‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La salamandreChapitre 27 sur 36 · CU A PITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CU A PITRE XXXIX

le Mtanu

Sanct» umplniu» ! Il n>*l pis question de cela. Témoigne*, juins en plu* savoir Gxrnc. — Fau*i.

Si te nez île Cléopâtre eût été plus court, toute la face de U terre aurait changé.

Pascal. — Peinât.

En effet, quand Szaflie descendit chez Alice, les pompes commençaient â franchir ; on avait réussi à fermer les fenêtres de l’arrière, et Fou avait fait incliner b corvette sur ie liane opposé à b partie attaquée, afin de remédier à l'avarie. Au tout d'une heure, le calme étant rétabli à boni, lu ''tilamtrulre en bonne route, Pierre donua ses dernières instructions à Mcrval, et descendit chez le marquis.

A sa vue, le commandant cul un cruel serrement de cœur.

— Monsieur, lui dit Pierre, pardonnez-moi, car j'ai été sur le point de commettre uu crime; mais vous l'avez voulu... p„ Le ton Loiigclour, se levant, répondit :

— Vous auriez dû respecter mes cheveux gris, beutenant, seulement mes clic» eux gris: car je -eus bien que, comme commandant, je ne mérite que votre mépris ; que vous faites tout ce que vous pouvez pour excuser mes bévues aux yeux de l'équipage. Je sais que, grâce à vous, je passe même pour entendre quelque chose à mon affaire : qu'au moment même où ma lâcheté vous révoltait, vous vous êtes sacrifié pour moi : je sais tout cela, mon ami : aussi je dois excuser un moment de ; vivacité. . Donnez-moi donc votre main: allons, et n'en parlons plus. — En vérité, monsieur, dit Pierre en lui serrant la main, je n’ai pas le courage île vous en vouloir ; eL. pourtant, savez-vous ce dont vous serez cause ? — Non, mon ami ; du tout, du tout. — Grâce â vous, monsieur, mon enfant, mon pauvre Paul, sera bientôt orphelin. — Grand Dieu ! expliquez-vous. — Voulez-vous lire ceci ? dit Pierre en présentant au marquis un livret de marin.

Le commandant prit et commença :

« Tout ofllcier qui, dans uu combat ou dans un naufrage, refusera d'exécuter un ordre du commandant ;

« Tnul officier qui portera l’épée ou la main sur son supérieur pondant le service, sera... »

l.c commandant ne put achever, pâlit, et fut obligé de s’appuyer sur le dos de son siège. Pierre reprit le livret et continua sans émotion :

a Cet officier sera puni de mort. » Et il posa le livret sur la table.

Le commandant tomba anéanti dans son fauteuil ; Pierre croisa ses bras et lui dit

— Vous voyez, monsieur, la loi est formelle à cet égard Or, j’ai porté mon poignard sur vous; tranchons le mot, j'ai voulu vous a®-a*»iner, •vous, eommandaut du navire, en plein pont, à la vue de tout leqiiipagc, dans un de ces moments où il l.rnl que la discipline la plus sévere, la

lus absolue, regue à bord. Je vous le répété, la loi est formelle : f ine de mort ! — Mais c'est impossible; mais, excepté la Joie, personne ne voit® a peiV-êlre vu. . mais d'ailleurs je ne porterai pas plainte. Ainsi... — Tout s'e>t passé devant nos matelots; et vous ne porteriez nas plainte, que le bruit publie m'accuserait, que moi-même, monsieur, je me constituerais prisonnier — Et moi, monsieur, je dirais hautement au conseil : Tout ceci est arrivé parce que je me suis conduit •comme un biche, j i.i roc que j'ai voulu abandonner mon bord, et mon lieutenaut s’y est opposé: c'est doue moi qui mérite la mort, t’ar enfin Je n’ai pas l'habitude du feu ni de l'eau, c'est vrai, s’écria le digne marqul-, eu se levant; j’ai peur d'un naufrage ou d'un boulet , c’est encore vrai, mais il ne sera pas dit que j'aurai été assez misérable pour laisser fusiller un brave militaire, un pere de famille, un loyal marin comme vous, Pierre.

El, pour péroraison, l'excellent homme se jeta tout en larmes dans les bras du lieutenant, qui, tout ému, lui répondit :

— Remettez-vous, commandant. Vous êtes bon, sensible, vous ave* [ des qualités que je respecte ; dans toute® les positions du monde, ex* | copie dans celle de capilaiue de frégate, v ou® seriez 1res -bien, trcs-dio* ' uorablement placé Enlin, c'est un mallieur, b faute est faite : il u'y a aucun remède. Mais je vous jure, sur Dieu et Miuimeur, que je n’aurai pas dans le cœur le moindre sentiment de haine contre vous à mou dernier moment. — Mon Pieu ! mon Dieu! disait le bou commandant en pleurant à chaudes lamies; mjlitcur, mallieur à moi!... Encore une loi®, Pierre, reprit le marquis en essuyant ses pleurs, ce ne sera pas, ça ne peut pas être.

Tour toute réponse, Pierre prit le joumal du commandant, et écrivit ce qui suit :

• Aujourd'hui, le nommé Huet (Pierre j, âgé de quarante -deux ans, né à (Juiiupcrlé, chevalier de la Légion d honneur. lieutenant de vaisseau, embarqué comme second à bord de la corvette de S. M. la Salamandre, s'étaut oublié jusqu'à porter un coup de poignard à moi, capitaine des vaisseaux du roi, conimaudanl ladite corvette, dans l’exercice de mes foi»' lions, revêtu de mon uniforme; ce crime ayant été commis parce que je me refusais à donner l'ordre de taire sauver son fils, aspiraut à bord : j’ai convoqué pour demain un conseil de guerre extraordinaire, afin de connaître de ce délit, et prendre de- mesures convenables; le prévenu étant en cas de récidive, et ayant déjà gravement manqué à la subordination, en interrompant mon commandement en plein pont. Et j'ai ordonné provisoirement que ledit Pierre Huet cessât ses fonctions, et fût retenu prisonnier dan® sa chambre jusqu'à nouvelles informations.

n Fait à bord, le, etc.

« Signé : le capilaiue de frégate, commandant la corvette de S. SI. la Salamandre. »

Puis Pierre se leva et dit au commandant

— Voulez-vous signer ceci? Je l’ai rédigé moi-même, parce que vous n'auriez pas su la forme de cette déclaration. — Jamais, jamais, s'écria le marquis après avoir lu. — Voire résistance est inutile ; car, à l'heure qu'il est, dit Pierre, d’après mon ordre, le lieutenant Bidaud consigne la même chose sur le journal de l'étal-rnajor, qui fait fii comme le vftlre. — Alors, dit le marquis, je vais écrire au bas... toute la vérité... —Monsieur, s’écria l ierre, devenant rouge de colère, oserez- vous doue consigner Pacte de lâcheté la plus inouïe sur un des journaux de la marine fiançai e? Savez-vous que ces journaux-là seront peut-être un jour de l'histoire, monsieur? — Vous y consignez bien un mensonge! — Ce mensonge ne me déshonore pas. Oit pourra lire sur le journal de la Salamandre : — Pierie Huet, entrainé par son amour pour son enfant, s'est oublié jusqu’à frapper sou commandant; il a été puni, et est mort eu brave. — Mais on u'y lira pas : — Uu commandant de la marine française est le seul, est le premier qui ait crié « sauve qui peut * à sou boni. — Son, non! dut la foudre m'écraser à l'instant, vous n'ajouterez pa- uu mot. et vous signerez ceci sau* tarder. Par culin, pensez-vous, monsieur, que, depui- une heure, vous parlez supplice avec un condamné à mort? El, dit Pierre en se calmant, j'aime mieux un autre sujet de conversation.

Le commandant signa : il sanglotait.

— Bien, dit Pierre. Maintenant j’ai une grâce à vous demander : c'est que mou tils ignore ce qui s’est passé ; son âge l'empêche de faire partie du conseil, et je connais l'cquip .ge, mes bous flambait®, le pauvre e liant ne saura rien avant notre arrivée à Smyrnc. ou SC trouve la division qui fournira le conseil supérieur deshué a me juger en dernier ies- •art! Encore un mot, commandant. Depuis cinq ans, je soutiens un vieux

matelot invalide, brave et honnête homme, qui n’a que moi au monde pour s’intéresser à lui. Il se nomme Üratien, et demeure à Brest. Promet lez-moi de tue remplacer auprès de lui, car, sans cela, il mourra ît de faim. Allons! c'est dit? adieu, commandant. Je me reuds d-ms Sua cliambre ; je dirai à Paul que vous m'avez uidmuié les arrêts pour une faute de service. M. Bidaud fera la route et le point ; il en est, je crois, capable.

Pierre sortit, cl le marquis resta plongé dans de douloureuses réflexions.

CUAP1TRE XL.

rftrucsuaExrs.

Ilêlm ’ voue m'avez aujourd'hui *iuvê I» vie; TAU* •vrz <t:t"urné de moi le poignard de l’n<M*?ia. Pourquoi avct-voui arrêté le coup? Toute iuccititode »er.dt finie, et. pure de tout reproche, je repo* aérai* tranquillement d m* le tout beu.

Seaux». — Atari* Stuart.

Hélai! ce* lûmes' si tu uvxi* que de flots U en sera verté ! Binox. — Cufn.

Enfin nous voici encore une fuis en roule, chère et digne Salamandre. Tu as été, il est vrai, un peu retardée par le vouloir de Misère.

Pauvre Misère, dors eu paix dans la sépulture transparente. Ton idée était boom*, mais, enfant, lu t'es trop hâté d'en annoncer l'exécution. Deux minute® de silence, et tes projets réussissaient au gré de te® jeunes dc-irs. Pourquoi le jeter à la mer, ne jus attendre, ne pas rester à la cime du grand mât? l'eu à peu tu aurais vu s'abîmer la corvette, et cette foule qui t’avail battu si souvent ! celle foule que toi. faible enfant, tu dominais de la hauteur immense du grand mât et de ta vengeance ! Jeunesse, amour, beauté, gloire et génie, tout s'engloutissait sous les pieds, et loi qu'on méprisait, toi Mousse, loi géant, lu contemplais d'en haut celte lougue et douloureuse agouie. Et puis le mât, à son tour, s'abaissant, disparaissait peu à peu. bt enfin arrivait le moment où, seul, sur l'immensité de la mer, efllcurant son niveau, tu aurai® paru marcher sur les (lots, à l'iuslar de saint Jacques, et pu crier miracle. Et dire pourtant que tu as maladroitement sacrilié tous ces avantages au plaisir de lancer, du haut' de tou mât, je ne sais quel pitoyable jeu de mots sur une noix rongée par un rat.

Enlin, vogue, vogue, bonne Salamandre Nous approchons delà cùtc d'Afrique, et la brise se fait.

(jui croirait, à te voir si tranquille, si calme, qu’il y a dans ton lefa des passions qui fermentent, des cœur® qui se brisent, des pensées de mort, de*, cris et des larmes? Mon Dieu ! tout cela ne rend tii la coque moins noire, ui ton gréement moins fui, ni ta voilure moins élégante !

(Ju'on s'égorge, qu'on pliure du sang, ton enveloppe, nette et froide, ni1 trahit rien. El pour Luit, peut-être, ainsi que ces fées di*s ballades si fraîches, si roses, qui, vêtues d'or cl d'azur, tonnent des danses magiques sur le lac solitaire, eflleuraul à peine sa surface limpide du bout de leurs pieds blancs et délicats; et qui pourtant, gonflées de rage et de fureur, se changent en larves et eu goules hideuses, dès que la lune se lève sanglante derrière les noirs sapins de la forêt... Ainsi peut-être ce monde en miniature qui, il y a peu dejours, se pressait, s'agitait, s'aimait ou se cherchait à ton bord ; ces dévouements, ces amitiés, ces amours, tout cela n'attcml-il peut-être aussi qu'une lutte sanglante, pour fouler aux pieds, comme dans la ballade, (leurs cl parfum®, écharpes (louantes et brillants insignes, pour changer en cris de meurtre et de désespoir ces doux mot® qu'on se dit si bas, ces protestations qu'on se fait si haut, pour changer en morsures cruelles et acérées ces douces morsures que fait une bouche caressante, et qui laissent, sur uue peau satinée, des traces si chères aux amant®.

Mais que dis-je, bonne Salamandre? Peut-être est-ce, au contraire, un soleil radieux et pur qui se lèvera au lieu de cet astre funèbre de la uuil; un soleil étincelant qui pétillé et scintille sur les vagues en mille reflets brisé®, rompu® , ardents, éblouissants; un soleil bienfaisant qui réchauffe de sa lumière dorée la uicliée de petits alcyons que la mer emporte et balance dans leur nid tout tapissé de® li liens vert® à lleurs roses.

Car, enlin, ainsi que dirait Paul à Szaffie, tout n’est pas hiver et ténèbres, il y a un printemps et un soleil aussi, ou mieux de® compensations

Car si Alice est encore en proie â un spasme nerveux et v iolent qui l’agite depuis que Szaflie l’a emportée mourante dans la batterie pour la confier aux .-oins empressés de sa tante chérie; si Alice, n’ayant plus sa raison, tressaille cl rit douloureusement au milieu d un elfrav.mi déhre ; si Paul, respirant à peine, les yeux baignés de larmes, a passé le jour et la nuit entière assis à sa porte, prêtant l’oreille et sentant son cœur se

briser à chaque tri convulsif que poussai! la malheureuse jeune lille, qui. selon sa promesse, doit être sa fiancée, à lui l'amant de son choix, j car « Ile doit être sa fiancée, à moins de passer pour inlame : elle l’a dit... ai i'icrre Huet, seul dans sa chambre, sa tête appuyée dans ses mains, y»ujje que dans un mois il sera fusillé coimne un criuiinel, parce que sou wipétirur s'est conduit comme un belle; si le pauvre iiiji qui*. eontemplant avec horreur sa position, se voit, lui liouluinunc, sans Ulécliaocelé, rame de la mort de suti licutcnani, qu'il aime de tout son cœur et qu'il tremble de. ne pouvoir sauver :... si l'équipage, niuel et inorne, panel frappé d avance du coup qui doit atteindre l'ierre, I'icrre «pie les matelots plaignent sans l'excuser, tant est curai inc chez eut, giace aux effort* constants du lieutenant, le respect dil au chef et 1 horreur de riiiMilKirdiualion : si ces braves gens regardent Paul d’un œil d'intérêt en suspendant la conversation commencée quand il s’approche deux, de façon que le pauvre enfant est le seul à bord qui ignore le sort futur de son père; si le boo vieux Garnier, tout en prodiguant les soins les plus paternels à mademoiselle de Bleue, se dit : — t.eri n'est pas clair; il n a quelque infamie là-dessous ; Pierre est incapable d'avoir manqué à ce point au commandant... et cependant on l'a vu. . Pauvre... pauvre Pierre ! qui aurait pensé que tu dusses finir ainsi... fusillé comme un chien! — si fe commissaire, l'enseigne Merval et Ridaud, quoique sympathisant peu à ces douleurs si généralement senties, ne pouvant échapper à celte tristesse contagieuse répandue à bord depuis les derniers événement-, sont aussi taciturnes et moroses, comme pour ne pas contraster avec l'affliction géuérale ; si, enlin, tant de calamités et de lugubres réflexions assombrissent l’intérieur autrefois si gai île fa Salamitndrt : par celte loi des compensations, Szaflie est froid et impassible, et promène partout et sur tout son regard d'aigle. Comme dans sa haine profonde U enveloppait le genre bumaiu , tout ce qui , directement ou indirectement, affligeait le genre humain, était pour lui une joie et un sujet d'étude. Et je lie sais par nuel e infernale prévision il pressentait d'affreux événements... Le ciel était sombre et couvert;. le veut commençait à si Hier, la mer à mugir sourdement... et, comme ces tigres qu’une inconcevable faculté guide et attire autour du logis des mourants, Szaflie se promenait sur le pont de la corvette, en y évoquant déjà dans sa pensée de funèbres images. Scs pas semblaient arrêtés cl lourds comme ceux de la statue du Commandeur de don Giovani. Il était pâle, et un sourire sardonique errait sur ses lèvres milices et rouges.

— Je n’ai jamais cru aux pressentiments, disait-il; mais qui m'expliquera pourquoi j'ai la COOKieüCe d'être à la veille ou au moment de quelque effroyable catastrophe? Chose bizarre' j’éprouve uue sensation

intime, poignante, aiguë, dont je ne puis me reudre compte

Et si j'allais mourir... Mourir! déjà mourir!... Ce serait affreux... Ob ! non, non ; je me fie à mon étoile. El puis Satan en pleurerait, comme disent les bonnes gens, ajouta-t-il en riant.

CDAPITRE XLI.

TIlCMUt

Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécutions et de haine que nos bonnes qualité*. La RocMEruncAtTLD. — J laximtt.

Swift, n’étant ni jeune, ni beau, ni riche, ni mlmu aimable, inspira les deux pissions les plus exlraordinaire* dont on ail oui pari;, relies de VaiicAsa et de Stella. " Br*.»». — Mémotrti

la brise soufflait toujours violemment du nord, le ctd était obscur, la mer grosse, et le vent soulevait les longs cheveux bruns de Paul, qui, appuyé sur une des carouadcs de la batterie, paraissait abîmé dans une coutcmphlion douloureuse. Sa figure, ordinairement rose, câline et souriante, était d une pâleur mortelle; des larmes séchées luisaient sur ses joues . et ses yeux ardcnLs ne quittaient pas un anneau qu’il tenait à la niaïu.

La tête du pauvre enfant s'égarait; c'était l'anneau de sa mère qu'Alire venait de lui rendre en ajoutant : — Je n'cu suis plus digne, Vaul, oubliez- moi.

Derrière Paul, le contemplant, immobile, était Szaflie.

Il s'approclia.

— (Ju'avez-vous, Paul? vous paraissez accablé.

Taul tressaillit, cacha son anneau, et répondit : — Je n'ai rien, monsieur. v oire ligure est altérée pourtant. Est-ce parce que l«* commandant a puni voire pere de quelques jour* d'arrêts? — Paul, on le sait, ignorait la scène du coup de poignard et ses conséquences. — Mai», reprit Szaflie , c'est une suite de U hiérarchie militaire ; le lâche punit le brave, c'est dans l'ordre. Votre père se sacrifie pour ce vieillard imbécile. Car je sais tout ; et, pour prix de son sacrifice , il sera peut-être

perdu un jour. Mais tout cela suit la marche naturelle des choses bu—

[ mairies, Paul. — C'est vrai, monsieur; vice, crime, infamie, voilà le* seule, choses qui ne trompent jamais, qu'on retrouve telles qu’on se les est figurées. - Oh là ! Paul! que veut dire ceci? La sages-e vous est venue vite d«*pui, l autre jour, enfant. — Oli ! c'est que nuiulenanl. ajouta Paul avec uu rire aiucr et po puant, e'e,t que niainteiumt je suis, digne de vous comprendre. Oui. je commeuc-e à douter «le tout, de niuimêmc. — Paul, c’est un grand pas. — Oui, à douter de tout, monsieur; à me demander s'il n’est jus impossible qu'un serment lait sur b cendre d'un mort, sur un souvenir sacré, ue soit pas... Mais dilewuoi , vous que ( expérience a dil instruire, dites-moi : pour être aimé d’une femme, ce n’est pas assez, n’esl-ce pas, que d’être loyal et dévoué, de ne vivre que pour elle, de voir eu elle xiu avenir, sa * royauté, son Dieu? Ce n'est pas assez, n'est-ce pas? Mais par pitié, répondez, répondez! — Kcou- Icz-inoi, Paul. Supposez par la pensée uu homme d un génie immense, d'une beauté parfaite, d’une richesse royale, d'une Ame sublime. I b bien ! Paul... — Hélas, monsieur! faut-il doue tout cela pour « Ire aimé?

— Il faut tout cela. Pan!, pour ae voir sou veut su riffé à un être dégradé. Stupide et difforme. — Oli ! mmi-icur, c'c't une cruelle raillerie. — Je ne raille pas, je parle vrai ! Paul, il n’est pas donné aux passions de l'homme ou de b reitmic de s'arrêter à uu terme, tel complet qu'il soit ; l'actbiié de l'esprit humain ne s'éteindrait pas même dans la possession d'un être idéal. Ainsi, Paul, uue femme arrivant à rencontrer une perfection, ne s’en tiendra pas là : par cela même qu'elle n'aura plus rien à chercher ao-dessu-, elle cherchera au-dessous, et se jettera dans les contrastes Or, une Ibis aux contrastes, les plus tranchants sont les meilleurs; c'est l’histoire de la femme de Juconnc : — car, sous un vernis de fadeur et de légèreté, il y a là une vérité bien profonde cl bien vraie , soit qu'on l'applique au physique ou au moral. Avez-vous lu Joconde, Paul? — Non, monsieur — Eh bien! Joconde était un prince riche, beau, aimable el spirituel. Il quitte sa femme pour faire un voyage; elle était encore cluudc de ses baisers d adieu qu'il revient à I improviste, — et b trouve couchée avec un laquais crétin, idiot el difforme. C’est, comme je vous le disais, I irrésistible besoin des contrastes. C'est encore cet ancien sy mbole du fruit défendu, appliqué au moral ; c’est encore l'amour de l'imprévu, du bizarre, qui leur fait mettre des pagodes et des monstres sur leur cheminée ou dans leur lit. — Ob ! c’est horrible! horrible! dit Paul en cachant sa tête dans ses mains. — El, je vous le répété, ce que je dis de b difformité physique, s'applique bien mieux encore à b difformité morale : mais c’est uue rcrhi relie. — Pour eu revenir à l'homme complet que nous supposons, figurez-vous, Paul, notre type idéal, notre grand homme, amant passionné d une femme jeune et Mie ; mais celte femme aura mille moy ens de fouler aux pieds cet homme dont h supériorité l’écrase el la blessera toujours : cl elle les emploiera. Car it n’y a chez b femme qu'un sentiment profond et inaltérable, c'est celui de Vamour-pr upre.

Songez donc, Paul, que d'un baiser elle pourra faire un sot , un crétin, plus grand que lui grand homme; plus grand, Paul, surtout à ses yeux à lui, qui se verra sacrifié, qui verra un créiiu jouir du bonheur qu'on lui refuse.

Alors, Paul , voyez les tortures , écoulez les cris, les sanglots de ce grand homuic, qui aime avec plus de fréué&ie encore depuis qu'on le | debisse ! Le voilà qui renie sa gloire, sim nom célèbre, son génie, sa beauté, sa richesse; le voilà qui se maudit, lui Byron, lui Bonaparte, lui Dante, lui. . que sais-je moi? Le voila qui s' abhorre, le voilà, par l iufernal caprice de celle femme, amené, lui si grand , à donner avec délices sou sang, son âme, s’il le pouvait, pour être stupide pendant une heure, une seconde, toute sa vie ! puisque sa maîtresse aime les gens stupides, et quelle n'aime plus les grands hommes.

Et vous croyez, Paul, qu'il existe uue femme capable de résister à b jouissance de se dire; — l'ar un caprice frivole, caprice né eu lissant mes cheveux ou en chiffonnant uue écharpe; moi, moi lëiume faible, obscure cl sans nom, j'ai amené I llumine qui fait l’orgueil, l'éclat et la globe d'une nation, d'un monde, d'un univers! à maudire ces dons divins, I envie des hommes, l'admiration des autres femmes; à les maudire et à crier l< s mains jointes, à genoux, les yeux en larmes : Mou Dieu! mon Dieu ! bis moi doue aussi abject qui1 tu m'as fait puissant; et elle m'aimera peut-être ! — Non, non, aucune fille d Eve ne résisterait à celte tentation, Paul ! — Mais, au nom du ciel! que faire donc? que croire?— Un vieux vers hindou le dit : .S'attendre à tout, pour ne t étonner de rien.

— Mais c’est le doute, cela : c’est l'incrédulité qui ronge le cœur. — Oui, Paul ; tant qu'on a un cœur. Mais apres? Mais quand ou n'en a plus, de cœur; quand, flétri, desséché, il est mort, insensible et froid, on délie le inonde el ses déccptioos : car alors ce cœur n’est plus qu'un cadavre que l'on expose aux tortures sociales, — et l’on ru. — Mais c’est infâme ! cria Paul comme en délire. Pour être aimé, b vertu, l'honneur, l'amour, la pureté, ne sont donc rien? Il but donc de la corruption, de* vice»? — Oui, l'aul. Le vice, le vice élégant pblt beaucoup aux femmes, las vice suffit pour une liaison ordinaire; mats pour une grande, un'* frénétique passion, une |iassiou cluude el ardente, il but le crime. Une àme corrompue, in-olente cl sceptique les intrigue cl les amuse : uue âme cri i. incite les effraye. Or, chez clics l’amour est presque toujours terreur ou curiosité. Lauzun el Richelieu pour le vice, les héroïque* brigands des Calabres et de 1 Espagne pour le crime, voilà mes

exemples, Paul. — Ainsi, dix Paul Août le cœur se contractait affreusement, pour être heureux avec elles... — Oli ! Paul , vous demandez là beaucoup. Pour être heureux, H faut voir dans la femme un Cuit; par amour-propre ne posséder qu'une fois, déliant ainsi ce qu'on appelle une trahison dire apres : Merci ou adieu; cl changer souvent. — Mais ai l'on aune, si I ou aime avec délire, avec passion ! — Vous me demandez le moyen d être heureux, Paul / les vrais bonheurs sont ucgatifs, sont dans I insensibilité morale : aussi faut-il dépouiller vite , et user, n’importe sur qui, ce superflu de pa>sion, de délire, comme vous dites. — Mais, au uom du ciel ! que reste-t-il doue, alors? — Il reste des sens à satisfaire, tant qu’on a des sens ; et quand ou n'en a plus, le passe temps d analyser de sang-froid ces êtres si inexplicables, en les taisant passer à votre gré, ou au leur, par toutes les émotions, des plus douces aux plus cuisantes; puis, de leur raconter, après, comment votre passion n’a été qu'une étude psychologique ; comment de leur âme, que vous rendiez heureuse ou souffrante, vous aviez fait un livre où vous lisiez; et que, tout étant lu, il fallait fermer le livre ou le déchirer.

Paul était dans un étal impossible à décrire. Pour la seconde fois, cet homme implacable le tenait sous son infernale obsession. Mais, ce qui faisait entrer plus avant au cœur de Paul l'amertume de ces effrayants paradoxes, c'était le souvenir de la conduite d'Alice et un soupçon vague, un instinct indélinbsable qui lui disiii qu'elle si pure, si aimante, devait pourtant servir d'appui, d exemple à cet atroce système ; aussi, éperdu, fasciné, il tenta un dernier effort, avec celte rage froide du joueur qui, avec son dernier louis, met sa vie sur une carte.

fre. Mon aveu s'échappa avec mes larmes, et elle ne me repoussa pas; au contraire, quelques jours après, elle me dit ; Paul, je vous amie ; Paul, c'est de mon plein gré que je vous dis que je vous aime; PauJ. c'est au nom de I anneau de votre mère que je vous nomme mon fiancé devant Dieu! Aussi. Paul, si je vous trompais, je serais infâme : entendez-vous? Paul, infâme!

Enfin, monsieur, vous jugez de mon délire, de ma joie ; je n'osais espérer autant d'elle , moi. Je ne le lui demandas pas. l'purquoi nie l’eûtelle dit, si ce n'eût pas été vrai ? Elle n’avait aucune raison pour me tromper; n'est-ce pas? El pourtant, ce matin, oh! ce malin. Et Paul cacha sa tête dans scs mains.

Siiffie.

— Monsieur! dit-il à voix basse et sourde, sortons des généralités, arrivons à une chose personnelle, à moi. Tenez, monsieur! j’aimais une jeune fille, Mie, pure et chaste. Oh ! je l'aimais avec celte pa>sion, même avec respect : car je I aimais au nom de ma mère, monsieur! Comprenez-vous bien : au nom des vertus de ma mère?

Un jour que je souffrais, oh! Je souffrais beaucoup! j’avais besoin d'épanchcr ma douleur, de dite à quelqu'un : Pitié pour moi ! J'allai chez mon père. Il ne voulut pas me voir. Alors, j’allai chez elle, et. vous le aavez peut-être, jamais ou ne désire tant d’être aimé que quand on soûl-

— Eh bien! Paul? dit froidement S/affie; ce matin, Alice vous rend votre anneau, et vous dit : Paul, oobliez-moi.

Paul se dressa, comme s'il eût été mordu par un serpent.

— Vous le savez ? — Oui. Ne vous ai-je pas dit que le cœur de U femme est ainsi fait? Paul, vous êtes jeune, vous avez une âme noble, confiante . pure et naïve.' Vous croyez à tout, vous admiicz tout ; mais ici il y a un homme qui o‘a plus aucune conviction consolante, qui ne croit à rien, qui ne peut aimer rien, qui hait l’Iiumauité tout entière d'une haine implacable.

Et SzalTie semblait grandir à mesure qu'il développait ainsi son odieux caractère.

— Et tu as pensé être aimé, enfant dévoué et plein de cœur, quand U y avait près de loi un homme lléli i et corrompu ? Tu as pensé être aimé, quand une femme avait à choisir entre uu auge ou un Satan ? — Mon bien ! mon Dieu ! ma lélesecreve... Que voulez-vous dire? bégaya Paul ; quel est cet homme, ce Satan ? — Moi ! — Vous ?

Et Paul tomba rcuversé sur uiic caronad-. Puis, se relevant d'un bond il serra violemment le bras de Szaffic, ci s’écria .

— Tu mens ! ou si c'est vrai, je le tuerai ! — Enfant, dit Szaflie en se dégageaut de h main de Paul, je t'instruis, je t éclaire. je joins l'exemple au précepte ; et tu veux tuer ton bienfaiteur ! c’est nul. Voici quelqu'un, calme-loi ; songe à la réputation de mon .Alice '

Et Szaflie entra chez le commandant

Où silex-tous donc, monsieur? — Parbleu! noua voulons, je me sauve.

Page 1