CHAPITRE U
LC ICCECDT,
l»ieu «cul Cîl juste. f/ Coran, verset XI.
Le conseil, assemblé dans la grand'chambrc, se composait d’un amiral, qui le présidait, de trois capitaine- de vaisseau, de deux capitaines «le frégate, et de l'officier rapporteur
Quand Pierre cuira, ou le fit pbccrdrvaul le pré-ideiil, qui, s'adressant à l'officier, lui dit : — Monsieur, veuillez faire connaître les chatges.
Le petit li'onuur aux yeux verts sc le» a, prit un énorme cahier et lut ce qui suit :
u Messieurs, c’est au noin de la discipline indignement outragée par un homme qui, par sa position, devait la respecter davantage, que nous réclamons l'application des peines les plus sévères « outre l'accusé Pierre Huet, lieutenant de vaisseau de la marine royale, déjà coupable d'avoir, eu plein pont, interrompu et changé les otdies de son commandant, pour ordonner une manœuvre qui aurait pu être préjudiciable au salut de b corvette. Mais qu’esl-ee que c’est que ce délit, messieurs, auprès des autres? Car, dans celte cffiayantc procédure, nous tondions d’ablmt* en abîme! Ecoutez, messieurs. Au moment d'un grand danger, oubliant le respect dû au chef et à l'ordre immuable établi à bord, aveuglé par une tendresse égoïste pour sou fils, l'accusé ne poussa-t-il pas l'oubli de tout devoir jusqu'à exiger de son eommandaut l'ordre île faire sauver d'abord cet aspirant, « outre tous le.- usages reconnus à bord ? Mais à quel excès osa-t-il sc porter, messieurs, quand le brave commandant, avec la froide inflexibilité qui caractérise le marin, lui refusa celle demande inouïe ? Le iieulenaut Pierre, messieurs, osa tirer son poignard et en frapper son chef à 1a vue de tout l’équipage, dans un de ces moments décisifs où la subordination b plus parfaite, l'obéissance la plus passive, peuvent seules donner les iuoyeu> de sauver le navire. Vous frémissez, messieurs, vous frémissez d'horreur : que sera-ce donc quand vous apprendrez un autre attentat ! La corvette est en danger de neuve u par l'ignorance d'un des ofiieiers de quart. Dans ce moment critique, où b présence du commandant sur le pont est comme le phare allumé qui guide au loin le navire et dirige sa marche au milieu des écueils blanchissants de l'écume des vagues qui s’y déroulent é« umantes et bondissantes, comme furieuse*, h voulant l'engloutir, lui qui arrache les
naufragés à la mer furibonde par b bienfaisante clarté qu'il projette au loin sur l'immensité des vagues comme une étoile promenée par la main de la Providence éternelle... »
A la lin de cette phrase, qu'il prononça d une baleine, l'avocat devint bleu: mais il reprit, après avoir respiré largement :
« C’est dans ce moment, messieurs, que, craignant sans doute que son brave et inflexible supérieur ue s’opposât de nouveau à ses projets, que ledit Pierre, messieurs, ose enfermer le commandant chez lui, privant ainsi volontairement et scicmiqpnl l'équipage des ordres et des te- s lents de cet officier supérieur, «pii, dit-on. d'après le compte que ledit Pierre a rendu lui-niêinc de b capacité de son commandant, qui devaient, «lis-je, retirer le navire de son crfiouage périlleux. Ne vous paraît-il pas alors, messieurs, que ledit Pierre, ayant sciemment privé la corvelte des avis «le son chef, est seul responsable de la perle de ce bâtiment? .
«i Ce d« «lier document nous a été transmis par M . le marquis de U»n* gelour lui-même, qui, par une clémence «ligne de son beau caractère, cherche autant que possible à atténuer les torts de son lieutenant. Et c'est ici f occasion, messieurs, de répondre aux calomnies nue l’on a versées sur une estimable classe «f officiers, un moment éloignés «le tous service actif. Vous voyez, messieurs : le marquis «!<• Longetour est aban-
don né au milieu des dangers les plus affreux. Fort «le s«>n courage, il attend : des pirates l 'enlève ni et le conduisent dans l'intérieur de l'Afri-
que ; cl, malgré des dangers sans nombre, il profite de ses loisirs pour se lïx rer a des recherches et à des expériences scientifique* «l'histoire naturelle, nuus écrit-il lui-même, joignant aiusi la persévérance et F assiduité d'un homme d'étude au courage d’un homme de mer.
«i Mai* revenons, m«s>sicurs, à des tableaux moins consolants pour l'humanité ; revenons à l'accusé et à ses fautes. C’est doue au nom «b la discipline outragée, messieurs, que je proteste contre les dispositions bienveillantes «pie pourrait faire naître celle pièce. Mon accusation, messieurs. se bise sur des faits. La conduite du sieur Huet e*l du plus mauvais exemple, et ne saurait être excusée par le motif de tendresse filiale qui en est le mobile ; et je finirai, messieurs, par celte phrase bien simple, mais bien expressive, je crois : avant d'être père, on doit se souvenir qu'on est officier. »
A ces mots seulement, Pierre fit un bond sur sa chaise.
« — Je réi lame donc, messieurs, contre ledit lluel Pierre l'application . «le l'article du code pénal, comme prévenu:
« 1° De manque à b subordination envers son commandant ;
« 2° De tentative de meurtre sur b personne de son commandant, i pendant l'exercice de scs fonctions ;
I n 3° D'avoir sciemment concouru à Féchouage de b corvette, en b privant des ordres et de la présence du commandant, et d'avoir en outre exposé cet officier à périr, en le privant volontairement «le tout se- . cours. »
Et le petit homme se ms-.it.
— Accusé, avez-vous quelque chose à dire pour votre défense ? demanda l'amiral à Pierre «Fini air d'intérêt — Non, monsieur le président — Avez-vous un avocat ? — Non, monsieur le président. — Vous persistez dans votre silence? — Oui. monsieur le président. Seulement, je déclare, à la face de lîicii et des hommes, que si je n'avais été blessé et renversé sans connaissance au moment de quitter la corvelte, je n'annis pas laissé le commandant enfermé chez lui — Mais pourquoi Paviezvous enfermé ? — C'est une question à laquelle je ne puis répondi e, moi», sieur le président.
Le président sortit avec les membres du conseil.
Pierre resta seul, la tète penchée dans ses mains, tout seul. Le peu «le Ibinbarls qu'on avait recueillis à bord du radeau étaient consignés à terre, après avoir été entendus comme témoins.
Le conseil rentra, et le président lut ce qui suit d'urn; voix corne :
« — Louis, par b grâce de Dieu, roi de France cl de Navarre, etc.
« Aujourd'hui, 20 novembre 1815, s'est assemblé à bord du vaisseau amiral en ce port, après avoir entendu b messe du Saint-Esprit, le conseil de guerre maritime en grande tenue, en vertu «le l'ordonnance <!*' Sa Majesté ; !<s débats relatifs au sieur Pierre Huet, cx-licutenant «le I.» marine royale, étant terminés, et toutes les formalités voulues par l«* décret du 2 1 juillet 1*00 ayant clé remplies;
« Oui le capitaine-rapporteur et l'accusé ; le conseil, après avoir délibéré à huis clos, en présence de M. le procureur «le Sa Majesté : M. le président, ayant recueilli les voix, a reconnu, à Punaoimiié, la procédure régulièrement instruite, et a reconnu, aussi à Punanimité, i terre Huet coupable de tentative de meurtre, suivie d'exécution, sur b personne de son commandant.
« Et ayant écarté les autres chefs de l'accusation, le conseil condamne, en son Ame et conscience, et à Punanimité des voix, le nomme Pierre Huet à la peine capitale, l’arrêt devant être exécuté dans les vingt-quatre heures ; et en outre condamne l'accusé aux frais envers l'Etat.
« Fait, clos, jugé et arrêté à bord du vaisseau amiral, au port de Cherbourg, le jour, mois, an précités, r*s onze heures moins us quart
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du malin. El MM. les membres du conseil ont signe avec le greffier b minute du jugement, etc. »
Eli entendant son arrêt, Pierre ne dit pas uti mol ; aucune émotion ne se peignit sur sa liguie, car depuis longtemps il vivait avec cette idée. Seulement, s’adressant au president :
— Mon géuéral, seriez-vous assez bon pour m’accorder deux mots d'entretien ! — Je suis à vous, monsieur. Veuillez nous bisser, mes* rieurs, dit-il aux membres du conseil, «|iii sortirent. — Gémirai, dit Pierre quand ils furent seuls, me reconnaissez-vous? — Oui, Pierre, dit roflicier en lui tendant la main : je vous ai vu au feu, cl je sais qui vous êtes. C’est uuc inexplicable fatalité, car je ne connais personne dévoué plus que vous à la discipline. — Géuéral, j’ai un fils. — J’y avais pense, Pierre. El «on avenir ne doit pas vous inquiéter. — .Son avenir! Non ! dit Pierre tristement. Il sc tuera ! — Mou ami, celte idée... — Il se tuera, général, je le sais. Seulement je voudrais, je. voudrais... que nous ne suyuus pas séparés : vous m'entendez? — Pierre, mon ami, je ne partage pas vos craintes. Votre fils... — Il se tuera, répondit Pierre. Seulement, géuéral, pensez à une prière (tour nous deux ; j'y tiens. Je n’ai jamais clé cagot, mais je suis sûr qu’il y a quelque chose b-liaut! C'est dit, général. - Dans le cas où le malheur que vous prévoyez arri- ( veratt, foi de marin ! ce sera. — Merci, général. Adieu ! dit Pierre en lui ] tendant b main. — Venez donc là, mou brave, répondit l’amiral en lui ouvrant les bras. Ce n’est pas la première fois ! N est-ce pas moi qui vous ai donné l'accolade de léginmiaire !
El les deux marins tomberait dans les bras l'un de l'autre.
— Adieu ! adieu, général! pensez à mut ! dît Pierre en voyant l’amiral s’éloigner.
Il regagna sa chambre. 11 n'y trouva plus son fils... Il s'assit tristeuieut a b place où son enfant s'elail assis, et | assa 1a nuit à méditer
Il devait être fusillé à onze heures du malin, sur un poutou, par un p cio lou de gendarme».
tué demain, à moi, qui me tuerai demain; j'y pense, et eelu sans émotion cruelle ou poignante. Ma vie passée, présente ou future, c'est comme un livre que j'aurais lu. et qui m’aurait laissé des souvenirs, mais pas d'impressions. Ce que j'éprouve seulement, c'est de l'ennui, mais un eiuiui prononcé, et le désir d’être à demain.
Non, non! d.t il après un nouveau silence, non, j'ai beau songera tout ce qui me fut cher, à toutes mes espérâmes perdues: j'ai beau loucher uu doigt des plaies autrefois si vives et si saignantes, évoquer d’atroces souvenirs : rien, rien, je n'éprouve rien, ni haine, ui désespoir, ni regret; mou àme est morte à toutes les sensations!...
C’est l'effet de l’extrême chagrin, sans doute, peut-être aussi de la maladie. Mais c'est une chose singulière : peut-être aussi est-ce b certitude que j’ai de mourir demain. .Mais, de lait, je n'éprouve rien que de l'ennui, toujours de l'ennui.
A ce moment, un léger frôlement agita la porte.
— Al» ! c’est ce bon vieux Gralieu qui fait sa faction. Il est b pour m'empêcher de sortir, comme si j’y fusais, mon Dieu !
b» porte s'ouvrit, et quelqu'un s'avança dans l'obscurité, car la nuit était venue tout à fait.
— C’est loi, Gratien? demanda l’enfant. — Non, Paul, répondit une voix bien connue, qui lit tressaillir le fils du lieutenant. — Szafiîe ! dit Paul stupéfait.