‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 25 sur 70 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

U CAElfiïT.

— Vou* vous êto* retiré bien subitement, dit l'aubergiste à ion liùtc.

— U était bien tt-mpa, lorsque le diable est venu s'asseoir au milieu de nous.

Walter Scott. — tenilworth.

Six jours après l'arrivée du comte de Vaudrey à Rresl, deux compagnons dcvlsKtenl tranquillement dans un modeste cabaret de la rue de la Souris à Recouvranec.

Celait nue assez vaste salle, remplie de longues tables et de bancs de chêne, éclairée par des lampes de fer accrochées au mur, et chauffée par une immense cheminée qui jetait presque au fund de celte pièce sa chaleur vivifiante et scs reflets rougeâtres.

Nos deux hommes avaient complaisamment approche leur petite table du manteau de la cheminée, et là, les pieds sur les cheucts, les coudes sur la table, ayant pour tiers un vaste pot d’étain rempli de je ne sais quelle liqueur fumante, ils paraissaient causer d'uuc façon fort amicale.

Le plus Agé des deux paraissait avoir cinquante ans; mais sa stature vigoureuse, ses traits décidé», son air de joyeuse cl pleine sauté, annonçaient une verte vieillesse, encore pleine de sève et de force.

Ce personnage était soigneusement poudré, et ses cheveux, sans bourse, sc rattachaient par derrière au moyen d'un petit cercle de cuir I sur lequel ou voyait, incrustés en cuivre, deux canons et une ancre suru voûtes de la couronne royale.

Hormis ce léger insigne militaire, son costume était fort simple et fort bourgeois : un habit de drap marron, une veste chamois, des culottes et des bas gris ; joignez à cela une haute cravate blanche dans laquelle il «ibuis&ait parfois son visage jusqu'au nez inclusivement, de façon qu'on ne voyait plus alors que ses deux petits yeux noirs et son front rude et bourgeonné, dont la poudre faisait resplendir la teinte vermeille.

Au inoral, notre homme avait l'air du monde le plus doctoral ; sa façon de parler était prétentieuse et souvent incompréhensible : car d'habitude il bariolait sa conversation d’uuc foule de mots dont il ignorait la signification, et qui, par cela même, lui paraissaient te sublime du beau langage ; ce monsieur, avant tout, ayant une peur effroyable de ressembler à un matelot par son dire, son costume ou scs manières.

Ce personnage était lvon Kergouët, natif de Ploërmcl, maître des canonniers bourgeois 1 1 ) embarqués à bord de la Sylphide.

Son compagnon était Pcrez.

Pcrcz était simplement vêtu de g iis ; mais sa ligure maigre et brune paraissait encore creusée par ses derniers chagrins et 1rs cruelles émotions qui l'avaient agité.

Maître Kerçouët, qui fumait dans uue longue pipe, sciait entouré des tourbillons d une vapeur si compacte, qu'il avait disparu tout euticr derrière ce large rideau, et que lu présence do cauonnier bourgeois ne se révélait que par des mots sentencieusement prononcés, qui sortaient de ce image comme la voix d'un oracle invisible.

— Vous vous prodigues les torts de ne pas fumer, monsieur Charles {ferez avait dû changer de nom); c'esi une fausse délicatesse, trop scrupuleuse, car, dans la nature, tout a reçu le dou de fumer, depuis les volcans jusqu’à la neige, comme j’en ai été minutieusement frappé dans ma derniere campagne au pAlc nord, en 1768. à bord de la folle, sous les ordres de H. le capitaine de Kerguelen. Ainsi, monsieur Charles, puisque la neige fume, elle qui le devrait moins que tout autre, il me parait que nous ne commettons pas d'indécence eu l'imitant.

Un exces de toux épouvantable, qui faillit étouffer Pcrez. interrompit l'apologie du caDounicr.

— Vous avez raison, mousieur Kergouët, dit Perez. Mais si je tousse, c'est que je n'ai pas encore l'habitude du tabac ; je m'y ferai avec vous autres militaires.

— J’ai déjà eu l'avantage de vous dire, monsieur Charles, dit Kergouët, sortant courroucé de son nuage, que je n'étais pas militaire, mais canonnier bourgeois, entendez-vous, bourgeois, bourgeois, étonnamment bourg ois, diamétralement bourgeois.

On concevra l’aposlropbe du maître Kergouët, quand on saura qu'il était le véritable type de sa corporation ; et, avant tout, celte corporation avait horreur de passer pour militaire ; elle ne s'en battait pas moins bien pour cela, mais tenait prodigieusement à ses franchises de bourgeoisie.

— Je l’avais oublié, monsieur Kergouët.

— C’est effectif. Mais, voyez-vous, il ne faut pas traiter les gens de militaires quand ils ne le sout pas. Il n'y a rien de moins militaire que notre étal! Qu'est-ce que nous faisons? Nous nettoyons nos pièces à bord, et j’espère que c’est Irès-bouigcois, cela ; car nettoyer un canon ou un comptoir, c’est la mémechose. S’il y a un combat ? eh bien ! parce que nous mettons haut de ça de poudre dans nus canons avec un boulet par-dessus, comme un épicier mettrait une muscade et du poivre dans un cornet, et que nous y mettons le feu... comme on allume une lanterne... on nous invectivera de militaire ! c’est un (aux, nous sommes bourgeois ; car ce que nous nous permettons dans un combat ti’a encore rieo que de très-bourgeois.

— Mais quand vous vous battez à l’abordage, monsieur Kergouët?

— ■ A l'abordage... à l'abordage ! dit le canonnier eu cnfouçaiii la moitié de sa figure dans sa cravate, comme pour y chercher un argumeot qu'il trouva sans doute, car il reprit plus animé que jamais de scs prétentions à une position ch lie ; A l'abordage ! qu’est-ce que cela prouve ? Tcoez, un exemple dominant. Vous êtes tranquillement dans votre maison, je suppose ; eh bien ! tout à coup des scélérats vienacnl pour vous en chasser abusivement : alors vous prenez un sabre, une pique, une hache d'abordage, enfin la première chose venue que vous trouvez sous votre main, cl vous tombez sur mes scélérats. Eh bien ! l'abordage, c’est la même chose ; le navire, c’est la maison dont nous sommes bourgeois : on veut nous en chasser, nous ne le voulons pa«: il n’y a rien du lot r . de militaire là-dedans. C'est au contraire extrêmement bourgeois, oarce que je mets en pratique qu'il n'y a pas un bourgeois qui ne détende sa maison : d'ailleurs, vous le verrez, une fois embarqué.

— Sans nul doute, monsieur Kergouët, reprit Perez. Mais, dites moi, votre commandant, M. le comte de Vaudrey, est-ce là... un bon homme... un brave officier?...

— Autant qu'un bourgeois comme moi peut juger cela, monsieur Charles, bon homme, non ; brave officier, nui ; ah ! dame, il est dur à bord. Ëst-cc qu'une lois à ce qu'on m‘a dit, car je ne l’ai pas ponctuellement vu, Il n’a pas fait battre au cabestan un canonnier bourgeois, vous m'appréciez, un canonuicr bourgeois... au mépris de nos droits et de nos Iranchises!... Aussi cela fit une terrible émeute parmi les canonniers, monsieur, et, comme les révoltés «'avançaient tur le commandant, il en tua un de sa main, et en blessa deux autres.

— El l'équipage resta neutre, monsieur Kergouët?

— Oh! «ans doute; car, quoique le commandant soit dur comme un boulet, qu’il les fasse battre ou mettre aux fers à b journée, soo équipage loi est dévoué : par peur ou affection, je n'en sai« vraiment rien ; toujours est-il que cette lois il sc rangea uu côté du commandant, et l'aida à contenir les canonniers bourgeois.

(I) Cm canonniers bourgeois liaient formés en une corporation qui avait ses franchîtes et tes règlements intérieurs. Ils scrvaientjdans ce corps de père en fil*, et, quoique tournis à la discipline du bord, les officier* avaient 1 habitude de ne les pas punir, mais d'en charger le maître qui les commandait Or, le nuitre avait souvent sur ce* homme* une telle influence monde, que la punition dune faute légère consistait, par «temple, à ne pi* parler au maître pendant huit jour*. Et. avec celte discipline en apparence si aéboonaire, le service *e taisait avec un télé et une exactitude inconcevables.

LA VIGIE DE KOAT-VEN

— El comment vous décidez-vous à servir là, monsieur Kergouêt?

— Eli ! monsieur, servir là ou ailleurs... et puis la frégate est bonne, le commandant brave, après tout, cl en guerre il y a des parts de 1 prise.

— Comment, vous avez droit aux parts de prise?

— Tiens, êtes-vous facétieux ! sans doute, et vous aussi, comme commis du muniliounaîre, vous avez droit à un trois cent quatre-viugidû septième de part : mais ce li'esl pas seulement sur ces parts là que vous vous attribuez des douceurs ikOMUMS, c’est sur uos vivres!

— Je vous juie, monsieur Kergoüel, que je ne chercherai pas à ga- 6 'ht.

— Mais c'est tout simple, ça, mou cher! Vous voilà: vous, vous avez ; cic trouver le nmoiiionttaire général, vous lui avez dit : — Munitionimire général, je voudrais prendre un intérêt dans les vivres, à condition que j'aurai une place ue commis à bord de la Sylphide. Le muuilionuuirc vous aura dit: — Picncz un intérêt de dix mille livres, et vous aurez l.i place. — Tope, niiinUionuairc, avez-vous dit, et voilà comme vous vous êtes élance commis aux vivre* à bord de notre frégate : jolie place, logé à la cambuse, et rang d'oflicier marinier. Quand on n'est pas bourgeois, c'est encore ce qu'il y a de mieux ; car il y a des gens qui snut .superstitieux pour le militaire!...

— A pmpos de superstitieux, monsieur Kergouêt, est-ce qu'il est vrai que les matelots soient encore plongés dans celte erreur grossière j cl stupide qui les fait croire à la fatalité, aux présages?....

A ces mots, le cauonnier bourgeois abaissa si brusquement sa figure | dans sa cravate, que c’est à poiin • si l’on voyait scs y eu», qui, lions dovous le dire, paraissaient lancer des éclairs.

— Qu'avez- vous donc, iiiousieiir Kergouêt?

Des sons caverneux et inarticulés, mais dont l'expression paraissait colore ci menaçante, sortirent seuls de la cravate ou était engouffré le visage du respectable canonnier.

— Mais encore une fuis, vous aurais-je offensé, monsieur Kergouêt?

— Eli Dieu, oui ! dit le cauonuier en abaissant brusquement sa cravate et laissant voir sa figure empourprée de colère, oui, oiïensé : car ce que vous appelez des erreurs grossières, je les coopère, moi ! et je les coopère parce que j'ai des faits, des exemples... et quand j'entends un homme à barbe grise, qui devrait pourtant avoir plus d'astuce qu'un cillant, faire de pareilles questions, je suis excité, je me trouve excité!

— Mais, monsieur Kergoüel, calmcz-voua!

— Que je me calme... quand j'entends traiter d'erreurs des choses

respectables que j'ai absorbées ! C'est une erreur que le mauvais présage du départ un vendredi? C'est une erreur nue le présage du feu Saint- Elmc? C’est une erreur que la malédiction de Dieu attachée à un homme, qui sullit pour faire périr tout un équipage si l'homme ne paye pas sa faute par uu châtiment exemplaire? •

— Monsieur Kergouêt!...

— 11 n'y a tus de M. Kergouêt ! s'écria le canonnier exaspéré. Des erreurs... Eli Lieu! je vais, moi, monsieur, vous raconter ce que vous appelez une cireur, une erreur que l'ai appesantie; cuteudez-vous, appesantie... Ecoulez- moi, et ne m'obsédez pas par votre coatradicliou obstinée.

■ C'était peudaul celte campagne au pèle nord, sur la Folle, dans une belle soirée d'août, par environ 77° de latitude ; nous nous trouvons pris, mais supérieurement pris, de calme au milieu d’une espèce de bassin entouré par nue chaîne de montagnes de glaces; tout ce que le milord de mou œil pouvait découvrir au loin était rempli de montagms i de glaces qui nous disaient, c’est-à-dire qui avaient l'air de nous crier : Malheureux naulouiers que vous êtes!.,. l'Océan est bouché dans celte j partie, cl depuis longtemps.

« Comme il n’y avait pas de brise à remuer les papillons de la coif- | fuie d une belle daine, le commandant s'approprie le parti de passer j b nuit par ce calme : c'est tolérable ; mais voilà que, vers minuit, b : bri>c sc fait, sc carabine, qu'il neige à faire trembler, et qu'un bruit de craquement, six fois plus fort que celui de la foudre, vient nous étonner bien extrêmement ; car ça annonçait que les glaces étaient eu mouvement, et que ces énormes montagnes, chassées par le veut, couimeuçaieul à charrier, comme ou dit dans vos rivières. Il faisait une brume enragée, impossible d'improviser le moyen de sortir de cet en- i tonuoir; cl a chaque moment nous ri&quious d'être écrasés eulre deux montagnes de gbce, comme une puce entre deux ongles.

« Toute b nuit, ce furent des transes épouvantables; à chaque secousse, nous nous promettions d élie engloutis : heureusement le vent cessa sur le matin ; et, au lever du soleil, nous signalons ces montagnes, qui se tenaient d'abord serrées le* unes contre les autres, comme des novices le jour de leur premier combat. Ces montagnes, désunie* par le veut, formaient comme un archipel, au milieu duquel il y avait un caual libre et à peu près dégagé de glaçons qui sc prolongeait très -loin.

a Le capitaine nous fait pagayer à travers ce chenal, et nous avions fait à peu près trois milles, lor>qu’au-dessus d'un des énorme* glaçons \ qui bordaient le canal uous apercevons le bout des mâts d'un navire qui lilait... qui fibil...»

Ici b voix du canonnier commença à baisser, ses traita i prendre une expression de frayeur, et ses parole* devinrent moins prétentieuses.

« Mais, bêlas! monsieur, jamais navire n'avait eu des mit* et un i

gréement semblable* : jamais voilure n'avait été orientée de la sorte. Pcndaul quelques minutes, nous vîmes ce uavirc fuir devant b brise qui était tralcbe : puis tout à coup il toucha sur lui banc de gbcc et s'arrêta court.

« Notre capitaine n‘eut-U pas, monsieur, la damnée curiosité d'aller voir ce navire de plus près? Il met en travers dans le cheual, fait armer b yole, me désigue pour l'accompagner, et nous partons.

« En l'abordant, cet étrange navire, je n'avais pas une goutte de sang dans les veines. Figurez-vous que sa coque était comme rongée par le temps ou les glaces qui l'avaient endommagée; personne ne paraissait sur le pool, qui était couvert de uuige à uuc hauteur prodigieuse.

• l,e capitaine héla plusieurs fois l'équipage. Personne ue répondit. »

Et Kerguuêi se lut, comme pour rendre son récit plus soleuuel.

Perez était singulièrement iutéressé par ce récit bit mûrement ; et puis cette histoire my-iérieuse gagnait à être racontée au milieu d'une salle vaste et sombre, éclairée biblemeut par b lueur mouraule du feu des lampes.

Les ombres des deux causeurs se projetaient colossales sur le plauclicr. Perez, Impressionnable comme un Espagnol, ne put s'empêcher de partager l'espèce de terreur qui semblait saisir Kergouêt à mesure qu'il avançait daus sou récit.

■ Personnelle répondit... reprit Kergouêt après uu assez long silence. Le capitaine allait mouler sur le pout, jorsque je m'avise de regarder parun sabord de b chambre; et je vois, je vois... »

Ici Kergouêt passa b maio sur sou fioul pâle, ci essuya quelques gouttes de sueur.

— Eli bieu ! que voyez-vous? s'écria Perez, dont le cœur battait malgré lui.

— Kh bien ! je vois, comme je vous vois, uu homme assis devant une petite table sur laquelle ou voyait uu registre cl des plumes.

a Je le hébi : Uh ! du uavire...

« Rien. Il ne répond pas et reste immobile...

« Le capitaine, n'y tenant plus, monta sur le pont : nous dégageons la neige qui cachait feutrée de la chambre où était cet homme immobile qui ne répondait pas.

« Nous entrons daus sa cabine ;... Il ne bouge pas. Enfin je m'approche.. .. U était mort, monsieur, il était mort; une moisissure toute verdâtre couvrait ses joues, son front, et voilait scs yeux. Le malheureux était mort gelé par l'épouvantable froid de ces latitude*; il tenait encore uue plume, et son journal était ouvert devant lui. Je me rappelle toujours la dernière phrase qui y était écrite : a il novembre

« Il y a aujourd'hui 70 jours que uous sommes enfermés au milieu des « glaces : le feu s'est éteint hier, et uoire capitaine, qui a causé tou* « uos malheurs parce qu'il était maudit de Dieu, a en vain essayé de rai- ■ lurner ce Peu : sa femme est morte ce matin... plus desp... »

« Puis nlus rien, monsieur, dit Kergouêt avec uu scniimcut de frayeur inoéfini-sable ; le froid avait saisi ee malheureux. Daus l'entrepont uous vîmes les corps des matelots roides et inanimés, mais uon défigurés par b mort ; car ce froid si vif les avait conservés. Enfin à cftié du cadavre d'une femme était le capitaine assis par terre, il tenait encore d’une main une pierre à feu ; de l'autre, un briquet ; à côté de lui était du linge brûlé.

« Comme bien vous pensez, ça c'a été qu'uu cri pour supplier le capitaine de ne pa* rester dans co navire damné: et nous avons rallié la Folle. Eh bien 1 vous le voyez, monsieur, ce que c'est que b malédiction divine sur uu homme... jusqu'au dernier moyen du succès qui se perd outre ses mains : avec du fer, une pierre et de l'amadou, ce maudit ne peut tirer une étincelle du feu... Maudit... maudit... Uh! que ue savait-on cette malédiction avant de partir!... »

— Comment ! et au ‘aurait-on fait alors ? dit Perez.

— Ce que l'on a bit H y a vingt ans dans l'cscadre de M. le maréchal de Confiant. Il y avait un capitaine à tort, comme on dit; personne n'a voulu naviguer avec lui, les équipage-, se soulevaient : il a été obligé de quitter la marine; il s'appelait M. le marquis de Vcrrbc. Bieu hou officier, sauf cela.

— C'est Mngulier, dit Perez pensif; et il resta muet quelque temps.

— Mc* bourgeois, dît le maître du cabaret, voilà le couvre-feu qui soune, et il me faut fermer mon cabaret.

— C’est juste, dit Kergouêt co payant son pot de genièvre. Allons, allons, monsieur Charles, dit-il en secouaul Perez par le bras.

— Je vous suis, monsieur Kergouêt. El je vous accompagnerai jusqu'à chez vous.

— Allons, bonsoir; n'allez pa* rêver à l'homme à la figure verte ! Mais c’csl bien terrible, cette histoire, o'esl-cc pas?

— Oh ! terrible, dit Perez.

Puis il serra cordialement b main de soo nouvel ami. qui lui dit eu s'éloignant : — Duna iu je viendrai vous faire (aire connaissance avec ta Sylphide.

Et Perez alb retrouver Rita, qui l'attendait avec impatience.

LA VIGIF. DF KOAT-VEN,

CUAPITRF. XXVIII.

u rouie s*9i w«.

Ob 1 c'cst honte et pitié;

Va, la n’ci qu'une brûle, et lu u'xs qu'une joie Insensé, en pi-nMdl que je lAetie mi proie!

Omni! je devrai» aller nu-pied* t'iltendre au coin Ile» borne*, ai caché que lu «ois, et ti loin,

J’irai; craint mon amour, Gante, il ent immense

Comme la mer

Ainn ne Mnarr. — Les Marrons du feu.

(Conte* d'K»pa|pte et d'ilalie )

IbiK un modeste logement de la rue de l’Arsenal, Ni ta, habillée en Imotii», aUcndait son écuyer.

Pi res arriva bientôt ; il venait de quitter le canonnier bourgeois, cl ramuu innic «» conversation à la duchesse sans rien omettre, pas même rhisioirc du navire enfermé dans les glaces ei victime du courroux du ciel.

Celte narration frappa surtout la duchesse, qui, se levant brusquement, alla c licrcber le livre de José Orlès sur les poisons, cl le feuilleta arec avidité.

Après quelques minutes de recherches, elle fil signe à Pcrez de lire ud pa-*agc qu'elle lui indiquait du bout du doigt.

Ce passage était ainsi conçu :

«... . . et leurs visages devenaient livides, et leur sommeil

était agité p«r d'horribles songes, cl ils perdaient la force et la gaieté ; et de bravos ils devenaient lâches, et leurs mains de jeunes gens Ircui- Mnirnl connue des mains de vieillards, et ils maigrissaient cl devenaient tomme des spectres, et leurs veux égarés roulaient dans leurs orbite», cl bientôt il&. mouraient au milieu d’un horrible délire.

« Uni, par Ilabb’ay. cela était vrai, frère, car Lhop’ays avait secoué b poussière du tsheitik (I) de Java sur leur festin, et la poussière mortrffi* avait changé, en y tombant, le festin joyeux en repas funèbre. *

Puis, regardant Pmi, llita lui dit : — La place que tu as à bord n’estdie pas la charge de distribuer les vivres à l’équipage, l’crei?

— Oui, madame.

— Eli bien ! me comprends-tu ? ne peux-tu pas aussi. Tcrez, changer 1rs festins joyeux en repas funèbres, et rendre cct équipage, qui est si brave, si fort et si jeune, le rendre lâche, faible et craintif : afin que, s'il rencontre l’ennemi, il refuse le combat, et ainsi Je déshonore, lui; afin que, voyant leur capitaine à l’abri de celte mortalité qui les décime, COS matelots superstitieux le prennent pour le maudit qui attire sur eux li vengeance du ciel? Car, d’après ce que tu m’as dit, lui ne partage pas les vivres de son équipage. Conçois-tu alors, Ferez, celle révolte affituse que nous cxriiuns encore en raconlaut ses duels meurtriers, scs infâmes séductions? Le vois-tu déjà déshonore par une fuite houleuse, exposé à la rage de scs matelots?... Enfin je ne sais, moi, je ne puis prévoir tout, niais je pressens pour lui une horrible et longue agonie. Ferez...

— Ce projet est insensé, madame, dit sévèrement Percz.

— Insensé, Pcrez !

— Oui, madame, insensé, car ce projet ressemble à celui que vous aviez formé â Paris, et qu'une fatalité desespéranto a si cruellement déjoué. . Insensé, comme tout projet conçu dans le délire d’une haine qui serait terrible, si elle sc contentait du possible, et qui devient impuissante parce qu’elle veut trop. Pardonnez, pardonnez ma franchise, madame ; mais, vous le savez, je me suis voué corps cl Ame à vous cl à votre vengeance, madame, parce que ma famille s’est vouée à la vôtre drptiis trois siècles ; parce que c’est une hérédité de dévouement dont j'avais l'instinct avant d'en avoir la |>cnsée ; parce qu'il m'est impossible de m’isoler de vos chagrins ou de vos joies ; parce que vous frapper, c'f*t me frapper ; parce que vous insulter, c’est m’insulter, car ceux qui se résignent à servir n’ont plus d’autre honneur que celui de leur maître, madame... Et c’est parce que je regarde votre vengeance comme la mienne que je vous dis, moi, que vous ménagez étrangement cet homme; car, culln, songez-vous qu’à force de vouloir rendre votre vengeance complète elle vous échappera peut-être? Voyez maintenant : ce sotit les hasards cl les dangers de la guerre qui peuvent la devancer, celle vengeance ; et si les Anglais vous le tuaient, madame ! et s’il trouvait une mort glorieuse dans un combat honorable, avant que vous ayez pu exécuter votre projet ! ne vous reprocheriez- vous pas alors d'avoir tout sacrifié pour obtenir si peu ? cl encore vous ne seriez pour rieu dans sa mort ; ne regretteriez-vous pas amèrement de ne l’avoir pas

(1) L'Cpu tinit, appelé à Java te Uhetlik, ae trouve dani l'archincl Indien Ce pOMnn a ta conaUbnce d'extrait eommeux : ain*i que l’acide hjdrocvani'jae. il ocamonnc dan* le *y*tème animal le* phénomène* que nous tenon* de décrira. (Voir le Dicfionmiirr dit Sciences n% edi colts et le Trait* det Poitomt, traduit de r arabe pir José Ortèa.)

ira ppc vous-même, et plus tôt ! car Li vie est tout pour cet homme, madame, croyez-lc bien. Il est heureux. ..

— Mais tu ne comprends donc pas, Percz, que c’est parce qtic je sais qu’il sera malheureux que ie lui lais-e cette vie? et, dans le malheur, est-ce un bien que la vie, Percz? Que je le lue aujourd’hui, il souffrira une seconde à peine, et puis ce sera tout; que je rende au contraire sou existence entière malheureuse, cl celle vie que je lui laisse sera le plus cruel instrument de son supplice.

— Mais, par l’enfer, madame, s'il est tué dans un combat... Nuits sommes en guerre, enfin.

— Cela est impossible, Ferez; j'ai là une voix, une conscience, nue coovk lion qui me dit qu'il ne mourra pas, qui me dit que je serai vengée comme je veux être vengée...

— Damnation, madame! c’est à sc briser la tête sur le pavé; et c’est sur une base aussi fragile que vous osez asseoir votre vengeance? quand vous n’avez qu'à dire un mol pour voir cet homme mort demain... mort daus une heure... mort à f instant !...

— Cet homme mort ! cct homme mort ! Belle vengeance ! par Satan ! Mais cet homme une fois mort... que ferais-je de la vie. mol, mallinireux ? Ah ! lu as cru que je m'effaçais du monde, que je descendais daus la tombe avant que d’être morte, que j'éprouvais à vif tout ce qu il y a d’ignominie, d'anjection dans la vie des plus infâmes, et cela, pour voir souffrir cet homme pendant le temps que je mettrais à lui enfoncer tm poignard daus le cœur?... En vérité, ta tete s'égare; Ferez, tu me fais pitié...

— Oh ! malédiction sur le jour où j’ai écouté vos prières, madame ! malheur sur le jour où vous vous êtes précipitée pour jamais dans un abîme de regrets et de désespoir... Malheur sur moi, qui n’ai pas été tuer cet homme ! malheur A moi, qui n'ai pu vous dire : Vous êtes vengée, madame la duchesse ! malheur, malheur sur moi ! car votre haine lie s’assouvira pas, madame, et aucun retour vers le passé n’est possible.

— Et c'est ce que j’ai voulu, moi! homme faible et timide, c'est ce que j'ai voulu, que tout retour vers le passe fût impossible, cl aussi cela est. cela ne peut être autrement, et j’en bénis Satan; car je sens en moi une croyance qui me soutient, et un espoir qui me guide. Après cela, Perez, si celle vengeance vous parait folle, ne vous y associez pas, et que la duchesse d'Alniéda soit morte pour vous comme pour tous. Retournez en Espagne, et vous pourrez vivre heureux dans nuire duché, Ferez; car vous verrez dans mes dernières volontés que je n’ai pas oublié vos bons et fideles services. .. Allez, Ferez, allez, je vous quitterai sans amertume, car vous avez beaucoup souffert pour moi; et cela est noble et beau, Percz...

— Oh I madame, madame, dit l'Espagnol avec une émotion déchirante en sentant ses veux se baigner uc larmes.

— Eh bien ! nou. Pardon, Ferez, pardon, mon brave écuyer. Non. je le fais injure, lu ne uie quitteras pas, je le sais; tu mourras aux pirds de ta maîtresse, je le sais : la mort complétera une vie de dévouement et de sacrifices. El d’ailleurs, je ne saurai» blâmer tes craintes : car je uc puis t'exprimer, le faire comprendre ce que je sens intérieurement, tout ce qu’il y a de forec et de puissance daus cette révélation dont je uc me rends pas compte, mais nui m'exalte, qui m'inspire, et me doimo la certitude qtie j’ai de réussir. Cela est fou. surhumain, si tu veux, mais cela est. El puis encore le passé me donne le droit de me confier à l'avenir. Car onfiu tout ne m’a-lil pas secondé, Percz? Vois, il a dens duels dont un à mort, il échappe à tous deux. Vois, encore... on nous arrête, on nous prend notre or. mais je peux cacher mes diamants cl to les donner; on nous emprisonne, tu viens rompre mes fers ; nous pouvons quitter Paris, cl venir ici snus être inquiétés. Tout ccb, Perez, nu licnl-il pas du prodige? tout cela ne te dit-il pas que la fatalité me le garde, me le protège? enfin celle foi que j'ai en moi, dis-moi, n'csl-cc pas celle foi qui lait les grands hommes on les grandes choses? n’csl-ro pas cette fui qui fait entreprendre et réussir les projets les plus gipanlesqucs? et tandis qu'une foule stupide raille et sc moque, Ferez, ceux que celle foi inspire suivent le signe mystérieux qui les guide, ce signe im Mble à Ions, cl flamboyant pour eux seuls : c'cst cctto fui. Ferez, qui rendait Colomb si fort, lorsqu’au milieu des cris de scs matelots furieux, calme cl serein, il leur disait : L’Amérique est là... Qui lui avait révéW cela, Percz?... qui lui donnait celte confiance incroyable, si ce n'est cette voix intérieure, profonde, inexplicable, je le sais... mais pas plus inexplicable que les autres mystères de notre nature? Nou, cmi>moi. Ferez, mou projet est bon et ma vengeance sûre; mais il faut une tu me jures, par la vie do ta mcrc, de m'accorder ce que je vais te demander.

— Madame, j’ai dit tout ce qu’un loyal serviteur pouvait dire; maintenant votre foi est telle, suivez li. J'oliéir.ii à vos ordres, je le jure.

— Eh bien Percz, promets-moi de ne pas attenter â »« jours, à /-», sans que je dise : Frappe-Je. Promets-moi d exécuU r en tout mes ordre-, quels qu'ils soient.

— Je le jure, madame.

— Sur la vie de la mère?

— Sur la vie de ma mère, madame.

— Je te retrouve, mon loyal écuyer, dit Ri la.

Et ils se séparèrent.

LA VIGIE DE KÛAT-VEN

CUAPITRE XXIX.

itu tins» s

Je relrouvjU li celle ktalito de l'ordre «ocul qui me poursuit partout.

Madame U durltisse or Diiu*. — Edouard.

Le coche de Lambeseleq allait partir de Brest, lorsqu'nn grand homme, enveloppé dans un long caban de marin, et accompagné de Jean Thomas, mil la main sur la portière en s'écriant : — Un moment donc î in es bien (tressé de pousser au large, cocher du diable !

— Ah 1 foi de Dieu, on allait partir, car on ne comptait plus sur vous, monsieur le capitaine, dit laulomédon en soulevant son bonnet de poil de renard.

— Eli bien ! me voici ; attends donc un peu, reprit le capitaine. Puis, sc lournaut vers Thomas : Ainsi, Thomas, c'est convenu, tais bien attention a mon épouse et veille au grain.

— Je uc te promets pas de rien empêcher, car je ne suis pas de force à faire assaut de ruse et de fausseté avec une femme ; mais ce que je saurai, ta le sauras : ce que j'aurai vu, tu le sauras : en ma) comme en bien, foi de Thomas, je ne te cacherai rien.

— C'est convenu, Thomas. Si c’est en bien, je serai bon prince pour elle ; si c'est en mal... je m'appelle Jacques Lerougc, c'est lotit dire : ainsi donc, adieu, Thomas reprit le capitaine en se jetant dans le coche, qui s'éloigna lourdement.

Jean Thomas, après avoir vu partir cette pesante voiture, se dirigea vers les remparts.

Comme il passait sur le Cours, il rencontra le docteur Gédéon.

— Ah ! parbleu. Thomas, je te cherchais, dit le docteur.

— Et pourquoi ?

— Pour le prier de me rendre un service.

— Parle.

— Oh ! c'est une misère, Thomas ; le mcmslrr.. m'avait ordonné....

— Quoi?... quel monstre?

— liais. . le commandant !

— Continue.

— Eh bien donc, lo monstre m'avait ordonné de faire chaque jour une visite à bord pour constater l’étal sanitaire de l'équipage, ce qui est une bêlî-c de la part de ce vil courtisan; aussi je n’ai pas...

— C'est son ordre, il faut l'exécuter; il est commandant, lu dois obéir, dit sé>èrcmeni Thomas en interrompant le docteur.

— Sans doute ; aussi j’obéis. Mats par hasard hier... figure-toi que... mais je ne sais trop comment le dire cela, à loi qui es si bégueule pour l'amour.

— Voyons, parle.

— Eh bien ! hier j’avais rende*- vous avec une petite montée de Rocou vrance qui m’adore...

— Toi, vieux, sot cl laid, elle t’adore ! lu déraisonnes ou lu la payes bien cher. Continue.

— Gouailleur de Thomas ! dit le docteur en cachant son dépit sous line apparence de raillerie, toujours le mol pour rire; mais ce n’est pas ça... Pour ne pas manquer mon rendez-vous d'hier, j'ai négligé mes deux visites à bord. Or, le monstre est si sévère pour la discipline, qu'il va peut-être nie mettre aux arrêts, et me faire manquer ainsi mon autre rendez-vous demain : tandis que si tu voulais seulement dire an commandant... que lu m'as ordonné d aller à trois lieues d’ici, à l'hospice Km lo, visiter les marias qu’on devait nous envoyer pour renforcer l’équipage, je ne serais pas puni, et alors...

— C’est un mensonge que tu me demandes b. n’est-ce pas?

— Ce n’est pas mentir, Thomas, c'est pour obliger un ami.

— Un mensonge, n’cst-ce pas. qui fasse excuser une turpitude et le donne le moyen d'en faire d'autres ? Jamais.

— Pourtant, Thomas...

— Jamais... Tu as mérité ta punition, tu la subiras.

— Mais l’amitié...

— Je ne sais pas ce que c’est que l’amitié dans le service.

— Mais...

— Adieu.

Et Jean Thomas laissa le docteur désappointé, mais peu étonné : car il counaisMit depuis longtemps le caractère intraitable ci inflexible du lieutenant.

En effet, Jean Thomas était un homme d une vertu sévère, d’une austérité de mœurs fabuleuse, d’une probité irréprochable, d'une valeur à toute épreuve; mais si son âme était pure comme l'acier, elle en avait aussi la froideur et la dureté.

Incapable d’aucune faiblesse, il dévoilait, il attaquait sans pitié les faiblesses des autres; aucune considération humaine n'était capable de 1 empêcher de faire son devoir, comme il disait, et de remplir la mission qu’il s’élaii donnée de poursuivre le mal et le vice en tout et partout.

Ne devant qu’à son mérite un grade assez éminent pour un homme

de sa classe, le seul défaut de Jean Thomas était une envie enracinée, uiic haine détestable contre tout ce qui lui était supérieur par h naissance. Et pourtant Jean Thomas, noble, eût été d’une hauteur aristocratique impitoyable. Il le prouvait d'ailleurs par la brutalité avec laquelle il commandait à ses subordonnés.

Mais, après tout, ce défaut ne nuisait pour ainsi dire qu'à lui-même ; c’était son ver rongeur ; cette envie concentrée le dévorait. Mais jamais clic ne sc trahissait dans ses relations de service ; car, quoique grossier avec les matelots et les officiers qui sc trouvaient sous scs ordre», il était incapable de commettre envers eux la plus légère injustice ; mais aussi ils no devaient point attendre de lui la moindre grâce quand ils avaient failli.

Hors le service, sa vertu rigide et impérieuse ne savait non plus s© plier à rien. Ni les convenances, ni les usages reçus, ni les exigences d’une société vieillie, ne pouvaient passer à ses yeux pour dos excuses.

Irréprochable dans scs mœurs, il voulait les autres ainsi. Traitant fi ndulgcnce de lâcheté, il regardait les gens tolérants comme les complices du crime qu'ils palliaient, et ne faisait aucune différence cotre le meurtrier et celui qui ne livrait (tas le meurtrier au bourreau.

Somme toute, Jean Thomas était le prototype de l’homme rigoureusement vertueux, vertueux sans concession, vertueux sans pitié, vertueux au pied de la lettre, si l'on veut me permettre celte vulgarité, qui* seule, peut peindre l'exactitude algébrique de l'intraitable vertu du lieutenant.

Jean Thomas n’avnil non plus aucune fol, aucune croyance religieuse. « La religion, disait-il, est un moyen bon pour tenir en bride ceux qui, sans col attirail de peines et de récompenses éternelles, seraient de misérables gueux Moi, j’ai la conscience assez pure, l’âme assez fortement trempée pour faire le bien pour le bien, sans frayeur comme sans espoir de l'avenir.

a La religion, disait-il encore, est bonne pour les faibles qui, dans lo chagrin de quitter ce monde, ou dans l’espérance d'en trouver un meilleur, ont iurenté cette seenude vie éternelle. Quant à moi, disait-il enfin. je ne suis Ici-bas ni assez heureux ni assez malheureux pour regretter l'existence ou craindre b mort ; et je rctourucral au néant, d'où je suis sorti, ayant eu sur la terre ma conscience pour religion, et la vertu pour dieu. »

Inutile de dire que les rêveries philosophiques de l'Encyclopédie, que les théories d'égalité et de régénération sociale, paraissant à Jean Thomas les plus sublimes des systèmes, il se montrait un des plus fervents séides des idées nouvelles. Or, avec scs principes arrêtés, sa fermeté inébranlable et sa vertu farouche, Thomas ne comptait nécessairement pas un ami, si l’on excepte le capitaine Jacques Lerougc : car uuc sorte de conformité de caractère les avait rapprochés.

Jacques Lerougc, capitaine de corsaire, avait commencé sa carrière maritime en naviguait! au commerce; c'est b qu'il s'était Hé avec Jean Thomas depuis longues années : or, sans égaler le lieutenant en rigorisme, le capitaine Lerougc était ce qu’on appelle un loyal marin, faisaut son métier de corsaire en temps de guerre et d’officier marchand en temps de paix avec la même probité scrupuleuse.

En voici un trait. Dans la dernière guerre, Lerougc commandait un beau brick corsaire de vingt canons ; il donne chasse à un superlic troismâts anglais chargé d’épiceries, venant des Indes, et le joint. Sc voyant pri-, ce bâtiment hisse un pavillon parlementaire et envoie â bord du brick un officier pour annoncer au capitaine Lerougc qu’un navire neutre, venant d Espagne, lui avait annoncé que b paix venait d'être signée. Tour toute preuve de la vérité de cette asseriiun, le capitaine Lciougc sc contente de b parole d'honneur de l'officier, et permet an trois-mâts de continuer sa route. Le trois-mâts ainsi chargé valait plus d’un million, et fut pris par nn confrère moins scrupuleux que Jacques Lerougc.

Tel était le seul ami que possédât Jean Thomas car dans b mat inc militaire il c’en comptait pas. Ses mœurs étaient fi austères, son esprit si taciturne, ton caractère si ombrageux, son langage si rude, qu'au bout de huit jours il était, selon l'expression consacrée, en quaranuiuc: c'est-à-dire que personne ne lui adressait b parole.

Scs rapports avec les matelots étaient plus pénibles encore; d'une sévérité excessive, ne leur passant rien, les traitant avec hauteur et brutalité, il eu était souverainement exécré; mai, l'influence desa bravoure et sa fermeté étaient telles, qu elles lui suffisaient pour le* contenir dans les bornes du respect et de la soumission b plus entière.

C'est donc à cc Jean Thomas que le capitaine Lerougc avait couûé b surveillance de sa femme.

CUAPITRE XXX

qcv iæ coi meiu:i ur u un ki «omiri.

Tutiur, — Oh ! ror m« p»role, ü wl «1 tout le fi la de ton père ; je jure que c'est un joli enfant.

SiuisrtAM .— Coriotun, ode I, te. m.

C'était peu de temps après l’arrivée du comte à Brest. Il habitait, comme on sait, sa maison de b place d’Armcs. Ce jnur-là, Henri s en-

LA VIGIE DE KOAT-VEN

t retenait avec le tapissier chargé de décorer b galerie de la Sylphidi.

Cei artiitt, maître juré de sa corporation, était N. Doquin; tout respirait en lui la bonhomie, riulelligcncc cl la probité : seulement scs yeux semblaient rougis de larmes récentes. Il pouvait avoir environ cinquante ans, et se tenait respectueusement debout devant le comte eu recevant scs dernières instructions.

— Quant aux stores chinois, disait Henri, vous devez les recevoir de Paris demain au plus tard, ainsi que les étoffes des Indes pour les rideaux de fenêtres... je vous recommande encore la plus grande promptitude, car nous pouvons appareiller d'un moment à (autre...

— Monsieur le comte peut compter sur mon zèle.

— A propos... il faudra aussi une chaîne à roulis pour suspendre une cassolette à parfums dans b petite salle de bains que j'ai à bord, et ne pas oublier non plus de poser les caisses à Heurs entre les croisées.

— J'aurai l'honneur a'nbiener & monsieur le comte que les caisses sont posées depuis cc matin.

— C’est parfait, monsieur Doquin ; mais avez-vons là cc mémoire que je vous ai si souvent demandé ?

— Puisque monsieur le comte est assez bon pour daigner m'en parler, le voici : il se monte à trois mille deux cents livres : mais si j'osais me le permettre, je ferais une supplication à monsieur le comte...

— Faites. monsieur Doquin.

— Je suis à la veille d'être ruiné, monsieur le comte ; je suis victime d'une affreuse banqueroute; et si je ne trouve, d'ici à demain, dix mille livres, je suis déshonoré, et qui pis est, monsieur le comte, .je mets vingt ouvriers sur le pavé : et par la misère et le froid qu'il fait... monsieur le comte, c'est bien affreux à penser.

Il y avait dans l’accent de cc pauvre homme une si poignante expression d'amertume, que le comte en fut touché : caron sentait que c’était b une infortune vraie, une infortune d'honnête homme qui ne cric pitié qu'au moment de périr.

Henri écrivit quelques mots sur un papier, le plia cl le remit à M. Doqoin en lui disant : — Voilà un bon de cinq cents louis sur M. Gérard, mon banquier à Brest, vous les tiendrez en compte sur les fournitures à venir. Je suis trop heureux d'obliger un galant homme tel que vous, monsieur Doquin.

— On ne m’avait pas trompé en me parlant de votre générosité, monsieur le comte ; mon pauvre petit enfant vons devra plus qne b vie, il vous devra l’honneur, et mes ouvriers du pain, monsieur le comte .' dit le tapissier les larmes aux yeux, d'un air pénétré... en se jetant aux genoux de Henri, qui réprimait à peine une forte envie de rire.

Le tapissier à peine sorti, le comte n'y tint plus..»

— Ali! c’est à en mourir, disait Henri en écblant. Son enfant qui me doit b vie!... il ne croit pas dire si vrai... Mais après tout, ajouta le comte d'un air plus sérieux... cc drôle sait peut-être cc qui en est... Sa raine/ sa banqueroute... tout cela est peut-être une rose pour me soutirer cinq cents louis... Diable! c'est qu'en définitive madame Doquin me coûterait lort cher :... et en vérité, b femme dv ce polis&onla lui rapporterait plus qu'une ferme en Beaucc; car pour le prix de madame Doquin j'aurais deux filles d’Opéra ou une demoiselle des Italiens... Après ça je sais bien que madame Doquin est une femme honnête... ci que son mari ne manque pas de goût; tout bien considéré, ça n'est pas trop cher... car après tout ma galerie sera charmante, et cc drôle a eu une fort bôone idee d’en faire doubler les volets en glaces, de façon que fermés ils refléteront toute b pièce .. Car, enfin, il but au moins tâcher de rendre sa prison le plus agréable possible... Ce n’est ; pas que je m'ennuie à bord pendant un grain ou un combat... n ais s’il fait calme, ça devient diabolique... c’est à périr de monotonie... Heureusement qne j'aurai quelque ressource, je crois, dans mon état-major .. Ces jeunes g eus me paraissent bien. .. Il y a encore cet abbé qui a fort bon air, pardieu... tres-bon air: les façons de la meilleure compagnie, seulement il me semble assez dédaigneux : c’est à peine s'il a répoudn à mes avances ; et puis il a encore en lui quelque chose qui m'intrigue beaucoup, c'est une blessure d'arme à feu au poignet gauche, c'est bien une blessure d'arme à feu, je m'y connais... j'ai pour moi l'expérience... Mais pourquoi diable un abbé a-t-il une blessure d'arme à feu au poignet gauche? Peut-être aussi n’a-t-il pas toujours été abhé; je le croira» assez à ses manières, à sa démarche : d'un autre cèié. c'est à peine s’il parait avoir trente ans, cl & cet âge une telle vocation, ai eUc est sincère, paraît bizarre... Car il est fort bien cet abbé ; par exempte, je ne sais pas pourquoi il ne porte pas de poudre : cela lui donne un air singulier... Mais de quoi vais-je m'occuper f j’aurai, pardieu, bien le temps de chercher le mot do cc logogrlphc vivant une fols que je serai à bord...

A ce moment le fidèle Gertncau parut à une petite porte masquée dans l’akôvc de b chambre à coucher, cl dit mystérieusement à Henri : — Monsieur le comte, peut-on entrer?

— Ab ! vive Dieu ! s’écria Henri, elle ne pouvait mieux arriver, certainement... qu’elle entre...

A peine le comte avait-il parlé, qne la petite porte se referma, et que Genneau disparut, laissant a sa place une femme bien enveloppée dans ses coiffes et dont on oe voyait que les deux grands yeux noirs, vifs et brillants.

— Ole donc tout cela, Gcorgctte, dit le comte en écartant la mante de cette femme ; liens, justement ton mari sort d’ici.

Et, attirant Gcorgctte sur scs genoux, il la débarrassa de tout ce qui cachait sa jolie Heure ronde, fraîche, mate trop pleine et trop colorée.

— Comment, il sort d'ici ' dit madame Doquin. Ah ! monsieur Henri! il ne vous a pas dit le malheur qui...

— Si, il m'a tout dit, je sais tout ! j'y ai remédié aussi : ne parlons plus de cela, c’est fini, dit le comte en réchauffant dans les siennes les deux mains de Georgeite... soignées, grasses, mais trop roses, irrécusable preuve de manque de race.

— Ob ! (tuant à cela, je sais bien que Doquin n’est nas contrariant, monsieur Henri :... et c’est nn bonheur, car tous les nommes ne «ml pas aussi doux que lui. Ah ! tenez... si vous saviez cc qui vient d'arriver à Nccouvrance ! c'est à se tourner le sang... quand ou pense qu’il y a des êtres aussi méchants...

— Eb ' bon Dieu’... explique moi ça, ma chère, dit Henri eu entourant, hélas! avec trop de (ainilLirné, h taille rebondie de madame Doquin.

— Voilà ce qui en est, monsieur Henri :... vous ne connaissez peutêtre pas Jacques lerouge? Mais écoutez donc, Henri !

— Mais j’econto, ma chère amie.

— Eh bien donc, Jacques Lerouge est un capitaine-corsaire qui a agné à la course beaucoup d'argent dans l'autre guerre; il s'c>l marie epuisdeux ans à la fille de madame Binan, la modiste... une cliaf mante élite femme que je connais, blonde et jolie comme un coeur .. Mais, ébs! aujourd hui...

— Eh bien ! dit Henri en l'interrompant, est-ce que Jacques Lerouge s'appellerait Jacques Lcjauno. Jaenurs le Doquin, Jacques le...

— » Taisez-vous donc, monsieur Henri ; comme c'est mal, ce que vous dites là pour cc pauvre Doquin, qui vous aiino tant...

— Et moi donc ! dit le comte on éclatant de rire. Mais, voyou?... ta jolie blonde... ton Jacques Lerouge... qu'onl-ils Tait?

— Eli bien donc, madame Lerouge, qui avait été mine fois trop bonne de se marier à un monstre comme ce capitaine, un vrai brutal, quarante ans, hid, avare et des manières... Ah!...

— Voyons... au fait...

— Eh bien, monsieur Henri, ce vilain Jacques Lerouge a tant tourmenté sa pauvre petite femme, que la malheureuse...

— En est morte? dit Henri.

— Non, monsieur Henri, eUc n’en est pas morte, mais elle a été assez infortunée pour se voir contrainte, par les atroces procédés de ce tigre... contrainte, dis-je, à prendre un amant... Hein !... Est ce ça un homme affreux !

— Un monstre à expulser de la société, dit Henri avec un admirable sérienx. Ah çà, et l'infortunée madame Lerouge... a-t-cllc ou moins trouvé les consolations qu'elle cherchait?...

— Pendant deux mois ça a été très-bien, monsieur Henri : mais hier* à ce qu'il parait, tout a été découvert... L'amant est clerc de procureur, nn très-joli garçon... toujours si bien attifé qu'on le prendrait pour un commis ; avec ça il s'appelle Boni face Jablot, cl son père est fermier de la gabelle !

— Diable, madame Doquin!... voilà bien des circonstances... bien des' détails sur M. Bonifare... Jalot... Cablot!... Comment dis-tu ça?

— Oh! monsieur Henri, je vous jure... oh! plutôt cent fuis mourir que de vous être infidèle... Ne vous fades pas ce chagrin-là.. .

— Ah çà, ma chère, dit Henri d'un air dédaigneux et presque pique, j'espère bien que vous n'avez pas la prétention de me croire jaloux de vous! Enlevez M. Cablot à madame Lerouge, si bon vous semble, je vous permets de ces petites bonnes gens-là... tant que vous en voudrez. Aimez-moi seulement lorsque nous sommes tête à tête... c’est tout ce qne j’exige. Puis, voyant des larmes, il reprit : Allons, Georgctle, uc pleure nas: mais pourquoi vlens-tu me dire que lu me seras lidelr ?... Qui diable te parle de ces billevesées?... Voyons, couliune ton histoire... Jacques Lerouge a donc tout découvert?

— Oui, monsieur Henri, dit Georgetic en essuyant ses yeux. C'cst-àdirc pas lui; mais un de ses amis... quelqu’un que vous connaissez bien, M. Jean Thomas.

— Mon digne lieutenant ?

— Oui. inomienr Henri. Et comme il est très-ami avec le capitaine, on tremble (jii'il ne loi dise à son retour...

— Le capitaine n’est donc pas Ici?

— Non, monsieur Henri, il est allé passer cinq jours à Lambcscleq, et c’est pendant cc temps là que sa pauvre femme et sou amant ont été vus hors de h ville. C est votre M. Jean Thomas qui a fait ce beau couplà... Aussi il crie comme un sourd, dans tout Recouvrante, qu’il le dira au capitaine Lerouge, qu’on attend d’un moment à l’autre; cl vous jugez comme c’est agréable... Mariez-vous donc, après cela, pauvre* femmes !

A cc moment ou entendit légèrement gratter à la porte de l’akôvc.

— Qii’cst-ce? cria Henri.

— Üue lettre très-pressée pour monsieur le comte, dit la voix de Genneau.

— Pousse-la sous U porte...

El une lettre glissa sur k tapis; Henri l’ouvrit cl lut ce qui suit :

« Monsieur le comte,

1 « C’est une ancienne domestique d’un ami de feti M. k comte votre

LA VICIE DE KOAT-VEN

ifi

père qui vous supplie, au nom de ce que vous avez de sacre, de vous rendre chez elle pour prévenir un affreux malheur. Il s'agit de vie ou de mort. Monsieur le conue, la personne qui sc permet de vous faire cette prière est en outre la mère de votre lieutenant, la veuve Thomas. Au iKNii du ciel, venez, monsieur le comte... venez... Chaque minute de retard peut amener un épouvantable événement.

« Veuve Tuomas.

« Hue des Poutres, n. 7. Rccotivrance. »

— Que diable veut dire cela? s'écria Henri. Certainement j'irai, et à l'instant... Adieu, CcorgeUc... Reviens ce soir... Vile ta mante, et passe par le petit escalier.

— Ah! mon Dieu... c'est peut-être pour celte pauvre madame Lelougc, dit Gcnrgcllc effrayée en s'enveloppant à la hâte dans scs coiffes.

— C’est pour cela, mon enfant, qu'il faut me laisser .. Adieu.

Pu» sonnant Germeau, qui parut : — Reconduis madame, fais préparer une chaise, et donne-moi ma toilette. Il faut que je sorte à l'instant.

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