CHAPITRE XII
U COKTS HKMU K VlOMICV.
On fait Murent du bien pour pouvvir ifirpunémeul faire du mal.
lit. Mastmr* dt ta Ihchtfoucamld.
J'ai souvent dit que te malheur des homme* vient de ne «avoir pas se tenir en repoa dans une chambre.
Pascal.. — PmiiH, art. vu.
Cependant, tout infime que j’étais, ja me piquais d'honnêtctA et de politique, Uut j'étais possédé de i'esprit de mensonge cl de vanité.
Sain Arvcsna, liv. 111, cli. u.
Mahomet, saint Augustin, Pascal, Rousseau, M. Jacotot, le dieu Saint- Simon, cl bien d'autres encore i.car aujourd'hui le nombre des dieux ci des sages est grand}, regardent avec raison l’éducation connue une sccomlc existence donnée à l'homme.
Déjà pourvu de sa vie physique, il lui faut, disent-ils, pour être complet, recevoir celle autre vie morale.
Cette appréciation m'a toujours paru d un sens aussi vrai qu’admirable; seulement le choix de ces procréateurs intellectuels est, à mou avis, d'uue étrange difficulté, quoique le nombre des prétendants soit toujours considérable. Au temps de celte histoire, les plus rudes athlètes eu ce genre fiaient les abbés ; tels d'entre eux comptaient jusqu'à douze et quinze progénitures spirituelles plus ou moins viables, sauf parler des enfants roorts-ucs et des bâtards.
Mais cette secoude nature est terriblement teuace, le IroUenienl du monde b modifie sans b changer : et l'on est bien sûr de retrouver toujours, daus b direction des pensées ou des actes de l'âge mûr, les traits primordiaux de ces seconda pères; en vérité, il y a quelquefois des ressemblances à faire peur.
El de fait, daus l'exlreiue jeunesse, l’âme, ou l'esprit, ou le cœur, pour ainsi dire eu fusion par l'effervescence et le feu îles passions, est flexible cl impressionnable... puis peu â peu b flamme se ralentit, lame devient froide et dure, elle est trempée : chez les uns, cette lave s'est coulée daus uu moule sublime ou hideux, nuis saillant et arrêté; fiiez d'autres, b matière a bouillnté quelque peu, et s’est éteinte sans forme.
Ceci n'est pas la préface d’un Uvre d'instruction élémentaire à l'usage des gens qui voudraient se poser dieux, ou l'anuonce d’un établissement spécial pour sevrer des Brutus qui inurdeut leur nourrice, ou dresser des l.vcurgues qui à sept aos votent déjà leur adresse pour la suppression de retenues et de férules, comme attentatoires à b liberté individuelle et à la dignité de l'homme.
Non, ceci est simplement une Irausilion pour arriver à parler du l'éducation première du comte lleuri de Vaudrey, et expliquer ainsi cette apparente légèreté de principes oui le mit dans une position assez faille a l'égard de feu b duchesse d'Alméda.
Henri de vaudrey, fils puîné d’une grande maison, devait être d’église d'après son ordre de naissance et l’exigence de cette haute pensée sociale qui liait le présent au passé cl à l'avenir par la concentration héréditaire des propriétés daus une seule main, loi autrement dite du droit d’aiucssc.
Car auti cfois ou fondait lentement sur le roc, avec le fer et k granit
LA VIGIE DE KOAT-VEN
on édifice durable, non pour soi, car souvent la mort vous frappait avant que b dernière pierre de ce monument fût posée ; mais on créait pour scs enfants... pour leurs générations.
Ce dévouement sublime à l'avenir, celle loi si morale et si conservalrice, qui rendait inaliénable et sacré le berceau d'une famille, cela, c’était la barbarie, l'abrutissement.
Autrefois les institutions religieuses et politiques s’opposaient au développement excessif de la population, afin de rendre moins considérable k nombre effrayant de prolétaires, à jamais destinés, quoi que disent et fassent les utopistes, à vivre ici-bas de privations et de misère.
Or, cette contrainte, si profondément morale, qui atteignait le riche comme le pauvre, qui tendait è mettre le nombre des hommes en équilibre avec la faible portion de bien-être dévolue â l'humanité, dans le noble but de rendre la part de chacun plus large... c'était le temps de rabrulissemeut et de la barbarie.
Aujourd hui, on bâtit avec de b boue et du plâtre une demeure d'un jour ; on agit comme ces vieillards sordides qui vous disent : — Après moi, qu'importe? El c’est vrai, qu’imporic? on a bien affaire de b religion des souvenirs et de rattachement à b terre natale aujourd'hui !
Avez-vous le tombeau de votre mère b... sous l’herbe de la prairie où elle aimait à s'asseoir pour vous bercer tout petit enfant? S'il plaît à l'industrie d'entendre grincer ces chemins de fer sur ce sol béni où vous priez chaque soir, l'industrie pèsera les os de votre mère, vous les payera trois fois leur valeur, et tout sera dit, et I on jettera scs cendres au vent.
Or, comme il n'existe pas en France un coin de (erre où l’industrie ne puisse faire passer un canal, un chemin ou une ligne de télégraphe j (elle est si avancée, celle honnête industiie!), il en résulte qu’on serait ! stupide de bâtir une maison ou de planter un arbre, car on courrait grand risque de se voir dépossédé le lendemain à son réveil.
Cette dernière et mortelle atteinte aux licus de b famille, â b morale, à b religion de l'avenir et du passé, au droit sacré de b propriété, on appelle cela... l'utilité publique.
Or cela, cet infect égoïsme public qui attaque tout au détriment de tous, cette pensée hideuse cl destructive que tout doit être commerce, que tout se vend, se paye ou s'achète ; que ce qu'il y a de plus pur et de plus 6ainl au cœur de l'homme, que ce seuliment qui seul l'attache au pays, l'amour de b tombe et du berceau, peut être indemnisé avec de l’or, et sacrifié au vain espoir d'une imperceptible amélioration de bien-être j purement matériel: ceci... c'est la civilisation.... c’est le progrès...
Mais ce n'est pas tout : aujourd'hui ou trouve des êtres organisés qui j vous disent gravement (on nomme cette variété de l’espèce économis- ] les ou phibnihropes). qui vous disent avec une innocente et profonde satisfaction : Ah! monsieur... quel bonheur 1... voyez donc, grâce à nos encouragements, combien b population augmente... comme l'humanité pullule... comme elle grouille... c’est une véritable fourmilière, monsieur.
El ceb, grâce à notre immortelle révolution! Ne nous a-t-elle pas débarrassés de mille entraves qui gênaient b procréation? o'a-t-elle pas chassé de leurs couvents ces moines inutiles à b reproduction de l'espèce ? Des enfants, monsieur, des enfants ! c’est b richesse de l’Etat ; car enfin, monsieur, l’Empereur, qui s y connaissait, donnait une prime aux (tînmes qui justifiaient de douze enfants vivants, vous diront fièrement ces furieux étalons spéculatifs.
Je le crois, l'Empereur aimait les hommes comme le boucher son bétail. Or, encourager par une aveugle philaulhropic le malheureux â prendre une compagne, quoiqu'il soit hors d'étal de nourrir sa famille, c’est lui dire : Fais des enbnts| qu’imporic qu’ils aieul du |inio l s’ils en manquent, b mort t'en débarrassera... Quand il y a trop-plein, voistu, l'humanité déborde ; il y a des écoulements pour ceb : c'est b peste, c’est la guerre, c'est b petite vérole, c'est le choléra, c'est b débauche, c’est la prostitution, et puis tout reprend son niveau : car ne pas créer comme autrefois, ou créer pour b peste ou pour la guerre, comme aujourd'hui, c'ot tout un, le néant a toujours son compte : seulement, aujourd'hui que l'Iionune fait fumier, le sol y gagne, il engraisse...
Fais des enfants, te dis-je. goûte l'amour dans la fange, accouple la misère à une autre misère; il en naîtra le crime, qu importe? le bagne et la guillotine ne sont-ils pas b qui s'en chargent ? Obligeante guillotine ! refuge économique contre le malheur du temps, toi qui dégorges si bien le corps social du sang corrompu qui l'ctoulfe, ou veut t'abolir, c'est cruel, c est mettre bien des gens sur le pavé, c’est tuer l'avenir de bien d'autres.
Oui, telles sont les suites de ce malheureux sophisme : que b prospérité des Elus se jugeant d'après l'accroissement de leur imputation, il but à tout prix favoriser b reproduction de l'espèce.
Ceci... celte ignorance complété des lois de b nature (I), cet aveu-
(1) |l eal prouvé par des calcula irrécusable* que, n'entravant pas le dévcloppciiu ut de la poiitiUhnn, elle devient dangereusement progrewire, en rr sent ne les moyens de sulniatonro ne sont plus en rapport avec le nombre d'hommes, orlous à mille millions le nombre d habitants oclucls sur la terre. La race humaine croîtrait comme les nombres 1 — 2 — 4—8—16 - 34 - 64— 128— 256, lan-
f [lemenl furieux qui nous pousse â l'ablme. . c'csl b civilisation, c’est c progrès.
Or, celle civilisation me parait agréablement sublime, et surtout à l'avantage des accoucheurs, des fossoyeurs, des bourreaux, des faiseurs de maisons de plâtre et des gouvernements modernes, car il nous ruinent en façons; mais saurait-ou jamais trop payer le progrès ? car c’est uu fait consolant pour l'humanité, un fait à extraire de» larmes des yeux d'un philanthrope : depuis les budgets jusqu'aux crimes, tout devieul en France étonna matent progressif.
Mais l'admiration pour le progrès m'a fait, je crois, oublier Henri. Henri, cadet de famille, devait donc entrer dans les ordres ; mais comme il était tapageur, entêté, sensuel, vain et colère, comme U faisait d'impertinentes questions aux femmes de chambre, comme il témoiguait enfin des dispositions peu claustrales, on préféra le destiner à b marine et le faire chevalier de Malte.
Oo conciliait ainsi les conséquences de sa position de puîné et l’intéressant avenir de sa pauvre petite famille de vices, qui eussent végété étiolés et rabougris à l'ombre humide d'on cloître, mais qui devaient au contraire devenir de beaux et vigoureux gentilshommes en humant le grand air, s'épanouissant au soleil de tous les pays, et se jonaut sur le dos azuré des vagues de tous les océans.
Le digne astronome Bunipltius avait donné à Henri quelques leçons de latin, de français et surtout de mathématiques; mats à douze ans l'éducation commence à peine : aussi ne préteudons-uous pas attribuer à l’iufiuence de ce virginal et modeste savant le germe des passions déréglées qui se développèrent, bêlas! fort précoces chez le jeune chevalier.
Or, en 1767, â 1a fin d’avril. Henri quitta b château de Vaudrcy, où s'était passée son enfance. Il le quitta sans que sa mère, les yeux mouillés de larmes, l’eût embrassé et béni une dernière fois, car Henri depuis bien longtemps u'avail plus sa mère. Il quitta donc le château sans emporter la douce idée que chaque soir une voix attendrie invoquerait Dieu pour lui.
Et ceb était d'autant plus malheureux, que Henri ne paraissait pas devoir l'invoquer souvent, du moins d'une façon profitable à son salut; enfin 1a mbéricorde divine est infinie ; et si Henri u'cul pas les tendres cl pieuses exhortations de sa mère, il eut les derniers avis de son père le comte de Vaudrey, ancieo lieutenant général cl chevalier de l'ordre, qui le conduisit lui-même â Brest et le couGa aux soins du chevalier de duiïren, qui était fort de ses amis.
— Adieu, chevalier, dit le comte de Vaudrey à son fils, souvenez-vous de ce que vous devez au roi, à votre pavillon et à voire nom ; après cela, ma foi, biles le moins de sottises possible...
Ce fut dotK^à l'âge de douze ans que llenri s'embarqua comme volontaire à bord de b frégate l’Union commandée par M. de Suffren, et mise aux ordres du comte de Blugnon pour aller à Maroc traiter de b paix.
Henri, avec sa jolie figure vive et spirituelle, sa tournure décidée, son regard pénétrant, plut beaucoup à M. de Suiïren, qui recommanda l’enfant au plus âgé des gardes-marines, dont il albit partager le service et les éludes.
On peut se figurer qu'un poste de douze â quinze gardes-marines, dont le plus vieux n'avait pas dix-huit ans, et qui pourtant avaieul tous cent fois plus vécu que b plupart des hommes bits, si b vie se résume par les émotions et les contrastes ; on peut se figurer, dis-je, qu'uue telle compagnie, turbulente, railleuse, téméraire, joyeuse, folle et insolente, devait être une école assez favorable au développement du caractère ardent et impétueux de Henri; aussi commença-t-il â s’y dessiner largement.
Et ceci fut en vérité fort heureux pour Henri ; car rien n’est inutile chez l'homme, pas plus les vertus que les vices; il but seulement savoir leur donner un but ou une direction. Voyez Henri. Laissez- le à terre, au château paternel, ce sera uu sot enfant, capricieux, impertinent, opiniâtre, impatient cl sensuel.
Mcttez-le â bord. Donnez-lui à commander et â obéir. Jetez-lc an milieu des dangers d'une vie aventureuse; voilà que l'enfant est déjà presque un homme ; ses vices ne sont plus des vices, ce sont de précieuses qualités; reutêtemeui devient fermeté; b colère, courage; la vanité, noble orgueil du rang : l'impatience, ardeur du savoir.
Enfin, es-tu capricieux, fantasque, bénis le ciel, pauvre enfant! Dons notre existence, vive Dieu ! jamais le lendemain ne ressemble à b veille, le malin au soir. Ob! vois-tu, celle vio est si riche, si inattendue en oppositions, qu'elle défierait les exigences de b coquette b plus cnnuvéc.
Henri plut donc généralement à ses camarades ; pendant plusieurs jours seulement il fut encore un peu gêné par quelques bribes de timidité, de scrupules et de naïveté : mais bientôt |il prit son rang, et un mois après son embarquement ses jolies joues roses ne rougissaient guère; alors même que, s'échappant de la frégate avec son atni le jeune
4i* que le* suktistancei croîtraient comme 1 — 3 — 3—4 — 3 6 7 — 8 — 9. Au bout de deux siècle* la population serait aux moyen* de subatatanre comme 4096 est i 13. Jupci de b progression. Encore uné fois, il faut opter : ou l'entraver, ou la favoriser. En U favorisant, il Dut bénir, favoriser et encourager aussi la peste et la guerre, qui voua débar rai sent du trop plein.
LA VIGTF. DP. K0AT-7EN. ' 19
marquis de la Jaille, Us entraient dans un café cl y demandaient, en grossissant leur petite voix douce, du punch et du tabac...
Ses joues oc rougissaient plus, lorsque le soir, tous deux embusqués nous une porte, ils surprenaient une griscUc attardée, et que, ma loi, iis lui prenaient autant de baisers que leur victime cliannéc pouvait s'en taire ravir sans outrager la morale.
Je do» l'avouer, Henri, après deux mois de séjour à bord de la frégate, avait été mis aux arrêts six lois, s'était battu deux ; avait on soir, au moyen d'une corde arlislcmenl tendue d'un côté à l'autre d'une rue fort rapide, bit trébucher, tomber et gémir une honnête société de bourgeois qu'il attendait b ce piège, pendant que son Orestc la Jaille et d'autres garnements la pourchassaient à grands cris du haut de la rue; ma» au-sî Henri montait à b pomme du grand mût avec autant d'agilité que le mousse le plus ingambe. Henri savait le nom de tous les cordages, Henri serrait une voile comme un matelot, récitait le Manoeuvrier tout d’une baleine, et, qui pis est, le comprenait et le démontrait as besoin.
île pourrait-on pas présumer d’anrès ces débuts que le jeune chevalier de Yaudrey compenserait par l’énergie, l'ardeur et le courage, ce et qui lui manquait en continence et en austérité ?
Continence ! austérité! vertus toutes neuves quoique anciennes comme le momie ; perles rares et virginales qui sc cachent si modestes, j'allais dire si honteuses, sous le laurier des Scipion et des Bayard.
L'avenir ne démentit pas ces prévisions. A quinze ans, Henri avait assisté à deux combats, à un naufrage, et montrait fièrement sa première blessure.
A seize ans il partit pour Malle, afin d’y feire ses caravanes sur les galères de la Religion, toujours sous l’aile peu séraphique du braéc SulTren.
P us ta ni, en 1774, lors de b guerre de l’indépendance, il fut fait rtucigoe de vaisseau, se battit comme un lion, cl reçut deux bons coups de pique au travers du corps en s'élançant à bord de l'amiral Byrou, lors de son fameux combat contre M. le comte d’Eslaing.
Enfin, s'il fut fait si jeune chevalier de Saint-Louis et lieutenant de vai-teaii, c’est qu’au combat du 17 avril 1780, étant odicier de manœuvre du comte de Grasse, il dégagea le vaisseau le Robuste d’une position effroyable, et reçut à cette affaire sa quatrième blessure.
Mais telle est l'influence qu’une véritable supériorité exerce toujours, que tous les officiers de l'escadre applaudirent aux distinctions faneuses dont on récompensait le jeune comte; car Henri, ayant perdu toa père et son frère en 1779, se trouvait ainsi seul, et chef de sa maison.
Ab dire de MM de SufTren, de Grasse et d’Estaing, Henri annonçait l'avenir le plus brillant comme marin; son défaut, ajoutaient-ils, était de hasarder su vie et celle de ses matelots avec une témérité froide qui annonçait le plus profond mépris pour son existence cl celle des autres. A cela près, nul u’avait bit une élude plus approfondie de sou art, nul n'avait plus de ce courage indomptable et pourtant raisonné qui décèle loQ'hicr consommé.
Mais hélas! me voilà dans cette fatale position d'un homme qni, ayant un clieval à changer, une maison à vendre, une maîtresse à céder, a d abord énuméré avec emphase les charmes, les agréments, les qualités introuvables de chaque objet, et sc trouve arrêté tout à coup par ce terrible mol qui mettait si furieux notre ami l’antiquaire. ..par ce diable de mou, de si Datai augure.
éans doute Henri était un marin consomme, brave, beau, spirituel; Biais s'il se fût confessé à l'aumônier de sou bord, il eût pu lui dire: Mon père, sauf trahir, voler ou assassiner, j'ai tout fait.
Aussi, que voulez-vous? ce pauvre enfant quitte son pare si jeune; depuis douze a us jusqu’à vingt-cinq, il vit, pour aiusi dire, d uuc vie d'homme fuit; parcourt I Espagne. l'Italie, la Grèce, l'Inde, les colonies... que sais-je?.,, et dans chaque pays, grâce à sa jolie ligure, à son esprit ou à son argent, il effleure tout eu qu'il rencontre d’hounélcs tannes faciles ou d'ardentes coin tisanes.
A travers tous ces baisers deTurqucs.de Grecques, d'Indiennes, d' Espagnole; quand le temps même manque au plaisir; quand à quinze aus ou a déjt vingt fois bravé la mort, marché dans b sang, vu les horreurs d'un naufrage, ou poignardé une douzaine d'Anglais à l'abordage, écoule/ donc ! le cœur a bien lr droit d'avoir perdu quelque peu île sa uns— veié première...
Trouvez donc au milieu de celle lionne vie agitée, libertine et périlleuse, le temps d'être sobre, amoureux ou comment! quand vous viver.de contrastes, d'abondance et de privations, d’orgies el de combats, de désirs et de satiété.
Trouvez doive la place d’une de ces fraîches el primitives pensées d'amour qui naissent dans l'isolement cl grandissent dans la solitude, un de ces extatiques amours de quinze ans qui sont peut-être la première et 1a seule poésie de l'Aine: amours charmants, timides et discrets... oh ! si discrets, que l'objet aimé les ignore toujours ; car souvent on ignore soi-même l'objet aimé ; amours qui ne hissent aucun vide, et qui sont pourtant sans but et sans résultat néhs ! Ivéias ! en serait-il donc de l’amour comme des religions, n 'armerait- il jamais plus vif et plus fervent que lorsque la divinité reste mystérieuse et voilée?
Et puis, songez donc que si Henri n’a pas pour les femmes cette vénération profonde qui leur est duc... ce n'était pas sa faute, à lui.
A lui. isolé, si jeune, presque orphelin, qui n'avait jamais éprouvé pour une mère ou pour une sœur cette adoration, cette affection vive et sainte, dont l'habitude donne plus lard à l'amour je ne sais quel parfum de délicatesse et de pureté, quel sentiment de respect et de reconnaissance. comme si ce sexe à qui vous devez nue mère on une sœur devenait pour ceb sacré, inviolable à vos yeux.
Et puis encore, songez donc que, pour se donner une femme, Henri n'avait pas attendu la sollicitation de scs sens. Chez lui un libertinage précoce avait tué l'amour à veuir, celle corde manquait à son cœur. Sans haïr ni mépriser les femmes, il les jugeait d'après ses propres sensations à loi ; pouvant tout pour le plaisir, mais rien pour l'Ame. Aussi était-il pour elles physiquement rempli d'égards, do convenances, de goût et de grâces, p.irce qu'il savait vivre ; mais quant à intéresser son cœur dans une liaison. Il n’en avait ni la pensée ni le pouvoir. Comme pour lui une infidélité qu’on lui faisait n’elail qu'un changement anticipé on un débarras, il considérait ainsi les trahisons qu'il sc permettait.
Aussi sa conduite avec la duchesse lui paraissait toute simple, à lui ; car, après tout, Henri était de son temps, c’est la duchesse qui n était pas du sien. Allez donc vous attendre i trouver une femme comme Rita au dix-huitième siècle !
Au dix-huitième siècle, quand le phikwophismc, ce pur cl brillant flambeau de la raison, ce régénérateur de l'humanité asservie, luttait encore d’infamie avec la régence; quand ce philosophisme mêlait sa lèpre à cette gangrène, en répandant un flot de livres stupides, impies ou obscènes, qui, selon ses vues, corrompaient une société à laquele il eut l'atrocité de reprocher sa corruption, quand, plus lard, il la lit décimer par ses bourreaux.
Au dix-huitième siècle, quand il y avait eu une apothéose pour Voltaire. pour celui qui avait insulté ia France dans sa gloire la plus pure et la plus chaste! pour celui qui s'était rué en écumant sur Jeanne d Arc, comme ces liberlius ignobles et impuissants qui injurient ce qu'ils n'ont pu déshonorer ! quand Diderot écrivait pour ce siède les Bijoux et la Religieuse ; Crébillon, U Sofa: Vadé, son théâtre; Piron, son ode... et Beaumarchais son drame! quand Helvétius, l.'ondorcet et les encyclopédistes vivaient splendidement d'atheisme et d’ordures ; quand les hideuses passions d une populace déjà sans croyances religieuses commençaient à fermenter; quand le meilleur des rois, la plus vertueuse des reines étaient abreuvés de calomnies vomies par le parti philosophique en langage des halles!
Alors compte* donc sur une femme capable de prendre une passion au sérieux, quand ou sait les succès scandaleux de Clairval cl de Jeannot; quand le livre de Laclos n'était que le miroir de la société, et que M. de Sade passait pour un original, avec ses dîners aux cantharides qui mirent enuu si drôle d'émoi la meilleure compagnie de Marseille, depuis l’intendante jusqu'au prévôt dos marchands!
Non ! non ! dans ce malheureux siècle, au milieu de celle terrible saturnale, bizarre cl effrayante comme L agonie d'un fou, toute immoralité était dans les mœurs, tout vice avait droit de cité.
N élait-cc donc pas le dernier ternie de celte longue dégradation sociale qui datait de Luther? de Luther, que Voltaire et ses manœuvres ! parodiaient d'une si misérable façon. Voyez, c’est la grossière insolence de Luther, sa mauvaise fui dans la discussion, sa haine pour tout ce qui est saint el révéré parmi les hommes, ses injures sordides, ses dégoûtantes obscénités. -Mais au moins Luther avail eu le premier l'infernale audace d'attaquer de front et de frapper au cœur celte puissante société monarchique el religieuse, dont Voltaire et son école souffletaient si lâchement le cadavre.
Mais après tout, en ne considérant pas cette époque comme moraliste, mais comme homme, c'était, ma foi, un temps assez délicieux, el notre héros, peu moraliste, s’en arraugeait fort; car ce cher comte, prévoyant par instinct ce qui devait arriver, avail placé, pour ainsi dire, son bonheur eu viager, et vivait sa vie de plaisir au jour le jour. A mon sens, voilà son excuse
Que voulez-vous? après deux ans de guerre Henri arrive à Versailles, ses relations sont rompues,- il n'a peut-être que deux on trois mois à passer en France : il lui faut bien sc remettre un pou en vogue, en nom, par quelque coup d'éclat, compléter si réputation d'intrépide marin par celle d'homme a aventures originales, et, à vrai dire, cela était assez difficile alors. Le beau Lauzuu faisait du romanesque avec succès, le l marquis de Vaudrcull de l'indifférence ; le prince de Gucmenée cxploi- | tait le luxe, Tilly le Ion mousquetaire, Lruskol l’esprit ; ma foi, Vaudt cy * fit de la régence, et u'y réussit pas mal, ce me semble.
Au demeurant, c’était le meilleur homme de b terre, car, né surtout insouciant et railleur, Henri n’avait pas en lui assez de véritable supériorité pour prendre la nature humaine en haine ou en adoration ; quoique fort aimable et fort brave, il manquait, heureusement pour lui, de celte dévorante activité d esprit d'intuition, qui, permettant d'embrasser le monde d'un seul coup d'œil aussi profond que rapide, et de résumer les joies el les espérances humaines par ces deux mots, néant et vanité, force l'àme de sc jeter à jamais dans l’immense abitne du désespoir ou de la foi.
Non, le comte de Vaudrey n'avait pas la vue assez haute pour par-
sn
LA VIGIE DE KOAT-VEN
courir d'un seul regard la roule qu'il faisait ; au lieu de jeter ardemment ses yeux à l'horizon, il s'amusait de chaque point de vue qu'il découvrait à scs côtés.
En un mot. Henri était un de ces hommes admirablement prédestinés, qui ont de l'esprit et jamais de génie, des sens et jam iis d'âme, des vices et jamais de ridicules: un de ces hommes délicieux, qui, pouvant même avoir impunément quelques qualités, poursuivent, aux applaudissements de tous, une longue carrière d’amour, de gloire et de plaisir, hissant bien, il est vrai, çà et là derrière eux quelques tombes fraîchement ouvertes, quelques familles déshonorées, quelques petits enfants en deuil demandant leur mère...
Mais comment avoir h force de leur reproclter de pareilles vétilles? ils ont des défauts si séduisants, ils sont cruels avec tant d'clcgauce, prodigues avec tant de noblesse, braves avec tant de légèreté ; des gens ni risqueront vingt fois leur vie pour venger leur maîtresse d'un mot ou un regard impoli: il est vrai qu'ouï, sans le moindre scrupule, frapperont au cœur et à mort celte même femme, par un misérable mouvement de vanité. Mais qu’est-ce que tout cela prouve ? Que les femmes ont tort de prendre la passion au sérieux. Qu elles rendent perfidie pour perfidie, et, vive Dieu 1 personne u'eu mourra, au contraire.
Tel était Henri ; se battre bravement sur mer et â terre, s'amuser de tout et partout : voilà l'existence du comte ; et, pour compléter cet être inattaquable aux peines morales de ce monde, ajoutez l'expression de b plus profonde, de h plus incurable des sensations négatives, le qu’est-ee que ça me fdii ? le plus prononcé au moral et au physique. Car Henri vous eût dit avec l'accent de la plus intime conviction :
■ Qu'est -ce que cela me f rit de mourir maintenant ? j'ai au moins la douce, coi .solation de ne m'étre jamais rien refusé, de n'avoir pas senti uu désir éclore sans le satisfaire. Car tout jeune et déjà pensant à la mort, tout jeune, je m'habituais à me passer toutes mes fantaUies, â vivre double, dans h crainte de u'avoir p is le temps de vivre assez, n'imitant pas la folie de ces imprudents qui réservent des plaisirs pour plut lard; les insensés!.-, pour plus tard ! comme si une mort prématurée ne pouvait pas les atteindre, et leur montrer ainsi l’erreur des prévisions humaines. »
Voici l'abrégé de la morale pratique et théorique d'Henri ; et si vous ajoutez à celte longue esquisse les traits frappauts de son caractère à bord, c'est-à-dire l'habitude du despotisme le (dus absolu, une volonté de fer, un courage inouï. Je mépris le plus profond pour sa vie et celle de scs matelots ou de scs officiers, l'orgueil aristocratique le plus prononcé, vous aurez une idée à peu près complété du comte uenri de Vaudrey.