CHAPITRE VI
t'uHun.
Que tu sais bien dorer ton nugic|uo lointain I Qu'il est beau I boriion de ton riant matin,
Quand le premier amour et la frjiche ejpêrance bous entrouvre l'espace où notre âme s'élance, N'cmporUut avec toi qu'iunoccnce et heauté,
Et que d'un seul objet notre cœur enchanté,
Dit comme Roméo : — Non ce n'est pas l’aurore! Aimons toujours : l'oiseau ne chante pas encore.
Tout le bonheur de l'homme est dans ce seul instant. Le sentier de nos jour» n'est vert qu'en le montant.
Au'Hoxtz 01 La lu un sa. — Jiotiitima Vtrba.
Ainsi, à ta vue des souffrances de la mort, s'épure, comme dans un feu, l'âme chrétienne; sinsi elle se dépouille de co qu'il y s de terrestre et de trop sensible, même dans les affections les plus innocentes.
Bosseur. — Oroùofw funibrts.
Mais un mot sur lui, sur cet enfant. Car à peine avait-U seize ans... et toutes les illusions de cet Age. Illusions si bonnes, si naïves, si fraîches, si poétiques ! Il avait un de ces cœurs vierges et candides si pleins de nobles croyances, qu’au récit d'une belle action ou d'une courageuse infortune il pleurait... il pleurait de joie ou de pitié. C'est que là existait une sève puissante de jeunesse et de conviction ; c’est que cette Ame tendre et pure encore croyait à tout, admirait tout.
Pour celte àuie la vie était ùn prisme éblouissant, coloré de ses vagues désirs d'amour, de fortune et de gloire : tout était soleil et printemps, confiance et vertu. El puis, pour cet enfant, l'objet idéal du culte le plus profond, le plus idolâtre, après son père, c’était une femme. Ob ! pour lui, une femme, c'était une croyance, sou but, son avenir, l'éternel bonheur que Dieu réservait sans doute à sa chaste jeunesse. Eternel ! oui. Car dans sa pensée il ne la quitterait pas cette femme adorée, ui dans ce monde ni dans l’antre. Pauvre enfant I vivre de sa vie, mourir de sa mort! Et pub apres, pour vos deux âmes d’ange, le ciel. C’était là ton rêve !
Noble rêve, sainte et naïve espérance de ce jeune cœur ! C’est que le souvenir de sa tendre mère avait épuré son amour ; c’est que ce religieux souvenir se mêlait à toutes scs pensées dès qu'il songeait à cette lemme qu'il aimerait un jour ; c'est qu'il regardait comme uu devoir *acré de lui rendre à elle tout ce profond et louchant amour que sa bonne mère avait autrefois eu pour lui. Car elle n'était plus, sa mère ; non, Pierre la perdit alors que son dis n'avait que huit ans encore, et le prit avec lui a bord de la Salamandre. Aussi ce pauvre petit fut-il privé bien jeune des soins maternels d'une femme qui reversait sur lui tout l’amour qu’elle ne pouvait prodiguer à son mari absent. Et, vous le savez, dès qu'une mère craint pour la vie de son époux, elle est deux fois plus tendre pour son enfant.
Or, depuis ce fatal événement, Paul oc quitta pas son père. Elevé à bord, à réeole de cette vie dure et sauvage, la sublimité et les harmonies de celte nature toujours primitive se reflétèrent dans cette jeune âme si ardente et si vive, et y firent germer les plus nobles sentiments.
Tout enfant, son père se plaisuit à lui faire admirer les tableaux variés et grandioses qui se déroulaient sans cesœ à sa vue. Tantôt bercé dans les hunes au bruit de la tempête, Paul souriait à sa voix mugissante. Tantôt le vieux maître la Joie, le nrenuiit sur son dos, le portait à la cime du màt le plus élevé, et là, façonnant ses petites mains au rude loucher des manœuvres, il lui apprenait en jouant la pratique de cette pénible profession ; et c'était plaisir de voir souvent Paul, dans sa folle joie, se lançant au bout d’un cordage, se suspendre au-dessus de l'abirac et s'y balancer insouciant 1 De tels jeux, une telle existence, développent fortement le physique et le moral ; le cœur se (rompe à ces dangers continus : aussi Pierre relira-t-il Paul des mains de ses béret tues, comme il disait, quand il eut atteint si dixième année, et se chargea de son éducation.
L'exemple se joignant à la tliéorie, le jeune homme fit de rapides progrès, fut nommé aspirant, et reçut sa première blessure dans un des glorieux combats de la Salamandre. Son père ie vit tomber, saignant, brisé, détourna les yeux , et continua froidement le commandement qu'il avait commence. Mais après le combat, quand il eut déposé avec le porte-voix le caractère dur et impassible au marin, cet nomme do fer, inébranlable au milieu du feu, pleura, sanglota comme une jeune mère auprès du berceau de son fils^Dcs imits entières, il les passa près de lui, le veillant seul, le soignant seul, épiant scs moindres désirs, empressé, attentif, soumis aux plus poignante caprices dosa souffrance, dévorant ses larmes quand, dans son délire, Paul, ne le reconnaissant pas, l’appelait à graudi cris. Oh I qu'il y avait de douleur, de profonde et atroce douleur dans la voix de ce pauvre père disant tout bas : —
Mais je suis là, mon enfant, mon Paul... Mut» Dieu, mon Dieu, je suis h. Ostium, c'est ma main, c'est b main de ton père que tu serres dans tes mains brûlantes et seebcs. . Paul, mou Paul, mon calant I... Il ne me connaît plus. Oli! je suis bien malheureux ! Paul, licbs! ne P entendait pas, cl disait toujours : — Mon père î
Instinctive et sublime invocation, dernier cri d'espérance cl d'amour, admirable illu-ion, qui, colorant les ténèbres d'une cruelle agonie, faisait croire à cet enfant qu un père pouvait, comme Dieu, prolonger nos jours.
Mais la mort n'altciguil pas cette à me si belle. Paul se rétablit, et son père deviul presque fou de joie. Dans sa longue convalesceuce, il ne le quitta p .id'uu moment. Pour l'ainuscr, il lui contait scs merveilleux et lointains voyages, ses hardis combats. Puis, quand un sommeil répara- ' nr fermait les paupières de Paul, il se taisait, et.rcspinml à peine, penché sur soi» hamac, il le cmilemnlait avec amour, avec idolâtrie, et ne iclmnit pis de «rn.iscs lanucs ue joie; car c elait alors de joie qu'il pleurait, le pauvre père, en on tendant sou enfant l'appeler au milieu é un rêve riant cl paisible !
Paul, eu état de faire nue nouvelle campagne sur la Salamandre, fouit du poi l pour combattre cette frégate que vous savez. Ce fut le dernier combat de la corvette avant 1814. Conduit terrible et sanglant, dans lequel Pierre recul à son tour une dangereuse blessure, lit c'était < bose touchante que de voir le fils rendre à son père scs soins assidus, avec cet égoïsme de dévouement, celle jalousie d'affection iuuéc fiiez lus belles lues. Pierre se rétablit, et ce fut une fêle pour l'équipage . Car Pierre lliiet était autant aimé que redouté^ et méritait en effet u inspirer ces deux sentiments si opposés, par sa sévérité daus le service et rattachement qu'il avait voué à scs marins; or, depuis longtemps ils l'avaient deviné : les matelots ont, à cet épard, uo instinct qui ne les trempe jamais. Si pourtatiL la jalousie avait pu avoir place dan* une si belle àtuc, Piçirc eût peut-être été jaloux de l'iulhnuice que son lils ex< rçait sur l'équipage.
C’est une contradiction bizarre dans le caractère et la nature de l'homme, que de voir les Mies les plus forts, les plus terribles, préférer obéir à des êtres faibles et iooffensifs. H si -ce conscience de cette espèce de supériorité qui cnn- iste à remettre sou soit , sa volonté, entre des mains débiles que l'on briserait si facilement? Peut-être aussi l'Iionime fort qui se soumet au faible croit-il prouver par là qu’une telle soumission est toute volontaire. Toujours est-il que I influence de Paul semblait magique à bord : il exerçait une espece de merveilleux empire, lui, chétif cuiaut, sur ces hommes de fer qui avaient vu vingt batailles et uc savaient plus c e que c'était que le danger. Et puis, ces hommes, superstitieux comme tous les hommes naïfs et énergiques, croyaient à je ne sais uelle prédiction <Tuu vieux ealirr qui liait l'existence , le destin de ta a'am‘tndrr à l'existence, au destin de l’aspirant. Aussi jamais ce navire ne paraissait plus propre, mieux tenu, que lorsque Paul était de service. Kivhu, on eût dit l'ange gardien de la Salaman'lre. l’.Vst qu'aussi il était bon, courageux, intiépide, généreux; et, die* lui, les dehors répondaient à b bonté de sou âme.
D'une taille moyenne, mais élancée, souple et gracieuse, son allure participait de son caractère et de sou état : hardie, libre et franche. Ses grands cheveux châtain* ombrageaient un front saillant, bl.uic et poli comme celui d'une jeune fille : ses yeux noirs élaieut bien fendus, vifs, perçants, spirituels; son nez aquilin, sa bouche légèrement arquée et un menton à fossette un peu saint nt , lui donnaient une expression de hauteur et de fierté qui lui allaient à ravir Joignez à cela un teint ro.-e cl frais qui devenait pourpre à b première émotion , une moustache soyeuse et naissante qui ombrageait sa lèvre rouge... cl vous aurez une ravissante figure d'enfant qui aurait fait tourner toutes les tètes des Clics de Saint-Tropez, surtout quand son joli uniforme bleu à aiguillettes d'or «Trait bien sa fine taille dessinée par le ceinturon de sou poignard rotin*, et qu'il portait noblement sou chapeau bordé.
Mais Pierre Iluel ne bissait pas le jeune homme descendre à terre ; non qu'il voulût « u faire nu moine, m is il savait que les marius de la S:it(h>tti’ub e étaient bais pour leur opinion prononcée ; il savait que les rr.ncuçaiix, exaltés dan* la leur, les voyaient avec peine, et, en bon et • tiihv père, il craignait pour son fils. Or, le lils ne partageait pas ecs > raiul,^: et i omnie, d'après les ordres du lieutenant, aucune cmlurca- ! -unie pouvait quitter le bord, la veille, Paul s'était laissé glisser le long
l'échelle du couronnement, et avait franchi à b nage la petite dis- Itnce qui séparait le navire de la côte du golfe