‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 21 sur 70 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

u> mot roiait.

L'homme l'élève Ju-deuoi de la terru

;u. déni aile*, la simplicité et U pui'eté.

La ainifdiiild «luit fini dan* liaU/nlion, et h pureté dans l'affection.

/mildlion dt Jeiiu-Ckrtêl,, lie. 11, ch. IV.

... Et s'il a une piété ferre nie ti une grande vertu, il lui minute encore beau* coup, il lui manque une cnove souverainement nécessaire

— Qu est-ce Jonc?

— C'est qn'après avoir tout quitté il se quille aussi lui-même. et se dépouille entièrement de l'amour de soi.

C'est enfin, qu'après avoir fait tout oe qu'il Mil devoir faire, il pense encore n'avoir rien fait.

fmifcMiofl de Jétut-CArûi, tir. 11, ch. xt.

Rien n’éialt changé «lant ta pelile maison do Saint-Renan, demeure tranquille et modeste des deux frères. C'élail b même solitude, le même calme. Sulpice s'était remis à l'habitude de scs soins domestiques, qui avaient un peu souffert de l'absence de Rumphius ; car, pendant le séjour de t'aslrouoine à Pari», le pauvre Sulpice était resté dans un étal inaccoutumé d'apathie et de lorpenr.

Ces détails minutieux du ménage, auxquels il se livrait avec taut de bonheur dans l'espoir d’cire utile à son frère, il les négligea dès qu'il ne s'agit plus de Rumphius. Vivant de quelques fruits, passant la plus grande partie de b journée à pleurer dans b chambre de l’astronome, le malheureux Sulpice traîna si douloureusement sa vie pendant sa séparai ion d'avec Rumphius, qu'à bien dire, ces quinze jours ne pouvaient compter dans son existence: car, nous l'avons dit, épargner à sou frère b moindre peine, tel était le but constant que se proposait Sulnice. Or, ce but étant, pour ainsi dire, l'àme qui animait le corps de ce bon frère, une fois l'àme partie, le corps restait iucrlc et comme saus vie.

Mais aussi, quels transports, quelle joie lors de l’arrivée de Rumphius, qui était revenu à Saint-Rénan depuis deux jours! Il fallait voir comme Sulpice considérait son hère avec attendrissement, avec admiration ; osant à peine lui parler, car il connaissait les accès de mutisme de l'astronome, mais le couvant des veux, mais tâchant de lire sur set traits si ce voyage l'avait fatigué, si les résultats eu étaient satisfaisants pour lui !

11 (allait voir avec quel bonheur intime et profond Sulpice prépara le premier repas que lit son frère; quelle activité, quelle promptitude dans le service !

Et, chose bizarre, incompréhensible, pour la première fois Rumphius parut s'apercevoir de tout ce que soq frète faisait pour lui. et, chose plus extraordinaire encore, Rumphius, dérogeant à son habitude, ne chercha pas à soulever b moindre contradiction, et passa b soirée de son arrivée sans taquiner Snlpice.

Sulpice, prenant cette inquiétude, ce calme Inusité pour le résultat de la fatigue du voyage, ne s’en effraya que médiocrenieul; mais le lendemain, trouvant b même bienveillance ebex l'astronome, ne lui entendant pas dire un mut aigre ou désagréable, ou lui poser une question ambiguë et embarrassante, Sulpice crut Rumphius sérieusement indisposé, et commença de s'inquiéter.

Il sc proposa doue a interroger son frère sur sa sauté, si, le troisième jour, les memes symptômes se manifestaient, lis se manifestèrent.

Et nous sommes arrivés à ce troisième jour.

C'était après le frugal repas des deux frères. Rumphius paraissait plus absoibë que de coutume; lorsque, sortant tout à coup de sa rêverie, et s'adressant à Sulpice : — Eufin, nous voilà réunis, lui dit-il avec un profond soupir.

— Oli ! oui, mon frère, bien heureusement réunis, réunis pour ne plus nous quitter, n’est-ce pas, mon frère? répondit Sulpice. Car, si vous saviez combien j'étais malheureux loin de vous! et pourtant je m'en voulais d’étre malheureux, puisque oe voyage vous plaisait, mon frère... Mais, pai donnez-moi cct égoïsme, je ne pouvais m'empêcher de souffrir. Oh ! vrai, mon frère, vous devez me pardonner, car j’ai bien souffert loin de vous, et je vous aurais eu bien vile rejoint, si vous ne m'aviez pas ordonné de rester ici... tout seul.

Et les j t nx de cette pauvre et bounc créature se remplissaient encore

de larmes au seul souvenir de ces jours si long», si tristes, si décolorés, qu'il avait ainsi passé».

— Mou bon Sulpice ! dit Rumphius attendri. Car, même pour une ( «Une desséchée par l'analyse, connue l'était celle de RuiupUius, b position était cruelle.

L'astronome avait promis au comte d’aller avec lui «bus l'Iude ; pour rleu au moude il n'eût sacriûé ce voyage. Seulement, malgré son égoïsme et son uiépi U philosophique pour la ualurc bornée de Suli |iice, Rutnubiuà se trouvait fort ému eu se voyant au moment de faire celte confidence à cet être si inférieur cl si bas plate, qu'il dominait pourtant de toute la hauteur de sou intelligence cl de son savoir.

Et cette crainte était tialurelle, car jamais b science d'un Newiou, le génie d'un Bonaparte, la puissance d‘uu Louis XIV, ue mcllrunl un homme à l'abri Je l'espèce de trouble et d'admiration qu'impose le placide rayouncuieut d'une àmc pure et sereiuc, d'une àuio d enfant, qui trouve des armes si puissantes dans sa résigualiou, une supériorité si immense dans son naïf dévouement.

— .Mon bon Sulpice, euüu umts voilà donc réunis ; ne peusous plus à tout cela, répéta machinalement Rumphius, qui n'osait toujours pas apprendre à son irère b fatale nouvelle.

— Oh ! mais, mon frère, mou chagrin est oublié maintenant ; je ne parle de ccb que parce que je suis bien heureux, dit Sulpice, oh! bien heureux, car d ici à bien longtemps vous ne nin quitterez plus, n'e»l-cu pas, mon frère? puisque voilà M. le comte de Yaiidrcy, votre

K rotecteur, qui va s'embarquer à Brest; et il se (tassera sans doute ien du temps avant qu i! ne revicune- t'r, bien du temps aussi avaut que nous soyons sépares de nouveau, u* est-ce pas, rnnn irère , ...

— Oui, sans doute, Sulpice, il part pour l'Iude.-. Ah ! voilà uu beau voyage !

— Oh ! certainement, un beau voyage, reprit Sulpice avec sa soumission ordinaire.

— Un voyage comme j'eo aurais désiré faire un, si j’avais été plus jeune. Mais’, bah ! à mon âge. il n’y faut plus penser, reprit Rumpliius, qui ne brillait pas dans l'art d’arriver à son but par des transitions ménagées.

— Oh ! sans doute, mon frère, vous avez bien raison de n’y pas songer.

— Je n’y pense pas non plu», Sulpice; je dis seulement que c'est un beau voyage. Jugez donc, voir de scs yeux ce que les livres apprennent si imparfaitement; voir de* brabotet et converser avec eux sur le A’ity Hocas, ou science morale de b religion hindoue ! Voir le* sacrifices des brahme», Yanapratiy, dont nous avons une idée si incomplète, et le sacrifice de l'Ekiam ! et le petit Ekiam! et le grand t'kiam ! et le* légendes sanscrite»! et le* géant* cuuemi» des VanaprastasW Or, Bumphius s'animait graduellement à ces citation» ; peu à peu son ardeur pour b science sc réveillait, et le rendait de plus en plus insensible à la crainte de blesser son frère au coeur en lut révélant se» projets d'une manière si inattendue.

— Enfin, reprit Rumphius avec une exaltation croissante, enfin voir do mes yeux, comme je vous vois, Sulpice, voir et entendre un vraibralunc, un brahme eu chair et en os, pratiquer le Sandia ! le voir avec le pouce et l'index se presser les deux narines, prononcer six foi» le mot Aon en relenaul sa respiration, pensant au feu, et, par là. brûlant symboliquement son corps! Comment, Sulpice. von» ne m'enviez pas?... vous ne concevez pas mon bonheur?... Je vab lire dans le Talmulk... pénétrer le mythe des symboles!... savoir le sens allégorique que cache, entre autres, celte fiction du géant Ravana qui avait le» poils du corps semblables à des ai lires de haute futaie, et qui, étant en guerre avec quelque» dieux, attacha un gros rocher à chacun de ces poils: de sorte que, s'avançaul ainsi équi|>e au milieu de l'armée ennemie, il ne fit que sc secouer comme cela, brrr... et, par ce mouvement violent, fit voler à droite cl à gauche tous ces rocher», qui tombèrent dru comme grêle et écrasèrent se» cuuemi* jusqu'au dernier ! Mais qu'est-ce que cela auprès de l'espoir de pénétrer le symbole de Raina, qui avait dix têtes et trois cent soixante-cinq bras!... Penser que je pénétrerai ceux-là et encore bien d'autres... cela ne vous ravit pas, ne vous fait pas trépigner de joie? L'idée de mon voyage ne vous transporte pas?..,

— Mais je ne vous comprend» nas, mou frère, dit Sulnice.

— Au fait, c'est vrai Eh bien! puisque apres tout il faut en finir par là, dit Rumphius d’un air de résolution désespérée, M. le comte de Vaudrey in’a proposé de raccompagner dans l lnde; j'ai accepté, cl, dans huit jours, j irai le rejoindre à Brest pour partir avec lui...

A cette nouvelle si imprévue, si accablante, le sang de Sulpice ne fit qu'un tour; il devint pâle comme b mort et balbutia, les yeux noyés de bniics, avec tin accent déchirant : — Partir !... irion Dieu! partir! mon Dieu ! et moi, mou frère !...

El il était à genoux devant Rumphius, dont il pressait les mains.

— Vous?... eh bien ! von», murmura Rumphius, vous m'attendre* ici... ; vous m'avez bien atteudu quinze jour», cl vous n'eu êtes pas mort...

— Mais c'est impossible, cela... C'est impossible... Partir seul... Cela ne se peut pas, mon frcrc, dit Sulpice à mains joiutc».

— Ceh est possible, car ce sera ; cl ce sera, parce que je vous l'ordonnerai! Après tout, je n’ai pas besoin de vous, dit Rumphius d’un tou qu'il voulait tendre dur et que l'émotion de sa figure démcnint.

LA VIGIE DE KOAT-VEN

À ce» mol» cruels, Sulpice se releva droit, noble cl calme... U essuya ! ses larmes, et, pour h première fuis de sa vie, il dil avec une fermeté extraordinaire, ipi'ou ne pouvait attendre d'un homme toujours si timide et si soumis : — Que vous le vouliez ou uon, si vous allez dans l ludc, mon frère, je vous y suivrai...

— Quelle folie! dit l'astronome.

— U ne faut pas appeler cela une folie, mon frère, entendez-vous! et la voit de Sulpice devenait presque menaçante; ce n'est pas une folie, c'est uu droit que j’ai acquis par uu dévounitnil pour vous qui date de vingt ans ; c'est un droit que j'ai encore acquis en promettant à notre père mourant de ne jamais vous quitter ; ... et je suis décidé à user de ce droit, entendez-vous, mon frère ?

Rumphius se lut, ne pouvant supporter le regard imposant, presque inspiré, de Sulpiee, qui reprit avec une animation croissante . — Comment, mon frère, vous avez cru que, vous sachant au milieu des mille dangers d’un voyage, je resterais Ici à faire des vœux stériles pour vous! Vous avez cru que lorsqu ici, à terro, dans cette solitude, c’est à peine si je puis parvenir à ce qu'aucune privatioo, aucune imprudence ne tienne attaquer votre santé ou vous déranger de vos travaux, vous avez cm que j'irais vous laisser seul, dans uu vaisseau, parcourir des pays étrangers, vous occuper de détails dont vous n'avez pas même I idée !... Et qui doue vous soignerait, mou frère? et qui donc vous guiderait? cl qui donc vous mellruit le pain à la main et le verre à la bouche? et qui donc viendrait, pendant ces nuits où vous rester, quelquefois demi-nu li observer les astres, qui viendrait donc vous préserver du fruid ? Comment, vous avez cru cela, mou frère ! Vous avez pu croire que, vous sacliuut perdu au milieu d une existence si nouvelle pour vous, je vous laisserais seul! Non! uon ! que vous y consentiez ou uon, encore une fois, je vous suivrai. Ecoulez donc, mon frère : moi, je u'ai pas mis ma vie dans la vùtre pour voir anéantir dans un jour le fruit de vingt anuéos d'alfectlon fraternelle; je vous suivrai. Encore une fois, que vous le vouliez ou non, je vous suivrai, mon frère !

Ce langage simple, ferme et noble, confondit Rumphius. Le savant était terrassé ; il taisait pitié à voir, il balbutiait comme un écolier pris en faute. Enfin, ne sachant que dire et que répondre, il pensa à invoquer la médiation de Henri, et répondit à sou tour d'une voix soumise et émue : — Mais je ne sais pas, moi, si M. le comte de Vaudrcy voudra bien consentir à ce que vous me suiviez. Sulpice.

— S'il y consentira, mon frère ! vous en doutez? c'est faire injure à

ce seigneur. Oh! je vous promets, moi, qu'il y consentira, quand je lui dirai : Monsieur le comte, mon frère ne peut pas plus se passer de moi qu'on ne se passe de maius pour loucher ou a yeux pour voir. Pendant que mou frère pense, moi j'agis pour lui. C'est un savant précieux pour son pays, monsieur le comte, et, pour qu'il puisse se cou.sacrvr tout ' entier aux sciences qui le réclament, il faut que sa vie soit dégagée de tous ces misérables soins matériels qui le troubleraient dans ses travaux : qui donc mieux que moi pourrait remplir ee devoir près de lui? qui userait me disputer celle lâche? Après cela, monsieur le comte, je ne vous demande que d'éire avec mon frère, voilà tout ; d'être dans le même vaisseau que lui, le reste m'est égal ; vous me confondrez avec vos matelots, vous me traiterez comme eux ; ce que je veux, monsieur le comte, c'est d'éire avec mou frère : et cela, vous ne pouvez me le refuser, vous ue me le refuserez pas. 1

— Dame... alors vous vous chargerez de le lui demander, Sulpice, dit Uumplùus ; quant à moi, je ne m'en mêle pas.

— Oh ! laisse z -moi taire, mon Irère ; tout ce que je voulais c'était vutre approbation à vous, dit Sulpice, tout heureux de l'agrément de I astronome et redevenant humble et soumis.

Car, par uii singulier phénomène psychologique, celle exaltation passagère à qui Sulpice avait dù son éloquence disparut des que sou but fut rempli.

Oui, c'était une de ces subites et incompréhensibles révélations de l'esprit, île lame ou de Dieu, qui vous indiquent, comme moyen infaillible de réussite, le parti le plus opposé, le plus contrastant avec votre caractère et votre façon d'éire habituelle.

Et celle iufluence supérieure et occulte est si puissante, qu’elle vous doiiue, non seulement l idée, mais la force, mais le pouvoir de venir à vos flus ; cl puis, le terme atlciut, elle se relire, die s’efface, elle devient presque un rêve, même pour celui qui a pourtaut éprouvé sou action d'uue manière si intime et si probante.

Pénétrer ce mystère, chercher le lieu où naît celle idée, la cause qui )‘in>pire, serait s égarer dans le dédale de la métaphysique la plus embrouillée. Contenions- nous donc de dire qu’après celte scène le bon Sulpice redeyiut ce qu'il avait toujours été, calme, patient, uéoalif; que Rumphius, débarrassé de ce secret nui lui pesait, redevint, lui, rêveur, taquin, disputcur comme d'habitude, et que la vie régulière des deux frères ne lut un peu changée que |tar les préparatifs de départ cl de voyage, que Sulpice lit avec sa patience, sou exactitude et ses soins ordinaires.

Trois jours après, Rumphius reçut une lettre de Paris ainsi conçue ;

« Monsieur,

« M. le comte mon maître me charge d'avoir l’honneur de vous prévenir qu'il sera à Brest le surlendemain du jour où vous recevrez celle lettre, et qu'il désire que vous fassiez tous vos préparatifs le plus lût

possible; car M. le comte veut partir de Brest dans les premiers jours de jauvier au plus tard.

a J’ai l'honneur d'être, etc., etc..

c Décembre 1780.

r Gksucav,

■ Valet de chambre. »

Puis, au bas de la lettre, ces mots écrits à la hâte, de la main de Ucnri :

« Dépêche-loi d’arriver, mon bon Rumphius, une diable d’aventure m'oblige à partir sous le plus bref délai. »

— Une diable d'aventure ? dit Rumphius tout pensif. — Ab ! j'y suis, ce sera son duel avec M. le baron de Ccruan : ils devaient se battre le Icudeniaiu de mon départ... Et moi qui ai oublié d'éire inquiet...

— Se battre, mou frère ! Ali ! mon Dieu, s’il allait être Hic...

Dans cette exclamation involontaire du doux Sulpice devait pouitant se trouver le germe de celle homicide pensée : « s'il était tué, mon frère me resterait, et éviterait les dangers au-devant desquels il court peut-être, a

Toujours est-il que Rumphius répondit : — Blessé ... cela pourrait bien être ; car le baron était outré.

— Pourquoi donc cela, mou frere? demanda Sulpiee.

— Ob ! pour des raisons que vous ue pouvez savoir, répondit Rumpbius avec cet air de fatuité mystérieuse que prend un enfant de quinze ans en répoudanl à uii curieux de douze ans au sujet d'une indiscrète question sur les femmes.

Deux jnurs après, les deux frères arrivèrent à Brest, suivis de leur mince bagage, et la petite maison de Saint-llénan resta confiée aux soins d’uue vieille femme.

Sulpice essuya bien en secret quelques larmes que lui arracha h- souvenir des jours qu'il avait passés daus celte retraite ; ruais il n'eu dit rien à son frère, et lâcha même de paraître plus gai qu’il ne l'était d'babiludc.

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