CHAPITRE XXVI
— Je barbote ! dit sévèrement le calier, je liarbotu !... Elait-cc vrai ou non quand, avant le combat de la corvette avec la frégate anglaise, te vous avais prédit que, si la Salamandre avait une avarie majeure, M. Paul en aurait une aussi, et, bien plus, aurait la même? Eli bien I quelle a été l'avarie majeure de la Salamandre ?
— Dans tes oeuvres vives; dans 1e flanc à bâbord, au-dessous du neuvième sabord. Je le vois comme si j’y étais; et même que j'ai bien cru que uous allions boire.
L'mAaXILUCB
Pciliie grcjjus iueos «émit!» luis.
P*bu mt 10.
. — Eb bien! n’est-ce pas au flanc et à bâbord, c’est-à-dire au côté gauche, que le pauvre M. Paul a été blessé ! Quand je vous dis, entêtés que vous êtes, que ce qui arrivé à l'un doit arriver toujours à l’autre, et que ton marquis causera la perte de tous les deux.
Mais fl y a une chose à taire, une seule...
— Laquelle, matelot ?
— C'est d’envoyer le commandant par-dessus le bord, voir s’il peut s’habituer à vivre avec les poissons, et si les nageoires lui pousseront !
— C’est pas une idée ridicule; mais pour ça, vois-tu, vieux , il y a làhaut quelque chose qui gène.
— la Providence?
— Quelle bêtise! Du tout : le lieutenant , qui nous ferait arranger In tête à la sauce aux cartouches, et qui ferait uu niauger délicieux pour les requins.
El puis, vois-tu, maître Buyk, si ça est, ça sera, comme disait cet Ottoman avec lequel j’ai bu à Alexandrie, malgré sa... chose... sa...
—Sa religion, tu veux dire.
— Oui. sa rcligiou, qu’il enfonçait pas mal, l'Ottoman. Et c’est fameux, tu avoueras, Buyk, pour former des novices au feu, par exemple, que la relision de l’Ollomau.
On leur dit : — Si vous êtes blessés, vous le serez ; sinon , non. En avant ! et lape dessus. —
Moi, je suis de l’avis de l’Ottiiiiian , parce que c’est très-clair. Si nous laissons nos os ici. ils y resteront ; si nous ne les laissons pas, ils n’y resteront pas Quant à
faire baigner le commandant sans le prévenir, c'est une farce dont je ne me mêle pas; et je .
ne t'engage pas même, Ltubergede
mon matelot, à dire ça tout haut, parce que je
suis sûr qu’il y a des garrottes à bord, et que je le soupçonne d’avoir de la peau sur les reins. Mais j’entends le sifflet du vieux la Joie. Tiens, qu'y a-t-il donc? Tout le monde sur le pont. Nous allons peut-être appareiller. A tantôt, vieux. Merci de la bonne aventure.
Et il laissa Buyk combiner de nouveau les renseignements qu'il venait d'avoir.
El en effet on entendit à bord le bruit confus et agité qui remplit le navire, alors que tout l'équipage se hâte de monter sur le pont pour une manœuvre importante.
• H eyw rr.rNni,. I,
Ainsi que le lieutenant l’avait prévu, à la suite du typhon, la brise souffla du nord-ouest. Tous les préparatifs du départ cl de l'appareillage furenf l-'its ; et quand Bouquin parut sur le pont, lequipapc de la
Satamun'lrr y était rangé ; les cahiers dans h\.
hunes ; 1 enseigne Mer* val, i'au), veillaient au cabestan, et l'on natteudail plus que le lieutenant et le commandant Le vieux Garnier, te commissaire et h-s deux enseignes étaient fort occupés du nouvel arrivant, de M. de Szaflic.
— L'avez - vous vu , vous, docteur? demanda le commissaire. — Qui, ce matin, un instant.
— Quel homme est-
ce?
— Un grand, dit le nouvel officier, — un vieux enseigne appelé Bidaud, — uu grand, l'air assez (ter; et puis... un regard... un drôle de regard.
— Les yeux gris comme Bonaparte, ajouta le docteur : c'est fort beau — C’est fort laid, interrompit Menai , qui vint prendre part à la conversation. — Je l'ai vu aussi moi. une minute, à la fenêtre de la galerie. Il a une tournure très-distinguée, une main de femme... nuis je n aime pas sa figure; -il a l'air fat et impertinent.
— Non, répéta le docteur ; il a plutôt l'air ennuyé.
— Et ou pourrait dire un peu dur, un peu méchant , dit Rid.uu!. Et pourtant , quelquefois, on le Croirait tres-bon enfuit. Il n'est pas causeur, par exemple; et pui> quand il parie... je ne sais pas, nuis on dirait toujours qu’il se mo que de vous.
„ . , „ , — Allons donc !lil Uar-
Sauit-Mjrcd. „jer
— C'est comme ça. Je l'ai amené de Toulon ici.
docteur. Eh bien ! fl me disait noir, ie répondais noir, parce que ça me semblait noir; et puis il me disait blanc, et ça me paraissait encore blanc... Quoique le noir m'eût paru noir... cl que le blanc...
— Ah! bien! dit le docteur en l'interrompant, monsieur Bidaud, je ne sais pas si c’est à cause du noir, mais ce que vous dites là est diablement obscur. — Avec son blanc et sou noir, on dirait qu’il est gris, l'ancien. - Est-ce que vous comprenez, vous. Nerval?
— Moi? pas du tout.
— C’est donc une charade, monsieur Bidaud? Alors le mot! le mot! cria le docteur.
Heureusement p>>orlc pauvre M. Bidaud, te commandant et Pierre parurent sur le pont
l,A SALAMANDRE.
Le commandant , agrafé, serré dans son uniforme, pâle, abattu, l‘«vil éteint, dans un état â faire pitié; puis le lieutenant qui lui dit, apres ravoir salué militairement :
— Commandant, je vais exécuter vos ordres.
I l l'ierre s»* rendit à l'avant de b corvette, ordonna de virer un cabestan pour mettre h Salamandre à pie sur ses raides, taisant le marquis seul à seul avec son porte-voix qu’il retourn ai dans Pins les sens. Il semblait au malheureux commandant (pu* les yeux de l'équipage étaient fixé* 'Ur lui: ses cheveux se dressaient, il avait des hnurdoiiucmcu-s dans les oreilles, et il cm oyait mentalement Elisabeth à imites les léions de diables qui iicupleni l’enfer, l a voix du lieutenant se lit culture. Voix cent fois plus humble aux oreilles du marquis que toutes les trompettes «lu jugement dernier.
— Commandant, nous sommes tout â fait à pic! cria Pierre.
Le marquis eût voulu s'abîmer dans la mer; le misérable pc se rappelait plus un mot de la leçon que Pierre lui avait donnée et répétée riugt fuis pétulant la nuit.
— Commandant, répéta Pierre, nous sommes à nie! — Ah! miment! Eh bien ! — Eh bien! commandant? demanda M. bidaud. — Eh bien!... El le malheureux Longetonr tordait son porte-volt ; il était eu nage. Il voyait tout tournoyer autour de lui. Enfin il répondit avec effort : — Eh bien ! allous-nous-én. — I’Iall— il, commandant? dit l’autre. — Oui, parlons! partons!
Pierre n'v concevait rien, et cria encore :
— Mais nous sommes à pic, commandant . Est-ce que nous ne dérapons pas?
Celle interrogation lut un trait de lumière pour le commandant , qui se prit à crier de toutes ses forces :
— Dérapez! certainement si, dérapiz tout de suite. — («malheureux ne se souvient de rien, se dit Pierre ; il faut eu avoir pitié. El, s approchant du commandant, il lui dit tout bas : — Vous n’avez pas même de la mémoire; c‘c»t mie honte! Rcmctlez-moi votre porte-voix, vile! La corvette abat à contre-vent. — Mais, mon ami . je sais... — Commandant! commandant! nous abattons sur bâbord! cria Mental avec une sorte d’effroi. — Votre porte-voix , monsieur! «lit encore Pierre à voix basse. — Mais pensez donc... aux yeux de I équipage... Tenez... voilà que je me rappelle... Attendez donc .. —Larguez!... — Mais nous ruions vers la côte, commandant . crient Merval et Paul. — Vous m’y forcez, dit Pierre d’une voix étouffée ; je inc perds pour vous !
El Pierre, ne se possédant plus, repoussa le marquis, s'élança sur le banc de quart, et cru .
— Range à larguer, border et bisser les huniers, toute la barre à tribord !
attéuuer l'effet dangereux, — Mais il est singulier, mon ami, que vous vouliez m'obliger à vous punir quand... — Vous voulez donc me fcire mourir à petit feu. avec toute-, vos objections, monsieur? Vous ne voulez donc pas comprendre qu’il ne s'agit pas de vous mais de votre grade? de cola! cri» Pierre en secouant tvcc violence l'épau'etle du marquis; de «vl i, monsieur! que c’est pour vous et pour nous une question de vie ou de mort; que, si line telle faute restait impunie, encouragé par ce mauvais exemple, demain l'équipage discuterait nos ordres, murmurerait. se révolterait peut-être, nous menacerait, et ferait la course avec la corvette. — Allons, allons! ne vous tachez pas. mou ami : je ferai ce que vous voudrez. Allons, voyons ! vous serez puni, là, puisque ça vous fait plaisir.
Pierre haussa les épaules de pitié.
— Croyez-vous donc, monsieur, qu’il ne soit nas pénible, cniencmeqt pénible, à mou Age, «l'être porté sur le journal au boni comme insubordonné; moi, monsieur, qui suis fan a tique de b subordination * Mais peu importe, car l'exemple d’une punition sévère infligée â un officier pour une bute de discipline est salutaire pour l'équipage, et ne peut que rendre plus profond chez lui le respect inaltérable qu’il doit avoir pour la subordination. Et pourtant, mousieur, ce que vous allez écrire sur«e journal, et par mon ordre, brisera peut-être les seules espérances qui me restent! — Eh bien ! alors ? — En bien ! monsieur, je sait sacrifier tout cela A l'honneur du corps auquel j’appartiens, et ma « onscience me paye brgement. Vous êtes en vue, vous, monsieur, cl moi je suis obscur : s’il y a cinq cents lieutenants de vaisseau, il n’y a nue eiuqiiaute capitaines de frégate, qui doivent être, aux yeux des matelots, des hommes purs et choisis. D'ailleurs, monsieur, une tache parait pins sale sur l’habit brodé d'on commandant que sur le frac bleu d'un officier subalterne. — Mais, mon Dieu! puisque je vais vous punir, que diable voulezvous de plus? — C’est bien heureux ! dit Pierre.
Et le marquis, écrivant sous la dictée du lieutenant, consigna dans Son journal l’acte d'inudiordinalinn de Pierre, qui avait osé, en pk-in
fmnt, interrompre les ordres de son commandant, et qui, pour ce méait, avait été condamné à quinze jours d arrêts forcé*.
Le même bit fut Consigné à bord du journal de l élal-maior. On jugera de l'importance de ces d«*ux journaux quand on saura qu ils sont scrupuleusement conservés â bord, et envoyés au ministre à l’arrivée du bà liment en France, pour servir de renseignement* sur la conduite des officiers et de preuves historiques à l'appui de la traversée et de la mission que le bâtiment avait â remplir. — Enfin, le vendredi 15 août 1«I5, /a Salamandre sortit de b rade de Saint-Tropez sur les onze heures du matin; et à cinq heures du soir on ne distinguait déjà plus les hautes terres de la Corse.
A celle voix bien connue, à ce commandement bref, accentué, l’équipage agit avec un ensemble inconcevable, comme s’il eiU été nul par un seul et même ressort. ta corvette ne courait plus aucun danger, et eoinnu-uçail à revenir sur tribord. Pour aider s«m mouvement cl rendre l'appareillage complet, il eût fallu faire border le grand et le petit foc. Pierre le savait mieux que personne : pourtant il ne commanda pas celle manoeuvre, descendit du banc de quart et «lit tout bas au commandant : — La muua*uvre est mauvaise, monsieur ; mais le navire ne eourt aucun Manger. Ordonnez de border le grand foc et l’artimon, de brasser bâbord derrière, en me taisant observer tout haut que j’ai oublié ce point important.
Le marquis, enchanté de prendre b revanche de son humiliation, cm boucha son porte-voix, et cria ce commaiidenmnt à peu près à b lettre. Il y eut bien quelques mots techniques d'écorchés ; mais l’équipage, habitué à leur ensemble, comprit parfaitement, et exécuta la manœuvre en se disant pour la première fois :
CI1APITIIE XXVII.
R196 vu».
Jeune ou vieux, imprudent ou *«ge.
Toi qui de ciiïiix en cieux errant ronmie un nuage, Sun I instinrt d’un plaisir ou l'aspect d uo besoin Voyjçeur, où *a*-tu si loin?
K'eal-ce donc ju§ ici l« but de ton voyage?
Vacr an lloco. — Ode xiv.‘
Ail! roua croyez être heureux? Mc voici.
KaiuoMM. — Bertram.
— C'était bien b peine que le lieutenant interrompit le commandant pour oublier ça! A quoi pense-t-il donc? C'est ce vieux gueux-là qui n'oublie rien. Uli ! il entend la machine. Mais le lieutenant a tout de même eu tort d'interrompre le commandant; et il lui en cuira, c'est sûr.
La brise gonflant les larges voiles de la Salamandre, die céda à leur impulsion, et eut bientôt doublé la pointe du golfe de Grimaud. Une lors la corvette en roule, le commandant, sur un signe de Pierre, descendit dans sa chambre, et fut bientôt rejoint par son lieutenant.
— En vérité, monsieur ! lui «lit Pierre, il est inouï que vous ayez aussi peu d«* mémoire. — C'est qu’aussi, lieutenant, c'est difficile en diable ! Mats, grâce à vous, je m’eu suis assez joliment tiré. Recevez mes remerchncui*! — il s’agit bien de remerciments, monsieur! il faut, au contraire. me punir. Car. à cause de vous, pour La première fois de ma vie j'ai manque à la discipline, en commandant à votre place sans que vous iiûni eussiez donné l’ordre formel aux veux de l'équipage. — Mats c’était p >ur le bien du service, mon ami. — Mai*, monsieur, c'est d’un exemple* effroyable. Comprenez donc bien qu’un équipage se verrait sur des brisants, à deux doigts dti sa fierté, convaincu de périr, que pas un homme, fias un officier n'a le droit de diangcr un mot aux ordres du commandant. Comprenez donc, monsieur, que ce que j ai fait, moi, dans uu molil louable, peut être (ait dans uu motif criminel ; que c'est déjà un uialheuf pour la discipline, et qu’une sévérité excessive peut seule en
Misse, vole, rapide sur b mer azurée, chère et digue Salamandre • Adieu. France, adieu ! Adieu, belle Provence, aux orangers si doux aux couteaux si aigus, au climat si tiede et si voluptueux, aux habitants ri hospitaliers ! adieu encore, adieu *
Tu vas à Sniyrne, brave corvette, à Smyrne, splendide ville d’Orieut ville d or cl de soleil, ville aux kiosques verts ôl rouges, aux bassins de marbre remplis d une eau limpide cl parfumée, aux frais ombraces de sycomores et de palmiers, vi le de harems et de paresse, ville d'opium cl de cale, ville « omplclc s’il en fut ! v
Oh! b vie d’Oricnl! b vie d’Orient : seule cxisteucc qui ne soit na* une longue deceptiou . car là ne sont point de ces bonheurs en théorie de ccs félicités spéculatives; lion! nou! c’est un bonheur vrai nurii/’ prouve. ywu.H.
Et qu’on ne croie pas y trouver seulement une suite de plaisirs Durement matériels. C est au contraire la vie du monde b plus spiritualisée, comme tontes les vies paresseuses cl contemplatives — Car enfin coniiaissez-vout un Oriental qui ne soit pas poète ? ne puise-t-il nas b poé>ie ou I ivresse , - or l’ivresse est de la poërie accidentelle — „e puisc-l-il fias b poésie à trois sources : dans son uarguilck, dans u «™ et dans son taun ? *****
La poésie du nargnilek, poésie aérienne, diaphane et indécise comme
la tapeur embaumée oui s’en exhale. C'esl une harmonie confuse, un rêve léger, une pensée que l'on quille cl qu’on reprend, une gracieuse ligure qui apparaît quelquefois nue, quelquefois demi-voilée par la fraîche fumée du tabac levantin.
Puis la poésie du café, déjà plus forte, plus arrêtée. Les idées >e | nouent, s’enlacent et développent, avec une merveilleuse lucidité, leur t éclatant tissu, i.'unag nation déploie 54*s ailes de feu, et vous emporte | dans les plus hautes régions de up>’iiséc. \ lors les siècles u déroulent I à Mts veux, colorés et rapides. Comme CCS r YSfOS qui semMeul fuir quand U*. Ilot vous emporte. Alors les hautes méditation* sur les hommes, sur rime, sur Dieu; a ors tons les systèmes, toutes les croyances : on adopte tout, on éprouve tout, on croit à tout. Pendant ce sublime instant d'hallucination, on a revêtu tour à tour chaque conviction ; on a été le Llirisl, Mahomet. Gésir, que sais-je, moi?
Enfin la poé-ie de l'opium, poésie toute fantastique, nerveuse, convulsive, àcie. dernier tenue de cette vie poétique qu'elle eomj lelc. Ainsi .ce que Faust a tant cherché, ce qui a damné Manfred, l'opium vous le donne. Vous évocpioz les ombres, les ombres vous appanisseut. Aootez-vous assister à d'aflrcux mystères? alors c’est un drame internai, bizarre, surhumain, des êtres sans nom, des sons indéfinissables, une angoisse qui tuerait si i Ile était prolongée et puis, toujours maître de votre faculté volitive qui sommeille, d une pensée, vous changez ce hideux tableau en quelque ravissante vision d amour, de femmes ou de gloire.
lit puis, avoir plané dans ces hautes sphères et goûté ces sublimes jouissances intellectuelles, vous prenez terre dans votre harem, lit une foule de femmes belles, soumises, aimantes; rar, fussiez-vous laid et difforme, elles vous aiment : là des plaisir* sans nombre, variés, délicats et recherchés. L’est alors la vie matérielle qui succède à la vie intellectuelle. Alors, plongé dans P engourdissement de Lt pensée qui se repose, vous devenez stupide, inerte ; tous vos sens dorment, moins un, et ccl un ^'accroît encore de I absence momentanée des autres ; aussi êtesvous heureux, comme un sot; et vous savez le bonheur des sots, freine Deut !
Et ccci n'est pas une vainc théorie, une utopie faite à plaisir.
Le tabac ne trompe: pas, le café ne trompe pas, l'opium ne trompe par ; leur réaction sur notre orgasme nerveux est positive et physiologipiriitenl prouvée et déduite. Il faut que notre organisation morale cède i leur influence : tristes ou gais, Itcureux ou malheureux, nos sensaiuus intimes s'efface ut devant une boufléc de tabac, dix grains de café au un morceau d'opiuui.
Les femmes de votre harem ne vous trompent pas non plus. C’est un fait que leur peau fraîche et satinée, nue leur chevelure noire et soyeuse, que leurs dents blanches, que leurs levres muges : ce sont des laits que leurs caresses ardentes et passionnées ; car, élevées au sérail. vous ôtes le seul homme qu’elles aient vu ci qu’elles verront ja- -.îub.
Ainsi, si votre tabac, votre café et votre opium sont de qualité supérieure, si vous êtes assez riche pour mettre six mille piastres à une Géorgienne, trouvez-moi donc une seule dévp'iori dans relie existence tout intellectuelle, dont le bonheur entier, complet, ne repose pas sur des bases fragiles et mouvantes comme le cœur d’une femme ou d'un ami, mais sur des faits matériels que l'on achète à J'onec et qu’on trouve dans tous les bazars de Siuyrne et de Lonstantinuple !
Et c’est dans ce pays par excellence que lu conduis toute celle honnête société que tu berces dans ton sein, ma digne Salamandre I Depuis cinq jours le ciel te bénit, car il c*t impossible d'avoir une mer plus calme, une luise plus favorable; de mémoire de marin, on n’avait vu un temps aussi égal.
Le bon marquis s’habituait part litcmcut à sa nouvelle exbtcnce. ?icrre ordonnait la route, • ierre faisait les observations astronomiques, Pierre dirigeait la manœuvre, l’ierre veillait à la ligoureuse discipline du ta vire; en un mot Pierre faisait tout, mais toujours de façon à mettre von commandant en relief, lui faisant l'honneur de ce qui était bien, eu cela admirable ministre responsable <1 un roi infaillible
Le vieux Garnier tourmeutait toujours le commissaire, jurait, blasphémait, tempêtait après ses enfants quand ils avaient le malheur de cacher une soufra nce. L’enseigne Nerval, n’ayant pu réussir auprès d’Alice, faisait de l’amitié avec madame de Bleue. Le nouvel officier ilidaud mangeait, était de quart, et dormait.
On le sait, Paul aimait Alice, lui : mais l’amour de Paul était profond et religieux, car le souvenir de sa mère se rattachait à toutes ses pensées et venait épurer et sanctifier celle passion : passion tellement lice à son existence qu’il y croyait comme à sa vie. que c'était sa vie, que si. au milieu de cette joie qui Huondail, il eût 'pu songer a mourir, il n'eût pas dit — mourir, — mais — ne plus être aimé/TiNce.
Euliu il ft’était habitué à cct amour eomme on s'habitue à exister, ue s Vu étonnant pas plus qu'on ne s’étonne de vivre : et pourtant le pauvre enfant n'avait pas eut ore osé risquer un aveu, parce qu’il pensât que toute sa conduite était un aveu.
Alice, elle, recherchait Paul. Alice passait des heures à écouter Paul parler de ses projets, de son père, de ton cufuuce. Les Urines lui ve-
naient aux yeux en voyant relie âme si noble et si pure se peindre d ois scs moindres mois. Alice admirait cc caractère si naïf, si plein d’illusions quelle partageait, ne croyant qu’à la vertu, et attribuant toujours le vice au hasard ou à la fatalité; et puis, si brave, si hardi ! Paul, pour la voir qm Iqm fois à 1 1 fenêtre de sa chambre, lie sc Mitpcnduil-i) pus au bout d'une roule, au risque de sc tuer; et tout cela pour un coup d'œil, un sourire, un signe ue sa blanche inaiii ?
En vérité, je crois aussi qu'Alire aimait Paul; car elle était tout heureuse d'un bonheur calme et serein. Seulement elle eût voulu un aveu, la jeune tille; car elle surprenait souvent sa tante et le pcre.dc Paul échanger d<*s repartis singuliers, FUc eût voulu un aveu car pour sa viiginale ignorance, tout I amour était là, dans le mot — je l’aime. — Jusque-là c'était pcut-èiie de I amitié; jusque-là elle pouvait douter, lit puis ce mot je t aime — devait causer nu Lress.iilc.neut si \ if. une émotion si profonde... Aussi la pauvre enfant ne soupirait qu'apres l'aveu de Paul. Quant au passager que l'on condoi-ait à àniynic, M. de Szaflie, il avait lait une singulière impression à fiord.
Jusqu'alors celte petite colonie s'était entendue à merveille : chacun, comme ou dit vulgairement, rhacuu avait fait son nid. On jouiss il des qualités; on excusait les defauts; cl ccs uiulucUes concc-simi* r. ud.iicnt lu vie passable. Mais surtout ce qui caractérisait Jcs rapports de celle société en miniature, c’était une eonliance entier,-, un abandon .-ans bornes.
Du jour où Szaflie fut a bord tel état de choses changea. Non qu'il fût importun et tracassier : il était au contraire impovàble de rencontrer un homme plus poli, de manières plus noble., et plus distinguées, rempli de tact et de goût, prévenant, sans morgue, oubliant sa haute itosiiiou, et par cela même cil assurant rinilueaec. Mais il y avait dans lui quelque chose d inexplicable, de bizarre.
Il avait au plus trente aus. Sa ligure était régulièrement belle, pâle cl grave. Ses grands yeux avaient quelquefois une ravissante expression de grâce et de douceur, mais le pins souvent disaient un sentiment de tristesse amère et bautaiue. Sa taille était élevée, svelte, admirablement bien prise ; et le soin minutieux qu'il mettait à une toilette d'une simplicité élégante en eût fait au physique uti homme accompli, si ces misérables avantagez extérieurs n'avaiciil pas été effacés chez, lui par l’éclat de la bizarrerie île sa conversation, qui absorbait tellement qu'on ue pensait plus qu'à l’entendre.
Mais ces moments étaient bien rares. Quelquefois pourtant sa ligure s’animait; «es joues se coloraient, cl alors les idées h-s plus ingénieuses? le- plus complètes, les plus neuves. jjillUsairut en foule. C'ctaienI di s opnosit ons tranchées, heurtées : des larmes et des rires : la naïveté d'un entant et la triste moquerie d'un vieillard ; quelquefois d effrayants paradoxes, d'effrayantes vérilés sur 1 homme, sur la femme ; des railleries sanglantes sur le genre humain. El alors, comme si l'auditoire lui eût manqué,* il se taisait, retombait dans son silence, sa taeitui nité habituelle. se levait cl,alluit s'asseoir à sa place favorite, dans un canut amarré en dt-bms du couronnement de la corvette, où il passait îles heures entières à méditer.
Lette bizarrerie était peut-être chez ccl homme singulier la conscience de sa supériorité; car rien ne lui paraissait étranger. Il avait parle marine à Pierre, physiologie au vieux Garnier, peinture à madame de Bleue, niU'ique à Alice, mais toujours avec un tou si froid, quoique d’une exquise politesse, avec tmc indifférence si marquée pour la personne avec laquelle il s'entretenait, qu'on éprouvait une sorte de répulsion d'autant plus pénible que la première impression que Szaflie faisait éprouver tendait à vous rapprocher de lui.
Toujours est-il que sa présence comprimait la gaieté et l'abandon. Une fois qu’il était sorti, les poitrines se dilataient, le sourire reparais sait sur les lèvres. Or, ciuq jours apres le départ de France, il était assez lard : on avait servi le café dans la galerie du commandant, qui avait convié une partie de son état-major ; et justement Szaflie venait de quitter l'appartement pour monter sur le pont.
Jamais sa raillerie n'avait été plus mordante, plus cruelle. Jamais il ne s'était d'abord élevé à une telle hauteur de sarcasme foudroyant, puis descendu à une philosophie plus douce et plus consolante • de façon que, sa pensée se neutralisant par ces deux systèmes, il avait laissé la société dans un état de doute et de stupeur inconcevable. — Diable d'homme ! ou va-t-il chercher tout ça? dit le hou marquis en frappant sur ses cuisses. — Je u'y comprends pas un mot, à cet êtrc-là, reprit le docteur. Il vous attriste ou vous console ; on l'aime et on le hait ; tant cela en moins d'uu quart d'heure. Je voudrais bien le voir malade, car c’est au lit qu’on juge les hommes à fond, Dh! s’il pouvait tomber malade ! — Ll puis, dit Alice, il y a un H dédain, une telle assurance diins la-t eVpressious, qu il parait vouloir imposer à tous' sef.'Wtfrviéifokri ' qn>Wè\î' soient fausses ou raisonnables. Quant à'vnol, jéU3fft*fcjltthlP>h!ft partiiülV1 toutes. II y en a surtout qui montrent une ou bW
af.rcœe. Ne trouvez-vous pMvmnuïlenr M1,udquyl*t*|il oûV.'finutenbff-'1 selle. Gomme vous, je trouve ^ 'quohjiirflvi a# ihnnlrètes lMmftA^'Wètf ! eu laid. Et je le. plus»*: caèil ne «;»!• jv:ix voir téill leeqn'il y if dfffMd','1 (te noh’e et de 'grand On ont. Le* oriMcfeot !•*< lires, ce ti'cAf IjUOSjéNî10 lue du talute.m. Mais, tenez; s’il cnmuWLiit vWon père’sWteith'uL'ir'ffè'1 douterait plus de l'humanite, dit l'cnlaut, qui fut payé de m cn|MM fi-
liait* par un sourire d’Alice . — Le fait est. ajouta madame de Bléne, qu'il a dans le regard quelque chose de saisissant dont on ne se rend pas compte. — Pour moi, reprit Alice, je le répète, je suis sûre que c'est un homme bien méchant ou bien malheureux.
Et elle resta pensive cl rêveuse.
— Prul-être tous les deux, dit le vieux docteur; et c'cst ce que je saurai si h* bon Dieu m’entend et lui euvoic une bonne gastrite. — Ce n'est, ma foi', pas ce qu’il mange qui le rendra malade, toujours! dit le mai qu s. Excepté une espèce de pilaw a la turque que lui fait son cuisinier, il ne mange rien; cl il ne boit que ce di .ble de breuvage que son valet de chambre lui apprête ; du thé froid ruélc avec uu peu de vin de Champagne. — Quel ragoût ! dit le docteur. C'est peut-être, voyez-vous, qu’autrefois il a trop vécu, commandant. — Que voulez-vous? ajouta philosophiquement le marquis : ou ue peut pas être cl avoir été... — Et pourtant, commandant, nous allons faire nue partie d'échecs, cl nous en avons lait une hier. Répondez à cela. — Ma foi! docteur, je répondrai : jouons...
Et ils s'installèrent au damier, tandis que madame de Rlêne prit sa tapisserie. i'aul était sorti pour prendre son quart. Alice s’appuya sur b fenêtre pour coiilem|ilcr le soleil qui sc couchait pur et flamboyant à l'horizon . Szaflie aussi contemplait le soleil couchant.