‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La salamandreChapitre 2 sur 36 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA MtAlONir.

* . .nVidoru Ituib est.

Qliam qu* roafcsMM auimo quoijuc sulégat Iiüsles.

CuvDOM., De uxto contulatu ffonorti, r. î4S-24y. Drôle! combien do diables as-tu i ta solde?

Schiller. — F usque.

La Salamandre!... Joli nom* élégant, coquet, expressif; coquet, élégant comme cette toute gracieuse corvette, si leste, si preste, si fine de formes, si carrée de voilure, si élaucée de mâture!

Vive, vive comme uu poisson, soumise, obéissante au gouvernail, à virer de bord dan a un bassin! La chargeait* on do voiles jusqu'aux royales? souple et alerte, inclinant ses hautes flèches qui pliaient < norme des roseaux, elle volait sur les lames avec la rapidité de la mouette.

El ce n’était pas seulement un navire de parade e( de couisc, non, cordieul non; à peine le veut déroulait-il les plis d’un pavillon rival, qu'ttle parlait haut cl longtemps, fort et loin.

• Aussi ai-je dit nue son nom était expressif. Expressif, oui! Si vous l'aviez vue, rette fière corvette, en ISIS, tonnante, furieuse, échevelée, scs manoeuvres au vent, bondir avec ivresse au milieu des éclairs qui juUlksaiciit de scs trente caronadcs de bronze ! A ces torrents de flamme, à cette lave de boulets et de mitraille qu'elle vomissait de sa batterie, ou dit dit le cratère embrasé d'uu volcan, ou un lac de feu dont elle était la véritable Salamandrr.

Oh! slfiiotis l'aviez vue, la mauvaise , inordre une frégate anglaise avec ses grappins d'abordage, sdt grappins ronges et brûlant;, tant tes i «bordées étaient vives et nourries! Dans cet effrayant combat, elle se montra digne de son nom ; eng igée à la fi égale, elle fit feu une dernière (ois, feu de si près que les canonniers des deux navires se brisaient le

tète a coups de rcfouloirs, s'arrachaient tes anspeks et se poignardaient d’un pout a l'antre. Trois fois les grappins cassèrent, trois fois elle aborda l’Anglais, acharné comme elle, intrépide comme elle! l’uis, le feu prit à bord de la corvette... le feu qui se croise, qui s'allonge, qui sc tord , ui grimpe aux cordages, qui sifllc dans les voiles, qui étreint les mats ans sa spirale brûLiutc. Le leu ! le feu ! on ne s on aperçut seulement pas à bord, on ne pensait qu’à couler l'Anglais. D'ailleurs, pas d’explosion à craindre : U ne restait pas un grain de poudre dans (a sajfihbarhe. On eu use, allez! en sept heures de combat , quand une volée ii’alteud pas l’autre!

Intrépide Salamandre / le feu b rongeait jusqu'à scs oeuvres vives, et La mer la soulevait : et elle flambait toujours, ménageant sa dernière volée comme un prodigue ménage sa dernière pièce d’or, attendant l’occasion d’écraser l’Anglais. Enfin, eufin ! l'ennemi présente la poupe ; la Salamandre rugit, le canon tonne, le fer pleut... Mourrai... coulé... bourra!... coulé... plus d'Anglais.

Hourra ! Une traînée de cadavres qui lournova dans 1e remous que fit la frégate en s’engloutissant; des débris de gréement et de mâture... Et puis ce fut tout. Alors on songea à éteindre l' incendie, cl ou y parvint.

Oh! qu'aiusi elle était changée, ma brave et digne Salamandre !

Elle ne dressait plus insolemment ses mâts, elle u’élatdt plus avec complaisance un gréement lisse et peigné comme une chevelure de femme; ce n'étuit plus sa batterie étincelante , scs peintures de mille couleurs, qui couraient sur sa poupe , se croisaient , se déroulaient eu merveilleuses arabe. ques! Non, ce u’était plus cela. Toute brûlée, déchiquetée, trouée par la mitraille, rongie par le sang, noircie pat- la poudre, fumante, coulant bas d'eau, elle regagna le port, la vaillante, avec son lambeau tricolore cloué à sa poupe ! Car des mâts, ah ! oui, des mâts, il n’en restait pas plus que sur un gouton. Kl les maumuvre» retombaient brisées sur les précemtcs sillonnées par mille éclats, mille boulets! Et pourtant que ce négligé lui allait bien, à la coquette!

Ainsi quelquefois vous voyez nu bal une vive et folle jeune fille, aux yeux brillants, à la peau vermeille et velutéc; une gaze transparente minutieusement arretée entoure sa jolie taille; ses cheveux pa fumés sont symétriquement arrondis en boucles luisantes: sa ceinture et son écharpe sont régulièrement posées: on compterait les plis de sncoM% retic ; cl puis, en elle tout est ioie et délire, délire cl joie d'enfant qui rit. et rit encore, emportée par la valse bondissante.

Celle gaieté , cette symétrie de toilette plaisent, je veux bien ; pourtant, oh ! je trouverais pourtant moins d'élégance, mais plus de charmes dans cette ceinture froissée, dans cette écharpe tombante, celle chevelure dénouée: oh ! plus de charmes dans une légère pâl ur, dans uuo douce tristesse, dans ce regard devenu languissant et voilé. Pli! p us de charmes dans tout ce ravissant désordre qui prouve enfin... que la .*»’«tnnvindrc èL\H mille fois plus pittoresque, plus poétique, plus cuivrante après le combat.

Aussi les vingt hommes qui seuls, quoique blessés, restèrent en é at de la remorquer, la conduisirent avec amour et respect dans la rade de Toulon pour la radouber. C'était vraiment conscience de réparer un bâtiment (tins cet état, depuis la guibre jusqu'au gouvernail : ce n’était qu'une plaie, qu’un trou. Mais il s’était fait monument ; mais c'était tonjours la Salamandre.

Mais, à moins ("être lâche comme un espion, on devenait brave en mettant te pied s.ir la Salamandre : car on y respirait je ne sais quel parfum de goudron, quelle bonne odeur de vieille poudre brûlée qui taisait noblement battre le coeur ! y a

Mais ces Hanches cicatrisées, ces canons mâchés par les boulets, ce pont, noir du saug qui l’avait pénétré... Tout cd.i avait une voix, une mi te et puissante voix qui disait uue des glorieuses pages de nos guerres maritimes. Mordieu, oui! ceux qui, ayant passé par ce baptême «le feu , restaient de l'ancien équipage , pouvaient , je vous le jure, initier les novices.

Aussi la Restauration trouva fa Salamandre rétablies hautaine, friugante el prêle à mordre.

Oh! elle savait bien, l'insolente, qu’elle avait dans scs flancs ceut vingt braves matelots, entre autres dix-neuf restant de l'ancien équipage, cl que I on désignait à bord sous le nom de flamburts. Ajoutez à cela une centaine de marins de l’ex-gardc impériale. Cl vous aurez uue idée des compagnons d’élite qui montaient ce hardi navire.

Il fallait voir ces bonnes figures brunies, tannées, cicatrisées, basanées, «les têtes de fer, des épaules d’ilmnlc cl dca'eœurs d enfants, intrépides et insouciants, téméraires et bons.

Mais ces diable» «le marin», quoiqu'il» sussent que Ronaparte » 'aimait pas la marine, ils l'avaient vu dans ccttc désastreuse campagne de Russie, qu’ils avaient aussi faite ! Ils l’n votent vu partager son pain, scs vêtements avec ses soldats, el iis l’avaient aime; parce qu’.ls trouvaient j en lui ce qui était en eux, courage et bonté. Or. en 181.’», dès qu’ils surent le» affaires de Roclicfurt et la noble et belle proposition «lu brave t commandant Collet, el 1c passage de l’empereur à boni du tttUéroyhan,

I ils pleurèrent de rage et devinrent sombres et farouches. Puis, apprenant tes sanglantes réactions du Midi, ils murmurèrent. Quelques rixes curent lieu avec tes habitants de Toulon; enfin, poor éviter de nouvelles querelles, on envoya la corvette attendre 1c moment du départ dans le port de Saint-Tropez.

Pauvre chère corvette, elle quitta la rade non nius comme autrefois,

KS canons sortis, scs manœuvres tendues, fougueuse, impatiente, dressant au plus haut niât son glorieux pavillon, comme un gage de défi. Non, mordieu! elle sortit triste et comme honteuse, presque sans artillerie, année eu flûte. Ils me l'avaient châtrée, les misérables! U ne lui resuit plus que son nom. qui faisait contre tressaillir 1rs Anglais; U ne lui restait que son équipage de tlambarts et de marins de fev garde, tristes et mornes comme elle, tir, ce bâtiment sombre et chagrin, qui •’eoouie tout seul daus le poi l de Saiiil-Tropex, c’est elle, c'est fa Safammrfrr, que le soleil éclaire de ses premiers rayons.

CIUPITRE IV.

mkkhi: nert

Ton* &U-4 un polissait) — Parlons d aulne chose. Depoit 90c nous jurions, j'ai une question sur les lèvre*, Drnnor.

Le prou fit de Ton est le dommage de l’aol tre VoniKo:.

Dès que le soleil parut au-dessus de l'horizon, on battit an drapeau et on hissa le pavillon. Noble et saint usage. — N’y a-t-il pas quelque chose de grand, de poétique, â confondre cette idée de soleil qui se lève, et d’étendard qui monte... salué par les premiers feux du jour? Puis un coup de sifflet, long, aigu, saccadé, retentit, cl les matelots vinrent un à un, pieds nus, munis de brosses, de grés, de sable, et commencèrent à polir, gratter, nettoyer le pont de la corvette, qui bientôt fut blanc et nni comme du marbre. L'n officier, enveloppé d'une vaste houppelande bleue, et coiffé d’un bonnet à franges dur, monta sur le pont cl fut s'asseoir prés du couronnement.

Arrivé là, il ôta son bonnet, cl le soleil éclaira une figure brune vigoureusement arrêtée. Il paraissait avoir quarante ans; ses traits, sans cire beaox, exprimaient un caractère de franchise et de courage qui plaisait tout d'abord; seulement, ses mouvqbents d’une impitionce maf contenue prouvaient qu'il n'était nas dans son état ordinaire. Tantôt ü marchait à pas précipités, tantôt if s'asseyait, et l'on n'entendait que cm’ mots prononcés à voix basse : — Diable d’enfant !... maudit enfaot !

Un nouveau personnage parut sur le pont. Celait un petit homme gros lourd, â cheveux blonds fades, qui portait des lonettes vertes sur nu long nez, une casquette et une redingote grise.

“ Ponjour à notre cher lieutenant, dit le petit gros homme. — Ah ! bonjour, cnmmimairc, répondit l’officier fort préoccupé.

Kl les gens les moins physionomistes do monde auraient pu lire sur sa noble et nnjire-sioonable ligure qu’il ne voyait pas le commissaire avec plaisir. L'entretien continua cependant.

— Voilà un beau temps, mon cher lieutenant, un soleil à éblouir. — Un effet, il fait trés-bcan.

Après une panse de quelques minutes, le lieutenant rompit le silence.

— Commissaire, dil-il, je suis le seul officier de /a Salamandre oui soit resté de l'ancien état-major {ici il soupira', cl l’équipage, que je n'ai pas quitté depuis onze ans. me demande chaque jour la solde arriérée qu'un lui dmt. Ne pourriez-vous jkis écrire à Toulon à ce sont? — Mon cher lieutenant, vos souhaits oui été prévus. J'ai reçu hier les mandais et les fonds, et je compte faire aujourd'hui la paye — Allons, vous êtes, m» brave, commissaire, et mes matelots apprendront cette nouvelle avec Joie. Pauvres gens... qu’on les paye, au moins... Ils l’ont bieu gagné. Et puisqu’on nous chasse... — Permettez, lieutenant, on ne vous chasse pas, mais cet équipée m’a l’air un peu,.. — Un peu quoi? — Non... non. . je ne dis pas ça : mais ou pourrait penser que... — Penser quoi? — Non, non, tous ne me comprenez pas... Mais iis paraissent regretter un ordre de choses qui n'est plus, et ils ont tort... — Frisons là, commissaire. Dites-moi ; avez-vous vu mon fils aller à terre?

Et la figure de l'officier prit une expression de tristesse, car celle question parut lui être péniblement échappée.

— Qui ? M. Paul ? — Oui, oui, mon fils. — Non, mon cher lieutenant: je le croyais à bord. Est-ce qu'il n’y est pas? — Non, et sou absence m'inquiète, car il est à terre sans nia permission ; je le pnuirai comme père et comme officier - Mais êtes-vous bien sûr, au moins?... — TréS-SÛr, répondit l'ufilcier avec impatience. — Imbécile, pensa-t-il eu lui-même; comme si l'inquiétude d’un père pouvait laisser exister un doute. — Mais, reprit te commissaire, voilà M. de Merval qui pourra peut-être vous en dire davantage. — Il suffit, monsieur; je n'ai pas besoin de mettre tout le bord dans ma confidence.

Le nouveau venu était un jeune enseigne, blond, joli, frais, élégant; et, quoiqu'il fût encore de trèvbonne heure, son uniforme était boutonné, serré avec un soin minutieux ; ses épaulettes neuves étincelaient au soleil, et un cliarmaut poignard à ma tu lie de nacre pendait à un cordun de soie noire à coulants d ur. Quand il ôta sou chapeau ciré jxnir saluer le lieutenant, on vit uuc épaisse chevelure blonde (lignée, bouclée, qui eût fait honneur à une Icuime.

| — Hou> do you do, dit-il en riant à l'officier. — Très-bien, mon cher

Menai ! Mais quelle diable d habitude avez-vous toujours de m'aborder en parlant anglais? Celle langue-là. voyez-vous, jeune homme, ne me va pas ! — Ce cher lieutenant, une vieille rancune de guerre... bah 1 bah! vous avez tort. Je les ai, Dieu merci, assez vus. et je puis vous assurer qu'ils sont bons diables. — El fameux marins, fameux marins ! dit le commissaire; marins à nous en revendre. Ab ! ah !

Le lieutenant lui jeta un coup d’œil méprisant, rougit et ne répandit pas.

— Oui, mon cher commissaire ; mais sous ce rapport-là vous les valez, c'est-à-dire, nous les valons! dit l'enscigue. Le lieutenant s’éfait brusquement écarté après la sotte phrase du commissaire. — Je n’y tiens plus, il faut que j’envoie à terre. Aht mon fils! mou fils1.... s’écria* t-i). Puis. se tournant vers un timonier : — Appelez maître la Joie !

Cinq minutes après on vit poindre, s'élever et grandir une longue figure à l'ouverture du petit panneau.

Puis cette ligure s'avança à’ deux pas du lieutenant, ôta son bonnet de laine, prit son long sifflet d'argent, l’approcha de scs lèvres prêtes à s’y coller, et attendit. C’était maître la Joie, un anci:o de la Salamandre, on flambart, ob ! un pur flambarl ! Il est impossible de se figurer quelque chose de pins triste, de plus morose, de plus rechigné, de plus laid que cette figure, jaune, osseuse, flétrie, chauve, maigre et anguleuse.

— Avance ici! dit le lieutenant.

Il avança A loucher le lieutenant , qui lui parla un instant à l’oreille . La Joie lit un signe de tête expressif, remit son bonnet, ne dit pas un mot, maiS'fU résonner un bruit aigu et modulé . qui dans la langue nautique signifie : — En barque les canotiers du canot major. —

Cinq miaules après, ni plu? ni moins, les douze hommes qui composaient l’équipage de celle embarcation étaient debout, les avirons levés, à bâbord de la corvette. Vaitre la Joie y descendit , s’assit à bâbord du canot , âpre» avoir respectueusement relevé les housses de drap bleu fleurdelisées qui le couvraient, cl siffla un coup, les avirons tombèrent à la (ois. fendirent les lames, on n’entendit qu'un bruit, et pas une goutte d'eau ne jaillit.

Il siffla eocore, ei les avirons entamèrent le» vagues d'un seul mouvement avec nne cadence , une harmonie telles , qu'on eût cru ces douze rames mises en mouvement par uuc même machine. Puis la Joie, qui était à b barre, mit le cap sur le débarcadère du port, et disparut bientôt derrière le môle.

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