CHAPITRE XVI
— Mais il ne t'agit pas de jus du palmier, monsieur Rumphiut; fl y a une heure que M. le comte devrait avoir pris cette potion... Encore une fois, c'est ma faute; voilà toujours ce qui arrive quand je vous bisse tout seul.
— Seul, Grosbois, seul ! C'est comme le vrai Gourou, il but qu’il soit seul pour être digne d'euvi&ager Wisbnou .. et...
A ce moment iieori, se réveillant, interrompit b digression de Castro»
Si j’ai montré quelque grossièreté, c'est à mon rélc que je l'ai empruntée.
Sitiiruu. — Lm DMiiéai NuU, acte i, K. 5.
4 Le lendemain de son duel, le comte de Vattdrcjr sommeillait couché 1 zs cette grande chambre de damas rouge où il as ait reçu l'astronome “ — Tt. Rumphius
était encore b celte fou, mais appuyé sur foo coude, lisant avec attention un énorme in-folio, et faisant tourner en même temps une cuiller dans uue tasse placée à côté de lui... Or, dans celle occupation, le digne homme déployait uu mouvement automatique à stupéfier Vaucautou.
La main qui agitait la cuiller, le bras qui agitait b main... tout erb allait ensemble, et dfatfask un mouvement de rotation continu au foud de la lasse qui devait opérer des merveilles.
— Ab ! bon Dieu du ciel 1 qu'avez- vous fait U, monsieur Itumpliiiisî •b Grosbois, le vieux valet de chambre, avec une sorte d'épouvaulc, m tirant le savaul par U manche.
— Hein?... qu'estce?...,, pbit-il j’y Mds.- je buis. Seulement je veux voir dans •c révérend pore Hort'i»>. sur Rraliina, ce qu il pense du traité du ô'ovrou; Tarpa Ga- •Mna, qui traite 1a questiou de savoir « si luu peut avoir commerce avec b femme de son Gourou ou de son supérieur... » disait l'astronome en regardant fixement Groshots et remuant toujours sa cuiller dans b tisse avec uue ténacité merveilleuse.
— Mais, monsieur L'iniphius, dit le servileur, vous avez beau taper dans celte tasse avec votre cuiller, voue ■’y asêlez rien du tout ; fardez donc, puisque 'est à côté que vous
»r- i versé le sirop et b potion. Voyez, le marbre en est tout pJciu. Allons... bien ! et le tapis aussi... C'est nu faute; voilà toujours ce qui arrive quand je vous charge de quelque chose.
— C'est que c'est comme il ledit, au inuius! s'écria Rumplilusen vérihaul le fait avec un sérieux 'incroyable. J'ai tout mis à côté de la lasse... Mi bien ! Grosbois, il y a dans le VeikouJa uu symbole absolument pareil : a l.e jus du palmier tombe à c6té du bassiu. » dit le graud rituel de Rrahma ; le A’i nia-Car ma, le jus du palmier Uytbe à côté...
Le comte Henri de Vsudrey.
nome...
— Où suis-je T... Quelle heure est-il?... Fait-il nuit ou jour?... do* manda Uenri.
— Enfin il parle ! dit une voix : et sir Georges s'approcha du blessé.
— Vive Pieu ! sir Georges, votre vue me fait du bien ; mais, dbble, vous avex le poignet rude... Après tout, ce ne sera rien, je pense.
~ Non. monsieur le comte, non, il n’y a aucun danger, dit sir Georges : les chirurgiens n'ont pas eu d'inquiétude un instant ; une cfrte seule a été vinlcmmcut touchée. Ainsi, n ayez aucune crainte... Adieu, monsieur le comte... je voulais vous voir avant que de partir... Maintenant
que je ne redoute plus rien pour votre ne...
adieu.
— Vous allez donc en Angleterre? dit Henri.
— En Angleterre!
répondit sir Georges d'un air sombre. Et il reprit : Oui, en Angleterre.
— Laissez-nons, dit Uenri à Rumphius et à son valet de chambre.
Fuis, s'adressant au capitaine ;
— Veuillez m'écouler, sir Georges. Quand je vous vis pour b première fois, votre réputation d'intrépide marin m’était connue: c’est donc à f admiration que j'éprouve pour votre courage et pour votre brillant combat que j'attribue l'intérêt singulier que vous m’avez inspiré tout d'abord.
Sans être grand physionomiste, sir Georges, j’ai lu sur votre ligure que vous étiez */l»édé par quelque chagrin profond.
Dans l'espoir d'attirer une confiance qui m'eût peut-être mis à même de vous être •Hile et d alléger vos ‘OufTraDces, j'ai leuté quelques avances qui oui été repoussées comme elles devaient l’être, car vous ne me connaissiez pas assez pour me livrer votre secret. Alors j’ai dû essayer un autre moyeu ; et, en calomniant affreusement mon pauvre ami de la Jaille, qui plus que personne admire votre loyauté, j'ai trouvé l'occasion de me battre avec vous, me promettant bien de ne pas vous blesser, et de me (cuir sur la dé- . ... fcnsivc. A ce jeu, je
courais risque d être tué, c'osl vrai ; mai» j’ai l'habitude de réfléchir assez peu à ces sortes d' inconvénients. Maintenant, vous allez me demander quel rapport il y a entre ce duel cl l'intérêt que vous m’inspirez; sir Georges, je vais vous le dire. Eu France, capitaine, dés qu<* deux gentilshommes ont croisé loyalement l’épée pour une misere, ils sont amis à b vie, à la mon ; pour b confiance, ceb vaut une intimité de vingt ans.
Maintenant, ajouta le comte en souriant, maintenant, sir Georges,
fl
LA VIGIK DE KOAT-VEN
qu’il y a vin^l an» que nous sommes amis intimes, me trouvez-vous digne tf'étre depoMtaire de voire secret ? car vous en avez un... et vous souffrez* j’en suis s tir, parce qu’il vous manque peut-être un ami... à qui vous confier. . .
Sir Georges fut un moment atterré de tant de générosité et de délicatesse. Frenaui la main de Henri dans les siennes, il le regardait d'un air attendri «sus pouvoir parler.
— Ainsi dune, sir Georges, reprit Henri, si vous pouvez m’ouvrir votre ciior sans blesser l'honneur ou trahir une promesse sacrée, failcsle, au nom de l'amitié... car je ne rncls une si bizarre opiniâtreté à me rendre digne de voire continuée nue parce qu’un secret pressentiment nie dit que je pourrai vous être bon à quelque chose. Voyons, esl-cc une femme qu il t ous faut quitter ?... Non» l'enlèverons... Est-ce un mari gênant? Nous le distrairons... Est-ce...?
— Taut de gëuérosité ne sera pas perdue, monsieur le comte, dit sir L’corgcs en init Trompant Henri. Puisque vous voulez conuaitre ce secret, qui devait mourir avec moi, vous allez le savoir. J'ai joué, monsieur, j'ai jonc sur parole, et j'ai perdu une somme considérable : quatre mille louis, boni Gordon, mon père, est gouverneur aux Indes ; or, il m'est impossible de rassembler les fonds qui me sont nécessaires pour payer cette dette sacrée avant mon départ, car je dois retourner en Angleterre Sous le plus bref délai, sous peine de passer pour un tache. J'étais venu chez M, de Castrics dans l'espoir d'y voir notre ambassadeur... Mallieu» rnuerne nt il était absent de Versailles. A lui seul je pouvais me confier : nu» relations do famille me le permettaient. Le voilà, ce secret, monsieur. Comme c'est demain que je dois payer et partir, cl que je ne le puis (ki s : comme demain je serais déshonoré, ce soir je me brûlerai la cervelle. Maintenant, monsieur, que vous savez tout, adieu, et merci de votre intérêt. Je mourrai content de inc savoir regretté par uii ami de plus.
— Parbleu... j’étais bien sûr, s'écria Henri, que voire confidence serait bonne à quelque chose... sinon pour vous, au moins pour moi...
Sir Georges regarda le comte avec étonnement.
— Sans doute... liais, tenez, entre intimes on peut parler ménage.., Ecoulez-moi donc, mon cher Georges. J’ai cinquante mille éeus de rcule, cl un intendant honnête homme, ce qui me double à peu près tna fortune. Sur deux ans je reste six mois à terre, et j’ai beau jeter de l’argent par les fenêtres, je ne sais comment diable je fais pour me trouver toujours en avance de quelques milliers de louis; sans compter qu'il me reste, pour les cas imprévus, un mien oncle, l'évêque de Survillc, qui est immensément riche, et sc plaint toujours à moi que sa place d'onde est une sinécure. Or, voici comment vous pouvez m’obliger beaucoup, sir Georges : les placements en France deviennent peu sûrs ; j'ai députa longtemps envie de mettre quelques fonds dans la compagnie des Indes d'Auglelorro: puisque votre père est gouverneur do ces possessions, soyez donc assez bon pour me faire avoir des actions. Comme ccs valeurs doivent être payées coinplaut, je vais vous faire un bon de cent mille livres à vue sur Buurellc, fermier vénérai, auquel vous voudrez bien envoyer d'Angleterre les coupons d actions, si vous avez l'extrême obligeance de voue charger de ma commission auprès du comptoir de la compagnie.
Sir Georges fit un mouvement.
— Ne me refusez pas. dit Hcorl avec émotion ; ne puis-je pas être nn jour prisonnier en Angleterre?... Voyons, ne soyez pas égoïste, sir Georges... Ilésiicz-vous à me rendre ce service? Sur l'honneur, je m'engage à ne pas être ingrat, si je trouve jamais l'occasion de vous être utile a mon tour.
Il y avait taut de délicatesse dans la manière dont cette offre était faite, que sir Georges ne put refuser.
Il se jet* dans le» bras de Henri.
El ces deux jeunes gens échangèrent une larme sublime. Ccs belles Ames se comprirent et sir Georges accepta. Car, avec de tels cœurs, il n'y a ni bienfaiteurs ni obliges : il y a autant de bonheur à recevoir qu’à donner.
Sir Georges partit le jour même pour l'Angleterre, après avoir payé sa dette.
Henri, resté seul, dit en se frottant 1rs mains : — Je savais pardieu bien que j'aurais ce secret. Maintenant, Cécile est à moi.