CHAPITRE XIV
Tzasoust.
Exegi monumeotum
Versailles ! que de grandeur, que de misère, que de souvenirs dans ce mol ! Versailles ! un de ces rêves d'Orienl où la pensée se berce avec amour, un de ces beaux contes de fées, l'admiration de notre jeunesse naïve ; un de ces magiques palais de diamants et de Heurs, peuplés de génies aux ailes de leu ! Versailles! uu de ces météores qui illuminent tout un ciel ; Versailles ! an de ces élans de royale poésie qui s'écrit avec l’or, le bronze et le porphyre.
Dans cette création gigantesque tout devient en vérité colossal et presque fatidique.
Versailles ! c’est d'abord une pauvre demeure, un hameau chétif et obscur, aride, brûlé, sans sources et sans ombragea I
Alors un homme dit : Au lieu de ce village désolé, je veux, moi, un monument à stupéfier l’Europe ; je veux élever si haut et sa pompe et sa gloire, que son éclat, passant avec moi, laisse encore un souvenir putsvant qui fcra l'orgueil des siècles. Par la magic des ans je veux créer des merveilles, je veux que la nature me cède. Sur ce terrain nu cl calciné, mille fontaines épaiulrom leurs eaux dans des bassins de marbre: d'épaisses voûtes (de verdure y balanceront leur feuillage. Autour de ce monument je veux une ville royale, splendide, que les souverains envolent saluer avec respect; car je veux enfin que ce uom Versailles, ignoré aujourd'hui, pèse demain bien lourd dans La balance des destinées du moudo !
Mais aussi quel homme ordonne ce prodige ? Louis XIV. Quel est sou ministre? Colbert.
Qui exécute celte œuvre immense? Mansard, le Brun, le Nôtre, Pugel.
Et tout devient imposant comme Versailles
Si le roi prend un emblème, c’est le soleil : faut-il orner la porte de son palais il >' a des victoires à sculpter pour cela, et l'on cncltaint au i seuil l’aigle d'Autriche elle lion des Castillcs.
Versailles a une chapelle, Bossuet y prêche. Versailles a un théâtre, ] Molicre y joue.
Et puis pour auditoire c'est Condé, c'est Moulmorenci, Villars.de Saxe, la Itorhcfoucauld, Guise, Duras, Grillon, Nuaillca, Vendôme, Biron ; que sais-je ? C’est toute celle haute aristocratie encore saignante des coups de Richelieu, qui la décimait au nom du roi de France.
Pourtant cette antique noblesse, riche, iudé|»endanie et presque souveraiue dans scs terres, est encore là pressée sur les marches du trime, parce que pour elle le roi de France est plus qu'un roi. C’est un priuce sacré, comme l'honneur et la vertu.
El Louis XIV meurt, ci Versailles meurt avec lui.
Car vous disiez une vérité fatale pour la France et pour votre race, grand roi. en vous écriant le fouet à la main : L'Etal, c’est moi !
Oui, l’Etat ce fut vous : oui, la monarchie ce fut vous, depuis votre irréparable scissiou avec Rome ; depuis que, vous croyant si furt, vous prîtes la force en vous au lieu de la recevoir de Dieu ; depuis que vous eûtes substitué un seul pouvoir éphémère et despotique à cette sublime trinité gouvernementale, à ces trois puissances immortelles qui peuvent seules consacrer l’avenir d'une monarchie : Dieu, le Roi, le Peuple.
Aussi votre monarchie devait mourir avec vous, grand roi, puisque, de divine qu'cBe était aux yeux de tous, vous l'aviez faite humaine ; puisque la monarchie, ce n’àail plus que vous, vous héros! vous deuiidieu, dont le regard fit éclore un siècle de prodiges !
Et, ainsi que ce soleil dont vous avez pris l'emblème, soleil d'un jour, vous avez ébloui le monde de votre éclatante lumière, et le soir vous vous êtes majestueusement abaissé dans uu sombre couchant : la dernière lueur de votre crépuscule a encore jeté uo pâle rayon sur la couronne de vos descendants, et puis la nuit est venue, nuit sombre et implacable, nuit de sang, d’orages et de tempêtes, qui a jouché de ruines le sol antique de la France.
Et apres la mort du grand roi Versailles reste fastueux, triste, imposant, abandonné comme ces immenses châteaux que la pauvreté moderne ne permet plus d’habiter.
Car à ce siècle de grandeur succède la régence.
La régence I et qaeutteiU fait la régence et ses roués dans ces gâteries sans fin, sous ces voûtes énormes où avait tonné la voix de Bossuet? La régence à Versailles! c'était une amère dérision; la régence avec ses soupers, ses Infâmes orgies, son mépris affiché pour toutes les croyances! Encore une fois, la régence, qui finit de pourrir la nation jusqu'au cœur, ne pouvait pas rendre la vie à Versailles.
Louis XV, si grand roi s'il eût voulu, mais que ça ennuyait, Louis XV essaye b'cii ; mais lui, mais sa cour, mais ses geus de lettres, mais scs artiste?, ne sont pas non plus de taille à meubler Versailles; les splendides souvenirs du grand siècle ont élevé ce palais dans une trop hante région, l’air y est trop mordant, l'atmosphère de sa gloire est trop vive pour ces poitrines étroites et corrompues ; tant de grandeur les écrase, l'immensité les gène : aussi la cour se sauve à Trianon.
Au moins là (ont était à son plan, tout était petit, pailleté, coquet, fardé, rosé, poudré, parfumé. U y avait itn tout petit écho pour la voix grêle et mignarde d'un athéisme de boudoir ; car on était &aluré de vices, cl il fallait bien tiler uo peu d impiété pour se remettre en goût.
De fait, l’athéisme avait assez de moulant, on s’en trouva bien d'abord : puis, comme on se lasse de tout, on jeta les restes au peuple quand on en fut soûl.
Après Louis XV, après le règne des maîtresses et des favoris, vient le rogne d uu roi hounétc homme, d'une haute et sublime vertu ; le règne d'une reine jeune, et spirituelle, cl bonne, cl joyeuse, qui, forte de sa pureté, n'avait pas à cacher d'innocentes préférences.
Mais, quoique habité, Versailles est toujours désert.
Telles auraient pu être les pensées de Henri de Vaodrey, qui se rendait à Versailles pour dîner chez 11. le maréchal de Castriez.
Pourtant je ne crois pas que les idées du comte eussent alors cette teinte grave et mélancolique.
Mollement bercé dans un bon carrosse, emporté par quatre magnifiques chevaux que précédait son piqueur, allant chez le ministre dans l'espoir d'y rencontrer la baronne Cécile de Cernan, il faut l'avouer, Henri ue songeait probablement pas alors aux causes de la chute des empires.
Le comte éprouvait un goût assez vil pour Cécile, csr Lélia ne lui plaisait pins ; il avait bien cherché quelque délassement dans une distraction avec la femme d'un procureur au Châtelet ; mais, depuis le mari que ça Ibitait extrêmement, jusqu'aux clercs que ça amusait fort, tout le monde était pour Henri d'une prévenance, d'une facilité si désespérante, que cet adultère à I amiable le dégoûta, et au'au regret du mari, de la femme et des clercsf, H rompit après quelque huit jours d'in - (imité.
Dans cet état de choses une liaison avec la baronne de Cernan devait donc lui p traître d'autant plus sortable, que Cécile semblait avoir beaucoup d’éloignement pour lui.
En arrivant à Versailles, le comte de Vaodrey se présenta ebex M. le maréchal de Casiries. et lui exposa la demande du baron de Cernan .
— Quoique Sa Majesté voie avec peine l'engouement d'une partie de sa noblesse pour cette cause, lui dit le miuibirc, j'ahno mieux votre baron en Amérique qu ici; ainsi donc, mon eber comte, emmenez- le... Mais, j’y pense, madame de Cemau dîne chez moi ; restez-nous, vous causerez avec elle des vues de son mari.
Henri accepta ; c’était tout ce qu’il voulait. La baronne arriva bien*
LA VIGIE DE KOAT-VRN.
tM: jamais die n'avait été pins jolie : vêtue d’une robe de lampas brorWe d'argent, poudrée A blond, coiffée e« frima», avec de longs repentir» qui *c jouaient sur sot» joli cou, dont une rivière de diamants monté» Mir de larges émaux noirs faisaient ressortir la blancheur. Il était impossible de rencontrer un ensemble aussi gracieux et aussi désirable.
Henri alla b saluer avec une exquise cl froide politesse, cl lui annonça l'agrément du maréchal il la demande du baron, sans ajouter un seul mot de galanterie.
Cécile, déjà lort irritée contre Henri, sans savoir pourquoi, fut outrée de celte dernière preuve d'indifférence et presque de dédain de la part du comte : mais sa colère fut à son comble lorsqu'elle se vit placée à table à eMédc hii : aoa*i, se promettant bien de ne pa» répondre .» une de» paroles que pourrait lui bire Henri, elle engagea un entretien fort vif avec son voisin de gauche, vieux conseiller au parlement.
Henri ramait fort gaiement avec sa voisine de droite, b belle mari prie de Valllé.
le conseiller, lui, avait beau prêter l'attention la plus soutenue aux moindres paroles de CécHe, r’est b peine s'il pouvait y comprendre quelque rho**, tant les pensées de madame de Cerna n étaient Bizarres et incohérentes. Il n'en était pas de même de b marquise de Valllé. qui appréciait parfaitement Henri, dont l’esprit ne s’élalt jamais montré plw vif et plus brillant.
Ce qui peut-être expliquait les vains efforts du pauvre conseiller pour ‘onrre b singulière conversation de Cécile, c'est quelle écoutait Ilcuri rt qtt'rde répondait au robin.
Preiqoe en lace de Uenri et de l'autre cf>lé de la table, él ût un officier anglais de la plus belle ligure, don fort grand air, mais qui semblait absorbe par une tristesse profonde ; distrait, rêveur, c’est à peine s'il garnissait se douter qu'il assistait à un dîner d apparat.
-Savez-vous quel e»l cet officier? demanda Cécile au conseiller.
C'était b seule question claire et lucide qu elle eût faite jusqu'alors.
— Oui, madame, c’est sir Georges Gordon, lieutenant de la marine anglaise, et prisonnier de guerre; son cartel decbanp- vient d'être signé, D est libre, et peut retourner en Angleterre quand bon lui semblera.
— C’est étonnant ; pour un prisonuicr qui se voit libre, il a l'air bien triste...
— Fort triste, dit le conseiller ; on dirait que quelque chagrin profond le préoccupe; qu'est-ce que ceb peut éirc?...
— Commeul, vous ne devinez pas celât... avec l'habitude que vous avet des hommes, monsieur le conseiller?
— Non. madame ; il f.iudrait être devin, magicien...
— Devin!... oh ! que je donnerais de choses pour être devin, pour être fée, reprit Cécile, pour pouvoir lire au food de» cœnrs... et Cécile regardait machinalement Henri. Puis, se rcpreuanl, elle ajouta : — Pour connaître, par exemple, le secret du chagrin qui altiste ce pauvre Anglais. Oui, en vérité, je serais curieuse de savoir ce secret ; je ne sais ce que je donnerais pour cela.
— Quant à ceci, madame, sans avoir besoin d'être fée, fi vous est liëv-licile de savoir ce qu'il ▼ a d écrit dans les coeurs de tous ceux qui tou» voient, car pont ou y Rre autre chose que ie vous aime? riposta le conseiller avec une galanterie tant soit peu i-ooit XV.
Pas un mot de cet entretien n'avait échappé à Henri, qui, lui aussi, avait élé frappé de l'air triste et distrait de sir George». Seulement, il avait souri lor.snue Cécile s'ciail écriée qu'elle donnerait tout an monde pour connaître le secret de ce rnébncofique prisonnier, et avait amené bellement b marquise de Vaille A exprimer le même vœu.
Alors, élevant la voix, le comte dit négligemment, en s'adressant A madame de Vaillé et A Cécile : — Quandj étais jeune, mesdames, j’aurais pourtant juré sur mon Ame de posséder ce secret qui vous intéresse. Oui, s-ms doute, eu entendant une femme former ce désir, rien ue in’, lirait coûté pour b satisfaire ; par adresse, par force no par confiance, j'aurais obtenu rc secret, et, fier de ma victoire, je l'aurais dépoté aux pieds de ma divinité ; mais, à mon Age, ajouta-t-il en regardant surtout Cécile, heureusement on n'est plus romanesque à ce point, cl on bisse ces choses-là aux jeunes gens qui ont A faire leurs preuves.
— Quelle folie ! dit la marquise ; le fait est que je serais, je crois, furieusement (buée d'une telle preuve de dévouement à un de mes caprices, et qu'en échange du secret, moi, j'en confierais peut-être on antre plus doux.
Cécile rougit beaucoup, ne dit mot, et, se tournant vers le conseiller, elle allait sans doute lui donner à chercher le sens d'une de ces phrases wns suite qui pouvaient passer pour des logogriphes, lorsqu'un secrétaire du maréchal entra, cl lui remit des dépêches qu'un courrier venait d'apporter A l'instant.
M. de Castries demanda aux femmes la permission d'ouvrir les papiers, et, ne pouvant retenir une exclamation de surprise, il en lut bientôt le contenu à liante voix. C'était la nouvelle de l'admirable combat de f Iphigénie, soutenu par le comte de Kersaint, qui, tombant de nuit au milieu de l'escadre de l'amiral Rodney, prit chasse assez A temps, quoique poursuivi par trois frégates, pour pouvoir les combattre et les désemparer successivement.
A peine M. de Castries avait-il terminé celte lecture, que réfléchissant A tout ce que celle nouvelle devait avoir de désagréable pour sir Georges :
— Je vous demande pardon, capitaine, lui dit le maréchal ; mais, vous lo voyez, nous sommes si fiers d'un avantage remporté sur votre nation, que celte nouvelle fait tourner la tête A un vieux soldai comme moi, cl m'empêche de vous annoncer cet événement avec les égards qui sont dus A votre position. Voilà mon excuse, sir Georges; l'acceptezvous? ajouta le ministre du ton le plus affectueux.
Sir Georges balbutia, rougit et regarda le maréchal d'un air étonné.
— Il n'est pas du tout A la conversation, pensa Henri : et puis comme il est pâle, quel air sombre... que de rides sur ce front qui se plisse A chaque instant!... Mc voit» comme ces dames... je voudrais pardieu bien savoir ce qu'il a...
— Je vous demande la permission d'aller communiquer ces dépêches A Sa Majesté, dit le ministre en se levant de table.
On rentra dans le salon.
Henri offrit sa main A la marquise, et Cécile prit celle du conseiller.
La baronne suffoquait de dépit. Fendant tout le dîner, Henri ne lui avait nas adressé U parole.
— Connais- tu cet officier anglais? demanda b comte au duc de Salnl- Oucn, un des convives de la tour de Koat-Véo, et Henri lui montra sir Georges.
— Beaucoup, répondit Sainl-Ouen, je l'ai rencontré chez Genlis où il était fort assidu; un beau joueur, sur ma parole; c'est sir Georges Gordon.
— Diable I... mais j'en al beaucoup entendu parier; c'est la Jaille qui a pris son brick... Sais-tu que ce sir Georges est un intrépide marin qui se bat comme un lion?... Présente-moi doue... je voudrai» le connaître.
— Rien de plus facile, dit Saint-Caen Et ils s'approchèrent de sir Georges, qui regard lit machinalement au travers d'une croisée.
— Tout e4 au mieux, se dit Henri : madame de Ceruan est outrée... Que je sache b secret de sir George», al elle est à moi.
Ce pensant, il aborda sir Georges.