CHAPITRE XXXII
iACr.tt.CvE.
Mais c'est un ucrilége. .
Musique de Mcjerbccr.
Le bruit qnc fit la porte en s'ouvrant lorsque le comte parut rapftela Pauline i elle-même; car fa malheureuse femme, croyant entendre son mari, s'était jetée aux genoux de fa veuve en s'écriant: — Il va inc tuer, madame... défende/ -moi !
Mais s'apercevant bientôt de son erreur, toujours agenouillée, elle écarta scs cheveux de son front, regarda fixement l'étranger qui entrait, et, comme par instinct, devina que c était le comte.
Alors, lui prenant les mains qu elle baisait eu pleurant, elle lui dit î — Sjuvcz-tnoi, monsieur le comte ! au nom du ciel, sauvez-moi ! je n’ai plus d’espoir qu'en vous...
(1) Imitation, Ut. III, ckap. IUT.
U YJGIfc DE KOAT-YEN. 47
El puis die retomba daos imc espèce de spasme convulsif qui agitait tes pauvres membres.
Jean Tliomas, au comble de l'étonnement. regardait sou supérieur avec stupéfaction.
— Monsieur le comte n’a donc pas dédaigné la prière d'uuo pauvre veuve? dit la mère de Thomas en saluant respectueusement Henri.
— Non, madame... et je serais trop heureux de vous être utile. Mais veuillez m’expliquer ce que cela slguifio et eu quoi je puis sauver madame...
— En empêchant mon fils de trahir le secret de cette malheureuse eufant. qui est bien coupable, car elle a oublié un moment ses devoirs, monsieur le comte ; mais elle se repenl; voyez ses pleurs... c'est à feu* dre l'Ame... Eli bien ! croiriez-vous que mon üls veut tout dire à son mari? Et, s'il le dit, c'en est fait d’elle. Ainsi, monsieur le comte, je vous en supplie, ordonnez à mon fils de n'en rien faire, vous qui êtes son chef, monsieur le comte, et nous vous bénirons toutes deux.
— Oh ! oui, monsieur le comte, ma vie ne sera pas assez longue pour vous prouver ma reconnaissance, dit Pauline.
— C’est qu'elle est faite à ravir, pensait le comte en contemplant la taille de madame Lcrouge agenouillée à ses pieds. Puis s'adressant à Jean Thomas : — J'espère, monsieur, que...
— J'espère, monsieur, dit Thomas en interrompant le comte, j'espère que vous vous respecterez assez pour ne pas vous mêler d'une chose qui ttllIldftIN en rien le service...
— Je suis ici chez madame Thomas, monsieur, dit Henri en saluant la veuve, et je ne dois compte de mes intentions à personne.
— Eh bien ! moi, monsieur, dit arrogammcnl Thomas, moi qui suis ici chez moi, je vous dirai les miennes... Mon intention est de tout dévoiler a mon ami, M. le ca| ilaioc Lcrotigc, et cela je le ferai tout à l'heure. Je sais, monsieur, qu'à ma place un homme de cour serait plus tolérant, ou plus lâche... mais je ne suis pas homme de cour, moi, monsieur, je suis d'une autre classe... je suis do peuple... je suis honnête homme...
— Tu es uii misérable d'oser parier de la sorte à un gentilhomme, à un seigneur qui honore la maison de ton père en daignant y venir !... s'écria la veuve, qui ainsi redoublait imprudemment la colère de Thomas. Dcmandc-lui excuse à l'instant même.' ajouta -l-ellc.
— Ma mère ! s'écria Thomas avec emportement.
— Je vous en supplie, madame, dit le comte avec son câline habituel ; oubliez comme moi tout ce que monsieur vient de dire. Et, se tournant vers Thomas : — Vous traitez bien sévèrement les gens de ma classe, monsieur ; moi, j'ai meilleure opinion de ceux de la \6lre... puisque vou.-méme avez établi celle distinction, que je n’ai jamais songé à faire ; c'est parce que je vous sais loyal et honuéte homme que je me permettrai de iw joindre à madame votre mère pour obtenir de vous de garder le silence sur cette fâcheuse aventure. Vous sentez bien, monsieur, qu'il y aurait sottise de ma part à penser que mon influence de commandant pût vous délcnniucr eu quoi que ce soit : aussi vous prié-je d'oublier nos grades, cl de ne me considérer que comme un galant bonune... Je vous en supplie, monsieur Thomas, ne dounez pas suite à votre projet; eu vérité, il dépasserait le but que vous vous proposez, j'en suis sûr...
Thomas ne répondit pas un mot, reearda le comte d'uu air sardonique; puis, tirant sa montre, Il dit : — Voila midi, c'est l'heure à laquelle arrive le coche de Lambeselcq. Mou ami doit y être, et je vais à sa rencontre.
Bl il disparut.
— Mon fils! mon Dis ! dit la veuve suppliante.
— Oh monsieur, s'écria Pauline, c'est mon bourreau que vous allez chercher !
— Par le ciel ! monsieur Thomas, vous ne ferez pas cela ! dit Henri en courant après son lieutenant.
Il était trop tard.
Les trois acteurs de celle scène étrange se regardèrent stupéfaits.
— 0 mou Dieu ! c'est doue Soi de moi ! s'écria Pauline, je vais mourir... mourir I
— Une faire, monsieur le comte? dit la veuve dans un état d'affreuse anxiété.
Henri réfléchit un moment, ne put cacher un sourire, et dit résolument à madame Lcrougc : — Hormis ce qui s'est passé dans 1a journée d’hier, mon diable de lieutenant n'a aucune autre preuve contre vous?
— Non, monsieur le comte, je vous le jure.
— Kli bien ! donc, si votre mari vient, niez tout avec assurance ; et vous, madame Thomas, puisque votre fils ne peut parler que d'une chose
ui s'est passée dans fa journée d'hier, soutenez qu’hier, depuis le point u jour jusqu'au soir, madame ne Vous a point quittée un seul instant; tenez bon, pas de faiblesse. Dans ce cas, voyc»-vou$. ma chère dame, dit le comte en souriant encore, dans ce cas assez fréquent, le mari rroit plutôt le bien que le mal ; et, j'en sois sûr, votre témoignage détruira l'cflel de celui du lieutenant.
— Mais c’est mentir, monsieur le comte, dit gravement La veuve.
— Mais c’est aussi sauver h vie de votre prochain, madame, dit le comle.
— Mentir I répéta la veuve avec une expression de douleur et d'io-
ccriitude. Puis ses yeux baignés de larmes tombant sor limitation restée ouverte sur sa table, elle lui ;
« Tout n'est pas perdu, quoique vous soyez dans le trouble cl xiotern* ment tenté.
« Vous êtes un homme et non pas un dieu ; vous ôtes de chair et non pas un ange.
« Comment pourrex-vous toujours vous maintenir dans un égal drgié de vertu, lorsque celle perséverauce a manqué à lange dans le ciel cl au premier homme d;tus le paradis?
« C'est moi, le Christ, qui soutiens et qui délivre ceux qui gémissent! et j'élève jusqu'à moi ceux qui reconnaissent leur infirmité.
« Le témoignage des hommes trompe souvent, mais mon jugement est seul vrai ; il ne sera pas ébranlé, et la miséricorde de Dieu est infinie {1 1. »
— Que la volonté de Dieu soit donc faite, dit la veuve en fermant le livre. Scs vues sont Impénétrables* et lui seul voit le fond des cœurs.
A ce moment , on enteudit parler derrière la porte; on distingua la voix du lieutenant et une autre voix encore.
— C’est mon mari! murmura Pauline. Je me sens mourir... je suis perdue...
— Diable ! ah çi ! pas d« faiblesse, dit Henri* dont le cœur battait très-fort.
La porte s'ouvrit.
C'était en elfcl le capitaine et Thomas.
Le capitaine avait quarante sus, paraissait d'une constitntion athlétique: sou visage brun, vigoureusement dessiné, était blême et contracté; il avait les lèvres blanches et serrées, l'œil vitreux cl l'apparence d'un calme plus effrayant que les transports de la colère.
Il s'avança d'un pas terme vers Pauline, qui s’était réfugiée dans les bras de 1a veuve.
Et, touchant l'épaule de sa femme, Jacques Lcrouge lui dit tranquillement : — Que faites-vous Ici. madame?
— Monsieur le capitaine, dit Henri qui possédait seul son sang-froid, je suis le comte de Vaudrey, et madame Thomas m’a chargé de vous expliquer pourquoi madame (il moatralt Pauline) est ici. M. Jean Thomas, abusé par de faux rapports qui ont surpris sa religion, vous a peut-être dit qu'hier, sur les deux heures, votre femme avait été vue hors de la ville, en lélc-à-tétc.
— Oui, je l’ai dit, ci cela est vrai; qui oserait me démentir? s'écria Thomas.
— Mol, mon fils, articula la veuve avec un soupir, car madame a passé la journuo d'hier chez moi, depuis huit heures du matin jusqu'à ncul heures du soir.
— Par le ciel ! voilà qui est bien infâme, s’écria Tliomas hors de lui.
I.e capitaine regarda fixement Thomas sans mot dire, puis : — Thomas, c*l-cc bien possible? Toi, mon ami, loi, du moins, que je croyais tel lu m'aurais trompé? Et, frappant violemment du pied, il ajouta : — Oui, nii>érable, tu calomnies ma femme ; car jamais, jamais ta mère ne mentirait...
Et cette figure sauvage semblait combattue tour à tour par le doute, la colère et l'espérance...
— Mais c'est l'enfer que cela! s’écria Jean Tbonus exaspéré...
— Je n'ai pas bouge d’ici hier... cl je ne sais pourquoi M. Tliomas a cru aux accusations dirigées contre moi, dit Pauline, qui, sentant une lueur d'espoir renaître en son cœur, reprenait un peu de courage.
— Oh! les femmes! ... les femmes!... pensait Henri en souriant intérieurement.
Il y eut alors un moment de silence impossible à décrire.
Puis enfin le capitaine dit d’nne voix brève, en contenant avec peine son effroyable agitation :
— Ecoule, Thomas... moi, je t'ai toujours connu loyal cl rigide; je ne puis doue pas en une minute changer comme cela envers toi... et te regarder comme un iufàme, comme uu menteur ; uou, cela est impossible: encore une fois, cela est impossible... Dis-moi... la vérité, Thomas. On t’a fait ce rapport... n'est-ce pas?... alors loi, eu fidclc ami. lu m'as raconté cela ; mais tu n’as rieo vu par loi-même, n'csl-ce pas, Thomas, rien vu?... Tu as cru me rendre service cil me rapportant cet on dit ; mais, enfin, lu n as rien vu par toi-même?
— Hier, à deux heures de l'apres-midi... moi, Thomas, j'ai vu ta femme sur le rempart, douuuut le bras à un jeune homme vêtu de bleu... J'ai vu qu’ils se tenaient tous deux les mains... tout en se donnant le bras... J ai vu qu'à un détour du rempart, uc se croyant pas surveillés, ils se sont embrassés.
— Thomas ) dit le capitaine en rugissant,
— Je les ai vus! reprit impitoyablement Tliomas. Je les ai vus; et c'est ma mère qui meut! oui, pur le ciel, elle ment!
— Tu les ss vus... bien vus, dit encore Lcrouge en balbutiant...
— Je les ai vus...
— Ab ! dit le capitaine en passant sa main sur ses yeux ; puis, faisant comme un dernier clfort, car on l'entendait à peine parler : — Ecoute, Thomas, murmura-t-il; jure-moi, mais jure-moi par ton honneur de marin, par U foi d'bontiéte homme, par la mémoire de tou père* que lu les as vus... jure-le-moi, et je te croirai...
\i) Imi'ution Je J.-C., li* 111, ch. ira.
LA VIGIE DE KOAT-VEN
Pub, au moment où Thomas allait parler, le capitaine lui prit la main arec force, en lui disant d’un air imposant : — Tu me connais, Thomas... ainsi, c’est un arrêt... que tu ras pronooccr... songes-y bien, un arrêt de mort... De mort, cntends-iu bien... répéta de nouveau le capitaine arec un tremblement conrulsif dans la voix, en serrant encore les bras du lieutenant.
— Monsieur !!! s'écrièrent à la fois Henri, b reure et Pauline, en tendant les bras vers Jean Thomas, qui dit à voix haute :
— Je jure donc par ma loi d'honnête homme, par la mémoire de ■ou père, par mon honneur de marin, je jure que je les ai rus.
Gédéoo.
— C'est fini! malheureuse, dit sourdement le capitaine en tirant un large poignard qu'il avait tenu caché sous son caban, et, avant que le comte eût pu s opposer â sa rage, il s ébnça comme nn tigre sur sa femme, et b prit par les cheveux.
La bine effleurait le sein de Pauline, aucune puissance bomaioe ne pouvait l'arracher à une épouvantable mort...
— Arrêtez! monsieur, s'écria b veuve avec un tel accent d'autorité... que le bras du capitaine, déjà levé sur sa femme, retomba aussitôt.
Puis, se levant droite, calme, imposante, b veuve étendit sa maki sur uu crucifix qu'elle portait à son cou, et dit d'une voix haute et
ferme : — Je vous jure, mol... par l'image du Rédempteur des hommes, que votre femme est innocente, et qu'elle ne m'a pas quittée un instant dans b journée d’hier. . . Que je sois à jamais vouée aux peines éternelles,
si je mens!.
— 0 ma mèret... ô ma mère!... s'écria Thomas eu levaot les mains an ciel...
— Misérable! dit Leronze en menaçant Thomas de too poignard... Car le capitaine croyait la veuve; b piété profonde de celle sainte femme était tellement connue dans Recouvra nce, que personne au monde ne pouvait penser qu'elle commit un aussi épouvantable sacri-
kft:
Imprimé par II. DhM, McmmI (Kurri, »ur ka CtkMl de* lUIUrur*.
— Pauvre dupe!... répondit froidement Thomas en regardant, sans pâlir, le poignard levé sur hii...
Mais Le rouge, jetant celle arme par terre, dit à Thomas : — Le sang d’une aussi vile canaille que loi souillerait ce poignard... va... je le méprise, menteur.
Puis, se précipitant aux pieds de sa femme : — Pauline!... pardon, oli ! pardon!... mon Dieu I moi, je t'aimais tant, que... et puis... Mais non, je sub hors de moi, c’est un rêve... an affreux rêve; mais tu es innocente... cet infâme a menti... pardon...
Et b sauvage figure de ce rude corsaire avait une admirable expression de douleur et de bonté. Il pleurait comme un enfant... il embrassait u femme, baisait les mains de b veuve, riait, sautait, rcroercbit le comte. C'étaient des mou sans suite, des soupirs, des éclats de joie. Puis, enfin, comme si les paroles lui eussent mauqué pour exprimer ce qu’il ressentait, avant que les acteurs de cette scène étrange eussent pu dire un seul root, il prit sa femme dans scs bras, et se sauva en l'emportai, comme s’il n eût tenu qu'un cnbnt.
Thomas était resté pétrifié : il ne voyait rien, u'cnicndaii rien ; b conduite inouïe de sa mère paralysait toutes ses facultés; pour lui, tout cela était un songe.
La lame effleurait le Min de Pauline. — van 48.
Enfin, passant scs mains sur son front et le serrant svec foi ce, il ne put crier que : — Oh ! mais je deviendrai fou !
Et il sortit précipitamment sans chapeau et sans épée...
La veuve, ne pouvant résister à une aussi violente secousse, ferma les yeux et s'évanouit.
Le comte appeb du secours, bissa la veuve Thomas aux mains des voisines, et sortit eu disant : — Foi de gentilhomme, tout ceci est fort curieux : voilà une dévoie qui commet uo sacrilège, un bonoêle homme trailc d'iufamc, un autre boouêlc homme berné comme uo sot, cl tout cela pour sauver b vie d’uue câlin, toute prête à recommencer. Mon Dieu I que l'existence humaine est doue uoe drôle de chose !... U faudra
LA VIGIE DE KO AT- VEN
que je m'informe si on peut m'avoir celte Pauline... elle a une délicieuse uillc .. Ab! l'excellent N. Lerouge!