CHAPITRE XI
Là tDIMC SAM SOU.
«J'ai vu l'amour, ]■ jalousie. U haine, U superstition*, la colère, portés, cites les terniue*. à un point que l 'homme «'éprouva
jamais >
Ccst surtout dans ces in»Unls que les bromes étonnent ; belles comme les séraphins de Ktaptlock, terribles comme le diadU* de Millon.
!,* femme porte au drdani d'ellc-fnéme un organe suscqttible de spasme* terriblea :
c’est dans ce délire hystérique qu'elle revient aur le passe, qu'elle s'iaance dan» l’avenir, que tous les tempe lui sont présents,
(Jociquçfou elle m’a (art frissonner. CVsl dans la fureur do la bêle fauve qui lad parité d’cllc-même que ie l’ai vue, que je l'ai entendue : comme die sonUit ! comme elle s'exprimait)
Dmuor. — Sur (fs femme». vol. vn, p. 428, 429, 430.
Il est nuit.
Presque eu face de ITt6u I de Vaudrcy est une maison de niioce apparence.
Au troisième étage, duusla chambre à coucher d'un modeste appartement, une femme est assise devant une table.
Elle lit.
Il y a un petit miroir sur celte table.
Eclte femme, euvdoppéc d'une grande mante brune, a la ligure couverte d'un masque de velours noir.
Elle parait réfléchir profondément; tuais, 4 de longs iuterva Iles, ne pouvant réprimer de vifs tressaillements qui foui frifeon ner sou masque, elle porte sa main 4 son front, qu elle presse.
Alors scs yeux reluisent 4 travers les yeux de son masque, ei elle dit d'une voix sourde : — Non... pas de faiblesse.
Puis elle se remet 4 méditer... et â lire...
Le livre qu'elle lit est singulier, c’est (c Traité det poitont par Beu- Alix, médecin arabe, traduit eu espagnol par José Oriès, livre rempli d'une si épouvantable science, que I inquisition le condamna 4 être saisi partout et brûle, que Philippe V dépensa plus de mille quadruples 4 acheter les exemplaires qu'un pouvait trouver, aflu de les anéaulir.
C'e»l ce livre effiayaul que lit celte femme.
Au bout de quelque lemps elle sc lève, et va ouvrir ou grand secrétaire, d’où elle tire une cassette qu'elle apporte sur la petite table
Ouvrant celle cassette, elle parait contempler avec complaisance ce quelle renferme, c'est une loule de traites et do valeurs sur les premières maisons de banque de l'Europe.
11 v en avait pour une somme immense.
Puis, soulevant la péleriue de sa mante, elle tire de son sein une petite chaîne d acier, forte et serrée, 4 laquelle pendaient sans ordre plus de pierreries qu'il n'eu faudrait pour orner le royal et magnifique diadème d'un souverain.
El ces pierres précieuses étaient si étincelantes, que, lorsque la pèle lueur de l'unique buugie qui échirait cette chambre tomba sur le fouillis de diamants. Je rubis et d'émeraudes, toute la personne de celle femme fut comme illuminée.
Oii eût dit uu foyer de lumière ardente, d'où rayonnaient mille éclairs éblouissants de toutes les couleurs du prisme.
Fuis, bissant tomber cette lourde chaîne qui, presque eufouie dans les plis de sa mante brune, ne jetait plus çà cl là que de rares et vives étincelles, cette femme dit avec un soupir : — Aurai-je assez?...
Après un moment de silence, elle porta de uouveau la main 4 son masque, essaya de le soulever eu disant d'une voix basse ; — S'il était temps encore...
Mais elle baissa b main ; car elle entendit ouvrir la première des portes de l'appartement, puis la seconde, puis eufln celle de la chambre à toucher.
Un homme entra et salua respectueusement celte femme, qui répondit par uu tnouveinenl de tête ; un instant on vit [taraitre 4 la purtc un de ces lévriers des montagnes à longues soles grises; mais, sur un signe de son maître, il se relira eu grondant.
Cet bouline se débarrassa a un grand manteau, de sou chapeau 4 larges bords. On put alors voir sa flgurc maigre, brune et cuivrée.
C’était Perez. vêtu de noir ; eu deux mois il paraissait avoir vieilli de dix ans
La femme masquée, c'était Rila, feu b duchesse d’Alméda.
— Eh bien! Percx? lui dit-elle.
— Eh bien! madame, j'ai cette liste que vous m'avez demandée. .
— Donne... dounc, dit Kita avec vivacité en prenant le papier des mains de son écuyer... El die lut... pendaut que Perez refermait et allait replacer b cassette.
Elle lut...
C'étaient des noms et des adresses, l'évêque de Sur ville, Léiia, le chevalier de Lépine... puis...
— Perrz, tu as entrée dans ces maisons?
— Bientôt, madame.
— Et mes habits .. Peret... nos déguisements?
— Demain vous les aurez, madame. . Puis, après une pause... et s'approchant de Rila ; Il faudrait pourtant... ôter ce masque. . madame.
Rita ne répondit pas.
— Tout doit être fini... et ce sont des souffrances inutiles...
Rila fut muette.»
— Ce qii est fait est lait, madame... d'ailleurs, il serait trop lard maintenant. .
— Dis-moi, Percx, reprit Rila en l'interrompant, dis-moi... toi qui as vu mes funérailles, ont-elles été magnifique* ?...
— Magnifiques, madame.
— Et des soupçons... en a-t-on, Perez?
— Non, madame... Vous le savez, après le départ de vos femmes, que vous aviez fait euirer dans votre chambre pour les récompenser de leurs soins avant de mourir, moi et Juana sommes restés seuls près de vous, jusqu'au moment où le prêtre est venu. La chambre était obscure, vous paraissiez mourante, il vous a administrée, et puis U est sorti ; alors, nous deux Juana, nous avons veillé seuls, et, une fois les derniers devoirs remplis, d'après vos ordres exprès, moi et Juana avons seuls descendu le cercueil dan* le caveau de la chapelle qui louchait 4 votre oratoire. Le lendemain le cercueil était sur la route d’Espagne, accompagné de Juana et des premiers domestiques de votre maison, qui le conduisaient au château de Sibsyra, dans b sépulture de votre famille.
— Ainsi nuis soupçons... Percz... personne n'a de soupçons?...
— Non. madame; l'ignorance du médecin que nous avions mandé a encore servi... d'ailleurs, vous savez lout ccb, madame... mais, par saint Jacques . ftlez ce masque.
— A-t-fl eu ma lettre... Percz?.»
— Oui. madame... cet astronome b lui a remise il y a dix jours... j'ai choisi cet homme parce qu'il connaît, m’u-l-on dit, votre prêtre et votre médecin... et qu'il n’aura pas manqué de lui donner des débits sur votre mort.
— Et qua-t-il dit... fui?...
— Lui? Oh! lui est resté huit jours sans recevoir personne; mais, après lout, il faut bien prendre son parti, comme m’a dit sou vieux valet de chambre, et il est maintenant presque gai.
Ici, Rila ne put réprimer un léger cri de douleur et porta b main à son visage.
— Ce masque... au nom du ciel, encore ce masque, cria Percz ; ôtezle, madame, il le faut.
Après un moment de silence, Rita lui dit d'une voix basse et trenibliiulo : — Tu vas me trouver Lien lâche, Ferez... ccst à mourir de honte... eh bien!... je l’avoue... je n’osc pas!...
— Vous u osez pas?
— Non, Perez... je n’ose pas... j’ai peur...
— Peur! vous... madame, peur... quand, U y a vingt jours, vous m’*vezdit si bravement : — Ferez, je me vengerai de lui... entends- lu... mais, pour que b vengeauce que je veux soit entière et sûre, il faut qu’il me croie mûrie... et if me croira morte, Percx; maintenant ce n'est pas assez : il faudra encore que je sois méconnaissable, qu’il puisse me voir eu face sans me reconnaître; comment donc ‘(aire, Percz?... Oh ! vous n’aviez pas peur alors... et vous voyant si courageuse, si décidée, moi je vous ai parlé d'uu secret que j'ai rapporté de Lima, d'un ardent corrosif que les Indiens emploient pour se tracer sur le corps des marques ineffaçables.
— Ferez!... Perez !... oh I
— Vous n’aviez pas peur non plus quand vous m’avez dit : A ma vengeance j'ai sacrifié mon uom, mon rang, ma vie, je veux aussi sacrifier ce reste de beauté, qui se flétrirait uu peu plus lard dans d'impuissantes larmes ; aussi vous n’avez plus balancé, et ce masque a couvert votre ligure... cl c'est maintenant que vous avez peur ! peur. .. quand de votre éclatante bcaulé il ne reste rien... peur ! quand ce masque ne couvre plus que des traits elTacés et méconnaissables!...
— Eh bien ! oui, c’est cela... c'est celte idée de me voir hideuse qui me glace... Oui, j'ai peur!... oui, c'est affreux, affreux â penser... Perez!». je le sais, je suis bien lâche, bien infâme, mats j’ai peur... Quand lu n’étais pas là... je n'osais pas ôter ce masque... mais maintenant je voudrais... Oh !... liens... mes idées m'échappent... je déviais folle... folle... O Henri!... Henri!... mon Dieu, que t'avais-jc fait?
Et la mallieureusc femme roulait sa tôle dans scs mains avec des cris déchirants... puis se relevant avec vivacité : — Mais, j'y songe, Percz! es-tu bien sûr de ton secret ! sais-tu que j’ai bien souvent déraugé mon manque ?...
LA Vf G IR DE KO AT- VEN.
— Encore une fols, madame, ma chère maîtresse, le* douleur* que tous ressenlez son! la preuve qu'il n’y a aucune ressource...
— Oh ! cela n'est pas vrai, cela, ne se peut pas, Perei !
— Mais encore, par Saint-Jacques, n'ai-je pas suivi vos ordres, vos volontés ?
— Mais, infâme, devais-tu les suivre alors? dit la duchesse en délire, car c'était le dernier cri de sa vanité de femme jeune et belle qui expirait en die : ne devais-tu pas avoir pitié d une pauvre créature égarée ar l'amour et la haine?... ne devais-tu pas me tromper... me dire je ai (ait. et que ce ne fût pas vrai?...Ob ! mais je le vols à ta Ugurc, Perça, bon et tklele serviteur... tu m’as menti, n’est-ce pas? lu m’as trompée? tu t'es dit : Cette pauvre femme est folle, ayous pitié d'elle, car ce projet est trop horrible... le réveil de ce songe serait trop affreux... mais lu uc réponds pas, Ferez !... tu ne dis rien... tu es li... immobile!... Oh ! mais tu m’épouvantes avec ton silence... Parie donc, malheureux, parle donc! s'écria la duchesse en le saisissant par le bras.
— Que ma maîtresse, que Votre Excellence me pardonne ce que je fais, mais cette scène est atroce pour vous cl pour moi... Voyez-vous donc, madame!...
En disant ces mots, Perei brisa les cordons du masque, qui tomba. Et Ferez, ue pouvant retenir un cri d'étonnement et d'eiïroi, cacha sa tête dans ses mains et s'agenouilla aux pieds de sa maîtresse pour lui dérober la rue de scs pleurs.
Car cet homme de fer l'aimait de ce dévouement domestique, machinal, complet, désintéressé, qui n'a d’analogie qu'avec l'instinct du chien pour sou maître ; oui, Perez se vouait corps et àme à la vengeance de Kiu avec l'aveugle énergie du chien qui 6e précipite à la voix du mailre sur une bêle féroce.
Rita resta un momeut immobile, les yeux Oses, regardant sans voir. Puis, revenant à elle, d'un bond elle fut à la petite table, saisit le miroir, y lança un coup d’œil rapide, et se jeta auéaotie dans un fauteuil. Deux grosses larmes tombèrent sur ses joues cicatrisées.
La luailieurcuse femme était si méconuaitaable, que Perez, seul au monde, pouvait voir la duchesse d Alméda dans ces traits affreusement défigurés.
Itila pleura beaucoup, et n'iulerrompit ses sanglots déchirants que pour preudre le miroir à deux mains, s'y regarder et le rejeter eu décriant : —0 mou Dieu... mon Dieu... c'est fini! .. C'est donc fini... plus rien... tout perdu, beauté, nom, rang... il ne uie reste plus rien... rien...
— Que la vetigance. madame, dit gravement Perez quand il vil ses larmes tarir...
A cette voix, Rita dressa b tête et dit d'une voix ferme en essuyant ses yeux avec ses mains : — Pardon, mon bon Ferez... pardon de ma faiblesse... de mou injustice... mais j’étais belle... j’étais femme... et tu dois excuser ce dernier regard jele sur un passe si brillant, h plein d'espoir... Maintenant tout est oublié, lu verras si je manque d'énergie...
Puis, prenant le miroir, elle s'y regarda une minute sans manifester h moindre émotion.
— Eb bien ! est-ce que j’ai peur maintenant, Ferez?... dit-elle en posant la glace sur la table d'une main assurée.
Perez baisa le pan de sa robe.
— Oh! ...tu as dit vrai, Perez!... U me reste la vengeance... ma haine... libre et franche, saus entraves; car je n'ai plus uu seul sentiment du piété qui puisse m'arrêter... pas une espérance d'aveuir meilleur qui puisse me donner le change... Üli ! ma vengeance à moi est de ce inonde... et je ne l'oublierai plus... ma haine in'y attache à jamais, comme le meurtre attache le bourreau a l'assassin... Oublier ma vengeance!... quand à chaque minute mes traits défigurés me diroul ; Vcnge-loi !... il l'a ravi beauté, rang, amour, honneur! Vcnge-loi !... il t’a laissée morte sans b paix de la tombe, et vivante sans la joie du monde ! Vcnge-loi !... car lu étais belle! Y'enge-toi !... car toi, maintenant, pauvre créature avilie et sans nom... lu avais un nom salué dans toutes les Espagne»!... Yen go-tui !... car tu avais uuc existence presque royale, et maintenant la vie sera errante, misérable, consacrée à l'accomplissement d'un seul vœu... i attiser sans cesse le feu dévorant d'une seule nassion... la vengeance!
— Mais s'il meurt, madame, s’il mcuit avant que vous soyez vengée! dit tout à coup Ferez avec clfroi.
— Oh! ruais il ue mourra pas. Ferez !... s’écria Rita avec un accent rendu presque prophétique par la conviction qu'il exprimait. Il ue mourra pas... il ne peut pas mourir... Vois-tu, j ai b dans mon cœur une foi, une certitude eu l'avenir... qui me dit qu’il ne mourra pas .. Et pu», tu comprends. Ferez, qu'il faut bien aussi qu’il y ait quelque chose j'itnnnnu, de surhumaio, d infernal, que sais-je, moi? qui m'ait amenée à faire ce que j’ai fait, quelque chose qui me donne cette certitude que j’ai d’être vengée, car ce que j'éprouve, c’est comme le sentiment d'imc seconde vue .. comme la mémoire d’un révo de l'avenir. .. Oui, oui, je le verts la... je suis sûre de voir ma vengeance à son heure... à son temps... Oui, j eu suis si sûre, voivlti, Ferez... que Dieu ou Satan me dirait non, que je dirais si...
El Perez b crut, car il y avait daus ses gestes, dans scs paroles, dans Ici press ion de sa ligure, cette autorité inexplicable que donne b
conscience d'une révélation occulte, phénomène psychologique que b raison est obligée d'admettre sans pouvoir l'analyser.
— Et cette vengeance, madame, elle sera donc bien terrible?...
— Oh ! Perez... dit Rita avec uii sourire effrayant, cette verweaucc... Mais tiens, dis-moi, Ferez ...lu sais bien Gain, Gain le réprouve... Caïn le maudit?
— Oui... reprit Perez, épouvanté des regards de Rita.
— Tu sa» bien Caïn avec sa marque au front,.. Caiu, qu’une fatalité sanglante entourait d'un cercle de néant et de désolation dont i! ne
pouvait jamais sortir parce qu'il était condamné à en rester le
centre?...
— Eli bien ?... dit Ferez palpitant.
— Eh bien!... Cofi» le réprouvé, ce sera uu... la fatalitt, ce sera