‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La marquise d' AlfiChapitre 8 sur 28 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

Robert , suivi de Cornelia , quitta la roule de Thônes. coupée à angle droit par le pont de Saint- Clair, le traversa, et.

tournant à gauche, commença de gravir une sorte d'esc.ilicr taillée par les Humains dans la pierre vive, puis apres quelques minutes de marche , quittant ce chemin, il moula sur un bloc de roche, fit sigue à Cornclia de passer devant lui et dit:

— Voyez I Madame d’Alfi .

selon l'indication de sou guide, se plaça sur une plate-forme, large au plus de

3 uatre à cinq pas;

e là, le spectacle était formidable ; aux pieds de la marquise, et à une extrême profondeur , le torrent limoneux tonnait au milieu des roches qui obstruent son lit ; c 'étaient des bouillonnements, des tourbillons , des

ruissellements d u- fie

ne rapidité a donner le vertige, un fracas

à assourdir! Les vagues gonflées, pressées, refoulées par les obstacles, tournoyaient, bondissaient . se creusaient, se dressaient, revenant et se tordant Mtr elles-mêmes dans les courants les plus violemment contraires, au milieu de flots d'écume jaunâtre qui se brisaieul sur len blocs à demi submergés. Uuc créature humaine précipitée dans ce gouffre, au milieu d'uudcs furieuses, foueU.ml . ébranlant des pierres énormes, n’eût pas été noyée , mais broyée, mais mise en lambeaux de chair et d'os...

m.n» u'ayaul p us même la force de faire un pas eu arrière, Coruelia

restait là. . pétrifiée...

Robert, debout derrière la marquise et inaperçu d’elle, put en ce moment quitter son masque d'indifférence... L'horreur que cette femme lui inspirait éclata soudain sur ses traits, alors c (Trayants de hamc et de desespoir ; la vue de ce torrent lui rappelait les flots du Rhône où Julien s 'était précipité, poussé au suicide par cette créature, et elle était là... penchée ver» le gouffre.

Robert effleura par deux fois, de ses mains crispées de fureur, les épaules de Loruclia... prêt à I» jeter daus le torrent, mais par deux fois ses bras retomberont et il se dit :

— Non, pas encore... attendons son complice... l'autre bourreau !

La marquise, toujours immobile, fascinée par le péril, tressaillit tout à coup...

Elle se souvenait de son rêve de la nuit , uù elle avait vu Julien agonisant, emporté par les eaux du Rhône, fougueuses. grondantes, limoneuses comme celles du lorlent!... Bientôt le mirage de son esprit troublé lui montra, au milieu d'un tourbillon dVcumc, la ligure livide et contractée' de 1 adolescent qui attachait sur elle scs veut éteints.

La marquise, incapable de faire un mouvement, senut srs genoux trembler, son corps s’incliner ver» le gouffre : elle y roulait si elle u’eût été retenue par Robert qui l'nitira vigoureusement à lui en **ecriant :

— Prenez donc garde . madame , vous allez tomber!

(amiclia, d'abord auéautie par I épouvante, resta durant un momrul presque inerte dans les bras de sou guide, puis, reprenant se» esprits. elle s'écria, nmgistaui de sa faiblesse :

— Honte et lâcheté.. .j'ai eu peur I Madame d’Alfi. se dégageant alors des bras de Robert, s'élança y* rs le roc do

haut duquel elle avait failli se laisser rouler dans le goulfre, et croisant ses liras sur son sein gonfle, palpitant, s'avançant jusqu à l'extrême limite de l'étroite plate-forme, elle s'inclina autant qu elle le put, sans perdre l'équilibre, et conti-iupla cette fois le ton eut sans pâlir; au bout de quelque» instants elle lira de la porbe de sou pa* leiot un étui d'or rempli de cigarettes, en alluma une. et se retournant vers Robert, elle lui dit, en faisant tourbillonner la fumée bleuâtre du tabac turc :

Cette pensée vint fatalement à la marquise, subissant, malgré elle, raUraciion du vide, la fascination du danger. Le regard troublé par la vertigineuse rapidité du Fier, l'oreille étourdie par le fracas retentissant du vent, du torrent et des cascades, palpitante, immobile, sentant que s'avancer d'un seul pa» c'était tomber à l'abîme...

—C’est vraiment beau... l’ablme 1

Au moment où Cornclia prononce ces derniers mots, le soleil, longtemps obscurci par de sombres nuées, peu à peu dissipées ai souffle du veut, brille soudain radieux, splendide, et soudain ce tableau. d uuc grandeur sinistre, a changé d’aspect!

LA MARQUISE D ALFI.

Les masses de rochers, Jn-qu’alors d'un ion munie et sombre, se colorent de ions chauds vermeUs, uni dessinent vivemeul leurs sait» lies, leurs arêtes; la mousse du lit des cascades, on elles serpentent ici en longs rubans argentés, ailleurs eu uappes neigeuses, devient d’un vert glacd d'or eu mille eudroits. leurs eau» miroitent, se diamautciit, le brouillard humide qui s éoand après leur chute s irisedes feu* changeants de l'arc-en-ciel; icsraxmisdu soleil, pénétrant à l'entrée de plusieurs grottes, du fond desquelles jaillissent les cascades, s'y jouent sur la verdure et les fleurs pariétaire- dont sont tapissées ces mystérieuse* et fraîches retraites, où, selon de naïves légendes, les petites fées des eaux, la nuit venue, baignent au clair de lune leur* eorp mignons et roses dans l'onde cristalline...

Le torrent, toujours mugissant , écumaut. bondissant, mais de moius en moins troublé par rrffluve desc.iux de la pluie qui avait cessé depuis le malin , commence de bleuir, sou écume se uacre.

la surface luisante et polie des roches battues par le coumoi reflété aussi les jets étincelauts du soleil ; enfin, A travers l'échancrure de* deux murailles calcaires surélevées au-dessus du pont de Saint-Clair, et qui. noyées d'ombre, formaient un vigoureux repoussoir, apparaisscut au loin les abords enchantés des vallées deThônes, de Dingjr etdeMenihon, inondées d’une éblouissante lumière.

Un changement à vue, pratiqué A l'Opéra. don lierait. seul [alitant que les mesquines et factices beautés de l’art peuvent approcher de l'incomparable majesté de* effets de la naturel , donnerait seul une idée de celte transformation subite, opérée par le soudain rayonnement du soleil.

Madame d’Alfl , frappée de l'admirable site qu'elle entrevit A travers l'échaucrurè des roches du pont de Saint Clair, au moment où elle se retournait pour adresser la parole il son F.

guide, éprouva un tel saisissement ,

puis uu tel élan d'enthousiasme, qu'aures s'étre écriée : • C'est sublime! • elle descendit en courant I antique voie romaine, (raver-a le pont, suivit b route de Thônes. qui, au delà de l'arcln- de Sainl- CUir. continue de longer le lorrenl, et ne s'arrêta que lorsqu elle put embrasser d'uu regard le tableau magique dont la vue lointaine u ravissait.

Cornelia, haletante de sa course précipitée, arriva enfin ail ponceau qui se trouve à peu de distaucc de la verrerie d'Alex. De cet

endroit, point d'intersection des quatre vallées enclavées dans cette partie de U chaîne de* Alpes; le coup d'œil est féerique : l'on a devant sui la vallée de Thûues, qui fait suite A celle de NAves; Adroite, celle de Menlhon, et à gauche celle de Diugy.

Ces trois vallées, aussi riantes, aussi fertiles, aussi diversement cultivées que b vallée de NAves, comme elle entourée* de montagnes verdoyantes depuis leur base jusqu a leur faite, comme elle arrosées par d'iuuombraldes cours d'eaux vives, comme elle boisées d'arbres de toutes sortes et d'une végélaliou luxuriante, ce> trois vallées ont répondant chacune leur aspect propre, leur caractère particulier.

Les pâturages do Diugy monlcut presque A pic jusqu'aux premières

assises de lacrélc du I'armelau ce mont bizarre dout b cime rocheuse ressemble à uii château fort hAli par les Titans.

Rien ne peut donner une idée de ces prn les île irai* à quatre mille pieds d'élévation, couvertes de prairies veloutées .

émaillée* d'une foule de fleurs alpc-trc» ; pentes si rapides , que. lors de la lunaison . le* faucheurs de ces prés presque perpendiculaires ue |ieiirent se maintenir qu’au moyen de crampon* de fer aUaclies A leurs chaussures ; puis, les prés coupé», on les entasse eu meulons énormes et ou les fait rouler au fond de la vulléo comme des avalaitcbesde verdure fleurie. A ml côte, ce sont des bois touffus. de* champ» amoureusemeiit < ultives, entourant quelque* chalets i-olés ou uu hameau hAli au flanc de b montagne; puis c'est le bassin de Diugy, ses beaux arbre* , ses riches guérets, ses moulin», scs scieries dont les roues puissantes sont miles par la rivière qui se déverse dans le Fier; c'est enfin le bourg pittoresquement groupé à l'ombre de noyers magniflqnes que domine le clocher de l'étlrse écaillé de ferite. blanc.

La vallée de Monthna se prolonge jusqu'aux bords du lac d Vnnecy, cl scs sites, plus plaues, sont moins lounneulé»; ses coteaux, doucement ondule», sont inépuisable» eu «ici i ils charmants; des sources vives, se frayant un passage entre le* racines déchaussée» de quelque arbre cvulctiaire, tniinuoreiii dans les bailles herbes; des bois d’épicéas et de mélezes sc dressent en ampliitbéatre sur un sol couvert d'une couche de mousse compacte de pin» d'un pied d'cpaisscur, frais lapis brodé «le petits cyclamnet roses et odorants qui cède moelleusement sous les pas. Les montagnes dont celte vallée est encaissée, aussi revêtues d'un manteau de verdure, sont remarquables par la variété de leurs lignes, d'une originalité superbe; entre autres, le cène immense d'Alex, pyramide de prairies et de forêts, surmontée d'une couronne murale formée par la dentelure dc< rochers. A l'extrémité de la vallée se dressent les doiqons de l'antique cbAleau de Meuthou, perché comme uu nid

ÎG

LA MARQUISE D'ALFl,

d'aigle an faite de son roc; puis enfui l'on a pour extrême point de vue I enlacement bleuâtre des montagnes, dont les croii|ie9, les titre», les pilous, s'élèvent au-dessus du bas&iu de Talioires.

La vallée de Tl*ône* offre un aspect tout différent : c’est déjà ce qu'on appelle lu grande montagne, En effet, tout s'agrandit encore, et au nord surtout la nature gagne eu majesté ce quelle peut perdre eu grâce. Les forêts de sapins, atteignant des proportions énormes, s'éuig- ni à des hauteurs dont le regard ne saurait mesurer l'étendue ; car leur cime, d’uu vert sombre, se cache presque toujours dans les nuages: mais, sur le versant oriental. I on retrouve roudoi'-meni des épis murs, le coloris varié des prairies artificielles, les frai» et plantureux pâturages. Les maisons des hameaux, presque toutes consti uiies en chalets à longs toits inclinés, compl-tenl le paysage. Pluloin cil se rapprochant de la ville de Thôn-s (I), d'admirable- cascades tombent, ainsi que celles de Morçtte, d'une hauteur de trois cents pieds, ou sorteut bouillonnâmes «le noirs »outerraiu& dont on ignore la profondeur, répandent leurs flots de cristal au milieu des roches et se divisent eu mille ruisseaux sillonnant les peiouse-.

Mais ce qu'il faut renoncer à peindre, ee sont ces effets magiques d'ombres transparentes cl de lumière éblouissante, ces vapeurs «er me» Ile», ces glacis d’or que le soleil, commençant a* ors à décliner, jetait sur ces merveilles de végétatious accumulées dans les quatre vallées immen-es que Cornelia. placée au milieu du (mut d’Alex, embrassait tour à mur d'uu mil ravi.

file restait muette, palpitante, en proie à un nouveau vertige; mais celui là. le plus doux des vertiges, touche au stuiunenl religieux par l’admiration que nous inspire la puissance et les trésor» inépuisables de la création.

Madame d’AlQ. cette femme altière, blasée, bronzée, joignit les mains, et, les yeux humides, s’écria :

— Que c’est beau ! mon Dieu ! que c’est beau !

Ces mots furent accentués par la marquise avec une expression d’imTfable gratitude pour celte omnipotence inconnue qui, s.ms (iu et sans commencement, a cngeudié. engendre, engendrera de toute éternité les mondes visibles ou invisible», nouveaux ou anciens, qui ont gravité, gravitent et graviteront dans l’espace.

Cornelia sentait sou cœur endure! se fondre dans une adorable éxl.ise; aspirant la nature par tous les pores, par tous les sens, el c éprouvait ces Jointe- jouissances que ne donnent jamais ui la gloire, ni l’amour, ni b volupté, ni la richesse. Admirant, apprécia t à ce point tes merveilles (le la créaliou. Cornelia » élevait jusqu’à cette sphère réleste où notre âme, immortelle comme b Divinité, sc confond avec elle.

ftobert. silencieux et sombre, contemplait madame d’Alti ; Irappé de l'émotion qu’elle paraissait ressentir à l’aspect de la nature, if se dit avec une sinistre amertume :

— Ce monstre » attendrit à la vue des vallées et des montagnes... et son iufcruale cruauté a poussé mon fils au suicide ! elle l'a froidement torturé supplicié... et elle verse des larmes devant un paysage !

La Ikmiuc àme ! Ob. jYprouve une joie féroce à songer que jusqu’à l’arrivée du complice de cette femme je tiendrai sa vie suspendue à un W. au-dessus des abîmes, dans ces solitudes où elle va me suivre 6ans défiance, puisque aujourd'hui je l’ai sauvée de la mort.

— U me semble que je fais un rêve éblouissant, disait Cornelia accabler par l’admiration en s’asseyant sur luucdes quatre borne» placées à chacun des coins du petit' pont où elle s’était arrêtée. Ce que j'éprouve est nouveau cl étrange, eh, étrange!... Est-ce une révélation? ajouta-t-elle d'uu air pensif. Huis, après quelques moments de méditation, s’adressant à sou guide resté debout, à quelques pas d’elle, appuyé sur son long bâton, elle reprit avec un accent de bonté I qui donnait à sa voix, ordinairement âpre et hautaine, une douceur extrême:

— Sa u a vous, tout à l'heure je tombais dans le torrent, je n'oublierai pas le service que vous m'avez rendu.

(I) Que me* excellent» liâtes de Tbâoes, M. et madame Bâtir, ma |>ermcitUut leur ofliir ici un rage de souvenir que m'a laissé leur aimable hospitalité . 1% (prit cl la cordialité, le bon qoàt et la bonne grâce, semblent plu» précieux encor» lorsqu'on b» trouve au fond de* montagne* le* plut sçr«*te*.

Robert s'inclina ; b marquise poursuivit :

— Etes-vous marié? avez-vous des enfants?

— ie n'ai pas... je n’ai plus ü’eofaut...

—Vous eu aviez un?

—J’avais un (Us.

— El ce fis?...

— Il est mort.

— Pauvre homme! vous détournez la tête... votre voix estaltéléc... ce IU»... vous le regrettez doue beaucoup?

— Assez, madame! murmura Robert en caehaiHsa figure en ire ces main-; -a force de dissimulation était à bout, il daignait de se trahir. Ob! assez...

— Je n’ajouterai pas un mot, je respect» rai votre douleur, je ne voulais pas la raviver... l’intérêt seul dictait mis paroles, joYoudrais reconnaître le service que vous m’avez reudu. Que puis-je faire pour vous?

— Rien.

— Quoi!... rien?

— Vous me payerez ma journée quand je vous servirai de guide, voilà tout ce que je demande.

— Soit, et Je vous emploierai souvent, car cette promenade d’aujourd Imi... Puis, s’init rrompaui Cornelia reprt apres un silence de quelques instants : Vous n’avez donc point ici de famille?

— Non, lépondit Robert avec une impatience à peina contenue, je vis seul dau» uue masure isolée que l’ou m a permis d'habiter.

Madame d’.'lfi, remarquant l’air contraint et la brusquerie de» réponse)- de son guide, supposa que, peu p a Heur et bourru cet homme avait hâte de terminer l'entretien, elle lui dit eu se levant de la borne où elle était assise :

— Par quel chemin retournons nous à Veyrier?

— Si vous voulez, madame, revenir par la vallée de Nâves, au lieu de reprendre la route de Thônrs, vous jouirez de nouveaux poiubde vue, puisque vous le» aimez (I).

— Allons, dit Coruelia en jetant un regard de regret sur les vallées qu elle laissait derrière elle, marchez... je vous sois.

Robert, accompagné de la marquise, traversa le poul de Saint- Clair qui coudait à laumiuc voie romaine, et, laissaut à sa droite les ruines d'une ancieune abbaye, prit la roule oiubicusc du ch riuaut village de Naves, à demi caché dans ses massifs de uoyers. puis madame d'Alti et son suide gagnèrent un pont de boi> jeté sur le Fier, rejoignirent le grand chemin deîbônea, et, après le passage d Année yle- Vieux, il- longèrent les bords du lac et arrivèrent au village de Veyrier a la lumuée du jour.

Le lendemain de sa promenade au pont de Saint-Clair, madame d'Alti continua ainsi sa lettre adressée au comte Christian...

• Je vous ai quitté hier, mon cher Christian, au moment où je partais pour une excur-ioo dans la montague ; me voici revenue, poursuivons mais abrégeons cet examen du passé : il vous est très nécessaire pour l’intelligence du présent.

c Je fus donc voire complice dans ce jeu lâche et cruel dont l'innocente victime devait être Julien; son père, par un hasard qui nous servit à souhait, partit pour un assez long voyage: mon prétendu dé-

(I) Le retour du pool de Saint-flair par le chemin de îtâtea e*t ravissant; U l’on «eut jouir complètement d'innombrable* ponds de vue merveilleusement éclairn, il faut revenir par Nlve* »u soleil cou- .-haut, alors le coup d'œ-l ert mlmirabie. Celte rourw (d'Annecy au pool de Seiol-Ctair par la route de ThdoC* et retour par Naves) peut durer de quatre i cinq heure»; noua la rccoirmm;dous surtout aux paysagistes, ils t retrouveront comme détails, comme eûtes eble. comme ligues, comme fond», comme coloris, de» trésors inexploré- jusqu'ici.

Page 1