CHAPITRE XXII
mois sttsu ft'ixe alu xutr.
One le temps s'emploie de nuiû-'ro diverses!
Sam Arcwm.— ConfeuîoH», lir II, ch. N.
S. me première
Celle scène sc passait à Paris pendant celle nuit où le luron «lu Ccrnan arrivait à Ncvcrs; nuit sombre, froide cl orageuse , la pluie lonik.il à torrents, et de fortes bouffées de vent b faisaient fouetter sur I s ii iis des ma Nous, qui ruisselaient d'eau ; dans les rues les passants étaient rares, cl le bruit «le leurs pas interrompait seul le murmure monotone des gouttière* qui débordaient.
Au bout du faubourg Saint-Antoine était situé ce que l'ou appelait alors I Hôpital, lieu de retraite et de réclusion qui recelait les filles de mauvaise vb et les femmes prévenues de vol ou d’autres crimes.
Là était enferofëc la ducliesse dAlméd.i.
Par celte nuit obscure cl pluvieuse les environs de celte triste demeure semblaient absolument déserts.
Une ruelle étroite et sinueuse s'étendait au pied du mur qui fermait I enceinte d une des cixirs extérieure» de celte prison.
Dans celle ruelle, un homme enveloppé d'un manteau paraissait attendre je ne sais quel signal avec anxiété; à chaque minute il allongeait b tête, regardait attentivement le haut de la muraille, et prêtait Yorciüe au moindre bruit.
Au bout d'un quart d’heure, une pierre à laquelle était attachée une longue corde tomba aux pieds de l’homme au manteau, qui, se débarrassa ut aussitôt de sa cape, saisit b pierre et donna une légère secousse à la corde, qu ou tenait sans doute de l'autre côté du mur, car une pareille secousse répondit à ce signal. Alors Pcrez, car c'était lui, attacha rapidement à celte corde une échelle à noeuds, dans lesquels étaient passées de petites tringles de fer, donna de nouveau le signal, cl l'échelle sc hissa le long du mur.
A ce moment, b pluie et le vent semblèrent redoubler de fureur ;
I eau tombait eu larges nappes si blanche?, qu clbs semblaient un brouillard visible au milieu des ombres de b nuit ; l’ouragan silfiait avec violence en longs mugissements, et Ciisail craquer les branches dépouillée» de quelques arbres dont b cime dépassait b muraille
LA VIGIK DR KOAT-VEN,
SI
Au broU que fil une seconde pierre eu tombant. Ferez saisit Concluent l'extrémité de l'écbelle de corde, et s'y t rampouu i : puis, à sa kiision subite, il devina que le prisoiiuler commençait à y mouler de Fautre côté du mur.
Cette ascension durait depuis quehuies minutes, lorsqu'un mouvement violeut et saccadé, imprimé à l'échelle, fit tressaillir Pcrcz... Puis, comme il coiitiuuail toujours do peser avec force 4 son extrémité, lécbctte céda tout à coup, et lui vint en partie dans les mains. Ferez poussa un cri terrible.
On couçoit son épouvante, car à cette sccou-se, qui avait subiteincut détendu son échelle, il jugea que Hila, trop faible pour arriver au faite du mur, s'était laissée tomber, et s'était blessée, s'était toée peut-être. Pensez alors ce que dut souffrir cet homme si dévoué, là, palpitant de frayeur, collant mm oreille à ce mur qui le séparait de Hila de toute sou épaisseur ; peusez les affreuses angoisses de cet homme comité à terre, cliercUaut à entendre, à travers ces pierres mueUes et impitoyables, les cris de 1a mallveureuse duchesse ; se disant : Elle est là, sur le même sol, au même uivcau que moi, derrière ce mur dont inou bras dépasserait l'épaisseur, et je uenteud* rien ! et je ne vois rien !... Ceb fut un horrible momeut.
Mais une lueur d'espérance vint animer Ferez ; une pierre tomba près de lui, e< U vil l'échelle remoulcr le long de b muraille et se leudre de nouveau.
11 reprit son poste.
Cinq minutes après, fiita, vêtue en homme, parut sur b crête de ce mur excessivement élevé, et descendit avec précaution.
Bientôt la duchesse fut libre, et Ferez, à genoux devant elle, lut baisait les mains : U ne pouvait parler, tant son émotion était forte.
— Ferez, Ferez... dit Hila; mou bou et loyal Ferez... commet»! jamais reconnaître...
Puis elle faiblit, chancela cl tomba évanouie.
La pluie ne discontinuait pas, le veut redoublait de violence. Perez était dans une mortelle inquiétude eu poosaut qu’uuc ronde du guet pouvait le surprendre ; aussi employ ait-il tous les moyens possibles pour ranimer Hila ; ne pouvant y parvenir, il se décida a l'emporter, b prit dans ses bras, et marcha ainsi quelques pas.
Bieuiôt b fraîcheur que lui causait l'humidité de ses babils, et le pétillement de la pluie qui tombait sur son visage, ranimant la duchesse, elle ouvrit les yeux et dit à Perez ;
— Où suis-je?
Perez s’arrêta.
— Laisse-moi on peu me remettre, Perez, dit-elle; assieds -moi contre ce mur, car je me sens bien faible, bien meurtrie, celle chute m'a été si douloureuse! j’ai les tuait» tout en sang... et puis b tête aussi... oh! j'ai bien cru n'cu relever jamais... AUous... du courage, Ferez.. . lu vois, l'enfer me secomle... cet orage même nous est propice. Allons Perez, espoir, courage... je te le disais bien, que rien n'était désespéré...
Et cette malheureuse femme, retrouvant toutes scs forces, toute son énergie dans cette pensée fixe et dévorante qui l'exaltait, recommença à marcher d'un pas forme, appuyée sur le bras de Perez, meurtrie, souillée, ruisselante d'yu et de sang ; elle atteignit ainsi, conduite par son écuyer, b rue du faubourg Saint-Antoine, car Perez, par excès de prudence, u'avait pas voulu an»cner de fiacre près de celte ruelle de I hôpital, dam» la crainte d'éveiller les soupçons. Il pensait trouver une voiture dans le faubourg Saint-Antoine, où I on eu rencontrait toujours, grâce au voisinage des petites maisons des grands seigneurs, qui, presque toutes, ctaieut situées dans ce quartier : car on se servait alors fort prudemment de fiacres pour se rendre dans ces mystérieuses demeures ; l'incognito se gardant bien plus facilement à la laveur de ces modestes carrosses, qui passaicul inaperçus.
Perez et b duchesse commençaient à désespérer d'eu rencontrer, lorsqu'ils en vireut un à vingt pas d eux qui eulra daus b petite rue $aim- Marcel.
— Hâtons le pas, madame, dit Perez ; peut-être ce fiacre est-il vacant.
Bientôt Us fureut à portée de voix du carrosse.
— Arrête! cria Perez en courant.
Le cocher ne répondit pas.
— Arrête... si la voiture est libre, dit encore Ferez en joignant le lucre.
A b voix de Perez, b glace d'une des portières s'était abaissée.
— Ma voiture est pleine, dit le cocher eu fouettant ses chevaux, que Perez' te nait à b bride.
— C’est ce qu'il faut voir, cria b duchesse en se précipitant à cette portière, dont la glace était abaissée.
Tout à coup un homme allongea b tête par celle glace en criant : — Mort-Dieu, si vous tenez à b vie, passez votre cliemin, monsieur!
I j malheureuse duchesse poussa un cri horrible et tomba à b renverse.
Cet homme, c’était lui, c'était Henri... Henri, avec une femme enveloppée dâns ses coiffes.
Au cri de b duchesse. Ferez lâcha b bride des chevaux pour b secourir.
U cocher fouetta le fiacre partit, et Perez put entendre ces mois de
Henri : — Ra&sure-toi. cher ange, rassurc-loi, Cécile... C’est quelque homme ivre... attardé...
Srèae dent» ème.
Le boudoir donc petite maison située rue Saint-Marcel
Un foyer de lumière douce et invisible répand du haut du plafond, bit en dôme, une mystérieuse clarté daus cette délicieuse pièce, l'n grand feu clair et flamboyant pétillé daus nne cheminée de granit à enroulements d'or. Les fenêtres, bien closes, sont voilées par d'épais rideaux de salin. L'air est embaumé par les Ileurs d'une jardinière qui occupe un des côtés de ce boudoir, tendu de velours ülauc à Ileurs bleues et argent. Les fcMcinenit de I orage, ne 6'enleudant plus qu'à travers les doubles fenêtres et les lourdes draperies, arriveul confus et éloignés.
Ce murmure plaintif complète, par son contraste, l'harmonie de cette scène de délices. Car c’est, dit-on, et je le crois, une ineffable jouissance cTcntcndrc le vent gémir, b pluie ruisseler, alors que. dans un ravissant petit salon bien clos, près d’un grand feu, à demi couché auprès de b femme d’un autre, votre tête sur ses genoux, vous causez d’amour, eu altendaul un souper délicat et une longue nuit de voluptés ardentes comme des voluptés défendues.
Or, Henri guùlait celle iticlfable jouissance dans le boudoir de sa petite maison, que lions venons de dépeiudre.
Heuti, amoureusement assis aux. pieds de Cécile, ses mains daus les siennes, b contemplait avec des yeux pétillants de désirs.
— C'est que je suis encore tonte tremblante, Henri, disait madame de Cernan; cet homme avait une figure effroyable.
— Parbleu, mou auge, veux-tu que les gens qui courent les rues à cette heure soient de droit jolis g.irçous?
— Ne pbisautez pas ainsi, Henri... j'ai eu trop de frayeur.
— Mai», frayeur de quoi, cher auge ?... Un homme ivre arrête notre voiture, c'est tout simple ; cet homme est fort bid, c’est encore fort naturel. Ainsi, calme le» craintes, loi que j'aime laul ; car je l'aime, Cécile... Vrai, oh! bien vrai; il y a laul d imprévu, de bizarrerie dans notre Ibisou. qu'cite ne peut être commune et vulgaire.
— Heuri, Henri... combien ce boudoir a-t-il euleudu de pareils serments?
— Pour ceb, Cécile, il faudrait qu’il l'edl déjà possédée, que déjà ces glaces eussent réfléchi ces yeux si lins, cette bouche si rose, cette taille si voluptueuse... Mais non, c'est aujourd'hui seulement qu'elles oui ce bonheur. Aussi, liens! j’en suis jaloux, de ces glaces... Après tout, non, oh ! non, je les aime, au contraire... je les aime comme j'aimerais l'échu qui me redirait à l'infini le doux son de la voix.
— Henri! en vérité, c'est un songe, disait Cécile les yeux demi-fermés ; oh ! j’ai besoin de croire que c'est uu songe.
— Oui, Cécile... oui, mou auge, c'est uu songe... uu songe d'or, crois-le... Oui. plus lard, eo te rappelant ce jour etincebui de bnuheur et d’amour... je veux que lu di»es : « Ce bonheur était trop vif, cet amour trop passiouué, celte ardeur trop enivrante... Oui, c'était un songe... » Et puis, savez-vous, dit Heurt eu souriant, savez-vous, Cécile, que c’csl chose rare qu'une réalité si réelle qu’elle ail l’air d'un songe!
— Ob! lais-loi...
— Eli bien ! oui, je me tairai , mon anse, je nie tairai . mes baisers parleront pour moi. Uu long baiser, qui, du bout de (CS jolis doigts, si fins, si déliés, remontera le long de ce bras blanc et arrondi, ne dira-t-il pas mieux que moi : J'aime celte main charmante, ce bras diviu! Je me tairai, et quand mes lèvres cloront les paupières, cette amoureuse pression ne te dira-t-elle pas mieux que ma voix : 01» ! j'aime, j'aime cCi beaux yeux qui jclleul de en» regard» Qui font mourir !... Je tue tairai...
— 0b ! non, parle, parle, Henri. Oh! que j'euteude ta voix que j'aiino tant, ta voix si douce. Mais, dis-moi donc, Uenri, pourquoi chacune de tes paroles vibre-t-elle si longtemps dans mon cœur après aue lu as parié? Pourquoi celle mollesse, cette langueur qui m'énerve? Pourquoi me serait-il égal de mourir demain, daus une heure? car jamais, oh! jamais ie n'ai éprouvé tant de léliciié- Pourquoi ce bieuêtre qui m'écrase? Pourquoi celle sensation vague et voluptueuse qui circule par tout moi, et se fixe délicieusement sous chacun de tes ImLscis? Oui, si lu baises mes yeux, c’est ua plaisir; si lu baises mes mains, c'est encore on plaisir, on plaisir à mourir, un plaisir à rendre le ciel jaloux. Pourquoi ceb, dis, Henri?
— Pourquoi, ma Cécile? dit Henri en eoteuraat b taille de Cécile de ses deux bras, et appuyant sa tète sur son sein. Pourquoi ceb? C'est que tu suis l iustinct de ton cœur, qui le dit ; Il t aime.... parce que deux cœurs qui sont faits l'un pour l’autre se révèlent toujours l'uu à l'autre; parce aue...
Heurt a’adieva pas, car, à ce moment, les doubles portes du boudoir crièrent légèrement sur leurs gonds, s'ouvrirent sans que personne pa rûl, et laissèrent voir une toute petite salle à manger dont les mura étaient rehaussés de peintures écarlate et or ; un grand fi u flambait dans une cheminée de marbre surclurgée de fleurs qui mariaient leurs couleurs variées au feu des bougies qui étincelaient daoB des candélabres de cristal.
LA VIGIE DE KOAT-VKN.
La labié avait surgi par uu plancher mobile, comme od le pratiquait alors, et deux petites consoles chargées de tout ce qui était nécessaire au service de b table évitaient l'ennui d'avoir des laquais.
— Je vais te faire un aveu bien pénible, dit Heuri d'un air honteux en se mettant à table tout près, tout près de Cécile ; c'est que j'ai un appétit dévoraut.
— Et moi , reprit Cécile d'un air plus houleux encore, foie à peine dire que je meurs de faim.
— Oh ! quel bonheur, Cécile! Tiens, mets-toi b, près de moi. Vive Dieu ! l'amour est une bonne chose, mais un souper recherché et l’amour sont deux bonnes choses.
Or, ils soupèrent, et, il faut l'avouer avec honte et rougeur, ils soupèrent. mais parfaitement bien. Ce qu'il faut encore avouer, c'est que, par oette maudite et fatale réaction du physique sur le moral, lenrs veux devinrent plus vifs . leurs joues plus roses ; les lèvres de Cécile brillèrent d'un carmin plus vif; ses dents, d'une blancheur plus éblouissante.
C* est oue la teinte de mébncolic douce qui avait présidé au commencement de b soirée s’effaça devant un rire franc et redoublé; c'est qu'eofin, au moment où une pendule à musique annonça minuit, Henri s'écria : — Déjà minuit, Cécile!
El à peine ce mot avait-il été prononcé, que les doubles portes do boudoir se fermèrent, et que la salle à manger fut déserte.
trws&w.
A peu près à b même heure, et pendant celle même nuit, une autre scène se passait à Nevcrs, dans un appartement occupé par M, de Saiut- Cyr.
M. de Saiul-Cyr a trente ans ; il est blond, coloré, d'une taille elégaate; il a de forts beaux traits, des yeux calmes, à fleur de tête, l'air noble et réservé, un abord grave et froid, et de b dignité jusque dans sa façon de prendre du tabac.
Il est minuit. M. de Salot-Cyr, en robe de chambre, vient de se (aire rouler les cbevenx par son laquais. Il le renvoie, s’assied près dosa cheminée, prend un portefeuille de satin veit brodé d’uuc guirlande de pensées et d'immortelles, en tire un paquet de lettres, les étale sur b table, cl les lit avec recueillenteut.
Ce sont les lettres de Cécile.
— Et pas de réponse à mes deux dernières lettres, dit M. de Saint- Cyr après avoir lu et relu son amoureuse correspondance. Singulière femme... oui, singulière: car, au milieu de celte racüifé de nwrurs qui nous envahit, en voilà une qui reste pore, une qui, à mon avis, a plus de mérite qu’une femme strictement vertueuse. Au moins, ma Cécile, oui, je puis dire ma Cécile; au moins ma Cécile combat, elle lutte. Oh! qu'il y a de peine et de pbisir dans cette pensée : qu’elle m’aime, mais qu'elle aime plus encore la vertu ! Hélas ! c'est une de ces préférences qui charment, tout en vous désolant. Voilà bientôt six mois quelle agrée mes soins, cl je n’al pas d'autre témoignage d’amour que ses lettres. Que dis-je? misérable que je suis, pas d'autre ! El n'est-cc pas assez, mon Dieu ! que l'affection sincère de cette femme adorable et adorée? Pas d'autre témoignage, et que voudrais-je donc? infâme que je suis! la déshonorer, I avilir à ses yeux ; b forcer à rougir devant son mari ; l'exposer à souffrir d'affreux remords? et pourquoi? Pour m'avoir donné les droits que donne une possession brutale, tandis que je goûte sans crime les plus ineffables jouissances en me disant : Eli • est pure, elle est vertueuse, elle est digue de son époux et de mol ! Cet amour qui nous unit échappe aux censures de ce monde, parce qn'il n’est pas de ce monde; amour charte, amour noble et élevé, auquel on sourit avec tant d’orgueil, parce qu'on lui a sacriflé toutes les basses et misérables pensées matérielles... amour...
Malheureusement ce louchant monologue fut interrompu par le bruit d'une chaise de poste qui s'arrêta à la porte de I hôtel, et par l'armée subite du laquais de M. de Saint-Cyr, qui, pà!e comme un mort, n'eut que le temps de lui dire : — Voilà M. le baron de Cernan, il est derrière it.oi.
A ces mots, les lettres rentrèrent dans le portefeuille vert comme par enchantement; et, quand M. de Cernan sc présenta dans b chambre, il trouva M. de Saint- Cyr froid et calme, debout devant sa cheminée.
m sk SAwr-ara. — A quel heureux hasard dois-je b visite de monsieur de Cernan ?
u axaox de csaxAN. — Veuillez, je vous prie, monsieur, faire retirer vos gens. (Sort le laquais.)
a. dk sAiM-cva . — Vous arrivez par une nuit affreuse, monsieur; U faut qu'un motif d'une grande importance...
le saxos as cerüa!'. — D'une grande importance, en effet, monsieur; mai», tenez, abrvgcou* les formalités et parlons franc, monsieur; vous avez écrit à ma femme, elle vous a répondu... je sais tout.
m. de BAtxr-cTR. — Monsieur...
i.e s nos de cessai (lui montrant un paquet). — Il est inutile de le nier, monsieur, voici vus lettres.
h. de saist-cte. — Je conçois maintenant le but de votre visite, monsieur, je suis et serai à vos ordres quaod il vous plaira.
le Dtaoii m cemah. — Bcoulei-moi, monsieur. Hier ma femme, en apprenant que j’allais bientôt partir pour l'Amérique , s'est jetée à mes pieds; elle ne pleurait pas, mars ses traits bouleversés, sa pâleur, sou agitation, m’apprirent qu’un secret important allait m’être révélé. En effet, monsieur, elle m'a tout dit. et scs remords et ses craintes ; elle m’a tout dit, monsieur : elle m’a douné vos lettres; elle m’a supplié de partir à limlanl, de vous les remettre, de vous redemander les siennes, et de l'arracher ainsi au danger qu’elle pouvait courir pendant mon voyage, me demandant par grâce de s'enfermer dans un couvent durant le temps que je resterais en Amérique. Voa lettres, je les ai lues, monsieur; quelque amère que soit une pareille découverte aux yeux d’un mari, j'v ai puisé un grand soulagement, monsieur, en voyant que ma femme était encore pure; en voyant que, loin d'abuser d'un ascendant fatal, vous aviez, au contraire, affermi Cécile dans l'amour de ses devoirs, vous rotitentaui d'une aiïet Uoo pure et désintéressée. Avec un autre homme que vous, monsieur, b marche était simple : je devais venir ici vous insulter et vous couper la gorge, ou me faire tuer par vous; avec vttus, monsieur de Saint-Cyr, j'agis autrement : voici vos lettres (le baron les jette an feu); j'ose espérer maintenant de votre loyauté nn pareil sacrifice.
m. de 8At!tT-r.Ti. — Votre procédé est trop noble, monsieur, pour oue je ne réponde pas à une façon d’agir aussi flatteuse qu’elle est honorable pour moi : voici les lettres de madame de Cernan. (11. de Saint-Cyr jette au feu les lettres de Cécile.)
le saxos de cas!' ai*. — Maintenant, monsieur, je vous remercie de la noblesso de vos procédés, que j’apprécie bien; caries hommes comme vous deviennent rares, monsieur.
m. de saist-cyx. — C'est entre nous à b vie à b mort, monsieur (il tend la main au baron); accordcz-inoi votre amitié, monsieur, j'en suis digne. et j'espère m’en montrer plus digne encore. (L'amant et le mari s'embrassent avec effusioa.)
u saxos oc cessas. — Maintenant, monsieur, recevez mes adieux. m. de eaist-cvs. — Par cet épouvantable temps... vous n’y pensez pas... Demain il sera temps...
le ratios de «isas. — Demain... monsieur 1 demain... et nta femme, et ma Cécile, qui m'attend!... demain... et scs angoisses, monsieur!... demain... et à cette heure n’est-ellc pas échevelée, désolée, pleurant, eu songeant aux suites de celle entrevue, pensant peut-être, la malheureuse, que nous sommes sur le point de nous eutr'égorger !
u. de SAiüT-cra. — Je conçois votre impatience, monsieur ; j’entends les chevaux qui arrivent, encore une fois adieu... adieu.
le daxos de cessas. — Adieu, monsieur du Sainl-Cyr ; je vais, eu vous quittant, vous dire une chose qu'un aussi galant homme que vous comprendrez. Demain vous viendriez à Paris, que je vous présenterais à madame de Cernan ; sûr que, pendant mou absence, elle ue pourrait avoir de Mentor plus sûr, u ami plus digue de tua couliance et de mon estime.
m. de saixt-cti (avec une admirable expression de conscience et de diguitél. — J'y aurais compté... monsieur.
a. wt cmx A 3 (l’embrassant), —r Toute votre conduite est dans ce mol-là, Saint-Cyr.
u. de &AIRT-CTE (l'embrassant encore). — Vous m'avez compris, Cer. nan.... (Le baron sort ; la chaise de poste roule sur la roule do Paris. j m. de SAixT-cva (seul). — Et voilà comme, grâce à une conduite hon- I nête ci loyale, une liaisou qui pouvait amener la mort et le désespoir de troiB personnes, raffermit davantage les liens d'honneur et de probité qni les unissent... Comparez donc cob a un amour criminel!...
I Allons, quoi qu’on dise, b vertu est uue belle et honorable chose : en | voici la preuve.
Et M. de Saint-Cyr dormit tomme un juste qu’il était.
A b fin de celle nuit ri diversement employée, sur les six heures du matin, la porte de b petite maison du comte de Vaudrez s’ouvrit myrté* rieusemcnl, et Cécile, prudemment enveloppée, monta dans uu fiacre.
Le baron arriva de devers à onze lient es du malin, et embrassa joyeusement sa femme, qu’il trouva paie, abattue, comme il s'y attendait bien.
LA VIGIE DE KOàT-VEN.