‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La salamandreChapitre 3 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'état-bajo*.

On avale 4 pleine jroraée le mensonge qeï nmi* flatte, et l'on boit goutte 4 goutte une vérité qui doux e*t amère Dicwaor.

Nos actions sont comme le* bouta ri toi» , que chacun fait rapporter 4 ce qu'il lui pl-iit On ne devrait s'étonner que de pouvoir encore a'étonner. La Roaiarococu». — Maxime

Le maître d’hôtd ayant annoncé que le déjeuner était servi , le commissaire , le lieutenant et l'enseigne descendirent dans le carré , où ils trouvèrent déjà attablé le docteur du bord, homme d une cinquantaine d'années, coloré, vigoureux, à cheveux gris, épais et crépus.

— Vue le diable te berce , Pierre! diùe docteur au lieutenant ; voila une heure que le déjeuner attend : ce sera froid, et notre cuisinier provençal dira qu’il n’y peut rien. — Nous voici , bon docteur, nous voici. — Calme-lot , dit le lieu tenant en prenant b place d'honneur au haut bout de b table.

Pendant quelques instants , on n’entendit que le bruit des fourchettes 1 cl des assiettes. Le docteur l'interrompit.

I — Dis donc, Pierre, sait-on quand enfiu arrive notre nouveau commandant? (Jh! c'est qu’il faut un rude compagnon pour conduire cette barquc-là ! L équipage est solide , mais tapageur eu diable. Ça aime b terre, c'est passé au feu et à l’eau, des démons incarnés, mais bons, nuis braves, et iiu’il faut conduire comme lu les conduis, Pierre, avec 1 une barre de for: Pourtant que je sois pendu si j'v conçois quoique i chose! car ils sc foraient hacher tous pour toi jusqu'au dernier. Enfin , j’espère qu’on aura choisi pour les commander quelqu'un do 00s vieux marins froids, durs et inflexibles, dune volonté inébranlable doits le service, nuis humains et commodes doits h autres relations. Et sais-tu quel est le commandant, dis, l ierre ? Sais-tu d'où U sort, < otnnMit il se nomme7— On m’a dit son nom, répondit le lieutenant avec iiùRffércucc . c'est le barou... ou le marquis... ou le comte do Longelour... -Marquis, je crois. Eu vérité, je m'y perds avec leur» damnés titres, car c’csi aussi ' b, tc que »i l’on di.nil ; le chevalier mât d’hunc ou la corat^sc la grand’

voile... Mais pardon, pardon! Merval, dit le lieutenant en tendant la ni îin an jeune enseigne avec cordialité ; j'oubliais que vous étiez....* comte, je crois...

L'expression pénible qui avait un instant rembruni la figure de renseigne disparut , et il serra la main que Pierre lui offrait. — Je suis enseigne dé vaisseau A bord de la Salamandre, et fier d’étre sous les or- ■ dre- d’un brave tel que vous, lieutenant.— .Monsieur est comte en effet, reprit le commissaire ; je l'ai sur mon rôle du bord. Egbert-Dieudonné- Vincenl-Beauuair, comte, pardieu ! comte de Merval., . comte y est bien.

— C’est bon, c'est bon, commissaire, dit l’enseigne en rougissant, je sais mon nom. — Oui, monsieur; mais vous êtes comte, c'est un beau litre. Je voudrais bien être comte, moi ! Et vous, docteur? — Taisez-vous donc, commissaire , dit le docteur ; vous êtes bile comme une oie. — llcio , comment! dit le gros petit homme qui devint rouge comme une pomme d’api. — Je dis bêle comme une oie, reprit imperturbablement le docteur eu le regardant entre les deux yeux.— Alloua, allons, ne vous fâchez pas, dit le lieutenant en souriant, Vous savez, commissaire, que le docteur a son franc parier; il y a vingt-trois ans que ie le connais ainsi , et vous ne le changerez pas. — Non, pardieu, pas! dit le docteur. Tel que vous me voyez, jeune homme, j’ai dit à l'amiral **’ qu'il s'était conduit comme un polisson devant l’ennemi ; qu'il avait fait bâcher un Us de braves gens par sa lâcheté! Et je ne le Mis malheureusement que trop bien , puisque , blessé moi-même , je les ai pansés , soignés , amputés comme mes propres enfants. Ainsi vous voyez bien , commissaire , que je puis vous dire que vous êtes bêle comme une oie , puisque j'ai dit à un amiral qu'il était un polisson. — Allons, assez, docteur, dit Pierre prenant pitié du commissaire qui paraissait assis sur des charbons ardents. — Mai- dites donc, commissaire, reprit le docteur, je ne vous en veux pas ponr ça , au moins. Touchez là. Vous vous y ferez. Une campagne ensemble et vous verrez que le vieux Garnier est un bon matelot; mais il faut qu’il lâche tout ce qui lui barbouille le cœur ; ce que je vous ai dit, voyez-vous, il fallait que ça frit dit. — Et ce nouveau commandant a-t-il de beaux combats? demanda le jeune enseigne. — Ma foi ! dit Pierre, je ne les connais pas. Longetour !... connais-tu ça, toi, docteur, Longetour? — Pas plus que le poisson dont voici la queue. Et vous, Merval: demanda le docteur à l’enseigne. — Je ne le connais pas non plus.

— Ce serait pourtant dommage de gaspiller un tel équipage ; il y a tant à faire avec ces gens-là , quand on sait les conduire, liais je suis tranquille, on connaît fu Su/amum/re, et on ne nous euverTa qu’un loup de mer. — Mats à propos, reprit le docteur en s’appuyant sur la table et traçant des losanges sur le loud de son assiette avec son couteau , et vous, Merval, où avez-vous servi? Sortez-vous des écoles de Toulon ou de Brest? — Monsieur, dit l’enseigne, ma famille n’a jamais quitté ses souverains légitimes, et j’ai suivi ma famille.— Ab ! jYntemls, vous avez servi aux Anglais. Jeune homme , ce n’est pas beau , dit le docteur en secouant la tête. — Monsieur ! monsieur ! dit l’enseigne en pâlissant. — Je dis que ce n’est pas beau , reprit le docteur en continuant ses lo -

incident réveilla Pierre qui semblait absorbé.

— Allons, messieurs. — Monsieur m’insulte, dit le bouillant jeune homme. — Meryal! Merval! dit le lieutenant. — Je vous dis que ce u est pas beau de servir les Anglais. Voilà tout. — Vous me rendrez raison, et tout à l'heure, s'écria l’enseigne en se levant de table. — Oh ! oh ! oh ! dit le docteur sans abandonner ses losanges, oh ! voilà bientôt vingt-cinq ans que le vieux Garnier navigue, et ce n est pas tm enfant qui lui fera peur. Jeune homme, depuis Trafaigar j’ai vu bien des combats, j ai été blessé cinq feis, ce qui ma valu ce bout de ruban rouge. Mon ami Pierre, que voilà, vous dira si je crains de panser un de uics matelots sous le feu. Mais je ne me bals pas pour des misères. Et puis, voyezvous, je dois compte de ma vie à ces pauvres marins que je soigne depuis onze ans : ce sont mes enfants à moi ; ils ont confiance en moi, ils trouvent toujours le vieux Garnier quand ih soufTreul. Je ne m’appartiens plus, demandez-lcur plutôt. Tenez, je ne vous en veux pas, touchez la. Seulement vous avez servi les Anglais ; à mon avis, vous avez eu tort, ce u'esl pas beau, et voilà tout. — Mena), dit le lieutenant, je vous en prie, je vous ordonne de m'écouler.

A force de raisons, bonnes ou mauvaises, on calma l’enseigne, qui, plein de bonnes qualités, était loyal, brave, et peu rancunier. Le premier il tendit la main au docteur.

— Je vous ai dit ce que je pensais, répondit celui-ci en lui serrant cordialement la main ; maintenant nous naviguerions cent ans ensemble, voyez-vous, que je n’eu ouvrirais pas la bouche ; mais il fallait que ce fût dit.

Un pilolin descendit, et , s’adressant au lieutenant : — Lieutenant , voilà le canot-major qui accoste. M. Pau Test A bord. — Enfin! dit le lieutenant. Dites à M. Paul de se rendre dans ma chambre, et faites désarmer le canot.

Et, Pierre Huet donnant l’exemple, on se leva de table.

— Vous n oublierez pas la paye de nos hommes, dit-il au commis- i •aire. — A midi je commencerai, lieutenant, vous pouvez en donner l'avis. — Cela suBit, dit Pierre Huet. Et il monta dans l.i batterie ; car, en l’absence du commandant qu’on attendait, il occupait l'appartement de cet officier supérieur. — Je vous trouve enfin, monsieur, c'est fort heureux, dit-il en ouvrant la porte de la galerie où l'aspirant attendait.

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