‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 30 sur 70 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

i/iatrccno*.

Voici l'heure décisive.

Scwtui» — Marti Stuart.

On sait que les denx vaisseaux qui sortaient du port de Brest [mur aller au secours de la Af inerte étaient U Vengeur, de 74 canons, ci le Tonnant, de 64. qui portait b cornette, comme ayant à son bord le plus ancien des deux capitaines de vaisseau.

foi Sylphide avait reçu l’ordre de chasser en avant et d’éclairer b marche de celte petite division ; car la canonnade était toujours aussi I vive sous b c6tc.

Pendant que Henri inspectait l’artillerie et tes manœuvres des passavants. ou s'attendait à te recevoir dans b batterie commandée par 91 . de Monval.

Le maître de* canonniers bourgeois haranguait alors se* canonniers avec sa prétention habituelle.

— Ah çà, meuieuri, leur disait-il, fidèle à ses prétentions civiles, H parait que noos allons avoir de l’occupation dans notre boutique ; car

LA VIGIE DE KOAT-VEN

SI

noire batterie c’est notre boutique à nous, comme la boutique d'un dm* nier est sa boutique ; c’est la mime chwe. Coudtiisous-uous doue en bous gardons que nous sommes. Vous, monsieur flapiu, dit— il à son second, qui, ne partageant pas l’ambitioii bourgeoise de sou supérieur, se croyait aussi militaire, aussi matin nue qui nue ce fût, vous, mou sieur Aapiu, tous vcillcrex au passage des poudres, et vous visiterez soigneusement les gargoussiers, pour qu’il n'y reste pas de flammèche.

Quant à vous autres, messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à la masse de ses canonniers, je vous engage, dans l'intérêt de votre substance individuelle à chacun, de rafraîchir de temps à autre, avec un faubert mouillé, l'intérieur de vos canons ; car le gosier du canou s’exaspère à la longue comme le gosier de l'homme : il se sèche à force de parler , mais ce qu'il y a d’inconsidéré dans le canon, c'est que, quand il a le gosier ccliaufTé, il parle avant l'ordre; ce qui dcvicul alors lics-iudéeeut pour les liras de ceux qui tiennent le refouloir. Je n'ai pas besoin , de vous dire que si le chef de pièce e*l tué, le premier servant de droite j le remplace, et que luHitème est remplacé par le premier servant de gauche, ainsi de suite... Nais (oui cela bourgeoisement, tranquillement, comme cela se passerait dans une autre boutique, dans une boutique d épicier, par exemple : car c’est tout de meme; si le premier garçon M)rl du comptoir, je suppose, eh bien ! le deuxieme gai çou prend sa place, cl ainsi de suite ; car, je vous le répète, c'est diamétralement la même chose, Par exemple, si, comme dois le combat du HedoutaUe , un farceur de coup de mitraille démolissait une pièce de tous ses servants, alors on prendrait un homme à chacune des pièces qui ne feraient pas feu. si on ne se battait que d'un bord, et ou referait ainsi une garniture à la pièce démontée; tuais tout cela tranquillement... Car avant tout nous sommes bourgeois; vous ne sauriez trop vous iufu-er ce principe.

— Si bourgeois, hasarda le contre-maître llapiu, si bourg* oi* que nous avons les pattes emportées par des boulets de canou, cl les tètes : cassées à coups de hache d'armes ; or, m'est avis que c’est des délassements b... pas bourgeois...

— Non cher ami, reprit maître Kergoiict, je vous dirai, moi, mais avec toute la politesse qu’on se doit entre canonniers bourgeois, que vous êtes un âne et une brute. Qu’esl-ce que cela prouve, les nattes cassées et la tête brisée? Est-cc qu'un trafiquant, un membre de fa corporation des tanneurs de Ilnmorantin, je suppose, ne peut avoir une jambe fracturée par une chute? la tête fendue par une liiilc? Sera-l- il donc militaire pour cela? Encore une fois, cessera-t-il donc d'être bourgeois, parce qu'il aura une jambe ou une tête de moins?

— Mais, dit (lapin, mais, monsieur Kergouél, vous battez la breloque. Ce n’est sacredieu pas la même chose, car...

— Ah câ, vous allez m'obtempérer à Huilant la félicité de vous taire

et daller veiller au passage des poudres, sans me répoudre un mol, comme le Tait un ouvrier quand son syudic lui donne un ordre, reprit sévèrement maître Kergouél. I

A ce moment, un limonier vint annoncer que le commandant faisait , son inspection de combat, et qu’il allait descendre dans h huilerie.

Eu clfel. Nom al, qui commandait l'artillerie, parut aussitôt, et bien- | tôt après fleuri, suivi de Saint- Sauveur, de Miran et de l'écrivain.

Les hommes restèrent immobiles cl silencieux à leurs pièces; Mou- . val s'approcha de llenri, le chapeau à la main, cl parut attendre scs ordres.

La figure du comte était calme, mais scs yeux brillaient et mie légère i rougeur animait scs joues ordinairement assez pâles; on remarquait enfin, dans toute sa personne, celle joie profonde, celte exaltation contrainte, qui se décèle malgré tout l'empire qu’on a sur soi-même.

Le comte s'avança, spleudidemenl vêtu de son grand- uuifoi inc brodé, couvert de mugnifinitcs dentelles, chaussé avec la plus cléguute recherche de bas de soie blancs et de luisants souliers noirs à talons rouées et à boucles d'or, bien poudré de poudre odorante, sou chapeau Ironie sous le bras gauche, et la main droite dans la poche de sa veste écari.ile et oc. qui recouvrait en partie la riche dragonne de son épée a fourreau de velours bleu.

Il fit le tour de la batterie sans dire un mot, mais son coup d'oeil pénétrant, après s’être arrêté sur chaque canon et l’avoir examiné en détail, se reportait sur la figure des canonniers, qu'il regardait avec la même attention fixe et pénétrante.

— Sarpojeu ! dit tout bas maître flapiu eu ouvrant scs larges narines et aspirant les parfums que fleuri laissait après lui, sarpejeu! quelle crâne odeur ! Si le commandant était assez bon enfant pour venir se mettre tous les jours seulement uue heure dans la poulaiuc, ça y deviendrait un baume-

Henri continuait son inspection ;

— Pourquoi es-tu si pâle ? demanda-t-il brusquement au second chargeur de gauche de la troisième pièce de bâbord, qui s'appuyait un peu sur son canon.

— Mon commandant, dit l'homme sans se déconcerter, je finit de maladie.

— De quelle maladie ?

— De ça, mon commandant.

Et, ouvrant sa veste et sa cliembc, il fit voir à fleuri une large cl profonde cicatrice à peine fermée.

— Pourquoi n’cs-lu pas resté à l'hôpital?

— Parce que le major m’a dit qu’il n’y avait q«c l’exercice pour me

guérir, mou commandant; pour lors j’ai cltobi celle du canon, parce que je la sais, et qu'elle procure la chose de se cogner avec f Anglais.

— Tu n’eu auras pas la force.

— Oh! que si, mou couunandaut, puisque le major m'a.dil qu’il n'y avait que ça pour me guérir.

— Ton nom?

— Lucas, mou commaudaul.

Et Henri, après avoir longtemps examiné le canonnier, lui frappa légèrement sur l’épaule d’un air d’approbation, continua sa ronde, et, ayant terminé le tour de la batterie, il dit d'uuc voix liante et ferme :

— Yotre batterie est bien belle comme cela, mes enfants: mais, en faisant leu sur l'Anglais, elle sera superbe, et j'espère bien que vous allez vous donner ce coup d'iril-b tout à l'heure.

Puis, s'adressant à Monval :

— Surtout, monsieur, ne faites pas faire feu avant l'ordre; faites viser à couler bas ou à la roue du gouvernail, ci si, connue je l'espère» j'engage le combat à portée de pistolet, faites saigner les ga»g eusses, car alors le Imulct porte plus lourd et fait plus d'éclat dans le plein bois.

S'adressant ensuite à maître Kergouél :

— J'espère, maître, que lu n'as pas embarque de cette indigne mitraille de f lous cl de morceaux de fer brisés, qui rend les plaies qu'elle Tait incurables?

— Si. mon commandant, un quart de celle-là, dit le maître.

— Eli bien ! monsieur, dit Henri â Monval, je veux qu’à mon boni jamais on ne s’en ‘serve qu’à la dernière extrémité: celte mitraille n'est lias meilleure que l'aube pour le combat, et elle bisse après d'Imrribles blessures; or, ce qu'il faut, c’est tuer le plus de monde possible pendant l'action, c’est très-juste ; ruais calculer sur les suites des blessures qu ou (ail et les rendre incurables à dessein, c’est uue prévoyance ou une lâcheté que je n’ai jamais comprise : vous m'entendez, monsieur de Monval?

— Vos ordres seront suivis, commandant.

A peine Henri avait-il dit ces mots, qu’on entendit un grand bruit daus le faux-pont. Le comte, qui devait finir son inspection par cette partie du navire, s’y reudil à la hâte; et. comme il s'appiocliail du grand |>auncau pour y descendre, il fut presque renversé par un homme qui fuyait en grimpant a l'échelle avec précipitation : c'était numpbiiis.

— Que diable lailes-vous là, mon gouverneur? dit Henri d’un air muilié sévère, moitié riant. Où courez-vous, au lieu de rester tranquillement blotti à fond de cale, ainsi que je l'avais recommandé à votre frère? Ce n'est pas.volre place ici, mou «ligne savant, car Ü vous serait iliflic île de mesurer la courbe des planètes de fer qui vont pleuvoir dans celle batterie.

Iluniuhiu* avait le corps à moitié sorti du panneau, et derrière lui on voyait la ligure du pauvre Sulpice, qui faisait tous ses efforts pour retenir l'astronome par le pau de sa houppelande.

— Je vais vous dire ce qu’il eu est. monsieur le comte, dit le savant avec son sang-froid ordinaire; nous allons, â ce qu’il parait, nous trouver à une bataille pendant laquelle les Ivommcs vont tomber dru t omme les graines du maïs secoué par l’esprit de Raraca, ainsi que le dit Patala Or. j’ai depuis longtemps l’idée de chercher les moyens de mesurer b vitesse du déplacement de l'air uccasiouné par U détonation de l'artillerie. Voici donc ce que je compte faire : je vais me pbeer bien tranquillement dans b .grande hune, bien au milieu du feu, et là m'occuper sérieusement de mon ob-crvaliou.

Il fallut voir la figure de Sulpice pendant ce naïf aveu !

— Biais vous êtes fou. mon gouverneur, dit Henri ne pouvant retenir un éclat de rire, et les IhiuIcIs?

— Les boulets, les boulets, les boulets ! répéta l'astronome sur trois tons différents, avec l'air du plus profond élonucmcnt.

— Oui, dit fleuri, les boulets se délourucroiil-ils de leur chemin pour vous laisser observer à votre aise?

— II est vrai que je u'avais pas du tout pensé aux boulets, dit Ruinphius avec son flegme ; puis il aioula en tentant uu nouvel effort pour gravir l'escalier : — Ban ! bah Vania, l'esprit de la guerre, respectera un admirateur de Wishnou, cl...

— Pas du tout, mou cher savant, celui que vous appelez Varna a, je crois, peu d'iiilluencc sur b direction des boulets de l’escadre de Sa Majesté britannique. Ainsi, veuillez aller regagner là -lias votre poste.

El, le poussant doucement, Henri fit descendre le savant à reculons jusque dans la Cale, malgré les supplications que l’astronome renouvelait à chaque marche qu'il était obligé d'abandonner.

Le recommandant de nouveau à la surveillance de Sulpice, Henri s'avauça du côté du poste du chirurgien pour s'assurer que tous les secours étaient préparés.

En effet, le docteur Gédeon, les manches retroussées jusqu'aux coudes, disposait scs effroyables outils avec le plus grand sang-froid du monde, et gourmanJait ses aides qui ne se dépêchaient pas assez vile

— Eh bien ! docteur, dit le comte à Gédeon, tout est-il en état? ne vous manque-t-il rien?

— Absolument rien, monsieur le commandant.

— Je n’ai pas besoin de vous recommander les plus grands soins pour les blesses; quant â ceux qui descendraient sans l’être, si le cas arrivait, ce que je uc crois (tas, faites prévenir le capitaine d'armes , ils seront fusillés sur-le-champ.

LA VIGIE DE KOAT-VRN.

— Tous le» hommes étant égaux, monsieur le commandant, ont les ruèmes droits à mes soins, et je onuperai également les bras de...

— Monsieur, dit lleuri avec iinpatieuce, une foi* pour toutes, je vous fai* grâce de vos réflexions ; je donne des ordres, on les exécute et on se lait.

Puis, se retournant vers l'aumônier, qui, debout, appuyé sur la muraille du navire, examinait res effrayants apprêts avec un air de dédain mélancolique : — Mille pardons... je n'avais pas eu l'honneur de vous apercevoir, monsieur l'aumônier, dit le comte â l'abbé de Cilly, dont 1a ligure pâle, encadrée par son costume noir, se détachait à peine des ténèbres de b cale.

L'abbé s'inclina légèrement, et ne répondit rien : Henri voulut parler, mais lui, toujours si a son aise, si bien disant, ne trouva pas un moi, et, malgré lui, resta muet.

(Test qu'en effet, même pour Henri qui était au-dessus de toute crainte, il y avait quelque chose de bigarre dans l'aspect de ce prêtre silencieux et sombre, dont b seule présence dans cet endroit était si éloquente : car, en le voyant si pris de l'horrible attirail du docteur, ne peosait-on pas qu'il était b pour attendre ceux que les soius matériels ue pouvaient plus sauver?

Toujours est-il nue lleuri, presque piqué contre lui-même de u'avoir rien eu à dire à l'abbé, le salua sèchement, cl remonta en recommandant encore à Sulpice de veiller sur llumpiiius, qui s'écria lorsque le comte passa :

— Monsieur le comte, laissez-mni seulement sur le pont uu quart d’heure, mai* au plus fort de b détonation et de Lt vibration de l'air.

Mais Henri n'eutendait pas, et était déjà remonté dans la batterie.

En arrivant dans b batterie, Henri donna ses dernières instructions à de Monval. et rrgagna le pont.

Au moment où il parut, la Sylphide doublait la pointe Saint-Mathieu ; les deux vaisseaux louvoyaient encore dans Mroise.

— Eh bien! monsieur, dit-il à Thomas, que devient celte canonnade?

— On l'eutend moins, commandant, et l’on ne signale rien: probablement que le combat continue au vent d'Oucssaul, tl que cette terre nous le cache.

— Faites courir cette bordée, monsieur, et pukque nous ue pouvons pas porter plus de toile, qu'on mouille nos voiles, cvb nous donnera peut-être un ou deux misais de plus.

— lu pompe à incendie n'est pas gréée, commandant.

— Pourquoi ceb, mousicur? j'entends qu'à mon bord elle le soit toujours.

. — Elle le sera, commandant.

* Le lieutenant, réprimant un geste d'impatience, alla exécuter les ordres du commandant.

L'borizou commençait à se découvrir; à droite de la Sylphide, on voyait les hautes terres d'Ouestant et les côtes de l’Abrevrak hérissées de brisauls ; à gauche l'Océan se développait au loiu dans toute son immensité.

La Sylphide marchait à ravir, et derrière elle les deux vaisseaux, d une allure moins rapide, étendaient leur masse de toile et de bois.

— La pompe est parée, commandant.

— Faites-la jouer, dit Henri.

Et au même instant ou dirigea trois jets d'eau sur b surface que les voiles présentaient au vent, afiu de resserrer les mailles de la toile et d'empêcher ainsi l’air de s’en échapper.

— Faites descendre les gabiers des hunes, monsieur, dit le commandant; il Tait froid, et il est inutile d'exposer pour rien b sauté des homme*.

— Il les mettra bientôt dans du coton, murmura le lieutenant en faifaui exécuter cet ordre.

— A bas le inonde ! dit le maître d’équipage.

A peine crt ordre fut-il donné, que les matelots descendirent des h»oes par les haubans.

— Il y a encore quelqu'un dans la hune de misaioe, dit Henri à qui rien n'ét happait.

— Maitre Franck ! cria impatiemment le lieutenaut, quel est donc le gredin qui est resté dans la hutte de misaine?..*

— Je parie, dit le maître, que c'est ce damné Losophe ! Puis, sifflant légèrement, il s'écria : — Ho hé! de la hune de misante !...

Au bruit du siflletdu maître, deux tête» s’avancèreut au-dessus des bau voles de la hune en s’y appuyant.

Ces deux tètes étaient : I* celte du Losophe; 2" celle de sou chien Saint-Médard.

— Pourquoi, dit le maître, reslei-vou* b tous les deux, quand j'ai dit : A bas le monde ?

— Maître Frank, c'est qne nous faisons un point à la ralingue d'une booudle, dit le Losophe; et, comme pour certifier cette assertiou, le chien fit entendre uo ja|*pemeul...

— Qu’ est-ce que ceb? dit lleuri. Il y a un chien ici?

— Commanda ut. c’est le chien dont je vous ai parié; l'équipage y tient Uni, dit Thomas, que j'ai cru...

— A Morts... soit... mais ce» pompes, monsieur, ces pompes...

— Faites jouer les pompes, cria ie lieutenant, et les pompes jouèrent, principalement dans 1a direction du iu4t de misaine, car les mate-

lots étaient enchantés de faire celle niche au l.osophc. A la tête des plus forcenés pompiers sc trouvait Daniel.

Le Losophe reçut sioiqucmcul celte aspersion, eu disant à son chien

3 ui la partageait : — Il ne te manquait plus que le baptême, Sdnl-Méanl. Te voilà chrétien Uni... maintenant lu peux mordre de* prêtres. Ce à quoi Saint-Médard répondit en frétilla ut sa queue d’uu air d’intelligence.

A peine les pompes avaient elles cessé de jouer, que la Sylphide prit une nouvelle vil esse, s'éleva au vent, et vira de bord assez juste pour doubler l’He.

Nais le théâtre du combat restait toi jours caché à la Sylphide et aux deux vaisseaux qui la suivaient.

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