‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La salamandreChapitre 7 sur 36 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

MOSllM,

Le» homme* ont un initioct tecrei qui le* porte i chercher le dirrrtiufrmcnt et l’occupÂlîun *u «Je— horj, qui vient du rcMcnltmenl de leur miwre continuelle. Pascal. — Pinte*» .

L'incon*Unc« du brsntle diver* de U fortune fiict qu'elle nou* doibvo présenter toute espèce de visage. Mojttaicsç.

Certes! si le bonheur existe, il existait ce jour-là à bord de la Salamandre. Le boubeur ! être fantastique Cl réel que chacun évoque sous une apparence si diverse. Ainsi au déclin du jour, quand le soleil, semant 'atmosphère de toutes les couleurs du prisme, inonde l’horizon de sa chaude lumière, qui se dégrade depuis le blanc le plus éblouissant jusqu'au rouge sombre et violacé, vous voyez quelquefois un nuage aux contours fugitifs et dorés, que la brise du soir balance encore au milieu des vapeurs de ce ciel brûlant.

Ce nuage ni qu'un aspect, et U en a mille... Pour l'un, c’cst une colonnade gothique, élégante et grêle avec ses vitraux chatoyants.. . Celuilà y admire un arbre aux branches d'or et aux feuilles de pourpre. L’autre y voit une figure largement drapée, puissante comme Jéhovah : et celui-ci les lignes délicates cl aériennes d'une ravissante tête de jeune lille au cou de cygne. Ainsi est-il du bonheur! être idéal et positif, vrai comme la lumière et le son, et insaisissable comme eux ! le bonheur, qui revêt tour à tour les formes les plus opposées et n'en garde aucune. Car enfin, le bouheur! est-ce une bouche de femme qui murmure à votre oreille un doux mot de tendresse? une main tremblante qui ue fuit nas la vôtre ? est -ce une longue, longue promenade sur un gazon émaillé, sons b voûte épaisse des vieux chênes qui couronnent une Ile fraîche et verte... une promenade... avec son bras Hé au vôtre... alors que le silence, et le* reproches, et b tristesse, et les éclats d'une gaieté enfantine, et les brusques tressaillements... alors enfin que tout est amour, aveu, et que pourtant le mol amour n’a pas été dit? Ou bien, le vrai bonheur, le bonheur durable qui baigne, qui inonde à jamais l ame d’une joie céleste, serait-ce après l'aveu?

Quand toute palpitante, toute heureuse du sacrifice qu'elle vous a fait, parce qu elle a ioué son avenir avec vous et qu'elle peut perdre ; parce qu’elle prévoit des brmes bien amères à verser un jour... parce qu’enfin une femme qui aime a besoin de souffrir ? Est-ce après l'aveu ? quand, assis à ses genoux, elle vous dit avec un sourire si plein de brmes : — Oh ! maiotenanl, mon bonheur est à toi!... ma vie c’est toi, ma pensée c’cst loi, mon Ame c'est encore toi! Maintenant, vois-tu, d'un mot lu peux rue rendre b plus malheureuse des femmes, d'un mol lu peux me tuer... aussi, ange, ange adoré, mon amour ce n'est pas de l'amour... C’est uo sens nouveau... un sens qui absorbe, efface tous les autres... un sens qui seul fait que j'existe. Le bonheur! serait-il plutôt le dédain des déception* humaines, parce qu’on les comprend, parce qu'on les prévoit toutes? Ainsi vous trouvez une pauvre jeune fille, bellefel misérable, côtovaut le vice et prête à y tomber... Vous eu avez pitié... vous b tirez de sa fange ; vous parfumez, vous habitiez ce corps, vous essayez de donner une àme à ce corps, en tachant d'y faire germer la reconnaissance : et puis, grâce à vos soins purs et désintéressés, son esprit se façonne, ses grâce* viennent, sa beauté se complète... Vous souriez à votre ouvrage... Et un soir votre ouvrage se sauve avec un bquais; mais, haussant les épaules, vous dites en riaul : — Je ra y at-

tendais ! et pas une fibre n'a douloureusement vibré dans voire cœur flétri. Serail-ce le bonheur, ceb ? ou bien, mieux encore, un ami d’enfance avec lequel vous avez mis tout en commun, vous, ayant tout, et lui, rien; un frère que vous avez soutenu de votre épée, un frère enfin qui vous trouvait pour pleurer avec lui quand il souffrait : ce lundi c et bon frère profite d'une réaction politique pour vous dépouiller et vous envoyer à V échafaud ; cl, comme il arrive pour vous y voir aller :

— Viens donc, paresseux! tu as failli arriver trop tard ! lui criezvous en riant.

Car vous ne trouvez pas un sentiment, pas même dè la haine ou de b vengeance datflR'otre àme desséchée! Vraiment? serait-ce là le bonheur ? serait-il dans cette mort morale du cœur qui le laisse aussi insensible a la joie ou à b peine qu’un membre séparé du tronc l'est a la douleur?

— Le bonheur! Se révèle- l-il plutôt au milieu du luxe et de ses prestiges? est-ce une maison de prince, des terres royales, des chiens et des cite vaux, d 'étincela ii te* livrée*, d’aiiliqucs armoiries, la chasse et ses nobles fanfares qui font ha lire le cœur?

La chasse! b chasse! Piqueurs, sonnez; meule, pousse tes cris, bis glapir les ceot voix. Tout est bruit et délire, aboiements des chiens qui mordent leurs couples ; éclats retentissants des trompes, hennissements de* chevaux qui bondissent et creusent le sol.

— Allons ! Awav Talbot ! mon bon cheval de race! Away ! mon cheval favori ! toi, choisi dans les coursiers de pur sang, de généalogie célèbre et sans tache, qui piaffait dans mes écuries dallée* de marbre blanc. 0 mon fringant et uoblc Talbot ! arec l'argeul que lu m'as coûté j’aurais doté trois rosières, payé vingt actions désintéressées; mais aussi que la crinière est fine, lisse et luisante ! que ton garrot est saillant! que tes jarrets sont nerveux ! que tes jambes sont sèches, larges et pbies ! que ton sabot est délicatement arrondi ! que ta robe est soyeuse et Jurée, mon Talbot! Comment aurais-je jamais trop payé un cheval tel que loi ! Away ' on sonne le trébuché, Away ! Franchis tassés et barrières, saule, bondis, car ton rein rigoureux et élastique se détend comme un ressort d’acier; Away Talbot! emporte-moi, rapide, enivré; car c'est une ivresse aussi qu'une course désordonnée.

Mais, en parlant d’ivresse, le bonheur serait-il au fond du verre de l'homme ivre, quand, y bissant sa raison, y noyant même *00 imagination d'abord excitée, il se borne à jouir, en végétal, de cci épanouissement nerveux que les esprits procurent à tout sou éire qui ne pense plus, qui ne voit plus, qui n entend plus? Le boubeur ! honnirait-il chez ce bourgeois toujours épicier, toujours coiffé de loutre, toujours gras, toujours vermeil, toujours luisant, toujours salisait, toujours honnête? Chez ce bourgeois août la femme s'appelle Véronique, e*l sur le retour, brune, adorée de son époux, accorte, vive et colère quand elle parie à son mari, mais qui montre scs dents blanches dès que le premier garçon de boutique lui serre les genoux derrière le comptoir ? Chez cet épicier qui nomme toujours sa fille Azéida, sou fils Théobald, e l’habille en artilleur ou en lancier? Chez cet épicier, toujours électeur, toujours abonné du Constitutionnel, juré, sergent de la garde nation île, amateur d'opéras-comiques, de vaudevilles, de gravures guillerettes — c’est sou mol — et de la nature champêtre des prés Saiot-Uervais? filiez cet épicier qui lit Voltaire, jure par saperiotlc, cl usait d'une tabatière Touquct lorsqu'il y avait une charte, qui ne va jamais à la messe parce qu'il est esprit fort et que la religion est bonne pour le peuple? L’épicier seraitil enfin le bouheur iucarné?

Et elle est peut-être nécessaire cette longue et fatigante digression sur b chose introuvable, cette rapide et incomplète analyse de goûts si opposés, si variés, si inverses, pour vous amener à comprendre b bizarrerie, la folie des différent* genres de bonheur qui se tramaient à bord de b Salamandre! ni plus vrais, ni plus faux que ceux que nous avons énumérés. En effet, la plupart des marins rassemblé* dans la batterie étaient assis, couchés, debout, comptant cl rccompl ml leurs Vbàl et les enfouissant daus leur* longues bourses. Puis, en attendant l’heure de mettre en pratique leur singulière théorie d'amusements, ils en parlaicnt avec Ivresse et joie : se promettant, sc jurant de se débarrasser au plus vile de cet or qui le* gênait et les troublait dans la manœuvre, disaient-ils, par le son criard qu'il rendait. Ce point princ ipal fat donc irrévocablement arrêté, non pourtant sans avoir été Faire préaLihlemeut une visite, soit au lieiitcnaul Pierre, soit au vieux damier, afin de leur remettre b moitié de leur paye destinée à leurs pères, mère*, 'cm mes ou enfants. Ceci est un usagé reconnu, sacré, établi. Cette répartition faite, ils respirèrent librement, et purent alors se livrer ( spéculativement ) aux plus vit, plaisirs.

— Hourra ! disait l'un en secouant sa bourse ; il y a au fond de cela les treoie meilleurs bidon* de vin du Cap qui aieut jamais pus source dans un tonneau pour venir se décharger dans le gosier d uu honnête marin! — Par toutes les a/caoueta< de Cadix! di-ait l'autre en carcs-ouii avec amour b rotondité de sa sacoche, je ütc bien ici b peau la plus fine, la plu* douce..., j'y vois le* veux les plus noirs, b g >rgc b plus, blanche... Ob’ viens, Rosnn, Thwéson, Toinon, que je t'embrasse... viens, lionne fille : il faut qu'avec toi. en deux jours, le trou aux crus soit à sec... Viens, Ro&oa, Théréson, Toinon... que je l’embrasse.

El il embrassait Roson. Toinon cl Théréson, dans b vénérable personne de sa vieille sacoche.

- Et loi, Giromou. que feras-tu de ta caisse? dit un autre à uu coru-

LA SALAMANDllE.

pagnOD oui paraissait absorbé en finissant do compter son argent, et disait : — Le scélérat ma fait la aueuc! C'était peol-étre le seul qui, avec maître Bouquin, eût pensé à vérifier ses comptes. — Moi, dit Ci rom on avec gravité, j'achèterai à Toulon, vois-tu ? un uniforme de commissaire, un chapeau de commissaire, une épée de commissaire, enfin tout le batar d'uu commissaire. Et puis, je dirai à un bourgeois, à un soldat ou à on calfat : Tu vas l'habiller co commissaire.

— Et pub? demandèrent quelques voix.

— El puis je lui dirai : Maintenant je te donnerai tout l'argent que tu voudras ; mais faut que lu me laisses te f — des coups à crever dans la peau, à te déraliuguer l'échine. — Tiens! au fait, c’est assez embêtant d être (libusté, d'etre fait la queue du malin au soir. Au moins, comme ça, je me figurerai que je me revenge sur un vrai commissaire, on voleur de commissaire, que je lui rends ce qu’il m'a pris, et ça soulage (1). — Oh! fameux, fameux, Giromon ! dit liutcrlocuteur. Veux-tu que j'en sois? dis : veux-tu m’en mettre? — Du tout, fais-en un, fuis un faux commissaire, comme moi. Ça serait pas assez d'un pour deux; il ue serait pas assez fort, à moins de trouver uu robuste, un colosse. — Moi, disait un autre, je vais rassembler tous les musiciens que je trouverai à Sa int-T rotiez, et je les ferai naviguer de conserve à ma suite : — des violons, des clai mettes, des cors de chasse, des grosses caisses, des trompettes, des guimardes et des pianos... tout le tremblement, une musique de possédés qui sera là à me jouer... voyons! à me jouer... une délicieuse air de romance que je sais ; celle de : Ca#jûn« nous les reins et barons te grog... ou bien celle de : Boulon d'amour. — Mais du lent, Parisien, dit un autre. Vaut faire jouer à chacun un air diverse... Ça sera plus riche. — Oui, l’as raison, chacun un air diverse. Quel bonheur! El ça pendant que je mangerai, que je boirai, que je marcherai, que je dormirai, que... — Tout ça, reprit un canonnier en l'interrompant, tout ça ne vaut pas le bonheur de quitter ce chien d'uniforme pour porter <iês habits bourgeois. Uu carrick, un chapeau à trois cornes et des bottes. Oh ! des boucs... des buttes... c’est ça qui est charmant pour ceux qui, comme nous, sont obliges de trimer toute leur vie pieds nus sur ce gueux de pont. — Et des bretelles donc! s’écria Giromon. I>es bretelles. . quelles délices! Comme je vais m'en donner! Moi oui n’en ai porté qu'une fois dans une relâche... à Calcutta. — Ah ! reprit le Parisieu, Calcutta... c’est là un pays! T'en souviens-tu, Giromon, de Calcutta ? Oh ! Calcutta, patrie trop adorée, pays du bonheur, oùs qu'ou peut rouer de coups deux Indiens pour une poignée de riz. - Quelle vie douce ! toujours en palanquin, à ( hameau ou à éléphant. Et les femmes! Dieu de Dieu! Des bayaderes charmantes, pas habillées du tout, qui vous éventent avec des queues de paon. — Et quellefnourriture !... Voilà une nourriture! des piments si forts que, lorsqu'on en a mangé, on peut s’arracher la peau de la langue. — Ab ! voilà le bonheur, dit-il avec un profond soupir de regret.

El cent autres propos qu'il serait trop long d’éuumcrer. Or, la nuit vint surprendre IVquijygc au milieu de ccs riants projets, de ces douces cl piquâmes causeries mi lame naïve de ces bons marins sc révélait au grand jour, où elle apparaissait toute nue, mais timide et honteuse. On eût dit une jeune vierge qui laisse tomber en rougissant son dernier voile. Voile si diaphane, que le joli corps saLiné, poli, se dessine comme un nuage rose sous le blanc tissu.

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