CHAPITRE XL
U nnrrni.
Belle science, sur ma parole !
Scniu.it s.
On Ta dit. depuis que Perex avait aveuglément suivi les ordres de b duchesse, on ue reconnaissait plus le malheureux équipage de ia Sjrf-
p kiét.
Salpice, lui. dès qu’il se croyait Inutile à son frère, courait se mettre à b disposition du docteur, le suppliant en grâce de lui permettre de soigner les plus malades, et s'acquittant de cette lâche avec l'angélique douceur qu'un lui connaît.
Allant de l'un à l'autre, encourageant, exhortant, lâchant de rassurer les plus timides et y parvenant quelquefois, Salpice avait fini par se faire adorer de l’équipage, qui, selon son habitude, l’avait surnomme Bon-Jésus, de même qu'il avait surnommé Perex Grand-Gibet.
Ce qu’il y avait seulement de singulier, c’était le contraste nni existait entre celle appellation tonte chrétienne et tonte pieuse, et les jurons,
LA VIGIE DE KOAT-VEN
les blasphèmes qui l'accompagnaient, comme témoignage» énergiques d'admiration el de reconnaissance de la part de» matelots.
C était tantôt : Voilà on bon b que ce Bon-Jésus, ou bien : C'est
f , Bon-Jésus mérite sacré Dieu bien d'être solidement vénéré.
Mais, liébs 1 malgré tant de soins et tant de dévouement, la sauté de l'équipage s'affaiblissait chaque jour, et la duchesse touchait de bien près à la vengeance.
Environ deux heures après que le conseil eut été dissous, le vent, qui jusque-là avait assez vigoureusement soufflé du uord-esl, commença de diminuer de force, faiblit peu à peu, et, au bout dune heure, il faisait calme.
L'horizon, assez pur, se chargeait pourtant dans l’ouest; et, quand le soleil se 4*000118, il disparut derrière ime large zone d’épais nuages d'un bleu noir qu’il teignait çà et là d’un reflet d un ronge ardent : du reste, le calme était plein, et pas le moindre souffle d'air u'cmplissail les voiles : il y avait peu rie houle, et b frégate roulait à peioc.
% battit la retraite, et l'aumônier monta sur le pont poor dire la prière du soir.
Le rommandan., les officiers, parurent sur le château d'arrière en uniforme, el le maître d’équipage fit entendre le bruit de sifflet accoutumé, qui indiquait le montent de c« pleut exercice^
Les matelots montèrent ; les uns se soutenaient à peine; les autres, plus forts, prêtaient leur appui aux plus faibles.
La prière fut écoutée avec la plus grave attention, car la bizarrerie des maux qui frappaient l'équipage depuis quelques jours avait tourné tous ces esprits, sinon religieux, au moins superstitieux, vers des pensées sérieuses et tristes.
Parmi les plus fervents prieurs, on remarquait Daniel cl cinq ou six de ses pays , natils, comme lui de l’Abrevrack, et qui, depuis le commencement de l’épidémie, ne se quittaient pas, formant ainsi une petite société bien unie au milieu de l'état de me fi. m ce générale qui semblait être un des caractères de cette étrange maladie.
Maître Kergouct se mêlait souvent à cette espèce de club, qui tenait ses réunions de nuit dans le faux-pont, el c'est à I affiliation de ce maître que Daniel et ses amis devaient une sorte tic protection tacite qui les mettait à même de se réunir impunément, car le maître leur donnait l'éveil sur l'espionnage du lieutenant.
La raison de celte (tarifante du canonnier bourgeois envers Daniel et ses amis était assez simple : maître Kcrgouét professait la croyance la plus complète pour toutes les superstitions passées, présentes ci futures, trouvait un bonheur inouï à rencontrer dans Daniel et ses amis l’auditoire le mieux disposé à l'écouter et à sc laisser convaincre. Aussi le canonuier bourgeois, se joignant quelquefois à scs prosélytes, concourait-il, par scs effrayantes narrations, a enflammer encore ce» esprits étroits et crédules.
Après la prière, les matelots descendirent sombres el mornes dans la batterie pour y suspendre leurs hamacs.
La demi-hordcc de service resta sur le pont,, où Henri avait fait tendre des prélarts el des lentes, afin de rendre le quart moins fatigant, quoiqu’on l’eût abrégé de moitié.
Le lieutenant était sur le pont avec Saint-Sauveur.
Henri, cruellement déscsiéré de la faiblesse de son équipage, sc relira dans sa galerie, et, appuyé sur ses fenêtres, il examinait le couchant, qui paraissait lui donner des inquiétudes pour la nuit.
Eu cfTcl, le soleil, tout à fait à sou déclin, ue jetait plus qu’une lueur rougeâtre, el ses derniers rayons coloraient à peine les contours de grands images sombres, qui a chaque miuule augmentaient de hauteur et se déroutaient peu à peu sur la courbe profonde de l’horizon.
Le calme était toujours parfait.
Ueuri prévit que le vent allait souffler de l'ouest, mais qu’il se passerait assez de temps avant que la brise ou que le grain ne fussent formés. Il resta donc ainsi, regardant le ciel sans le voir, pensaut à b fatalité qui semblait s'ai pcsaniir sur son équipage, et redoutant surtout de rencontrer des bâtiments de guerre, qui l'eussent obligé à une fuite honteuse ou à faire sauter sa frégate ; car Ucnri n'eût pas hésité un instant, bien résolu d’éviter la moindre humiliation nu pavillon du roi.
L’abbé sc promenait à bâbord, cl le lieutenant, monté sur le banc de quart, observait aussi le temps avec une attention inquiète.
Mais il se passait alors uoe scène assez curieuse près de U cambuse.
Autrefois comme aujourd’hui, il existait dans le faux-pont des vaisseaux une galerie circulaire, une espèce de corridor qui, contournant r 'intérieur du navire, bissait ainsi un espace vide cu re les murailles du bâtiment cl une sorte de bastingage grillé retifermaul les sacs et les elfets île réiiuipage.
Celte galerie éfait destinée à faciliter le service des cal b U cl des charpentiers pendant le combat, atiu qu’ils pussent aisément bouclier les voies d'eau qui se seraient déclarées dens les oeuvres vives du bâtiment.
C'est dans celte retraite obscure que Daniel cl scs pays tenaient leurs séances nocturnes.
Ce soir-là, aucun «les pays de Daniel tic sc trouvant de quart, ils s'ôtaient réuni* au nombre de six après fa prière.
Comme on ne pouvait se placer deux «le froul dans l'étroite galerie où il* sc rassemblaient, il» s'éUucul assis à la file les uns des autres, et Da-
niel seul, en sa qualité d’orateur, sc tenait placé en sens inverse à von auditoire, a lin de bieu l'envisager.
Cet obscur corridor n'était éebiré que par le reflet rougeâtre d'une lampe qui hrûhii près de fa fosse aux lions.
U figure de Daniel, ordinairement ouverte et joyeuse, avait une sombre et douloureuse expression ; il paraissait fortement préoccupé ; scs joues s 'étaient creusées, tant par l' effet de la maladie que par suite des folles révélations du Losoplie, qui avaient vivement impressionné cette imagination ardente et superstitieuse.
Ayant foi, mais profondément foi en ces visions el ces rapports surnaturels, Daniel se trouvait dan* uu état d'hallucination complet, que les événements singuliers qui se passaient à bord avaient eucore augmenté. Aussi sa parole brusque et brève, son regard distrait cl parfois élincefant, son recueillement religieux, en faisaient une espèce de prophète de bas étage dont l'influence était néanmoins directe cl puissante sur les six matelots scs compatriotes, qui, s'étant joints à lui depuis I épidémie, partageaient presque machinalement scs terreurs, ses superstitions, ses doute» cl ses projets, cl n'altendaicut qu'un mot, qu’un signe de lui pour exécuter aveuglément ses ordres; car, dans les circonstances difficiles, l liommc stupide ou raisonnable qui veut se charger de concevoir trouvera toujours des bras pour agir.
Ce fut donc en patois bas-Breton que Daniel prononça le discours suivant :
— Mes matelots, mes bon gars, mes pays, prions d’almrd notre sainte Djmc de Itecouvrancc d'intercéder pour nous, s’il lui plaît, el de nous éclairer... s'il lui plaît.
El chaque matelot, imitant Daniel, qui baisait son rosaire, dit à voix basse :
— - Notre sainte Dame de Recouvrance, iulercédez pour nous, et priez pour nous, s’il vous plaît!
El puis on lit silence cl Daniel continua :
— Mes matelots, mes bons gars, mes pays, pendant le premier mois que nous avons mis nos sacs à bord, n’éiious-nous pas gais comme uu lougre en calme qui sent venir la brise ?
— C’est vrai, répondit l'auditoire à voix basse.
— N 'étions-nous pas forts et solides, mais solides à orner notre navire d'une guirlaudc d'Anglais, que nous aurions faite en les nouant les uns aux autres par leurs bra-., qui nous auraient servi de ficelles?
— C'est vrai, dit l'auditoire
— N 'étions-nous pas des dévorants qui aurions mis le kok (cuisinier) dans su chaudière pour épaissir la soupe?
— C’est vrai, répondit-on.
— Et iiiaHHenani, que sommes-nous, mes matelots ?... des tans- faim, des mollasses qui empoisonnons le tequiem.
— C'est vnu, c'est vrai, Daniel, dit l’auditoire.
— Eli bien ! mes matelots, ic*vcz-voos pourquoi nous sommes coincés comme ça? C'est que c'est le soit. . Nous Minimes sur un navire ri tori, c’est visible. Pourquoi, sans cela, serions-nous malades comme nous le sommes... tous, pays. tous... Est-ce que e'e«t raisonnable, est-ce que ça peut être autre chose qu'un sort qui, du jour au leudemain, vous chauge lof pour lof uu énuipage de bon gars en un équipage de faillischiens? Encore une fois c l est uu sort... ça ne peut-être qu'un sort.
— Uni, oui, c’est connu ; d'ailleurs maître Kcrgouël l'a dit, répétat-on en cliieur.
— Eh bien ! mes pays, faut que ça finisse, il faut faire finir ça laut que lions >u avous la force, parce que dt-maiu, peut-être, nous serions crevés; et ce qu'il y a de sciant, c'est que quand on crcvc sur un navire à tort, on est damné, dit Daniel en sc signant.
— Damné ! dirent les marins eu l imitant.
— Daumé! reprit Dauicl, damné comme des chiens. Maître Kergouêt, qui est savant, me l'a dit ; or, pour que ça cesse, mes matelots, il n*y a qu nue chose a faire : c’est de genopper celui qui jette le sort. Mais m n'est pas tout ; comme c'est toujours le diable en personne ou un de scs garçons, comme qui dirait uu novice de «on équipage, faut pas manquer de lui mettre au cou un rosaire bénit qui l'entreliie sans rémission ao fond de la mer, à cause du poids que lui fait une religion qui, vous sentez bien, le dégoûte extrêmement, ainsi que mena prévenu le Losnphe, qui le sali bien. Sans ça, vous le jetteriez à l'eau que ça ne ferait rien... tant plus vous le jetteriez, tant (dus il reviendrait... au lien qu'avec un rosaire béoil au cou et nue couple de boulets ramés aux griffes, il n'y a pas de soin qu’il reparaisse.
— Mais, Dauicl, puisqu'il a uu rosaire poor le poids, le diable, à quoi que ça sert, les boulets? demanda un marin.
— Animal ! «lit Daniel, puisque la chose du rosaire bénit le rend comme toi et moi, faut bien des boulets, sans quoi il reviendrait sur l'eau comme toi et moi. C’est encore le Loaophe qui m'a appris ça.
— C'est juste, dit l auditoire.
— Enfin, dit Dauicl avec une effrayante énergie, voulez- vous continuer, être comme nous sommes ? voulez-vous crever, oui ou non?... ou bien voulez-vous avoir la chose de dire que c'est nous qui avons sauvé les camarades et notre brave commandant que nousaduruns?
— Oui, oui. nous le voulons ! dirent les six Bretons.
— Eh bien ! voilà ce qu'il faut faire. Le Losophe, qu'est lieutenant I dans la chose de fa magie, m avait mit d'abord la farce d'un charme qui n'a pas pris, vu que la poule était pas assez blanche; mats pour lors,
LA VIGIE DE KOAT-VEPî.
comme je l'ai tant cogité en douceur i|uc je lui ai gâté un oeil, il s'a ravisé et m'en a Lût un second, charme, avec uuc poule grise, qui a pris de façon que j'ai vu par un trou comme je vous vois, que j’ai vu...
— Eü bien ! quoi?... quoi, Daniel ? dirent lus matelots.
— Le diable...
— Le diable !... où ça, Daniel !... Le diable !
— Liiez Grand-Gilnt, par uu trou fait à la porte de la cambuse.
— Chez Grand-Gibet! répéta l’auditoire de Dauiel avec uuc profonde terreur, en se tournant involoQtairetucnt vers la porte de la cambuse, où énueut logés Ferez et Rila.
— Chrz Grand Gibet, reprit Daniel ; je l'ai vu... un vrai monstre avec une grande robe noire qui cachait ses griff- *. et uu bonnet qui cachait w> cornes. Le scélérat causait avec Grand-Gibet comme si de rien n'éuii, mais dans un patois qui sentait si fort le soufre, que j'ai manqué deu crever, parce que je me relouais de tousser, même que j'aurais cru que c'était le Losoplie qui brûlait des allumettes, si ç'avail pas été le dûUe. Faut-il que l'odeur du patois ait été forte, lieiu !...
A ce moment on eulendil un léger bruit, et un mousse posté en vedette vint annoncer l'arrivée de maître Kergouét.
— Mes enfants, dit-il ans matelots, il faut lilcr... Le temps se gâte, et noos pourrions bien tout à l' heure uous voir coiffés d'un joli grain de pli iu ouest. On \a appeler tout le monde eu haut, et il faut être parés.
— Nous v allons, monsieur Kergouét, dit Daniel ; mais vous qui êtes si saoul, dites-iious donc ce que vous avez vu (LinsHude, \ous savez, à boni du brick la Belle-Jeanne ?
— Lh Lieu ! mes enfants, dit le ntaiiro, oui ne pouvait résister au plaisir de raconter une histoire, le ba Kck la Belle-Jeanne avait à bord nu clpayc qui, probablement dans le but de chagriner madame son épouse, lui avnit insinué d'affreux poisons dont elle avait été si abumioaMeuieul fait mourir, nu’elle lui avait dit simplement : T'est uu gueux, ça le portera malheur. Pour lors, mes garçons, ce ci paye, que je vous dis, vint matelot à bord de la Belle-Jeanne, et depuis ce lemps-là il lie se passait pas de jour que la Belle Jeanne u'eûl l'avantage d'un grain blanc ou d'une bourrasque, tant qu'un jour le tipave, qu'était, malgré ça, pas mauvais marin, fut enlevé de rempoinlure de la grande vergue par une rafale Eb bien! depuis ce temps, la Belle Jeanne a toujours ru des traversées superbe» ; parce que le cipaye, c'était un mauvais sort; un mauvais sort qu'il jetait sur le uavlrc par lu chose de sa présence. Aussi une fois le sort parti, il n'y en a plus eu. C’est tout ! simple, ça, mes enfants. Mais, par exemple, ajuula maître kergouét d'un air sérieux, surtout, mes garçons, faut jamais coincer les hommes
à suri sans cire sûr que c’est des hommes à sort ; para- que si on se |ri.ni|Kiii, celui qui sc trouverait dans le garde-manger aux requins, sam. le mériter, aurait droit de le trouver mauvais... d'autant plus mauvais iiti'ii serait forcé d'v rester.
— Nais, dit Dauiel eii imposant silence d'on coup d'œil à son auditoire, à quoi que ça se reconnaît, l'homme i sort, maître Kergouét ?
— Ça se reconnaît, dit le maître d'ou air gravemeut sentencieux, ça se reconnaît parce au'il a jeté uu sort ; or, quand uu homme jette un sort, c'est un homme a sort.
Eu matière de raisonnement, maître Kergouét était de l'école du Losopkc, comme on volt, école conséquente, s'il en fut, dans sa logique. Aussi la clarté de ce dilemme frappa fortement Daniel et son auditoire.
— Mais ici. reprit le Bretou, ici, monsieur Kergouét, <jui croyez-vous qui jette le so: t ? car il y a uu sort, u'est-ce pas, maître !
— Pour un sort, il y en a un, e'est insurmontable, dit le canounier; car tout le monde en jouit, et je me sens moi -même comme si je n'avais plus d'os sous ma peau; mais, nuanl A l’homme à sort, je uc suis pas eucorc filé; car c’est un procédé très-délicat. Four ce qui est d envoyer quelqu'un par-dessus le bord, afin de le délayer dans la grande tasse... il v a pourtant ici quoiqu'un...
Mais s’interrompant à un fort coup de roulis qui ébranla le navire :
— Tenez enfants, dit le mattre, c’est un mauvais jour pour causer de ça, aujourd'hui... Tenez, sentez-vous... le navire commence à donner la bande à bâbord; voilà le grain qui se fait. En haut, garçons, en haut! je mnoutc à ma boutique.
Et maître Kergouét remonta précipitamment dans b batterie.
— Lit bien! mes garçons, s’écria Dauiel, vous l'avez enteudu, le maître l'a bien UU, qu'il y avait un sort, et qu'on reconnaissait l'homme à tort quand il y avait un sort. Eh bien! il y a uu sort ici. j'espère; et, qui est l'homme à sort, si ce n'est pas ce Grand-Gibet? Puisqu'il est ami avec le diable... puisqu'il est matelot avec lui ... Voilà encore un ouragan, pour nous achever; c’est sou dernier coup qu'il lape, le mou -ire! c'est peut-être notre dernière heure, 6i nous n en fiuissw» lu* avec ce gueux-là. Allons, allons, faut eu Unir, garçons, s’écria Fniirl presque en délire, en se levant, et prenant d’une main son rosaire et de l'autre un paauet de cordes qu'il avak tenu caché sous sa veste : — A l'eau Grand-Gibet! s'écria-t-il. Lovez-vous, garçons, levezvous... voici l'bcure... El tousse levèrent.
Et Daniel, exaspéré par la superstition, par la maladie, par b peur, par l'écho de la tempête qui commençait à rugir, Dauiel montra du poing b porte de b cambuse, qui se voyait au bout de cette galerie.
Rien n'est électrique comme la peur, b colère et b superstition. Ccs malheureux matelots, habitués à chercher une cause surnaturelle à tout, «rite» d'ailleurs par un scuthneul de douleur et de maladie inconnu,
inexplicable, fermement convaincus que celte espèce de sacrifice du bouc émU&aire mettrait lia à leurs augustes et à leurs souffrances, n'Iiésitércut pas à exécuter tout ce que le fauatique Dauiel leur prescrivait.
— Oui, oui. reprirent-ils tous avec une rage concentrée, à l'eau Grand-Gibet, à l'eau...
— Silence, mes garçons, silence ! s'écria Daniel eu levaut b main d'un air imposaut. Silence... voilà l'ouragan... c'est la voix du bon Dieu. Mais c'est peut-être mal, ce que nous allons faire, ajouta-t-il en s'agenouillant avec uu sentiment de terreur indéfinissable qui luttait dans sou cœur avec sa rage contre le Grand Gibet.
Et tous les matelots, qui semblaient ne penser, n'agir, ne vouloir que par Dauiel. se lurent, épouvuutés comme lui, et s'agenouillèrent aussi en se regardant avec elTroi.
En effet, la Sylphide craquait dans sa membrure ; et le sifflement de l'orage, qui mugissait à travers les manœuvres, venait retentir jusque dan» le faux pont. Mais ce bruit lugubre, eu se prolongeant, sembla redoubler b crainte ou b colère de Daniel, qui s'écria avec une exaltation inconcevable et d'un air exaspéré Non, non, au contraire, le bou Dieu le veut; le bou Dieu l’ordonne... Voib ce qu'il faut faire... Nous allons entrer chez Grand-Gibet, le prendre, le bien ficeler ; je lui mettrai mou rosaire au cou. et à b mer...
— A la mer! à la mer !... dirent des voix.
— Suivcz-moi donc ! s'écria Daniel.
El, se glissant à liions dans l'ombre, s’appuyant sur la muraille du navire, ces six malheureux, se guidant les uni les autres en se tenant par la main, se dirigèrent silencieusement vers la partie du navire occupée par Perez.
Arrivés près de b porte de b cambuse, Daniel appliqua encore une fois sou œil au trou qu'il y avait pratiqué.
Or, ce qu'il vit là, ce qu'il montra aux autres matelots, dut redoubler b superstitieuse terreur de ccs malheureux.
U lueur affaiblie d'une lampe renfermée dans un gluhe de verre éclairait seule la scène qui se passait dans la cambdsc.
Perez, h* visage baigné de larmes, sc tenait à genoux devant la duchesse, vêtue d'une sorte de |;eigQoir ou de robe de chambre de bine noire.
Debout, sa figure pàlc et cicatrisée presque cachée | ar uu large bon- ; uct noir, Rila avait b main droite sur le livre de José Or lez, ouvert sur une table.
C était vraiment quelque chose d* effrayant à voir, quelque chose de ressemblant à uuc apparition fauia»tique, que celte figuie blême de Rila, qui, se dressant lu immobile sous sa longue robe nuire, paraissait jeter un sortilège sur Perez, couché à scs pieds.
La duchesse parla, niais en espagnol :
— Eh bien ! lu le vois, Perez, tout nous réussit; nous (ourlions à b vengeance ; il tic s'agit plus maintenant que de porter le dernier coup, nue de le dénoncer à l'équipage comme la cause de ccs affreux malheurs... l'occasion est belle... Jusqu'à présent j'ai partagé tes scrupules... l'état de ces hommes n était pas assez grave: mais atijourd hui, à celle heure, lu refuses encore... lu refuses au milieu de ci-t orage qui va mugir : ce serait pourtant bien horrible... Perez, par Satan...
— Par Satan '... vous en teudez?.,. un signe de croix et en avant! dit Daniel exaspéré jusqu'au délire par cette scène étrange.
Et d‘un coup de sa puissante épaule, il jeta la porte de la cambuse eu dedans.
Ju -que-là, le bruit que faisait la membrure de la frégate, en se courbant sons les efforts de b bourrasque, avait empêché Perez de sc douter de la présence de Dauiel et de scs compagnons: tuais, eu voyant b porte tomber et les sinistres figures qui s y présenta eut en tumulte, il se jeta à leur rencontre en s'écriant: — Misérables!... que voulezvous?...
— Geuoppcz Grand-Gibet, cria Daniel à ses pays, moi et deux autres nous cracherons celui-ci! s’écria lu breton en se précipitant sur Rita. Ali! tison d'enfer !... Ilelzébutli, tu ne m'échapperas pas... par Notre- Dame ! hurlait Daniel eu passant avec frénésie sou chapelet au cou de Rita. Peudaut que deux de se» pays la garrottaient et la bàillontuieut, les quatre autres garrottaient et bâillonnaient aussi Perez, qui ne pouvait opposer aiicuuu résistance.
Tout cela fut fait avec b rapidité de la pensée. Ces deux victimes étaient là, par terre, liées, enchevêtrées à ne pouvoir faire un mouvement, à ne pouvoir pou»<cr le plus faible cri.
U tempête devenait horrible, et. au milieu du danger, on ne s'a|>crcevait pas sans doute sur le pont de l'ab-euce des six matelots.
— Atti'udez-moi, dit Dauiel, et il sortit précipitamment.
Les visages des six matelots setriblaicul alors d'une pâleur cadavéreuse.. La sueur ruisselait de leurs fronts, les cheveux leur dressaient à la tête.
C'est avec un sentiment de frayeur indéfinissable, et en faisaul d’une main d’inuombrables signes de croix, qu'ils sc montraient Perez et llita, qui, couchés à terre, inspiraient encore à ccs forcenés la terreur qu'inspire le tigre enlacé dans les rets.
Au bout d'un instant, Dauiel revint avec un prdari (ou grande toile goudronnée) a deux boulets rainés qu'il avait pris dans b batterie...
LA VIGIE DE KO AT- VEN
— Le graio est sec, mes matelot», dlt-ll ; à la mer... A la mer le sorcier ... U en est temps encore.
Eu entendant ces mots, ferez et Rit» ouvrirent affreusement les yeux; aucun mot, aucun geste ne leur était possible.
— Ali ! démons inlàmcs ! ... sorcier» de malheur ! disait Daniel avec un délire furieux, en enveloppant ferez et Hila dans cette immense toile comme dans un vaste linceul... Ab ! lisons du diable I vous jetez un sort sur de pauvres marins; tuais vous n’aviez pas compté sur mon rosaire, le Losophc me Tarait bien dit!
— Maintenant, mes matelots, ajouta-t-il, liez cela, cachez-leur ferme la tête dessous, mettez les boulets aux pieds, et montez le tout par le petit panneau.
Cela fut fait.
On arriva dans la batterie, qui était déserte, tous les matelots étant sur le pont pour lu manoeuvre.
Daniel ouvrit un sabord du vent, malgré le danger.
Les quatre homme» qui portaient l'effrayant fardeau, que de brusques tressaillements agitaient, le posèrent sur le sabord, la moitié eu dehors du navire, la moitié en dedans.
— A genoux, dit Daniel en ôtant son bonnet, et remercions Notre- Dame de Recouvrance,..
Les quatre matelots tenaient toujours le fardeau, qui se tordait couvulsivemcal.
Les deux autres marins imitèrent Daniel, et dirent :
— Nous vous rendons grâces, Notrc-Damo de Recouvrance, vous qui nous délivrez du sort et des sorciers...
Puis ils se signèrent et se relevèrent.
— Maintenant, cria Daniel, à l'eau ! .. à l'eau !...
Et ces furieux poussèrent le fardeau tout à fait eu dehors.
El il disparu! au milieu du fracas des vagues.
Et Ce fut (ait do forez et de Rila... de la duchesse d'Aluiéda et de son ftdèle écuyer
A ce montent, une lame monstrueuse ddcrla daus la batterie par ce sabord ouvert, cl l'inonda en partie.
— C'est Satan qui nous dit adieu, s'écria Daniel en fermant le manlelel : maintenant, rn haut, et silence... le navire est sauvé.
Quand il» montèrent sur le pont, ils trouvèrent lYquipage morne, tris4e. et toutes les voiles serrées; car. quoiqu'il fît un temps à porter des huniers au bas-ris, l'équipage était si tiil»Ie, que Henri avait ordonné de fuir à sec devant le temps.
Le comte, debout sur le banc de quart, son porte- voix à b main, donnait ses ordres avec calme, et sa ligure, éclairée en reflet par la lumière des habitacles, lie trahissait pas la moindre émotion.
Passager et variable comme les vents de ces parages, bientôt le grain diminua de violence et s'apaisa. De celle tourmente il ne resta qu’une assez forte houle, cl, deux heures après, le vent sautant au nord, la Sylphide était en route.
— Je ne sais, disait Henri à Motivai, en quittant le pont des qu’il vit le grain calmé, je ne sais pourquoi ce coup de veut, si promptement apai>t\ me semble il un heureux présage; c’csl une lollisc, si l’on veut, tnals je sens là quelque chose qui me dit que nos maux touchent a leur fin, et que, nous trouvant bientôt dans les veut» a izés. leur influence sera salutaire à nos marins ; enfin, je me sens bien moins triste que d'habitude.
— Je partage bien sincèrement vos vœux, dit l'officier.
— Pardieu, dit Henri en voyant paraître sou maître d'hôtel, faites mieux, venez partager mon souper ;... car je me »ciis de l'appétit en diable, moi qui, je lie sais pourquoi, échappe à celle damnée épidémie ; vous jugerez des talents de mon nouveau cuisinier, qui était à M, de Gcvres.
El Monval, acceptant Tiuvltalion du comte, descendit avec lui.
De Mirao tenait le quart.
Le lendemain, à huit heures, au moment de b distribution des vivres de l'équipage, les matelots de ration allèrent à la cambuse
Ou attendit vainement Graud-Gibct.
Comme il ue se présenta pas, on fil à bord les plus minutieuses recherches pour le retrouver; ce qui fut impossible.
Alors on pensa avec beaucoup de vraisemblance, que, par accident, H était sans doute tombé à la mer pendant b tourmente; mal» que la nuit et le fracas de l'ouragan avaient empêché de le voir et d'entendre ses cris.
Il fut peu regretté à bord de la Sylphide, cl on ne parla pas même de son commis, que presque personne ne connaissait : ceux qui l'avaient vu avant le départ de Brest crurent qu’il était resté à terre, l'appareillage ayant été bit très-brusquement.
Daniel et scs pays associés gardèrent le plus profond silence sur celte aventure, cl ne furent pas même tentés de b révéler lorsqu'ils virent l'équipage reprendre ses forces et sa santé; car, après la di>paritiou de ferez et de b duchesse, les vivres des matelots iTcinnl plus empoisonnés, les effrayants symptômes qui s'étalent déclarés cesseront aussitôt.
Celte révolution salutaire daus le physique et daus le moral de son équipée remplit Henri do joie, et lui fil désirer ardemment de rencontrer l'ennemi.
Ou nomma un quartier -ma lire limooW à l'emploi de Perez, donl la mort fui constatée de la manière suivante sur le journal du bord:
«... 1 5 février 1 781 . Le nommé Charles Dalès, Espagnol, et préposé à bord par M. le munitlonnalre général à b distribution des vivres, ne s'étant ps trouvé à b cambuse, ni daus Micun endroit du navire, on a suppose que lodit Charles Dalès avait été emporté par un coup de mer, lors d'un grain qui était tombé à bord pendant b uuit, sans qu’on ail pu se douter de cc malheureux accident. En foi de quoi uni siguéavec I ecrivain, M. le commandant, le lieutenant, » etc.
Ainsi mourut ferez de Sllieyra, ainsi mourut la duchesse d'Alinéda.
Pauvre duchesse!... partie de si haut, et tombée si bas!...
fauvre Hila ! dont l’existence avait été si splendide, si somptueuse ! pauvre femme, qui, avant de connaître le comte, rivalisait, par son rang et ses riche*>es, avec les plus grandes maisons de France!., finir ainsi! après des mois d'une vie amère, infâme et misérable; finir ainsi! étoulfëe, noyée, sans pouvoir prononcer un moi, sans pouvoir seulement crier a ses meurtriers :
« Dites-hrf que l'étais là;... qu'il tremble au moins eo sachant que, tapie sous scs pieds, tout près de lui, dans son vaisseau, il avait une implacable ennemie, qui aurait pu le tuer, et qui no l’a pas tué, parce que ce n’eût clé qu'une mort, cl qo’cllc voulait le faire mourir de mille tortures, de mille morts.
« S'il a échappé à cet horrible danger, qu'il sache au moins qu'il l’a couru, car on meurt quelquefois de saisissement à la vue de l'épouvantable péril qu’au a évité; ., qu'il sache bien surtout que ce qui soutenait nu vie, c’était b haine b plus incurable et b plus profonde;.,, que ce n'était plus sou méprisable amour que je regrettais avec des larmes de sang, mais que c’était mon titre, mon uom, ma lortune;... qu'il sache cela, au moins... qu’il le sache... a
Non, madame b duchesse, non, le comte de Vaudrey ne sait rien de eeb, il n’en saura jamais rien.. .81, par désœuvrement, il pense à vous, ses idées seront douces et flatteuses, car elles lui rappelleront un auge d'amour cl de dévouement qui est mort avec le nom de Henri sur les li vres, une femme adorable qoi a mieux aimé renoncer à l’existence que de vivre sans l'amour de ceint qui l’avait pourtant si outrageusement trompée.
S'il pense à vous, ce sera pour ressasser le souvenir des jouissances qui vous lai donnâtes autrefois ; pour se rap|*clcr et dire à ses compagnons de débauche Que parmi ses maîtresses il a possédé une duchesse espagnole dont les (lents étaient magnifiques, b taille divine, les cheveux superbes;... mais que celte femme incomparable est morte de désespoir, parce qu il b négligeait...
En un mot, votre image ne se représentera jamais à son imaginalioo que riante, voluptueuse, dorée, avec un cadre noir de draperies funèbres pour faire coiitrasto.
Non, madame, non. le comte ne saura jamais à quel point vous l’avez hai ; il ne mourra pas de ces mille morts que vous loi vouliez.
(j'esl vous qui mourrez de ces mille morts ; c'est vous qui renoncerez à la beauté, au rang, à la fortune; c'est vous qu’uu homme de police accouplera avec des tilles et des voleurs ; c'est vous qu'un geôlier battra; vous, madame b duchesse, vous, chaste et pure; vous qui n'avez commis qu'une seule faute. .. faute sublime : car il est religieux et noble, l’amour qu’une fcuiino, nu faîte des prospérités humaines, éprouve pour un être qu'elle croit obscur, pieux, soutirant cl résigné; votre amour pour le juuvre Henri de la tour de KoaUVén, mais c'était presque celui de b mère pour son enfant, celui de Dieu pour sa créature.
Enfin, cet amour, vous le vouliez voir consacrer par les lois; vous vouliez rendre votre union sainte, inviolable, éternelle, pour assurer les trésors du monde et de votre cœur à celui qui, pensiez-vous, n’avait rien quinte belle Ame.
Eli bien! malgré cela, à cause de cela, vous mourrez, vous dis-je, et d’une mort affreuse; ce que vous aurez ressenti de désespoir amer, de haine poignante, de tortures morales et physiques, dépassera le» limites du possible. Voirs éprouverez les déception» les plus atroces, déception d'amour, déception de vengeance; car vous aurez en foi en votre veu-
J ;cance. comme vous aurez eu Toi en votre amant; uue de ces fois pro» ondes qui sont presque des révélations . Eh bien ! celle foi vous trompera encore et toujours ; vos plans éclos dans le délire de b haine, vous les verrez échouer par les hasards les plus vulgaires, l'oubli d’un pa&sepurt, la crédulité stupide d’un matelot.
Vous mourrez d’une mort aiïreuse et ignorée, et personne ne vous plaindra , car persoune ne saura ce qu'a souffert b üuettes»* d'Alméda avant et depuis sa mort.
Quant à votre mort pour le monde, A votre mort de grande dame, elle a été moquée, insultée, calomniée, et depuis longtemps on n’en parle plus.
Votre mort ! mais elle a satisfait les amours-propres de ceux qui vous haïssaient ou qui vous enviaient.
Votre mort ! mais elle a servi d'entremetteuse à Uenri pour ses nouvelle* amours avec madame de Ccrnan : elle lui a valu l'amitié de si* Georges, et ce beau duel où il a si honorablement tué M de Cernait et .blessé M. de Saint-Cyr.
Votre mort! mais elle a rendu le comte ( homme le plus à b mode de son temps, sans compter qu elle lui sert A faire de la mélancolie lorsqu’il s'ennuie OU que le temps est sombre : de sorte que M. de Vaudrey vous doit un charme et une distraction de plus.
Et ce qu'il y a encore d'affreux à penser, c'est que vous avez but
LA VIGIE DE KOAT-VEN
souffert, c’cst que vous ôtes morte pour un fol, et rieo de plus : pour un joli homme assez spirituel, bien né, brave et riche, il est vrai, mais sans génie, sans grandiose ; en un mot, pour un de ces hommes charmants, pour un de ces fruits dorés, mai» insipides, qui naissent en foule au pâle soleil des cours ■
üb ! cela est horrible ! horrible pour vous surtout, Hita, je le conçoit; mais cela arrivera presque toujours dès que la passion sera aux prises avec légoismc, ou qu elle ne ciierchera pas l’oubli de ses maux dans une religion d’espérance et de résignaliou.
Cela arrive aussi, parce que l'impénétrable Providence protège généralement les gens de l'espèce du comte. Oui, il» ont toujours ce qui s’appelle du bonheur; et puis, dans ce grand tripot de l'humanité, ils se font Leau jeu. ils trichent, mais Us gagnent; c'est odieux, mais ils jouissent ; ce o’fttf nas un droit, mais c'est un fait. Nlez-le, et je vous citerai ; Lucnllus. Alcibiade. Falkland, Rochestcr, Buckingham, Crament, Lauzun, Richelieu... et mille antres encore.
Certes ces honorables ont dû, pendant leur longue carrière de débauches, de plaisirs et d'orgies, soulever bien des haines, aviver bien des jalousies... Qu'en est-il advenu? Rien. Ils ont longtemps et placidement vécu tic voluptés, et passé...
Mais aussi quel sim Lttia xivxiLÜ!
Encore uuc fois, Rila est bien morte, morte □ tenue, morte 4 point; ses joies on ses douleurs avaient profité au comte autant que possible : à quoi bou sa vie désormais?
Et quand je dis le comte et Bila, je parle de l’égoisuie et de l'abnégalion, du fort et du faible, du bou et du méchant.
Car, aux yeux de quelques êtres admirablement doués ou prédestinés, que représente b masse des hommes, sinon celte orange que Frédéric écrasait si bien, après en avoir exprimé tout le suc?... sinon celle proie complaisante cl facile dévolue de tuut temps à l’égoïsme habile?
A l'égoîsmc! cc centre étincelant, froid et dur comme le dhmaul ; cc pôle magnétique vers lequel tous les êtres dévoués gravitent... peutêtre par l'irrésistible puissance de b loi des contraires.
Car, en vérité, cela est bizarre à penser : qu'il y a dans tout être organisé un instinct qui le pousse au mal comme agent ou comme patient; et qui lui dit : Si lu n’es pas bourreau, sois victime.
Tenez... voyez au milieu d’une belle nuit d'été, alors que b brise est douce, et que les vieux chéues frissonnent amoureusement sous son liait inc : alors que chaque Heur, répandant ses parfums, ouvre son calice humide de rosée; alors que chaque feuille, chaque touffe d'Itcrbe, offre uu asile frais et embaume à ces myriades de papillons ou d'itheclcs dont le léger murmure, se mêlant au bruissement dés arbres, fait b voix silencieuse des nuits.
Alors, n'est-ce pas? tout est bonheur et joie dans ces retraites Tonnées par les pétales d'une rose ou la corolle d'un dahlia. Alors ce sont des jeux sans liu sur le disque d'une marguerite, des luttes amoureuses au fond d’un lis vermeil...
Eli bien ! apportez une lampe d'or au milieu de cette scène de délices, et faites jaillir tout à coup sa flamme éblouissante...
Pourquoi chaque papillon, chaque insecte quillera-t-il à l’instant sa fleur, son miel et ses parfums, pour le faux éclat de cette lumière fétide et mortelle?
Voyez : l'uu s’en approche, il fuit, il revient, il fuit encore; mais cette flamme est si calme, si belle, si éblouissante, qu'il ne résiste plus ; il s’y s ite... et disparaît, mutile, brûlé; il meurt dans d’affreuses torture», lies milliers mourront comme lui, soulfrirout comme lui, disparaîtront comme lui...
El b flamme n’en sera ni moins pure, ui moins vive ; elle sera toujours b, attrayante et fatale...
Ainsi est-il du faux et séduisant éclat de l'égoïste, du fat. du roué ; ainsi est-il des être» dévoués qui souffrent et meureul fascinés par des dehors menteurs et brilbuls!
Pourquoi ceb? Pourquoi l’4me pure et sensible se sent-elle toujours irrésistiblement attirée vers l ime mauvaise? •
Pourquoi l'oiseau se jettera-t-il toujours dan» la gueule du basilic?
Enfin, pourquoi ce sombre symbole du Schmmt tzutatb» et du Farrr ititADu sera-t-il vrai... vrai jusqu'à b Su des monde»?
Car il v a, comme ceb, trois ou quatre vérités épouvantables, qui résument l'histoire morale de l’espèce humaine, et servent d'axes étemels à ses tristes passions.
Eacorc une foi», pourquoi les irrécusables succès de l'égoïste, du bl, du rond, toutes variétés monstrueuses d une mémo espèce?...
Etres faux et vils, stupides et vulgaires, qui sont à l’homme de cœur et «le génie ce que peut être b tueur d’une lampe 4 b splendeur du soleil... cc que peut être une lumière factice, qui brûle et ue féconde pas, aux rayons ébloubsouts de l'astre qui vivifie des mondes.
Cela est vrai, cent fois vrai I qui le nie ? Le fat est misérable, comparé 4 l'homme de génie ; la lueur d'une lampe est sordide, comparée à b magnificence du soleil.
Mais aussi combien en est-il qui se contentent de b lumière du soleil ? Combien en est -il qui aiment a se recueillir dan» l'ombre, cl qnl, comprenant les mystères de 1a nuit, entendent avec délices b voix de b solitude?
Combien en est-il qui se conteuteut de l’amour d’une 4mc pure et éle-
vée, qui se plaisent à traduire ses rêverie», et trouvent une joie ineffable à écouter en silence les battement» d'un noble corur?
Oh ! le nombre de ceux-là est bien petit, et, pour presque tous, mieux vaut b ebrté factice des bougies que le» ténèbres d'une belle nuit; mieux vaut l élourd issanl caquetage d'un sol que b méditation profonde et muette du geôle.
Cela explique suffisamment, je croi», la valeur exorbitante de ta bougie et des hommes 4 lionnes fortunes.
Eh bien ! le comte était un de ces derniers : Il était impudent, égniste et fat; et. comme tel. il pouvait prétendre au bonheur le plu» révoltant.
Rila. aimante et dévouée; Rila, dont le coaur était noble et grand, pouvait, devait presque... mourir comme elle est morte, si Tou en croit les lois de l’expérience et de ce qu'on pourrait appeler b logique sociale.
Mourir après d'horribles angoisses... pendant que, sur le pbneher qui la séparait de lui, le comte, railleur, gai, insouciant et vain, ne pensant pas plus à elle que si elle n'eût jamais existé, le comte promenait ses talons rouges eu rêvant je uc sais quel avenir confus où se dessinaient ç4 et là de gracieuse* figures de femmes accoudées sur de nobles trophées militaires.