement mariés, que vous sortirez de l'autel pour entrer dans la chambre nuptiale , mou cher Juliru...

« — Ensuite? monsieur le comte.

« — Eh bien, Coruclb ne veut pas, aux yeux de son oncle , le patriarche des Inde», épouser M. Julien, clerc de noiaire.

« — C'est cepeudant mon nom et mon état, madame b marquise i le sait. Sans doute, mais ce qu'elle sait, sou oncle doit l'ignorer; aussi croira-t-il la marier au Jeune duc de lu Torrt- Alha, chevalier de la ïoisou d or...

comprenez -vous?

« — Non, monsieur le comte.

« — Comment, vous ne comprenez pas que pendant un quart d’heure seulement que durera la héuédictioo nuptiale , vous serez , aux yeux de l'oaclc de la marquise, le duc de la Torrc-AIba?

« — Prendre on nom, un titre qui ne sont pas les miens 1 ah ! monsieur le comte . c’est une mauvaise action.

» — Enfant que vous êtes, personne ne saura cet insignifiant mensouge.

Le mariage aura lieu à minuit, ici* dans cette maison ; nous

assisterons seuls,

marquise, vous, moi et le patriarche.

• — Mais ce mensonge... je le saurai , moi , monsieur le comte.

a — Certes, ce scrupule vous bunore ; seulement c'est à vous de réfléchir s'il vous convient de sacrifier votre amour à ce scrupule. Je counais Cornelia, elle sera iotraitablc sur cette condition, clic m'a chargé de vous en instruire, et en cas de refus de votre part... je dois vous déclarer qu’elle ne vous verra plus.

• — Ohl mon Dieu J

« Hélas, mon père, si absurde que fût celle fable grossière, tel était mon aveuglement, que je b crus, et je répondis au comte :

• — Je ferai ce que désire madame b marquise... quoiqu'il m’eu coûte de jouer uu rôle mensonger pendant un quart d'heure.

• •Cela doit vous coûter, Cornelia le sait; elle connaît b délicate-se de vos ' sentiments; mais elle sera profondément touchée de votre soumission à ses désirs ; ce point principal convenu, le reste u'est plus qu’une affaire de détail, de costume.

« — Que voulezvous dire, monsieur le comte?

« — Les Vénitiens sont trcs-formalisles, très- pompeux , et, à mou sens, ils ont raison, lorsqu’il s'agit d entourer d'un cerlaiu appareil I cogagcmeui le plus solennel de b vie : auosi. pour b célébration «le leur mariage, ne se coutcntent-ils pas, comme vous autres F ranfait, d'endos- er un mesquin babil noir ; non . et d’ailleurs Cornelia vous donnera l'exemple ; vous la verrez veuir à l'anlcl . en manteau de cour, coiffée de sa couronne de marquise , cblnuissaute de diamants. Or. je vous le demande , mon laiivrc Julien, quele mine feriez-vous auprès de madame d’Alfi avec voire frac noir ?

« — Comment voulez - vous donc que je sois vêtu, monsieur le comte?

« — Est-ce que le duc de 1a Torrc-AIba n'est pas chevalier de b Toison d ur ? Il est donc très-naturel que pendant b bénédiction nuptiale vous portiez le costume de cérémonie des chevaliers de b Toison d’or.

Hubert

•—Elle mourra peut-être de chagrin, ta pauvre créature, car elfe vous aime éperdument ; mais je vous ai dit sa volonté.

« — Monsieur le comte, celle union ne poul-cllc donc pas être bénie par un autre prêtre ?

« — A aucun prix b marquise n’y consentirait; elle estlrès-falalisle. et persuadée que la bénédiction de son oncle vous portera boulu-ur à tous deux. Encore une fois, mon cher Julien, vous vous effrayez d’un enfantillage. Celte union, accomplie ici, sera ensuite régularisée

par b lut civue i vous pourrez alors demander le consentement de

« — Mol, monsieur le comte î

« — Certainement, je vais vous donner une note trcs-déiaillée de l’habit de chevalier ; les brodeurs sont à Lyon très-actifs, très-intelligents, et en les pressant uu neu vous aurez votre costume avant huit jours . il est splendide, malgré quelque peu de bizarrerie résultant de son antiquité, mais il vous siéra parfaitement. Cornetb se Cuit une joie d’avance de vous admirer sous vos vêtements de grand seigneur. Heureux Julien! b marquise, de ses belles mains, détachera de vos épaules votre manteau brodé, lorsque, eu ma qualité de frere, j’aurai refermé sur vous deux b porte de b chambre nuptiale...

LA. MARQUISE D’ALFI.

• Mon porc, votre cœur &e soulève de dégoût et d'indignation Vous ne pouvez croire que j'aie élé »-sez misérablement vain pour consentir â cette burlesque et méprisable comédie ! assez stupide pour ne pas rn apercevoir enfla que l'on se jouait indignement de moi ! Héla»! I amour m'aveuglait. Et puis, pou val» -je supposer qu’une dame et un homme d'un haut rang s'amuseraient ainsi à me bafouer, moi qui a 'avais eu rien mérité celle ignominie moi qui ii’avaiscédc qu aux insiauce* réitérées de madame d'Alfl et du comte, m'invitant à nouer des relations si en dehors de ma condition? moi qui avais garde mou amour (Vins au plus profond de mon cœur, jusqu'au jour où le comte trahit mon secret ’ moi eiiflu. dont le seul tort était 4 aimer passionnément mad.une d'Alfi et de pousser mon dévouemcul pour elle jusqu'à la plus folle exaltation?

» Hélas U pensée d* ce jeu froidement cruel, dont je devais être Victime, ne pouvait jamais venir à mon esprit; ma coufiauce, ma crédulité m'ont perdu. J'ai consenti à prendre un nom, un litre qui ne m 'appartenaient pas! Je suis descendu jusqu'à l'opprobre... jusqu'au vol.

« le comte Christian m'avait remis la note détaillée du prétendu costume des chevaliers de la Toison d'or, un brodeur de Lyon me d manda quatre mille franc», |>our confectionner ces riches vêtementi eo peu de jours : celle somme était à (ic i prè- celle que vous m'aviez «lurgé de recouvrer pour vous, mon pore ; je la donnai, exco» saut une indignité par uue autre* indignité ; je me dis, spéculant sur ht fortune d>' madame d'Alfl, qu'après mon mariage avec elle je vous rrmhourbcr.iis cet aigent

« Peudiint les huit premiers jours qui précédèrent le jonr flxépoor notre union, chaque mi r je vis madame d'AIII. Elle se montra plus séduisante, qdits tendre que jamais sou affection se nuançait d'une Certaine gravité douce et réfléchie: elle me parlait de notre avenir, elle ine parlait au*>i d-- von-, mou péie, mesurant que vous anriet en elle mie fille dévouée. Elle l egrciiail aussi que je n'eusse plu» ma mere... eHe l’aurait tant aimée !

U Madame d’Alfi me demandait grâce du mensonge qu'elle m'imposait, aliu, disût-elle. de ue pas blesser les préjugés aristocratiques de sou oncle ; elle me savait un gré infini de ma condescendance, u’igiior.uit pas combien elle coûtait à ma sincérité. Elle s'iudiguait con* lie elle- même de ne pouvoir surmonter sa faiblesse à ce su et, eide n'oser avouer à son pareul qu'elle aimait un jeune homme obscur, mais qui, par la noblesse de son cœur rachetait, et au delà, son manque de noblesse de race ; puis, avec une joie presque cnfautiiie. elle me parlait du brillant costume dont je devais être revêtu le jour de nuire mariage.

« Que vous dirai-je, mon père ? le bandeau oui couvrait ma vue s'épaississait encore à mesure que nous approchions de ce jour fatal... II vint enfin, et CO même jour, je reçus votre lettre qui m'appelai l à Genève près de vous.

« Mon mariage avec madame d'Alli devait être consacré à minuit, chez elle, par sou oncle venu de Gênes pour la béuédirtion nuptiale. Je me rendis dans la soirée chez madame d'Alfl, emportant dans une voiture de bouge mon ridicule et é > datant costume Le roinlr Christian me conduisit dau» «ou appartement : il voulut présider lui-même à ma toilette: je me prêtai avec ma crédulité ordinaire à celte tri-lc bouffonnerie : je l'avoue même, ma misérable vanité aidant, je Unis p r m'habituer aux |ou-<ngo* sardonique* du comte sur i'élépaute richesse de mes vêtement» ; il revêtit lui-même nu éclatant habit de cour-, jadimrais sa boom- grâce à le porter. Ver» minuit, lu coure me conduisit dans le salon ; un autel avait été improvisé. Bientôt nudumed Aiii entra, magnifiquement parée; le» dtamauls ruisselaient à son cou. à son corsage, sur ses bras, mais sa beauté rayonnait davantage encore. Elle était coaduite par son oncle, le preteôdu patriarche du» Indes, vêtu d uue longue robe de soie pourpre, la figure

presque entièrement cachée par une épaisse barbe blanche, l-a cérémonie sacrilège achevée, nous resta mes seuls, madame d’Alli. le comte Christian et moi. il alla ouvrir les deux battants de la chambre de lamarqn se, revint la prendre par la main, et me dit de le suivre; mai-, arrivé au seuil de celte porte, il referma l'an des battants, poussa un gr.md éclat de rire et me dit :

« — Bonsoir, mon cher duc de la Torro»AJha ! bonsoir noble chevalier de lu Toison d'or ' Cornelia u'est pas une sœur pour moi, nous nous chérissons depuis longtemps très-tendrement, très-amoureuscmeut. Quant à h morale de l’aventure, la voici : ain«i que les papillons de nuit sc brûlent à la lumière, lus clerc» de uoüire assez imprudent » pour oser aimer des marquises sont justement bafou-s. tuiliipiués : vo is profiterez sans doute de la leçon ; sur ce, cher duc delà Turre-Alba... bonsoir '

» — Bonsoir, beau chevalier de la Toison d'or, ajouta la voix moqueuse de madame d'Alfl . bonsoir!

« Et la porte se referma au milieu de leurs éclats de rire à tous deux.

« J'ai cru que j’allais mourir et je 6ui$ tombé évanoui.

* Je ne sais combien de temps je sui» ainsi resté privé de sentiment. Lor-qoe je suis sorti de mon évanouissement, le» bougies éclairaient encore le salon désert ; avec la connaissance m'est revenu le souvenir de la réalité.

« Saisi d une sorte de vertige, je me suis élancé hors de la maison de madame d'Alli. La nuil élait obscure, il pleuvait à torrent, l'aube allait paraître, un instinct d’habitude machinale, plutôt que ma volouté me ramena aux portes de Lyon; quand j’y arrivai, il faisait grand jour : les éclata de rire le» cris des gens du faubourg ane je traversai, me tirèrent des réflexion» désespérée» où j'étais plongé. Mes riches et ridicule» babil», ruisselants d'eau, couverts de boue, eau -oient la surprise et I hilarité des posants; ils me huaient comme on aurait hué un musqué ivre et attardé. Il me sembla, en approchant de notre logis, reconnaître le maître clerc de iium patron : mais je n'avais pas la tête à moi.

« R os die, notre bonne vieille servante, me voyant rentrer ainsi accoutré, pâle, défait brisé, voulut m'interroger, et m'offrit scs soins , je la repoussai, je couru» m'enfermer dans ma chambre : là, dans un accès de fureur, je mi» en lambeaux ces vêlements témoins de ma honte, cause de mou vol... et ensuite je me dis ;

« Maintenant, que faire?

i Voici, mou père, le résultat de ce» longues heure» de réflexion.

« Los mépris, les insultes de madame d’Alfi. la noire méchanceté du sou àmc, n alfuibliss, «ient eu rien mon amour pour elle! ma lâcheté. mua ignominie justifiaient ainsi les écrasants dédain» dont j'étais victime; mai» je vou» dis, nmii pure, la vérité.

« J’aimais d mie encore, arec une sorte de frénésie, cette femme si belle, »i séduisante cl si entoile.

« Vous m’ordonniez d'aller vous rejoindre à Genève cl de vows y apporter la somme que vous m'aviez chargé de recouvrer... Cette somme, mon père, je vous l’avais volée !

« Le présent [mur moi, c'était de me présenter devant vous sous le poids d'une action infâme.

* L’avenir devait être pour moi un supplice sans fin, puisque j'aimais toujours madame d'Alli d'un amour insensé, sans espoir.

» Face à face avec ce présent, avec cet avenir, ma première pensée fut de me lucr; la seconde, le chagrin que vous causerait ma mort. %

« Si mon père pleure ma mort, ntc Miis-jc dit, me livrant à une vague espérance, s'il me regrette, c'est qu’il m'aime : de sa tendresse comment douter! Son émotiou, en me quittant, il y a six semaines, ce tutoiement alors échappé à son affection : oui, tout me le proave, malgré sou apparente sévérité, mon père m'aime tendrement. S’il en e^t ;*insi, pourquoi n'aurait-il pas pitié, mm de me» fautes, non de mou opprobre, mai» de la souffrance, mais dn désespoir, niais de» remords que me causent ces fautes et cet opprobre? Si j’avouais

LA MAHQÜISE D'ALFI.

tout à mon père en tombant à ses pieds, attend i ut mou arrêt dans uu humble re|>eiilir ? qui sait s'il ne me pardonnerait pas ‘ puis tes conseils, son austère sagesse, m’aideraient à vaincre ce liumeut et fol amour, que le temps éteindra peut-être.

• .Si mon père se montre inexorable, la uiurt tue restera eomme dernier refuge, et du moins j'aurai leulé, par de* aveux complets, de me. iter la clémence paternelle.

« Celle résolution n'apaisa pas mes souffrance* et le* angoisses dont jetais bourrelé en songeant à afTrouter votre Juste indignation, m<>n père, mais j avais du moius conscience de suivre une inspiration loyale.

v Lv voiture de Lyon pour Genève ne parlait que le lendemain malin : après une nuit dimomuie, de larm ». de réflexions ameres, fermement déterminé aux aveux les plus siuceres , je montais eu diligence. A mesure que je m’approcli.ùs de la ville, où vous m’attendiex. mon père, et où vous alliez décider de mou sortf tour à tour mon courage défaillait et renaissait, jiuliu ma boune résolution l'emporte; eu arrivant le soir à ticneve. je me rends à l'hôtel dout vous m'aviez donné l’adresse, Quelle est ma surprise ! Vous étiez reparti le matin môme pour Lyon : nous nous étions croisés en route : prévoyant cela, vous avez laissé pour moi au maître de l'hôtel un billet contenant ces mots :

< Monsieur,

« Un exprès, arrivé hier soir de Lyon, m'apprend vos désordres; « je ne serais pas maître de mol en von* revovnut ce soir ici à Gei neve, je retourne & Lyon . venez m y rejoiodre. La déchirante in- « digitation Ou pere scia' calmée, vous ne trouverez plus en moi que c U froide inflexibilité do juge, ayant à prononcer Carrât d'on volcir.

« Apres h lecture de celte lettre, j’ai senti que tout était Gui pour moi.

« J’ai demandé au maître de l'hôtel une cbambre, une plume du papier, de l'encre, et je vous ai écrit, mou père, ce que vous venez de lire.

« Je vous le répète, je le sens, tout est fini (mur moi.

• Il me restait celle unique espérance : me jeter à vos pieds et vons faire des aveux complets. Peut-être même mou repentir, me. larmes, ma sincérité vous auraient touché...

« Je perds même le bénéfice de la franchise! Déj' 1 vous ôtes instruit de mes désordres, et lorsque près de vous j’arriverai, vous aurez refoulé dans votre cœur h couiroi-eralion du pere; je ne trouverai plus en vous ■ qu’uo juge froidement inflexible, ayant à « prononcer l'arrêt... duo voleur! »

« C’est la vérité, mon père , je vous ai volé, vol cent fois plus inttnir que si j'avais volé uu étranger. Un etranger, du moins, met son argent sous clef, et vous... vous aviez coulîe votre argent à la probité d’un fils.

« Adieu, mon père, je rais mourir.

« Je u’aurai plus à rougir devant voua... Vous n’aurez plus Si rougir de moi.

« Je vais écrire quelques mots à madame d'Alfi. Elle saura que l’horrible mystification iront j'ai été victime m’a conduit an vol, au suicide ! ce »era ma seule vengeance

> J'ai laissé dans ma chambre la petite mou'rc qui a appartenu à ma mère; permettez -moi de disposer de ce bijou en faveur de uolrc chère vieille Ro>alie t qui m’a élevé. Dilcs-lui. je vous prie, que je regrette de l’avoir rudoyée avant hier, en rentrant, mais je n’étais plus maître de moi.

« Encore adieu, mon père, mon pauvre bon père! »

« Je vais quitter U vie en me rappelant ces mnt> que tu as prononcé», les larmes aux yeux, eu nous qui Ua ut et me pressant tendrement sur ton cœur:

c Cher, cher enfant, ne taflüge pas ainsi... a

< 0 père, per *, je t’aimais bien pourtant!

« Je taxa. »

Plus d'une fois les larmes, les gémissements de Robert interrompirent la lecture de cette lettre navrante, tant de fois lue et relue par lui, il essuya scs yeux, se disant d'une voix entrecoupée de Sanglots :

— Et le malheureux enfant a tenu sa promesse I Et j'ai été puni de

1 mon impitoyable sévérité! Héla* elle u’élait qu’apparente, non moins que ma froideur pour lui; douloureusement aflecté de la gravité de la faille de Julien, la première qu’il eût commise, et dout j'ignorais la cause, je voulais lui doouer uoe grande leçon , l’arrêter par la frayeur à «ou premier pas dans une voie funeste-, je connaissais son cœur, je comprenais le* entraînements de la jeunesse ; je comptai» sur «un repruiirt il mYili nt-rmi» riudplsence ' Mais non, je l'ai appelé voleur, ce mot l’a tué J'ai rei u à la lui* sa lettre et la confirmation de mort. Le maître de l'hôtel. effrayé de la pà'eur, de l'altération des traits de mon lil>, lorsqu'il le vil sortir apres avoir pavé le prix de sa chambre, le suivit, cl. quoique la nuit fol venue, tl le vit mettre à la poste deux lettres, se diriger lentement ver» le pont ttl dunmi duquel coule le Rhône, puis s’arrêter assez longtemps immobile, contemplant le cours du fleuve; déjà Ibôt-Hier croyait s'être trompé dans ses -intstre* soupçons, lorsque, voyant soudain Julien s’élancer dans le fleuve et disparaître, il cria : A l'aide! au secours' Bêlas 1 ( était trop tard! La nuit était obscure; eu vain les bateliers ont cherché le corps de mon pauvre enfant ! Entrai è par l’impétuosité do» eaux, sa mort n’ctail que trop certaine! Fou de désespoir à cette affreuse nouvelle, j’ai couru chez madame d'Alfi; je voulais tuer ce monstre ! elle avait dans la journée quitté Lyon. Il me restait uu dernier espoir : retrouver et ensevelir le corps de mou lils, jetc sans doute par les eaux sur 1a grève do fleuve; alors a Commet!' é I horrible pèlerinage ensuite duquel je suis verni dros ce pays. Vaines recherches! le corps de mou Julien git sans sépulture au fond de quelque gouffre!...

Puis Robert ajouta eu se levant, les trait» empreint* d’une effrayante expression de haine, en désignant au loin et à ses pieds la maison de madame d'Alfi ;

— 0 Providence vengeresse ! je n’al pu retrouver les restes chéris de la victime, mai» lu m’euvoics scs bourreaux!... Il» expieront leur crime!

Le lendemain de l’entrevue de Claude le jardinier avec Robert, la marquise d'Alfi. après une longue nuit d insomnie, se leva au point du jour sans sounr sa femme de chambre, s'envelopp* d’un peignoir, et. ouvrant su t nécessaire épistolaire, commença décrire la lettre suivante au comte Christian :

« 0 septembre, «* heures dn malin.

> Ne venez pas u*e rejoindre à Annecy, mou cher Christian.

« Je n>- vous aime plus.

■ Vous me connaissez trop bien, vous êtes trop homme du monde pour répondre a ma frauchise par de* reproche* ou pour tenter de chauger ma résolut iou : j’ai peu de souci des reproche», el ma volonté, vous le savez, est de fer.

« Vous m’avez plu, vous ne me plaisez plu»; ainsi va l’amour.

< Quant à moi, maintenant, l’aime un mort.

« El je m'explique.

i Lors de mou premier voyage en France, je me suis, voo» vous le riqipclez. arrêtée à Lvoo: séduite par la beauté de» rives du Rhône, je louai, dans une position charmante, aux portes de la ville, sur les bords du fleuve, uue assez jolie maisou où je vous offris f hospitalité, à vous, mou compagnon de voyage.

« Un jour, le notaire avec qui j’avais été mise en r.ipport an sujet de la location de cette demeure envoya l’un de se-» clercs m’apporter un reçu de la somme payée par moi; cette circon-lance. insignifiante en apparence, est cependant nès-itnpori.niic pour l'iuielligeuce de ma romlqiie envers vous; j’entrerai donc dans quelque* deuils.

• Nous noi!* trouvions, vous et moi, dans le petit salon bleu qui domu.it sur le jardin; vous poursuiviez gravement uu euireiien des plu» intéressants avec Lowc, mou King-Charles favori, vous faisiez les demaudes et le» réponses; je brodai» eu songeant que, dans nos lête-à-léte, vous causiez, rarement aussi longtemps avec moi qu’avec Lowe, et eepeodaut, à rencontre de ce charmant petit epagneul, j’étais capable de vous répondre, et de vous éparguer ainsi la moitié

LA MARQUISE D'ALFI.

des frais de l'entretien: mon valet de chambre entra et m’annonça le clerc de M. X ..(je lie me souviens pas du nom de ce notaire). t — Que me veut ce monsieur? dis-je à Piétro.

I — Il vient apporter un reçu à madame la marquise.

« — Lh bien, qu'il vous donne ce reçu; qu'ai-je à faire de voir ce clerc? »

c Piétro se retirait lorsque, cessant brusquement votre entretien avec Lomé, vous vous êtes écrié:

« — Madame ' permettez, permettez ! je ne suis point aussi indifférent que vous à l’endroit de l'élude des naturels de cette contrée sauvage. Un clerc de notaire du Lyonnais? mais ça doit être une espèce fort curieuse à observer. Celle variété du geure peut nous fournir des observations des plus intéressantes à consigner dans notre livre de voyage, u Et, vous adressant à Piétro :

v — Faites entrer ce monsieur.

a Plus heureux que moi, ce clerc de notaire inconnu avait, comme Lowe, le pouvoir de UMI donner le goût de b conversation et de vous inspirer les agréable- plaisanteries que je vicusdc vous rappeler, mon cher Christian; aussi je devins non moins jalouse de ce clerc que de mou épagneul.

o Piétro, bientôt de retour, ouvrit la porte et annonça, aussi solennellement que s'il eût introduit dans mon taiou uu ambassadeur ou un fcld-maréchal :

« — M. le clerc de notaire. ■

« Je crois encore, mon cher Christian, être dans le salon bleu, tant mes souvenirs me redeviennent présents.

« Je vis entrer chez moi un adolcsceul de dix-huit an* au plus, si gauche, si troublé, qu’il s'arrêta confus à quelque- pas du seuil de la porte: il était ridiculement vêtu «l’une redingote jaunâtre deux fois trop large pour lui; elle tombait jusqu’à se- pieds, chaussé.* de gros souliers lacés, de ses deux mains gantées d’un vert, ah' quel vert! je n’avais jamais vu pareille nuance’ il tournait et retournait dans tous les sens je ne sais quelle coifTurc, bonnet ou casquette.

« Cependant, malgré ou à cause de son ridicule accoutrement, je fus vivement frappée de l’exquise beauté de cet enfant : ses lougs cheveux blonds cendrés encadraient son visage d’une régularité parlaite, délicieuse figure d’archange . 1 sou teint, pur et blanc comme celui d’une jeuue fille, rougissait et pâlissait tour à tour, tant était profonde la soudaine impression que vous, Lowe, ou moi. mon cher Christian, lui causions. . Ses longues paupières, d’un blond plusfoucé que sa chevelure, si longues, si soyeuses, qu'elles portaient ombre sur se* joues (jugez de la présence de mes souvenirs!), voilaient à detni ses grands yeux d'un brun velouté rien de plus doux, de plus charmant, de plus ingénu que sou r gard qu’une seule fois il osa lever timidement vers moi, car décidément ce 11 'était tû vous ui Lowe qui impressionniez vivement ce petit clerc de notaire. Immobile au milieu du salon, ne pouvant faire un pas. incapable de prononcer un mol, ayant conscience de la gaucherie de son maintien, la sueur perlait sur son front, ses traits exprimaient nu embarras douloureux; taisant enfin sur lui nu violent «(Tort, il fouille dans l'une des poches de hou im. rinin.ible redingote pour y prendre sans doute le reçu qu'il m'apportait, cl, ne le trouvant point la, fouille ailleurs. Vaines tentatives Mettant alors sous son bras sa coiffure qui l'embarrassait, d palpe précipitamment toutes ses poches, et cela, je l'avoue, d'un air si trouble, si piteusement ahuri, que, tout bien élevé que vous devriez être, mon cher Christian, vous parlez d’un grand éclat de rire... Le pauvre enfant tourne alors vers moi, d'un air navré, ses beaux yeux où je vois rouler une larme; puis, abaissant scs paupière». il balbutie d’une voix altérée en continuant de fouiller ses poches ;

« — Fardon. madame la marquise...

pas...

c'est que je... je... ne trouve

«i liais soudain. poussant un cri d'allégcmcut. il ajouta sans lever h* veux, et rue présentant, quoiqu'il lût a dix pas de moi, le reçu qu il venait cuûu de tirer de l'une de ses poches :

« — Pardon, madame la marquise! voilà... voilà... le récépissé.

« Ce mot baroque, prononce d’une voix étranglée, l'attitude de ce jeune garçon, qui, placé fort loin de moi et n'osaut me regarder, m’invitait d'une mam tremblante comme la feuille à preulre ce morceau de papier qu il m’ofTrait, redoublèrent votre hilarité, mua cher Christian; vous teniez alors Lowe sur vos genoux, et je vous dis,

J prenant en pitié le clerc de notaire qui vous tournait le dos :

• — De grâce, mon cher « ointe, mettez momentanément terme à 1 ces gentillesses de Lowe qui ont l'heureux privilège de vous égayer

si fort; permettez-moi de parier d'affaires avec monsieur, qui a pris la peine de venir de Lyon ici.

« Soit que l’adolescent crût qu’eo effet ce n’était pas lui, mais l'é*

! pagneul, qui excitait vos éclats de rire; soit qu'il vit dans mes p>- | rôles une façon polie d'excuser votre impertinence, il $c rassura un i peu, hasarda de me regarder en face une seconde fois pour tue te- ! moignet sa gratitude, rencontra mes yeux, baissa promptement les siens, rougit jusqu'à la racine des cheveux, tressaillit, fit qwlques pas mal assurés pour se rapprocher de moi et me remit le reçu en me disant :

I « — Voici, madame la marquise, le récépissé que mon patron vous 1 envoie.

« Après quoi, de plus en plus troublé, il m'adressa coup sur coup | plusieurs saints plu» empêtrés les uns que les autres eu lesaccouij pagnaot de ces paroles :

< — J’ai bien l’honneur d’être... Pardon, madame la marquise; ne vous dérangez pas... Je...

« Mais, chaque mol expirant sur ses lèvres, il se retourna bruiquement, dans sa hâte de regagner la porte.

« Cette prompte retraite u’agréait point à votre désir de bafouer ce malheureux, mon cher Chrisliau; non moins clairvoyant que moi, vous étiez frappé de la profonde et subite impression que ce que von* appeliez ma beauté exerçait sur lui ; aussi, courant sur ses pa> et l’arrêtant familièrement par le bras, vous lui dites, avec un accent de parfaite courtoisie :

• — Monsieur, ah ! monsieur, madame la marquise ne souffrira point que vous repartiez pour Lyon sans vous être uu instant reposé; veuillez prendre la peine de vous asseoir.

c — Vous êtes trop bon, monsieur le comte, répoodit l'adolescent, saluant de nouveau coup sur coup et tirant toujours vers U porte; je ne saurais rester : mou patron.. ■ mon patron ... ni'a commandé de revenir tout de suite.

« — Mais, monsieur, dis-je à mon tour à cet enfant (et dès ce mo- . ment je devins, Christian, votre complice), si je désire écrire no mot à monsi» ur votre patron, ne me ferez-vous pas la grâce d'attendre uu moment ici?

• Aces mots prononcés de ma voix la plus douce, je joignis un regard tel, que l'adolescent me répoodit avec uu redoublement d'etno-

i tiou :

• — Madame la marquise, certainement je... j'attendrai vos ordres.

■ El, les yeux baissés, il restait debout, immobile, auprès du fauteuil que vous lui présentiez; je sonnai et dis à Piétro, qui entra :

a — Apportez du vin de Madère, de l’eau glacée, des fruits, quelques gâteaux.

• Et, comme Piétro &c relirait, j'ajoutai ;

■ — Faites atteler ma voilure; l'on reconduira monsieur à Lyon.

a Alors, me levaut, j'allai vers ma taule à écrire, et, adressautau

clerc de notaire un gracieux sourire :

» — J’abuse, vous le voyez, de votre aimable complaisance; vous me permettrez, n’est-ce pas, d’écrire quelques lignes à monsieur votre notaire, et vous aurez la bonté de les lui remettre?

« Le pauvre enfant, ébahi d'une pareille réception me répouihi avec confusion qu’il était à mes ordres. Je m'occupai d’écrire. Piétro revint avec uu plateau chargé de rafraîchissements; notre victime, cédant a vos iustauces, n'accepta qu'à graud’pciiic un peu d'eau glacée, mêlée de sirop d'orange, cl vous lui tintes bravement têu*. io*>n cher Christian, en vidant un flacon d«‘ vin de Madere cl mangeant . une demi-douzaine de gâteaux, fidèle â ce philosophique et pbcùie appétit qui jamais ue vous a fait et ne vous fera defaut, je l'espère, dans les plus graves circonstances de voire vie.

r.À MARQUISE D’ALFI.

» J'étais, mon cher Christian, occupée d'écrire à ce notaire, sans perdre puiir cela de vue noire vlrtimc . à* qui vous disiez avec uue bonhomie merveilleusement jouée :

• — Eli bicu, mon cher monsieur... de grâce, voire nom?

■ — Julien Robert.

« — Eh bien, mon cher monsieur Julien, comment menons-nous les plaisir» à Lyon ?

« — Monsieur...

• — Voyons, parions franchement, voire physionomie me revient beaucoup. . . vous le voyez, je me mets tout de suite eu confiaucc avec vous... iaiitez-inoi, que diable!

• — Monsieur le comte... je suis en vérité confus...

« — Je gage, cher monsieur Julien, avez-vous ajouté en baissant b voit comme si vous aviez voulu me rendre étrungere à la confidence que vous sollicitiez, je gage que nous avous une gentille amoureuse... llcin?

« — Oh, monsieur le comte! reprit l'adolescent devenant pourpre de confusion, et je surpris des regards effares qu'il jetait, malgré lui, de inoncôté eu ajoutant : Monsieur le comte... pouvez-vous penser que...

• — l’arblen ! un joli garçon comme vous doit faire tourner toutes les têtes... allons, rouicz-ntoi vos amourettes, mou cher!... Est elle brune? est elle blonde ?

« — Je vous en supplie, dit Julien, de qui l’embarras redoublait, si madame la marquise entendait...

« — Rassurez- vous, elle n'entend point ; d'ailleurs, entre nous, madame d’Allî u’csl pas de ces prude» farouches qui ne peuvent coûtprendre qu'il foulque la jeunesse s'amuse Elle CSt très-boom 1 femme, sans C ombre de prétention, quoiqu'elle puisse les avoir toutes, vous l'avouerez.

• — Certainement, reprit Julien de nouveau rougissaul et balbutiant. Certainement, madame h marquise...

• — PCest-ce pas qu’elle est ravissante?

a — Je n'oserais jamais me permettre de...

« — De b trouver charmante?... Pourquoi pas? vous pouvez me parler franchement, je suis son frère.

« — Vous, monsieur le comte ! s'écria l’adolescent avec un accent de surprime où perçait une sorte de satisfaction vague et involontaire, vous, le frère de madame la marquise ?

• — San frère... de lait ; nous sommes du même âge, lo même sein nous a nourris, aussi uue fraternité véritable ne serait pas autre que b nôtre : depuis son veuvage, je ne quitte pas madame d'Alfi. Vous concevez, cher raousieur Julien, qu’uue femme jeune et belle, lorsqu'elle est isolée, est exposée à beaucoup de malenronlrcs. En un mot. je suis pour la cnarqnise: un bon chien, uu chien de garde, fidèle et dévoué.

«— Oh. .monsieur le comte, combien elle doit être heureuse d’avoir rencontré un frère tel que vous! reprit naïvement Julien cédant â l’attrait de votre bonhomie apparente, mon cher Christian, et se mettant peu à peu en confiance. Combien aussi vous devez l’aimer, madame la marquise, elle a l'air si bon!

c —Vrai... vous trouves?

« Cette interrogation recommença de troubler l'adolescent qui répondit en baissant les yeux :

■ — Je juge de b bonté de cette dame par l’accueil qu'elle daigne me faire ici, car je n’ai aucuu droit à une pareille réception.

« — Aucun droit ! allons donc, mon cher; vous êtps un charmant jeune homme...

• — Monsieur... je ne mérite pas...

« — Vous méritez beaucoup au contraire, cl puis, tenez, entre nous, je suis de ces gens qui, à la première vue, éprouvent des sympathies on des antipathies invincibles; or, cher monsieur Julien, vous me revenez fort ; pourquoi cela ? le diable m'em|M)rte si je le sais! puisque c'est la première fois que je vous vois! Nous n’avons pas ecbaugé vingt paroles, nous ne tommes pas du même âge, et ce-

pendant je re-sen* uue vive »ympalliie pour vous, c'est comme cela! que voulez-vous que j’y fasse, moi? Si cola vous désoblige, ma foi, tant pis, arrangez-vous!

• Cette sorte de boutade, mon cher Christian, fut accentuée par vous avec tant de rondeur, avec une telle appareuce de sincérité, nue Julien, d’abord stupéfait, puis attendri, vous répondit d’une voix émue :

«— Monsieur le comte... je ne peux croire à ce que j’entends... Me traiter avec cette boulé... moi, un pauvre clerc de notaire, en vérité, je ne peux comprendre...

« - Comprenez, ou ne comprenez poin\ ceci vous regarde, mon cher; vous devez seulement, je crois, être convaiuco que mes avances n'ont pas un but intéressé !

• — Je le crois bien... Que suis-je donc, mon Dieu?

a — Vous êtes, j’en suis certain, cher monsieur Julien, un bon enfant dans toute la force du terme ; or, moi, j'aime beaucoup les bon* enfants; cette sympathie subite vous étouuc ! voyons: pourquoi l'amitié uc serait-elle pas aussi primesautiêre que l'amour ? Est ce qu'il n'arrive pas journellement qua b première vue, sans l’avoir jamais connue, Sans lui avoir jamais parle, uu homme tombe subitement» et malgré lui. amoureux d’une femme, quelle qu’elle soit, grisolle, . .

| ou grande dame ?

« Julien, pour dissimuler son embarras mortel et se donner une contenance, prit sur le plateau son verre & demi rempli, et dit avant de le porter à scs levres :

• — Monsieur le comte, je... ue saurais vous répondre... je ne sais... si l’amour...

| « — Ah! cher monsieur Julien, vous n'ôles pas sincère... vous

| rougissez jusqu'au blanc des yeux... et, de plus, au lieu de boire, vous venez de replacer ce verre un peu à côté de la table, de sorte ] que le voilà casse., . ce dont il ne fout aucum-menl vous lamenter, j que diable ! il y a d'autres verres à l'office ! Ne vous donnez donc point la peine de ramasser aiusi les morceaux sur le parquet, sinou, d'honneur, je me mets à les ramasser avec vous!

« Vous alliez beaucoup trop vite et trop loin, mon cher Christian, je me hàlui de cacheter ma lettre et de me lever atiu de meure un terme à vos étourderies et de rassurer Julien, désolé d’avoir brisé uo verre, par suite du trouble où le jetait votre imprudeute allusion à la vive et soudaine impression que je lui causais.

« — Voici, monsieur, lui dis-jc en m'approchant de lui, ma lettre pour monsieur votre notaire ; vous allez savoir en deux mois ce dont il s’agit : je pourrais, dans le cas où je trouverais une propriété plus à ma convenauce que celle-ci, me décider à l’acheter , je prie donc monsieur voire notaire, enl’indcmnisaul. bien entendu.de ses soins, de s'enquérir des nuisons de campagne qui seraient à vendreaux environs de Lyon, sur les bords du Rhône, je voudrais, si la chose est

[ îossiblf, que vous fussiez chargé de cette mission, vous auriez la lonlé de prendre une note détaillée relative à la contenance du Jardin, à la disposition de la maison et de m’apporter ces renseignement*; votis les compléteriez de vive voix, cl cela m’épargnerait ainsi la peine de visiter nu grand nombre de propriétés, puisqo après avoir conféré avec vous, monsieur, je me bornerais à l'examen de celles ui sembleraient devoir nie convenir. Vous m’excuserez, monsieur, e disposer ainsi uu peu despotiquement de vous, mais je ne sais pourquoi j'aime à compter sur votre complaisance et votre courtoisie. Un mot encore : mes journées sont généralement occupées par la promenade, je préférerais, si cela vous est toutefois indifférent, monsieur. que vous prissiez l.i peine de venir me donner le soir les renseignements que j’allcnds de votre obligeance.

« — Alors, madame, avez-vous ajouté, mon cher Christian, que M. Julien vienne sans façon vous demander à dîner i sept heures lorsqu’il devra causer avec vous de cette affaire.

» — Vous avez là, mon cher comte, une excellente idée, seulement H serait peut-être indiscret de demander à monsieur de nous sacrifier ainsi quelquefois sa soirée tout entière ?

■ Le malheureux enfant, étourdi, soffoqné, se croyait le jouet d’un rêve, il ne trouvait pas un mol à répondre, je lisais sur sa physionomie candide la stupeur que lui causait celte invitation inespéré* pour lui. la joie qu’il ressentait en songeant aux relations suivies qui allaient s'établir entre nous, sa douleur de ne pouvoir répondre que par uu silence stupide à une offre si flatteuse : enfin chez luise trahissait surtout son indicible étonnement de se voir, lui pauvre clerc de notaire, accueilli avec tant de distinction et de bopue grâce, recherché avec tant de persistance, par des gens d'un certaiu monde

* Piélro vint, sans le savoir, au jconr* de Julien, en entrant et ui annonçant ma voiture.

la maüqüise d ai.fi.

« - Je ne veut pas. monsieur, abuser plus lnugirmp* de vos nmmeut». — dis je à l'adolescent. — ma voilure est à vos ordres; il reste convenu entre nous que vous voudrez bien venir umts detn m* der à dîner tontes les fois que- vous aurez un renseignement m «. duoner. Adieu donc , monsieur, je compte sur une très-prochaine visite de votre part, car je sois impatiente de savoir si je trouverai ou non » métahir ici Cela dépendra un peu de votre obligeante activité, monsieur: aussi scr. i-je très-heureuse de penser que vous I aurez été pour quelque chose dans le choix de ma résidence.

« — Et en ce cas, mon cher monsieur Julien, je réclamerai pour ma part les droits du bon et fréquent voisinage, avez-vous ajouté , mou cher Christian.

■ — Madame la marquise... monsieur le comte.,, je ne sais comment vous exprimer... Vous me faites certainement trop d'honneur....

— répondit Julien en balbutiant et en proie à une sortp de vertige. Aussi, voulant échapper à un entretien qui le torturait délicieusemenl. il noos salua, et. perdant complètement la tête il se dirigeait vers l'une des fenêtres de ce rez-de-ehutixcée. ouverte sur le jardin, où il allait aveuglément choir, lorsque courant à lui, et le prenant par le bras, vous lui avez dit gaiement:

« — Allons, venez, cher monsieur Julien, je vais vous piloter et vous mettre en voilure.

« Bientôt de retour, mon cher Christian, vous avez commencé par vous jeter sur un fauteuil en pâmant de rire. Puis cet accès d'hilarité calmé, vous vous êtes écrié :

1 1> clerc de notaire est fasciné! il croit faire mi rêve des Mille et une Suit»! il est amoureux fou de von*, marquise. Il viendra souvent, et puisque voua ne voulez recevoir ici personne, nous aurons, grâce à cet imbécile, les plus divertissantes soirées du monde ' Il est impossible d'être pins naïf, plus stupide, plus dadais que ce garçon-là ! Nous lui ferons faire les choses les plu» saugrenues! A dix-huit ans. et mordu par nue passion pareille, cet innocent sera capable des folies les plus grotesques ' I) avance j’en poulîe de rire. Ab! ah! ah! ma chère, quelles amusantes soirées uous allons passer! t

Cornelia eu était à ce paragraphe de sa lettre, lorsque Faustine entrant lui dit :

— Quoi, madame, déjà levée? sans m'avoir souoée?

— Que voulez-vous?

— Madame, c'est le guide que vous avez demandé.

— Qu’il attende.... préparez ma toilette, mes habits d'homme, et u'oublicz p is mon étui à cigarettes.

Pendant que Faust ne accomplis -ait les ordres de Cornelia, celle-ci ajoutait cea mots à sa lettre adressée ail comte :

* .... J'inerromps ma lettre, mou cher Christian, pour aller fifre une excursion daus la mouugne; à mou retour, je terminerai celle épitre... 9

La marquise, aidée de sa camériste, achevait de vêtir ses habits d homme, cambrant sa taîl'e souple et mince, serrée à ses larges hanches par la ceinture de sou pantalon de nankin, elle nouait à son cou une cravate blanche à larges raies d'un bleu tendre, étoffe pareille a celle de sa chemise ; ayant ensuite endossé un gilet de bazln un léger paletot de popeline d'un brun doré, elle tendit son pied d eth tant a r aubtiuc, qui laça étroitement les bottines de sa maîtresse.

— Pent-être, — disait Cornelia d'un air sombre, — peut-être ces promenades dans la montagne, en me brisant de fatigue, me rendront le sommeil ! *

— Madame en aurait grand besoin ! Cette nuit encore je l'ai entendue «: promener dans sa chambre avec agitation.

horrible? I® »**n>pie... J'ai rail un rére... uo rire...

— Quel rêve, madame?

— Je mat, Julien *. dfliallre ilan- les flMi du B li Ane qui l'emportaient; mes yeux ue pouvaient se détacher des siens, el sou re-

gard. . à ce momeut suprême... oh... son regard... liens... j'en frissonne eu< oie... Et pui> son pile et doux visage était encore si beau, malgré les convulsions de l'ago'uie !

~ En vérité, ni dame, je crois à peine à ce nue j'enleuds ! — reprit Faustine avec stupeur en di*couliuiiaul de lacer la Imlliucde U marquise, — il laut que votre imagiaalioo soit bien frappée... pour que vous fassiez de pareils-rêves 1

— C'est vrai... toujours je pense à ce malheureux eufaut, tantôt avec délices, tantôt avec amertume.

— Mais, madame, — t'écria la camériste, — cela devient une passion outie-tombe?

•— Oui, — répondit la marquise d'Alfi. absorbée dans ses peosées,— oui, je le crois, c'est une passion outre- tombe...

— Alors, madame, pourquoi pend.mt la vie de ce pauvre diable l'avez-vous, ainsi que monsieur le comte, tant bafoué, nue de désespoir il s’est...

— N'esl-ce pas qu’il était beau? — reprit 1a marquise rèveose en interrompant Faustine, qu'elle n’écoutait point. — beau... comme un ange?

*7 Comme un ange... qui aurait porté des gants verts et des souliers lacés, car enfin . madame, ce jeune bomme...

— Et quelle candeur adorable! — ajouta Cornelia s'exaltant de plus en plus el interrompant de nouveau sa camériste, — quelle âtne! quel amour ! quelle fui ! quelle sincérité ! quel dévouement sans bornes! quel courage... N'a-l-il pas pour moi affronté la mort dans un duel inégal ! Oh ! pauvre enfant ! combien près de loi ces roués de suluu me font pitié! prétentieux ou sols, toujours faux et égnisie», iioolenu despotes s’ils dominent une femme, lâches esclaves -i elle les subjugue, on peut les ble-ser dans leur orgueil, jamais au «oeur... ils u én ont pas! Mais toi, aimable et douce créature, toi qui ne vivais que parle cœur, je t'ai... par un jeu atroce... frappé au cœur.' Oui, uii jour, en me jouant je l'ai écrasé sous mon dédaiu railleur, comme ou écrase avec distraction un de ces petits papillons de nuit inofleiisifs et charmants, qu'une lumière trompeuse et mortelle attire hors de leur paisible obscurité... Ah! mieux que le remord-, mes regrets impuissants et désespères te veugeut, malheureux enfant!

— Quoi ! madame, vous pleurez! s’écria Faustine en voyant des lariui s rouler daus les yeux de sa maîtresse; vous pleurez ! el c'est d'un œil sec que vous awz lu celle lettre daus laquelle il y a deux ans le duc de Balbi, tué en duel à cause-de vous, madame, vous adressait, de sou lit fuucbre, des adieux déchirants Vous pleurez ! c’est la première lois que je vous vois verser des larmes depuis la mort de riorclla, celle petite perruche bleue que vous adoriez... Eu vérité, je m y peids ! vous n'avez seulement pas sourcillé lorsqu'à Paris vous avez appris la mort de ce jouvenceau.

— Et à présent je l’aime ! s'écria b marquise avec uu sanglot convulsif; c'est insensé, mais je l’aime !

— Aimer uu mont... vous le dites vous-même, madame, c'est folie.,. c'est vouloir l'impossible...

— Eh! justement, répondit Cornelia en frappant du pied avec fureur, l'impossibilité m attire comme le vide attire quand on regarde au fond d un abîme.

Deux coups frappés discrètement à la porte interrompirent cet entretien. Faustine sortit uu inslaut et rentra disant à sa maîtresse :

— Madame, c'est le guide que vous avei demandé ; il attend vos ordres.

Lorsque la marquise d'Alfi descendit de chez elle pour rejoindre son guide, elle venait d’enrouler scs noir* cheveux sous uu large chap au de paille; scs babils d'homme lui donnaient l'apparence d'un adolescent d’une beauté accomplie; ses larmes taries, ses trait*, avaient repris leur expression habituelle de hauteur sardouiuue et ne révélaient en rien les regrets désespérés dont Faustine possédait seule le secret. 1

A la vue de ccue femme qu’il accusait de la mort de son fils, Robert, malgré son empire sur lui-même, pâlit légèrement, cl, de peur

LA MARQUISE D’ALFK.

d- trahir ses ressentiments, il n'osa lever 1rs veut sur Oornelto; celleû lui «lit ü'iiu (on d impérieux reproche :

Pourquoi u oies* vous pus verni liicr, aiu>i que je F avais or*

damé?

— Je ue le pouvais pas, madame.

— J'avais d’ailleurs preveuu le jardiuier que je vous payerais à voire gré.

— Je me contenterai de ce que vous me donnerez, madame.

— Rappelcz-vou» surtout que je u'aime pas à voir contrarier mes volontés; alors vous u'aurez qu’à vous louer de ma générosité.

— Je lâcherai, madame, de vou- sati'faire.

— Ainsi vous connaissez bien le pays?

— Oui, madame.

— Vous pourrez me servir de guide dans les montagnes?

— Oui. madame.

— Je dé'ire surtout monter à la cime de la Touruette; pouvonsnous aujourd'hui entreprendre cette course?

— Ob! non. madame ; il faut, pour aller i» la Tournelle, partir pen* dam la nuit, et c'est à peine si l ou peut Aire de retour dans la mirée du même jour. D’ailleurs il a beaucoup plu ce malin, le ciol est ‘ombre, U** images sont bas et arrivés à moitié de la hauteur de la montagne. nous nous trouverions au milôu d'épais . brouillards, et ils t.-u» cacheraient tous les points de vue; pour eu jouir, il faut allendre un temps clair; alors, du haut de la Touruette, on voit trèsloin.

— Où donc irons -nous aujourd’hui?

— Madame, êtes-vous allée au pont de Saiut-Qair par la route de

Thôncs?

— Non, Le site est-il beau?

— Je ue in’ycoouais guère; tout ce que je sais, c'est que le tor-

rent coule au pied de grauds rochers d’où tombent plusieurs cascades. •

— Suit, dirigeons nous de ce côté; le trajet est-il long?

— D'ici, madame, il faut environ deux heures pour se rendre au pool de Saint-Clair, ;iulaut pour reveuir.

— Il u'cal que onze heures... parlons.

El madame d’Alli, quittant sa demeure, suivit son guide, qui marchait à quelques pas devant elle.

Quatre principaux passages conduisent du village de Veyrier au pont de Saint-Clair; tou» quatre sont admirablement pittoresques.

Robert choisit celui qui, toujours large, plane et carrossable, contourne les bords du lac iu»que vers le village des Barattes, puis va rejoindre au hameau de Vlgoière la grande route de Thônes, si variée dans ses nombreux aspects. Qu'on en juge :

A droite et aussi haut qne la vue puisse atteindre, c’est le versant scptentrioual du mont Veyrier, couvert de sa bise i son sommet d oue végét.uiun luxuriante. les peupliers, les hêtres, les sapins où grimpeut le lierre et les démunies sauvages aux fleurs (.-dorantes confondent les nuances de leurs feuillages; çà et là. grâce à quelques échappée' de vue. l’on aperçoit a mi c6te de grandi*» cl.iiricrcs gazon nées que la nature a plantées comme des parcs en y jetant çà cl 1a des massifs d'arbres divers; à gauche de la route (en allaut à Tbûnes) se profile à l horizon, élevée de cinq à ‘ix mille pieds, la chaîne du l’armelau ; rien de plus original, de plus imposant que celle cime: ou dirait les ruines d'uu château fort taillé daus le roc par loi Titans ; ses tours, ses baslious, ses murailles crénelées, d’une admirable couleur, assises au faite des prairies qui tapissent cs monis, te développent sur ooe étendue de plusieurs lieues et dominent le paysage; au-dessous, le versaui de la montagne de Nàve» encaisse la vallée du même uoin, que le chemin de Tînmes surplombe jusqu'au pool de Saint-Clair.

Délicieuse vallée, les plantes fourragères* l'orge, l’avoine, le chanvre, la vigne, les arbre» fruitiers y abondent au milieu des accidents de leriaiu les p'us pittoresques; ici le trèfle à fleurs incarnates tapisse le> bords d'un ravin de deux cents pieds, du haut duquel tombe et bouillounc une cascade; des pampres chargés de raisins vermeils scpaiJouis-euL joyeusement au midi, abrité» o-ntre la bise du nord par un baue « affaire, noirâtre et dénudé; ailleurs, les liges du mais, élégant» panaches de verdure d'où sortent des cimes de grains dorés, ondoient au bord d'un précipice, des courges rampantes, suspendue» au flauc d'uu escarpemeul, y établit leurs larges feuille» et leur»

fruits énormes côtelé- d’orange et de blan-', tandis que, sur la pente d’une fondrière, des haricot» à pétales écarlates grimpent à de longues péri lies en gracieuses pyramides; quelque» blues de roche», miné» p «r le temps et détaché» du -ommet de la montagne, ont roulé dan- la vallée; leur» masses. couvertes de mousses, sont entourée» d'un < liamp de pois eu Heurs des maisons, â demi cadrées dan» des massifs de noyers et de mélèzes, sont bâties à mi-côte de rampes presque à pic* et du bord de la roule ou voit au loin tournoyer audessous de soi la fumée bbuâ re des cheminées 11) ailleurs, le torrent qui tonne, écume et bondit, a pour rives de gra» pâturage* et des vergers chargés de pomme» empourprées, do poire» jaunis- antes dont le doux parfum se mêle à Celui des prunes violettes gj. Butin, au fond de celle vallée, dont la riante fécondité contraste d'une manière originale et charmante avec les grandeurs alpestre» qui l'enradieut. coule le Fier, capricieux torrent ; ici rapide, mais si pan-ild *. si pur, qu'à travers sou onde limpide et verte comme l'aigle -marine luu peut compter les cailloux sur lesquels il gli'se avec un doux murmure ; aill urs, sous la voûte de quelques parties du roc uiinc par le courant, l’eau profonde prend de* teinte», des reflets, de» transparences d'une vivacité incroyable : tantôt c est le bleu d outremer le plus foncé, tantôt l'éclatante crudité de vert-de gris. nuances chatoyantes souvent lamée» d or par quel que» rayons do soleil pénétrant à travers les branches des arbre* de unité espèce dont les escarpements du torrent soûl presque partout planté*. Dans d antres endroit», le Fier blanchit et gronde dan» un lit res*, rré ;>ii fond duquel ont roiih- de» quartiers de rochers. Le temps cl l'action de' eaux ont usé. arrondi, poli le* angles de ce* blocs à demi submergé»; ils oflr nt souvent à l’œil les forme* le* plu» bizarres : parfois on croit voir de monstrueux masiodoutcs immobile» au milieu du courant qui b u lucessamment leurs flancs ci leurs croupes noirâtre* d’où ruisselle une écume argeutée.

Changeant d’aspect comme la mer, aujourd'hui Calme et muette, demain sombre et soulevée par la tempête, le Fier, grossi par les pluies de la nuit, par l’affluence de» ruisseaux et de* cascades, le Fier mugissait ce jo ir-là, limoneux, terrible, à environ trois cents pied» au-dessous de b roule de Thône*. taillée presque a pic, à j’eiidrolt où se trouvaient alors la marquise d’Alli et sou guide; d'épais nuage* gris obscurciraient le ciel, tandis que çà et là des banc* da nuées dure blancheur presque mate, se traînant à mi-côte des monts les plus élevés, coupaient eu deux leur* cimes de prairies veloutées, couronnées de unir* s pins; ailleurs, pareilles à de* Ilot* de Lunée, ces vapeuis se déroulaient lentement au fond de quelque gorge abrupte, ou bien eucore. remontant dans l esp.ee et se repliant comme dos voiles de gaze, elles découvraient au regard, à travers leurs trouées, de lointaius horizous. «

Robert etCornelia avaient marché longtemps, il* n'étaient plus qu'â peu de distance du pont de Snint-ClaiT. les sites, d abord aussi riants que variés, devenaient d'une sauvage et sinistre majesté ; la route se resserrait entre le torrent qu'elle surplombait et d'immense» muraille* de rochers jauuâtre», rayés de noir; séparés à leur crèlu par une gigantesque déchirure, il*' semblaient devoir se rejoindre a leur base et couper h route à son premier tournant; à travers l eclwucrure, laissée eutre leurs parois presque perpendiculaires, l'ou apercevait au loin se dressant à l'horizon le eôuc immense de la montagne d.4- Ux à demi cachée dans les images.

Jamais Salvaior Rosa ne rêva de tableau d'une grandeur plu* lugubre !... du foud de cette gorge I on voyait à scs pieds le torrent, au

M> Il n'y S pas une de* maison* de la eamparne de U Ssvnî* qui n’offre tu peintre des sujets d'étude et de déuib «u*m variés dmrls forum que nm«a»nta par la couleur. Dans le* village», cô* trésor* de coton* et d’originalitd abondent. Nous citerons, cuire mille autre», dans le sillage de Gliavojre. oortatuo rue terminée par une arcade qui offre Tsspocl de l'un de* plus aumtraWe* ubteaux da Üerainp*. Nous rwucouundoiu spécialement celle vue »ux arli-t' * Couuue sp.-ciuicu de* merveilles qu il* rencontreront i iliaque pis vittagc de Cuavoms est aux portos d'Annecy.

i*2) J-nnai.*. sinon rn .Savoie, nous n'sviot:* senti l'odouf des fruits mftrs aussi suave cl aussi pénétrante ; celle du pruuicr violet, entre autres, est sensip r I unft distance de vingt pas.

LA MARQUISE D'ALFÎ.

dessus de soi le ciel, et à quelques pas des cascades qui. grossies par la pluie, descendaient eu nappes du haut des rocs, cl répandaient sur la roule une poussière üuuiidc... Leur retentissement, le fracas du Fier, dont les eaux s'engouffraient avec furie sous l'a relie unique du pont Saint-Clair, les sifflements du vent, l'aspect do ce* lieux solitaires, assombris par un dôme de nuages bas et compactes, fra pilèrent Cornclia d'une vive émotion; la route était déserte; aussi loiu que l'œil pouvait suivre ses sinuosités, l'on u'y voyait pcrsouue.

— Madame, si vous o'aviez pas peur, lui dit Hubert, nous traverserions le pont, nous prendrions à gauche ce qn'ou appelle l'aucieune voie romaiue. et du haut de ce rue que vous voyez la-bas, élevé à pic au-dessus du torrent, vous aurez un beau coup d'œil ; mais il faut avoir la tête ferme

pour...

— Marchez , reprit la marquise eu interrompant son

guide, je ne crains rien.

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