chapitre xvii
u noue SO*-
• . • . • Qtiod Gnicre, tintent.
Lccaw, I, i86.
Oh ! béni sois-tu, désespoir furieux, ivre, insensé! toi qui, comme Roland, arraches les hauts pins, brises cl fais voler le» rochers en éclats ! ! toi qui pousses les cris d une joie féroce en voyant ta poitrine se rougir sou» les ongles crispés !... Béni sois-tu !... car, eu épuisant les forces e: tes esprits, tu t'épuises toi-même, et la mort ou l'abattement succédé » Ion déliré. 1
Mais toi, désespoir calme et profond, loi qoi filtres goutte à goutte et lentement, ci toujours... pour tomber en larmes de plomb sur le cœur, toi qui as pour chacune ue ses pulsations une angoisse froide et aigue ! oh ! toi, maudit sota-tu !...
Oui ! croyez -moi, c’cst quelque chose de bien funeste que cetto incurable douleur; mai» cent fois plus funeste encore est la rage quoo éprouve de ne pouvoir envelopper le monde avec soi dans le pâle linceul où l’âtnc est ensevelie.
Car osera-t-on jamais dire toutes les exécrables pensées qui germent et meurent, heureusement, dan» le cerveau d'un être souffrant cl haineux, d'une femme connut: Rita, je suppose ?
Concevez-vous ce qu elle devait éprouver à la vue d’un soleil éblouissant, au bruit de ce tumulte joyeux et fou d’une grande ville, A l'aspc'i de ces équipages splendides qui couraient à de* fêles? Mon Dieu ! qti* devait donc ressentir la pauvre fenune quand le soir.... les accords lointains d’on bal ou d'un concert venaient mourir A son oreille?
Mais savez-vous que c'est horrible à penser, cela, que pendant qu'on est tout seul, sombre et désespéré, ailleurs on rit, on chante, on parle d’amour, de plaisir» pa»-c» ou à naître?...
En vérité, dans ces noirs accès de misanthropie, on concevrait le vœu sanglant de Néron appliqué au monde, si ce n’étak couper son blé eu herbe.
Bila habitait toujours le petit .appartement voisin de l'hôtel de Yaodrey.
Elle se trouvait seule ce soir -là, Ferez ayant été à l'hôtel du comie demander des nouvelles de la santé de Henri, car Rita savait déjà l'issue de ce duel.
-- Pcrez peut venir, disait-elle, je l'attends sans crainte... Mes pressentiments ne me trompent jamais ... Lui, mourir avant que ma vengeance soit complète! Est-ce que cela se peut? Est-ce que je n'entends pas celle voix intime qui roc dit : Il appartient à la vengeance. Ame et corps? Est-ce qu’il n'est pas de ces volonté» si fortes, si absolues, qu'cile» commandent ponr ainsi dire aux événements?... C’est folie... si on veut, mata je pense cela ; oui, je pense qu'il ne peut pas mourir, parce que je uc le veux pas, parce qu'il n'est pas temps qu'il meure... El cette conviction, c’est ma puissance, c’cst ma force... Cette conviction, elle me soutient, elle m'éclaire, elle fait que j’ai une incroyable confiance dans l’avenir. . Cette conviction, enfin, me donne l'immense pouvoir de tout être qui a foi à sa mission, comme dit...
A ce moment. Ferez entra.
— Corps de Christ! madame la duchesse, il est sauvé, sa blessure est légère...
— Je le savais, dit Rita calme et tranquille, cela devait être ainsi. Mais, Ferez, puisque sa vie ne court plus aucun danger, il s'agit maintenant d'exécuter nos projets. Tout est préparé d'ailleurs pour en assurer le succès : car, vois-tu, il sc peut qu'il y ait une justice là-hant... mais j’aime mieux, moi, jouer son rôle ici-bas... Ccsl plus sûr. .. Et, par ma haine! jamais dieu vengeur n’nur.i été plus inexorable... Ecoule-moi donc, et n’aie pas peur. Si j'avais voulu me venger d'une manière prompte et incomplète, je l'aurais tué, mata je n'ai pas voulu; j’aime mieux qu*H en soit ainsi que je l'ai dit, qu'une fatalité implacable le poursuive sans relâche et l'entoure dun cercle de néant et d’horrcor que nul n'osera franchir pour aller tendre une main amie A ce réprouvé. Il vivra. Ferez... il vivra , mata seul, mais isolé, mata banni au milieu du monde. Car, en voyant que le destin frappe sans pitié tout ce qui ose aller à lui, à ce maudit dont l'amour et l'amitié sont mortels... dis. Ferez, qui oserait lui porter un 6cul mot d'espoir ou de consolation?
— Mata c’est donc quelque chose de bien horrible que cette vengeance, madame?...
— Oh! oui... horrible... aussi horrible qu’elle est jnste... Mais, dismoi, que penserata-tu. Ferez, si une voix te disait : Dans trois jours, ton ami. ta maîtresse cl le seul parent qui le reste seront morts? morts, parce qu'ils t'ont aimé; morts, parce qu'ils te sont proches; morts, parce qu'une influence fatale à ceux qui t'entonrcnl le suit et le suivra partout ?... Tu rirais, u'est-ee pas, Perci? lu dirais ; Cette voix est celle d'un insensé. Mais si, trois jours après que cette voix eût parlé, ton ami, la maîtresse et ton parent étaient morts, alors, rirais-tu, Ferez?
— Que voulez-vous dire, madame?
— Rirais-tu... si la mort inexplicable et subite d'un parent immensément riche, et dont tu serais le seul héritier, laissait planer sur toi d'odieux soupçons ? Rirais-tu... si des insinuations adroitement jetées donnaient plus en plus de créance à ccs calomuics ? si enfin ccs apparences, adroitement combinées, étaient assez puissantes pour le désigner à l'opinion comme le meurtrier, sans pouvoir te faire accuser haute* ment, et le donner par là le moyen de le justifier?
Et... si par un hasard inexplicable, ton ami, ta maltresse, mouraient à l'heure dite, et cela parce qu'ils s'étaient attachés A toi... rirais-tu, alors qu'une rumeur Bourde «irculant dans le monde, on le montrerait avec effroi, en pensant que tout ce que tu as ahné ou envié est mort... quand toi-méme, ne pouvant parvenir à comprendre cet infernal secret,
| voyant tant de preuves réunies contre loi, lu serais forcé de l’avouer que le jugement du monde, tout faux, tout atroce qu'il est, parait pourtant logique, naturel et vrai... en voyant ta réprobation et I norreur attachées à ton non ; en le voyant, si jeune, si beau, si riche, si glorieux, et pourtant si délaissé, presque banni de ce monde que lu avais vu à les ' pieds!... Oh! alors, n'est-ce pas que ta rtic se perdrait à chercher
LA VIGIE DE KOAT-VEN
l'inextricable nœud de celle fatalité qui l’écrase? u’e$l-cc pas que ce serait un supplice de chaque minute. . un cruel et odieux supplice ?...
— Oh ! oui... Dieu cruel. Mais c’est un rêve, madame.
— Oh ! non, ce ne sera pas un rêve, Perez... Ce sera une réalité pour lui... mais une réalité aussi affreuse que le sont les plus horribles songes qui aient jamais torturé un homme au milieu du délire de b fièvre... Ecoule... D’après tes renseignements, le chevalier de Lépinc, son ami le plus dévoué, le commensal de la tour, va tous les jours visiter madame de Valcnlinois à Pas» y, H y va à cheval, suivi d'un seul écuyer.
— Tous les jours, madame
— Tu as pu te ménager une entrevue avec celle fille, celte Lélia, qui, elle aussi, était là...
— Oui, madame.
— Son oncle à lui, l'évêque de Snrville, doit emmener son neveu passer quelques jours à sa terre, pour parfaire la guérison de sa blessure .
— Oui, madame.
— La princesse de Vaudcmonl donne après-demain uu bal dans scs jardins.
— Oui, madame.
— Voici mon projet : le comte de Saint-Germain a mis la magie à la mode, et il n’est pas une de ces fêtes qui n’ait son magicien pour amuser le monde par ses prédictions. Tu iras trouver l'intendant de la princesse, et tu lui diras qu'uo Italien se présente pour remplir celte tâche, qu il ne demande à être pavé qu’apres, que le prix lui est indifférent; seulement qu’il veut se faire connaître par ses débuts dans une aussi brillante société.
— Oui, Madame.
— Cet Italien, ce sera moi. Mon costume me déguisera. Toute la cour sera à celle fête. Lui, qui est du cercle de la princesse, y sera. Je ne donie pas une minute qu il ne vienne aussi m’interroger sur son avenir; c’est la mode, et il est fort à la mode, loi. Alors, vois-tu, Perez. je lui dis : • Ton étoile est fatale à ceux que tu aimes ou dont lu curies la fortune; dans trois jours. Ion ami, Lélia cl l'évêque de Surville seront mm!*. Ainsi ta haine a tué Ion frère; ainsi ton amour a tué la duchesse? ■ A ces mots, lu conçois ses mépris, ses railleries... Mais si lu m es dévoué, toi, trois jours après il en sera ainsi que j'aurai prédit, Percx.
— J’attends vos ordres, madame.
— Eh bien ! écoute. Le chevalier de Lépinc, tu sais, Perez, son ami, ee loyal gcnlilhommc, qui a si noblement trempé dans cette honorable ligue ronire une pauvre femme, ce chevalier, dis-je, en se rendant à Passy, chez madame de Valcnlinois, passe devant de bien profondes cl bien -ilencieiises carrières, et il est presque seul.
— C’est vrai, madame, répoodit Ferez avec un singulier sourire ; il sort presque toujours seul.
Puis, flillanl de ses mains la tête monstrueuse de son grand lévrier gris à longs poils: — El voici Etrik, ajouta-t-il, .qui a saisi plus d'un taureau à la gorge .. Or, croiriez vous, madame, que sur un mot, sur un signe de moi, ce brave lévrier sc jetterait au col d’un cheval, s'attacherait à scs flancs, à ses jarrets... Et si ce chevalet sou cavalier côtoyaient à ce moment un passage dangereux, une carrière escarpée, je sttppo e. savez-vous que le péril serait bien graud, madame, et que la mort dn cavalier serait certafue ?
— Oui... oui, je .sais qo'Eirik est un brave lévrier de la Sierra, dit sourdement Rita. Puis, après un silence: Mais celle fille, Perez, celle Lélia? . .
— Elle me prend pour un Péruvien fort riche, madame, c< j’ai tant donné d’argent, et j'en ai tant promis, qu'ci le consent à me recevoir demain. Or, vous le savez, madame, les puisons de José Orlès sont sûrs, ne laissent aucune trace, et n'agissent qu'à une époque que I on fixe soi-même, en augmentant ou diminuant la dose.
— C’est bien, dit Rila vivement. Et quant à I évêque... Mais elle s'arrêta. passa la main sur son front, puis s'écria en ircmblaut : Quant à Icvènuc, oh! sais-tu que cela est horrible, Perez! Au moins celle fille était là. elle ; c’est pour la posséder qu il m'a si affreusement trompée. O chevalier, il était aussi là ; etdin, ce sont ses complices à lui aussi mort et vengeance sur eux, sur eux tous, chacun à son heure. Mais loi, ce pauvre vieillard, que m’a-l-U fait? pourquoi sera-t-il ma victime ?... Oh ! que cela est affreux, affreux à penser, Ferez !
Et Rila, cachant sa tête dans ses mains, était agitée d'affreux tressaillements. Puis elle rcdicssa tout à coup sa tête, scs yeux étincelèrent, et, marchant à grands pas dans la chambre :
— Faible cœur que je su»! s'écria-t-elle, je parle de pitié, je crois... De la pillé ! en a-l-on eu pour moi, quand, abusant de l'amour le plus r cl le plus dévoué, on m’a craché au visage, on tn'a foulée aux pieds? la pillé ? eu ai-je eu pour moi-même, quaud je me suis faite horrible, i quand je me suis faite morte?... El j’en aurais, moi, de U pitié pour un vieillard dont la mort peut lui être si fatale à lui... parce qu elle fora remarquer combien meurent vite et à propos ceux dont il hérite, parce f qu'on viendra sc demander aussi pourquoi son frère aîné est justement
i mort pendant le temps qu'il était en France, lui ! Non, non, vienne
i l'enfer et ses flamme», mais ma vengeance aura son cours. Malheur I t Malheur à qui sc trouve sur ma roule I
Ainsi, plus de scrupules, Peroz. Nous suivrous l'évêquc de Surville à
sa terre. Une lois là. dans le village, à force d'or, toi ou moi trouverons moyen d'approcher de lui... Kl alors, Ferez...
A ce moment, la porte de la rue Toi violemment ébranlée.
On entendit le bruit relenlissanl des crosses de fusil» qu'un pos «il à terre, cl une forte voix cria : — De par le roi, ouvrez.