‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 38 sur 70 · W* 5. — U CALS · texte numérisé non relu

W* 5. — U CALS

Après l'Ivresse, le mal de télé: après l'étude, rabattement; après la maîtresse, leponse; après le combat, la cale.

On sait que «-'est à tond de cale que Tou transporte, pendant et après le combat, les blessés, les morts et les mourants.

Or, la cale, c'est le résumé positif, le chiffre exact de ce que coûte la vt< toire.

Lors de l’action, dans la batterie, sur le pont, au milieu du feu, au grand jour, au grand air, le point d'honneur vous exalte, la pondre vous grise, la vanité vous monte, « l b vue dn carnage éveille en vous cet instinct sanguinaire, ce penchant irrésistible au meurtre, dont b nature a sagement doué chaque individu, afin de lui donner les moyens de se dtfriidre contre ses pareils, cl aussi de remédier un peu à l'épouvantable exubérance des espèces.

Et pu-s, pendant l’action, le reflet magique de ce mol. la gloire, co- | Rtc tout, embellit tout; ce ne sont plus d« douloureuses blessures qui saignent, ce sont de nobles sources purpurines qui arrosent ci fout vcrJir les lauriers de la patrie; si l’on i-sX tué, on ne meurt pas. au coatnire, ou vil dans Infeloire! et tant d’autres jolies choses., qui vous changent un paysan stupide en héros, on héros sublime qui tue, non par haine ou par faim, ainsi que le ferait une bêle féiocc, mais qui lue parce qu’on lui dit : Tue! Admirable désintéressement qui prouve vraiment combien peu l'homme est égoïste.

Mais, hélas! apres le combat, Achille seul son talon; le demi-dieu tombe dans la cale.

Ur, b cale sombre, fétide, boueuse, avec se* mares gluantes de sang caillé, ses chirurgiens armés de CWHCWtl nui iranclienua chair vive, de scies qui grincent sur les os humides. île lers rouges qui cautérisent les veine*, de tenailles qui pinceut les nerf»; la cale avec ses cris de rage et de douleur, scs râlements d’agonie, son odeur chaude, sanglante et cadavéreuse, comme celle de U tuerie d'un boucher ; la cale, en un mot, est la partie vulgaire, hideuse, prosaïque de la gloire...

De cette belle gloire si poétique, si élhérec, qui plane si radieuse (bus l’azur, au bruit éclatant des trompettes de la Renommée, avec son casque d’or, ses ailes blanches et ses palmes vertes et immortelles;

De cette belle gloire aussi incarnée dans la personne d’un général d’armée, qui. apres avoir iruuquiHcmcnl joué scs régiments comme les pions d'une partie d’échecs, entouré d'un état-major étincelant de broderies, passe au galop sur le champ de bataille pour aller dîner, et dit aux soldais étendus sur le sol. mourants et mutilés : — Mes amis, vous vous êtes conduits en braves!... Ou bien : — Intrépides soldats, la patrie «t satisbile !... Ou mieux : — Ah ! vous êtes de vrais Français!... ou de vrais Anglais !... on de vrais Allemands! suivant les localités.

Mots consolateurs, baume bien fais. ml. récompense flatteuse et capable de faire oublier à ces braves les maux alitant qu’ils endurent, uns trop savoir, à la vérité, pour qui, ni pour quoi.

El encore, que sont les horreurs d’un champ de bataille auprès du spectacle que présente la cale ou le faux pont d un vaisseau, cet espace loua et étroit encombré de blessés après uii combat?

j'ai vu les deux. Quelle différence, mon Dieu !... Sur terre, au moins, on aperçoit le ciel, on a de l’air, on respire; si vos membres sont brisé), le sol ne les soulève pas à chaque seconde, en renouvelant ainsi des douleur» insupportables. Une lois & l'ambulance, vous goûtez une espèce de calme et de repos; vous n'avez pas à courir, comme sur mer, les hasards d’une tempête ou d'un naufrage ; vous n'avez pas au-dessus de votre tète des canons qui tonnent et font tressaillir chacune de vos libres irritées nar la lièvre et la douleur...

Mais tenez, descendez dans le faux-pont et dans la cale de la Sylphide , dans ce noir empire où le docteur Gédéon règne en souverain.

Des fanaux entourés d un grillage fort serré sont accrochés aux piliers du fauxp-ont, à peine élevés de cinq pieds et demi ; ces fanaux ne jeitent que de» lueurs rougeâtres et douteuses qui apparaissent çj et là au milieu de» ténèbres comme de pâles lumières voilées par un épais brouillard; à travers celte demi-obscurité, on voit, assis ou debout, des marins blessés, dont la tête ou les membres sont enveloppés de linges déjà tachés de sang ; ou voit aussi courir Ica matelots servants ou les aides du docteur.

A bâbord, aur l’avant, est une grande toile goudronnée qui présente une masse informe ; pour l'instant ceci est le cimetière; cette toile recouvre les cadavres de ceux en qui le docteur ne trouve plus signe de vie.

Auprès de cette toile, à genoux devant une petite croix, l'aumônier prie pour Fine des trépassés.

A tribord, tout co face, on volt le principal établissement du docteur; c’csl une table longue et étroite sur laquelle on a étendu un matelas couvert d'une toile cirée toute dégouttante de sang ; au-dessous de la table il y a un grand baquet à moitié plein de son pour recevoir le sang, et au-dessus un fanal à trois bougies qui répand une vive clarté dans ce seul endroit du bux-pont.

C'est sur celte table qu'on allonge les patients que le docteur opère avec assez de dextérité.

De l’autre côté, et tout proche de la table, quelques lits en fer, quel-

que* cadres, reçoivent les marins qu’on vient d’amputer, ou ceux dont les blessures sont fort d-ingercu^s.

Le docteur Gédéon. la tête entourée d’un mouchoir, les bras nns, ayant devant lui un grand tablier rempli de ses effroyables outils, finissait de désarticuler fort galamment l’cpaule gauche a'un second maître voilier, qui avait supporté celle cruelle opération avec un admirable sang-froid.

Seulement, quand la lame du couteau étroite et aiguë plongea dans les derniers ligaments qui retenaient encore te bras à 1 épaulé, le marin ne put retenir un épouvantable cri de douleur.

— Donnez-lui quelque chose à mordre, dit Gédéon, ça le soulagera.

Le Losoplie, di jû blessé, et qui attendait son tour de pansement,

offrit aux dents du patient un morceau de toile roulé fort épais.

— Une seconde, et j'ai fini, mon garçon, dit le docteur.

Il finit en effet ; et le roariu, celle fois, au lieu d'un cri perçant, ne fit entendre qu'un gémissement convulsif; mais il avait serré les dent» d’une telle force, que le rouleau de toile était traversé de part en part.

Le bras et l'avant- bra s gauches tombèrent, et uu aide alla vite porter le tout sous b grande toile.

— En voilà un, dit le Losophe, qui peot être sûr de n'avoir plus de crampes dans le coude quand il se couchera sur le côté gauche.

Le docteur posa l'appareil sur l'énorme plaie du blessé; puis se retournant vers le Losophc :

— Voyons, nu’csl-cc que tu as, toi? lui dit-il.

— Major, répondit le Losophc co montrant sa jambe, c’est nous deux, Saint-Médard et moi, qui avons reçu un bbcak-n; tenez, que la pauvre bête en a eu b moitié de l'oreille emportée. Je ridais uu hauban de hune quand ça nous est arrivé. J’avais la jambe en l'air, et Saint- Médard aboyait comme un furieux après l'ennemi. Mais ça ne sera rien l'oreille à Saint-Médard, n'est -ce pas, major?

— Est-ce que tu crois, animal, que je vais panser ton chien? dit Gédéon. C'est bien assez d’un... Eh bien! eh bien! pourquoi celle frayeur? Où diable vas-to? Pourquoi se sauve-t-il ainu tout boitant, avec son chien, avant que d'être pansé? demanda le docteur à un de ses aides.

— Je vas vous l'apprendre, major, dit Daniel en t'approchant, car ü avait aussi été blessé d’un éclat de bois à la tête, c'est qu'il craint que je lui f.... du tabac, le gueux qu’il eat.

— Comment, du tabac!...

— Oui, major, dit Daniel, en faisant avec son poing vigoureux un geste significatif.

— Ah ! j’entends... Voyons, mels-toi là, que je le paose. Et pourquoi vcux-lu battre ton camarade.

— Figurez-vous, major, qu’avant lo combat, celte ca rogne de Losophe m’a proposé de me procurer une chose de magie que le lui payerais trois petits ecus, et avec quoi je ne risquerais pas d'être blessé, vu que lui, étant lieutenant dans la macic, il pouvait... Oh! mais sacredieu, major ! vous me crevez b tête, s’écria Daniel en s’interrompant et portant scs deux mains à son crâne...

— Allons, ôte donc tes mains, butor, tiens-toi tranquille, ou je te bis attacher.

— Oui, major; mais c'est que vous m'avez pincé la cervelle... on dirait... et je suis très-sensible de la cervelle.

— Peut-on dire de pareilles sottises! Mais voyons, fiuls-moi tou histoire, ça te distraira, reprit le docteur.

— Oui, major ; mais tout le mal que j’ai, ça retombera en rosée de -calotte» sur le dos du Losophc. Voilà la suite de la chose, major; comme le Losophc m'avait fait dans le temps une magie qu'avait été très-bien, je ne m'ai pas méfié, j'ai payé ; pour lors, quaud j'ai eu payé, il m’a Ciit avaler quelque chose de noir comine de l'encre, mais quelque chose de si affreux, de si mauvais, que j’eu ai eu des tremblement* de mal au ventre, et que je n’ai pas pu finir la fiole. C’est trèt-bon ça, Daniel, que inc dit ce gueux de Losophe; tant plus ça le bit mal au ventre, tant pins tu seras à l'abri. Moi, le le crois, je m'en vas tranquillement nu-tête au feu, et bon, la première chose que j’a tira ne, c’en un éclat de bois en plein dans la tête, quoique le gredin m'ait juré, foi de lieutenant magicien, que quand même je me mettrais à la gueule d'un canon, ie canon partirait plutôt par la cubsse que de me faire mal, et que ...

— Allons, lo n’cs qu'une bêle; te voila pansé, va-t’en, car voici le lieutenant qui parait avoir besoin de moi, reprit le docteur.

— Merci, major, dit Daniel. Puis, s'adressant à un groupe de matelots : Vous n'avez pas vu le Losophe, vous autres?

— SI, il a remonté par le petit panneau.

— Ah ! je te vais coincer, gucusard, dit Daniel en suivant cette direction.

— Eh bien ! disait le docteur au lieutenant, qu’est-ce que tu as, Jean, mon pauvre ami?

— Je ne sais, c’est ici au bras, une balle, je crois ; et le lieutenant dépouilla son habit, déchira sa chemise ensanglantée, et découvrit sa poitrine et ses bras vcKts. Gédéon examina, tâta , sonda l'orifice de, la blessure, et répondit ;

— C’est une balle, eo effet ; et où as-lu reçu ça ?

— A l'avant, au pied du beaupré, deux minutes apres que. .

LA VIGIE DE KOAT-VEN

B( Jean Thomas, sans achever, tourna brusquement la tête, en portant b main à son front.

— Eh bien! après que... quoi? demanda le docteur en se préparant à faire l'eilraclloo de la balle.

— Après avoir abattu ce malheureux d'un coup de hache, le frère de ce fou savant.

— Comment, Tboma s! dit le docteur stupéfait, en bissant tomber 6on trousseau d'instruments, comment, tu aurais tué M. Sulpice, ce pauvre diable qui était toujours courbé comme un tliicn à la porte de son frère! Allons, tu veux rire, tu n’as pas fait ccb, Thomas?

Et ecs furieux poussèrent le fardeau tout à fait en debora. — rut O*.

— Oui, je suis fort eai et j'aime à plaisanter, en effet, dit Thomas avec un rire effrayant d'amertume ; mais ne parlons pas de ccb. Ma blessure est-elle dangereuse?

— Ah! j’étais bien sûr que c'était une farce. Voyons ce que s’est permis de faire cette petite coquine de balle, cette petite balletic, celte petite ballinetlc ? dit gaiement le docteur tout à fait rassuré. Oh ! elle n'a pas été trop méchante, b drôlessc, elle s'est arrêtée au biceps... C'est une pbisanterie, je vais t'ôter ça, et lu pourras b faire monter en cachet. Ab çà, et le commandant, le monstre, n'est donc pas blessé?

— Pourquoi le scrail-il ? Par l’enfer, je crois qu'il est aussi monsieur U comte pour les boulets. Cet insolent courtisan s'est tenu droit et haut sur son banc de quart, au milieu du feu, au poste le plus périlleux... et rien... rien...

— Eb bien ! oui, c'est du courage d'amour-propre, du hasard, dit Gédéon : il n'a pas bougé parce qu'on le regardait ; mais voilà tout : parce qu'on reste là comme un Terme, on n'est pas marin, bon marin pour cela.

— Tu le trompes, docteur, il est marin, tonnerre et sang ! il est bon marin; ses manœuvres ont été habiles, il a du sang-froid, de l'intrépidité, du coup d'œil; il faut l'avouer, c'est un très-bon oflicier, quoique comte et courtisan.

— Eh bien ! vois-tu, Thomas, dit Gédéon eu finissant de panser son ami, alors c'est qu'il n'est pas plus coinlc que loi et moi; cesl que sa mère était une gaillarde... tu m'entends. Il y a du sang de peuple dans cet homme-la, Thomas.

Imprimé par H. üiUut, liesnil (Eorc), ror le* cliclic* de» Éditeurs.

— Major, où qu’est le prêtre? demanda nn marin à Gédéon; c'est mon matelot Lucas qui râle cl qui le demande (t).

— Lucas! mais il u'en a pas pour un quart d'heure, dit le docteur ; il a b colonne vertébrale brisce d'un coup de mitraille ;... bisse-le donc en paix mourir eo philosophe, au lieu de se faire embéguiner par cet oiseau noir. Puisqu'il n'y a ni Dieu ni diable, à quoi bon ces momeries, imbécile !

— Teoex, major, sauf respect, vous raisonnez, comme un chameau; quand je vais en mer i’suis bien content que ma femme me dise bon voyage... quoique ça n empêche pas les ouragans; et pourquoi donc qu’il y aurait du mal à ce que le prêtre dise aussi bon voyage a Lucas? ajouta Ivon en s’éloignant pour chercher l'abbé.

— Eb bien ! Thomas, dit le docteur au lieutenant qui, profondément absorbé, n’avait pas entendu ce dialogue, voilà comme on abrutit l'espèce humaine:,., voib un animal qui, au lieu de croire qu'il retourne au néant d'où il est sorti, va se meure un tas de fariboles d éternité dans b cervelle, et se figurer qu'il y a autre chose que de la matière dans sa misérable organisation ;... c’est atroce!... effrayant !... mais ça ne peut pas durer... Que diable!... les encyclopédistes sont là...

— Par ici, mon abbé, dit Ivon en repassant devant le docteur, ci conduisant l'aumônier près de 6on matelot.

Le prêtre arriva près de ce brave marin, qui, à peine rétabli de scs blessures, venait d’en recevoir une mortelle.

Lucas, couché sur un cadre, tressaillait horriblement â de longs intervalles; son matelot, agenouillé près de lui, tenait un fanal qui éclairait ses traits pâles, mornes et déjà cadavéreux.

— Lucas! voilà M. l'abbé, dit Ivon.

Lucas souleva péniblement b tête, tourna ses yen éteints vm l'aumônier, et lui dit d'une voix basse et voilée :

— Mon abbé, je vais avaler ma gaffe tout à l’heure ( mourir ) ; mais je voudra» que ça toie eo chrétien, je l’ai promis à ma mère... ei puis, étant tout petit, on m'avait voué à saint Joseph.

(1) Prruqne loui les marias ont ce qa'ils appellent leur matelot. Ce oomparnoa et cette liauen d'amitié forte et éprouvée ressemble un peu à celle que les écoliers caractérisent par Hrt fauemli.

— fàoe 70.

Jean Thomas ne balança pas : d'an coup de hache 0 abattit Sulpice.

LA V1GIF. DE KOAT-VEN

— Vous êtes bon fUs... Dieu vous bénira, mon frère, répondit l'aumônier en s'agenouillant près de Lucas, et pressant les mains déjà froides et humides du moribond.

— Mais, dites-moi, ajouta le prêtre d'une voix douce, u'avez-rous rien à vous reprocher, mou frère?.,, cct aveu, voyez-vous, dans un moment comme celui-ci, vous absoudrait de toutes vos failles.

— 01) ! mon abbé, je puis tout dire, répondit Lucas, je n'ai pas grand mal à nie reprocher.

— Laissez nou*, dit l'aumônier à Ivon, je vais entendre sa confession...

— Mais, mon abbé, répondit Ivon avec une admirable naïveté, mon abbé, ie peux rester, nous sommes matelots 1

— Oui, mon abbé, c'est mou matelot, répéta Lucas, comme pour confirmer ce nue son ami venait de dire.

— Je vous écoute,

dit l’aumônier. *

— - Daoi... mon abbé, dit Lucas cil t'aftalblissaut peu à peu, j’ai pas lait grand mal;... une fois pourtant. ..si... j’ai pas assez serré les gar* celtes eu prenant des ris dans la misaine de b frégate la Sérieuse, et la voile a été emportée de ses ralingues; et puis uue autre fois, à bord du Tonnant...

— Mais, mon frère, dit doucement l’aumônier, passez ces fautes dans le service; n'avez vous rien de plus à vous reprocher ?...

—Ali !oui,i’enieiHls, mon abbé... Eli bieu !

je m’ai quelquefois croche avec des camarades... quand j’étais eu ribotc ;,.... j’ai agacé desTilles;... nuis, fui •i boni inc. mon abbé, avant je leur disais toujours que je ne me mariais guère. Je m'ai aussi moqué des chefs qu'étaient des badernes... Je...

— Si ça te fatigue, matelot, dit Ivon eu cnlcudaiit la voix de Lucas s'altérer, je vais confesser le reste...

— Non, dit Lucas ; voilà tout, mon abbé...

Ab! si... uue fois dans un coup de vent sous le cap... lu sais. Ivon.

j’ai pas largué à temps l'écoule du petit hunier. et J’ai à me reproclicr, c’cst vrai, d’avoir bit casser un petit mit de hune ;... j'at encore fait quelquefois b

misère à un novice :... —

fai aus-i b juré de

fois, mon abbé... ab I . ....

ça. ooi... mais c'était Arthur de Cilly.

plutôt dans des grains ijin dans le calme, et

pub c'est tout. — Non, cc n'est pas tout, mon abbé, dit Ivou ; voyezvous, Lucas donne les trois quails de sa paye à sa mère.

— Est-ce qu'a ne m’avait pas nourri, elle? dit Lucas d'une voix de pins en plus affaiblie.

— C’est pas tout, mon abbé, Q s'a jeté à b mer pour me repêcher dans une rafale...

— Est-ce que J'étais pas ton matelot? dit encore Lucas.

— Enfin, dit Ivon, il n’était pas guéri d'une ancienne blessure, qu’il a voulu sortir de l'hôpital pour faire b campagne avec moi...

— Le major m'avait recommandé l'exercice, dit Lucas en tâchant de sourire à cette plaisanterie, qu'il paraissait affectionner.

— Mon frère, reprit l’abbé, vos fautes sont légères, cl vos louuci

actions sont nombreuses: espérez en la miséricorde de Dieu. — J'espère aussi, mon abbé ; mais ce qu'il y a de dur, c'est de se dire : V’Ià ma pauvre mère sans pain.

— Ah ! Lucas, dit Ivon d'un air de reproche douloureux.

— Non, matelot, non; mais enfin, si lu liles aussi ton nœud, toi... El c'est là le dur. nion abbé, de sc dire : Plus rien, plus de mère, plus de matelot ; il faut quitter tout ça;... tenez, mou abbé, depuis que je pense à ça, ça me serre tant le cœur, que ça m'y bit autant de mal que ma blessure...

— Kassurez-vous, mon frère, vous reverrez ce que vous aimez... et pour ne plus vous en séparer, dit l’abbé d'une voix grave cl avec un accent de profonde conviction.

— Ab çù 1 mais c'est donc vrai, mon abbé, cc qu'on dit d’un autre

monde? ajouta Lucas en se soulevant à demi, et un éclair de joie illuminait scs yeux mourants.

— Vrai comme voilà l’image de celui qui est mort pour le salut des hommes.

— C’est donc vrai, reprit Lucas avec un profond soupir de satisfaction, mats en s'éloignant par degrés, c’est vrai... cl je vous crois, mon abbe; vous ne voudriez pas vous

f. d'un mourant, et

puis c’est si boo à croire, que je ne soutire plus... je mo scus cabine... Ah ! dis donc, matelot... toujours matelots... plus séparés...

ch bien!... je ne te dis pas adieu... alors tu ne diras pas adieu à ma mère non plus;... je vous attendrai... Merci, mou abbé, au lieu de vous dire adieu, je dis au revoir, et...

Et puis cc fut tout; sa voix baissa, devint inintelligible ; il remua les lèvres, cl ses yeux restèrent fixes , ouverts mais sans regards.

L'abbé les ferma, et sc mit à prier.

— Je peux rester à côté de Lucas jusqu’à cc qu'on le mette sous la toile, n'est-ce pas, mon abbé? dit Ivon les yeux baignés de larmes.

A ce moment, un roulement de tambours résonna dans la batterie ; l'échelle qui de la batterie communiquait au faux-pont s’illumina tout à coup; car un matelot se plaça sur chacune des marches en tenant à la main un faual allumé. C’était le commaudanl suivi de

son état-major qui descendait faire son inspection. Il serait dillicile de peindre le contraste qui exista |>eudant quelques minutes eniro cette échelle si éclairée cl cc faux-pont si ténébreux.

Mais en vérité cela ferait un magnifique tableau.

Celte échelle mondée de clarté descendait obliquement de b batterie dans cet obscur faux-pont, et le traversait aiusi qu'un de ces rayous de soleil qui. passant par la fente d'un volet, balancent leur axe d'or au milieu des ombres épaisses d’une chambre fermée.

Et puis, au milieu des atomes qui sciiitillenl cl gravitent dans eea rayons, vous voyez se mouvoir sur l'échelle resplendissante de hnnlcre les officiers de la frégate, vêtus d’azur et d'écarlate, étincelants de broderies cl d'acier, enrubancs, poudrés, musqués, gais et bruyants.

LA VIGIE I)E KOAT-VRNi

El rappelez-vous ce qu'il y a dans ce faux-pool qu'ils viennent visiter, ce qu'un y distingue à peine à travers les ténèbres ; ce sont des morts, des mourants, des membres épars: ce sont enfiu de piles figures couchées sur des draps ensanglantés, ou se tordu ut au milieu d'affreuses convulsions.

Evoquez ce tableau, et vous ne nierez pas que le contraste ne soit frappant cl ne soulève de liantes et graves réflexions.

Tétait donc, nous l'avons dit, le comte et son état-major qui venaient

visiter les blessés.

Henri, mut plein de cette joie que donne une victoire rem|vorléc, causait et liait avec ses officiers, et comme il mettait le pied sur la derniêic marche de l'échelle, de Mlran lui disait :

— Pardieu, commaud.iut, voilà un combat doul le récit vous vaudra bien de tendres oeillades à Versailles, car les jolies femmes...

— Silence, messieurs, on prie pour les morts ici, dit gravement l’abbé eu interrompant le jeune homme et montrant le corps de Lucas à moitié recouvert d'an drap plein de sang.

Le comte, un peu piqué de l'observation, dit sècltement :

— C’est à moi, monsieur l'abbé, que V. le marquis de Miran adressait b parole.

— Et c'est à vous comme à lui, monsieur, que je l'adressais aussi, répondit l’abbé.

Henri, réprimant un mouvement d'impatience, dit à scs ofliciers ;

— Je voudrais causer un instant avec M. l'abbé. Je suis à vous, messieurs.

Et, s’approchant de l’aumônier, il failira près de la muraille du navire, de façon à ne pas être entendu de son étal-major.

— Monsieur l'abbé, dit le comte, personne plus que moi ne respecte votre saint ministère, et n’est plus disposé à vous accorder, à vous surtout, les égards que votre position commande; mais, une fois pour toutes, je n'aime pas les observations faites haut devant mon équipage. Jusqu'à présent vous voyez qu’il se conduit bien, cl quel parti jeu sais tirer: ne venez donc pas, je vous prie, lui faire croire qu’il est une autorité au-dessus de la in jeune, en me disant : Silence...

l'endaut le discours de Henri, la belle et hautaine figure du prêtre exprimait une insouciance dédaigneuse, et la fixité de son regard était telle, que deux fols Henri fut obligé de baisser les yeux.

— II faut pourtant bien, monsieur, dit l'aumônier, vous convaincre de ceci : où unit votre sanglaul métier, mon saint ministère commence. Vous brisez l’enveloppe terrestre, moi je guide l'âme vers les régions immortelles. J'ai donc, moi, le droit de dire : Silence, quand vous oubli» z le respect qu’on doit à ceux qui ne sont plus.

Et l'abbé, sans attendre la réponse du comte, s’agenouilb auprès du cadavre.

— Je profiterai du sermon, l’abbé, dit Henri en pirouettant sur ses talons et allaul rejoindre son élat-tnajor, étonné de ce long colloque.

Henri passa b revue des blessés, compatit à leurs souffrances, promit des pensions, des grâces cl des faveurs, parla de recommandations aux mitilsircs, d écrire au roi, bissa ces bonnes gens enchantés et prêts à recommencer, puis il rcrooula dans sa galerie.

Arrivé là, le comte se jeta sur un canapé en s'écriant :

— Germeau, ouvre toutes les feuétres, approche une caisse de fleurs, inonde-moi d'eau de Soubisc, car cette horrible odeur me suit partout. Ouf! quelle corvée! ce faux-pont est infect ; c’est, en vérité, à n'y pas tenir; j'aimerais mieux me battre pendant dix heures que de respirer pendant dix minutes celle puauieur.. Comment font ces gens-là pour y résister? pour vivre là-dedans / Mais, bah... ça n'a pas de nerfs...

Puis, regardant la liste des blessés et des morts que le docteur lui avait remise, il lut: — Morts, 15; — blessés légèrement, 22 ; — amputés cl blessures gravi s, 1 1 .

— Diable ! dit le comte en froissant le papier, onze amputés... c’est bien gênant... Et comme, Dion merci, j’espere bien me bittre encore avant d'arriver en Amérique, où vais-je Tuurrer ces inutiles et embarrassants personnages?... Pourquoi diable ne sout-Us pas tout à fait morts... En vérité, on peut leur souhaiter ccb sans cruauté, car, une fuis mutilée, à quoi leur sert la vie? quel pbisir ça peut-il trouver dans celle existence d'invalides ?... A bord ils ne sont bons à rien, et iis gênent tant .. Diable d'amputés !... Ah ! je conçois bien ce que me disait Saiul-Oucu, lorsqu'il avait son régimeut : qu'il aimait mieux perdre cent cavaliers que dix chevaux, parce que le pays remplaçait les uns, et que sa bourse remplaçait les autres. Mais, enfin, on ne peut pas non plus en vouloir à ces pauvres diables de ce qu'ils sont amputés ; car, après tout, ils sc sont fort vaillamment conduits. (Jtw leurs camarades les imitent, et s’ils ne me voieut pas capitaine de vaisseau avant b Un île la campagne, ils auront bien du malheur... Et certainement, ajouta le comte en souriant, ils sont dignes de celte faveur, car ils rivalisent d abnégation cl d'obéissance passive avec leurs canons cl leurs voiles. Mais, par le ciel, na lires, canons, voiles et matelots ne sont-ils pas les aveugles leviers que I homme de tète emploie à son gré?... Aussi, pour l'homme de tête, ricu de plus détestable que les débris d'un levier, car rien n'est plus inutile... Diables d’amputés !

Après ce monologue, le comte prit on bain à l’eau de rose, dîna bien, -s'étendit sur son canapé, et s'endormit bercé par les songes les plus agréables.

CUAPITRE XL!!!.

quk ut caua ft'im »at**t n'arr mi vt mosis.

O noble* faculté* ! à puitunce* «b lime, Lna-roui, et vcr»e* à ce cœur qui *'on v* L'baitc uinle du fort, et ranime* ** flamme; Qu'il oublie aujourd'hui ce qu'hier il réva.

Sum-flcovK — Joseph Delorme.

Après avoir sommeillé quelques heures, le comte s'éveilla et fit mander le lieutenant pour savoir de lui quelques détails sur la mort de Sulpicc ; car on n'u pas oublié b fin horrible de ce malheureux, sacrifié par Jean Thomas à l'impérieuse exigence de l'aulolTée de la frégate.

— Je !-ui» â vos ordres, commandant, dit le lieutenant en entrant dans la galerie.

— Veuillez vous asseoir, monsieur, et mo donner quelques explications sur votre couduile â l'égard de feu M. Sulpice Rumpuius.

— Vous avez ordonné, commandant, de filer les écoules de foc ; cet homme, cramponné à ces manoeuvres, empêchait d'exécuter l'évolution. Votre ordre était précis, le danger imminent : j ai agi comme je devais agir.

— Mais, vive Dieu! c'est un meurtre abominable que vous avez commit b, monsieur;... cl vous en parlez avec bien du sang-froid.

— Ju n'ai pas commis de meurtre, commandant; jbi dégagé une manoeuvre...

— Mais ne pouviez-vous pas, monsieur, avant d’en venir a une aussi terrible extrémité, essayer les moyens de douceur, la persuasion?

— Dans uu danger imminent j'ai foi â la hache et non â b persuasion ; l'uoc est sûre, l'autre incertaine , car l’une agit cl l’autre parle.

— Mais enfin, monsieur, cet homme était inolfenslf, faillie, dé>anné

— Une seconde de plus, commandant, et b frégate n'arrivait pas ; j'ai

bit mon devoir ; si vous eu doutez, ordonnez-moi de passer devant un conseil ; j'ai des témoins.

— Son, monsieur ; votre conduite est rigoureusement irréprochable, mais je vous pbiftf !...

— La pitié ou l'admiration me touchent assez peu. Commandant, ce n'est pas des hommes que j'atteuds l’appréciation de ma conduite, c'est de ma conscience...

— Cela vous regarde, monsieur : mais le frère de ce pauvre Sulpice est-il instruit de b perte qu'il a faite?

— Je l’ignore, commandant...

— S'il ue sait rien, il faudrait lui apprendre ecl événement avec précaution, et je ne vois guère que l'aumônier qui puisse sc charger convenablement de cette triste mission. Mais, a propos, n'avez-vous pas été blessé, lieutenant?

— Oui, coramandaut.

— C’est uu nouveau litre que vous avez à la reconnaissance du pays, monsieur ; car U est fier de posséder des officiers tels que vous.

— Je uc compte pas plus sur b reconnaissance du pays, commandant, que sur celle des hommes , ma conduite est simple et ne mérite pas de louanges. J'ai bit mon devoir, voilà tout. N'avez-vous rien de plus à nie demander ou à m'ordonner, commandant?...

— Non, monsieur... Veuillez seulement être assez bon pour prier l'aumônier de se rendre auprès de moi.

I — J'ai vu des laquais dans votre antichambre, monsieur, répondit [ Thomas en se retirant après avoir salué.

— Va, rigoriste grossier... soldat brutal... dit le comte en voyant Thomas s'éloigner. Quel odieux caractère que celui de cet animal ! ajouta-t-il, on ue sait en vérité comment le prendre; pourtant U est brave et bon marin, mais sa rage de n'élre pas noble gâte tout .. Ce drôle prend avec moi ce ton de goujat, parce qu'il est furieux de u’étre pas gentilhomme; et que diable puis-je faire à ccb, moi?. . SI j'avais connu sa mère avant qu’il lût au monde... c'est différent .. Mais je suis mille fois trop bon de m'occuper de cette espèce. Voyons, il faut que le fasse venir 1 abbé, afin de finir avec cette diable d'hisioirc de Sulpice ; j'avais bien affaire vraiment de m’embâter de lui et de son frère ; mais je suis trop bon ; mou Dieu ! que les égoïstes sont heureux ! ils s ‘épargnent tous ces tracas.

Puis sonnant Germeau : — Qu’on me fasse venir l’aumônier, dit-lt... Gcrmeaii sortit.

— Autre original que ce prêtre, reprit le comte, mais au moins il sait vivre. Sur ma foi, on n’a pas de meilleures façons, et tout en lui rCvcle un homme de naissance ; mais comment diable tout cela vient-il aboutir à une pauvre place d’aumônier à bord ?D‘un autre côté, il est sévère et parle haut et ferme... Il m’a, par Dieu, tancé fort rudement dans i«* faux-pont; mais sa position lui donne des licences que je ne laisserais jamais prendre à personne... El puis encore une fois il sait vivre... Seulement, j'ai honte de l’avouer, sa politesse dédaigneuse me glace, sou regard fixe m'interdit parfois, car on dirait qu'il deviuc souvent vos plus secrètes pensées.

LA VIGIE OE KOAT-VEN

A cc moment le prêtre entra. Après lui avoir rendu son salut, Henri le pria de s'asseoir. — Je vous ai demandé, monsieur raidie, pour vous charger d’une commission assez pénible; il s’agit d'anuoucer a mou ancien gouverneur, M. Rnmplïitis, que son frere est mort ; il serait peut* être à propos de lui cacher son genre de mort, et de lui dire simplement qu’il est tombé à b mer ; je bisse d’ailleurs cela à votre discrétion, l'abbé.

— Je me chargerai de cette mission, monsieur, dit l’aumônier en se levant.

— Vous me quittez déjà, l’abbé?

— Je ne vois pas. monsieur, à quoi je puis vous être utile, et j'ai quelque» mourants à assister dans la boiterie.

— Est-ce que ce sont des amputés, l’abbé? dit vivement Henri : puis ü reprit, sai» attendre b réponse du prêtre : — Ab çà ! et comment vont les autres aujourd’hui, l'abbé?

— Mais, monsieur, l'atmosphère du fonx-pont et de b cale devient de plus en plus infecte; les plaies se gangrènent, les douleurs t'irritent, la lièvre s’allume, et les maux empirent. .

— Vous n’étes pas consolant, l’abbé !...

— Consolant... reprit le prêtre... Vous raillez, je crois, monsieur; qii avez-vous besoin de consolations, je vous prie, vous, grand seigneur, rêvant à de nouveaux triomplies au milieu de ces dorures, de ces glaces et de ces fleurs?. . Non, monsieur, non, ceux-là qni meurent ignorés dans des ténèbres fétides, en aspirant un air corrompu, ceux-là en Lin, fous sublimes qui se font mutiler pour ajouter ttn llcuron à votre conronuc de comte ou une étoile à vos épaulettes, ceux-là ont betuin de consolations, et non pas vous, monsieur...

— Mais, en vérité, l'abbé, tic dirait-on pas que je suis insensible comme nu roc, et que les maux de mes marins ne me touchent pas? Croyez- vous donc que je ne donnerais nardieii pas mille louis tout à l'heure pour que mou équipage frit aussi sain, aussi entier qu’en sortant de rade? pour n’avoir pas mi amputé à mon bord?

— Cria est vrai, monsieur, tout cavalier préfère aussi un cheval frais et vigoureux au pauvre cheval qu’il a fourbu, ce qui prouve, en vérité, une pitié bien sincère pour le (lierai fourbu, monsieur...

— C'est possible, l’abbé, dit scellement Henri: mais le cavalier est né pour monter le cheval, comme le cheval est fait pour être monté ; l'important est que le cavalier arrive au but... ddl-il crever vingt chevaux pour cria.

— Je préfère cet égoïsme cynique, monsieur ; il est plus odieux, mais moins misérable que votre hypocrite pitié de tout à l'heure.

— Savez-vous bien, l'abbé, s’écria Henri avec violence, que vous abusez étrangement de b licence que vous donne votre caractère sacré:

— Monsieur, tua position veut que je parie liant un langage austère et vrai : tant pis pour ceux qu’il blesse . .

Henri, plus calme, reprit : — Rassurez-vous, l’abbé, un homme de mon rang ne se blesse que lorsque celui qui l’ofTcnse est son égal, sinon l'injure glisse sur lui comme sur do marbre...

— Eh bien ! monsieur, s’il est nécessaire de vous prouver qu’on est île votre rang, pour que h vérité vous pénètre plus aiguë, plus poignante... sachez donc...

— Quoi, l’abbé?... s’écria le comte iuléressé au dernier point...

Mais l'abbé, comme honteux des mois qui venaient de lui échapper,

rompit sa phrase et ajouta froidement : — Je fa» d’ailleurs peu de cas, monsieur, du rang, du mépris ou des ressentiments ; encore une fois, je dois parler vrai... et je parle vrai.

— Soit, faillie, dit Henri désappointé, mais vous savez être à l'abri de tout ressentiment, et, puisque nous parlons vrai, c'est lâche à vous de froisser les gens qui uc peuvent vota en demander raison... Car c’cst ab«»er de l'inégalité de nos positions.

— Voici qui n'est pas juste, monsieur, et, une fois pour toutes, rappclra-voi» Won ceci : vous êtes autant à l'abri de mon ressentiment que K le suis du votre. Car si vous m’insultiez, moi, prêtre, je ne pourrais pas {dus vous demander satisfaction l'épée à la main que vous, laïque, ne pourriez me la demander si je vous outrageais: notre position est donc égale; seulement no te lutte physique et brutale lions est interdite... mais pour foire triompher la vérité, il nous reste les armes de liotriligencc. . et c’csl pour cria, monsieur, que je n’admets pas la supériorité que vous voulez bien m'attribuer.

Celle réponse sensée, calme et polie, rappela le comte à lui -même. A ce moment on anuonça Rumphius. — Ah ! pardieu, s’écria le comte; fabbé, jii-icmciil voici le pauvre diable, ménagcz-le... dilcs-lui cela avec précaution, car, au fond, c’est un excellent homme.

En effet . Rtimphins entra, pâle, égaré, les cheveux en désordre... l’absence du bon et dévoué ïtalpice se sentait déjà.— Justice et vengeance, monsieur le comte ! dit l'astronome en s'agenouillant devant fleuri, les mains jointes et la figure empreinte du plus profond et du plus douloureux desespoir: ali T monsieur, si vous avez quelque pitié, quelque auariientcni pour votre vieux maître, vous lui accorderez la justice qu'il vous réclame à genoux. .

— Nous y voilà, dit Henri en regardant l'abbé qui examinait l'astronome d'un air impassible.

— Ali | monsieur le corote, c'est une horreur ! continua Rumphius d’une voix palpitante d’émotion, cela est épouvantable ! il fout que celui

oui a commis ce crime ait une âme digne d'être échappée du Sonrp, lame tl'uu paria, laine d un monstre. Ab ! monsieur le comte, j eu mourrai... jen mourrai ..

— Je conçois vos douleurs, mon bon Rtmiphius, dit Henri, elles sont légitimes et dignes de pitié. . mai-, que voulez-vous? (ht* un tri moment... la discqdine... le salut du navire...

— \jc salut du navire ! s'écria Rumphius en se relevant l'œil allumé de colère ; mais périssent plutôt cent navires! mais que ceux qui les montent soient, comme les âmes du Naraca, affligés de la lèpre pendant dix mille ans plutôt que de voir un tel crime impuni ! .Monsieur Je comte, si vous ne me faites pas justice, il y a peut-être un Dieu au ciel, un Dieu juste et vengeur qui ne souffrira pas qu'un pauvre vieillard soit aussi cruellement frappé (buis ce qu'il a de plus cher au monde... nu’on lui ravisse cc qui faisait b consolation ri l'espoir de ses jours... Aussi maintenant que devenir ?... comment foire? pourquoi vivre? A mou âge, cette perle me rejette tout seul dans un monde auquel je suis devenu étranger; car aujourd'hui qui voudrait s'intéresser au pauvre vieux savant?... 0 mon Dieu!... mon Dieu! je suis bien mallieureux, et, je le sens, je ne survivrai pas à celte perte irréparable; et dire que j'avais concentré là tout mou avenir, toutes nies affections, toute ma vie, enfin; ô mon Dieu ! non, je ne pourrai y survivre : c’est fini, murmura Rumphius; et de grosses larmes tombaient des yeux éraillés de l’astronome, qui, couvrant sa ligure de ses mains, so mil à pousser de longs gémissements.

Henri était ému, car b douleur de Rumphius paraissait si vraie, si amère et si poignante, elle contrastait tellement avec le caractère égohtc et insouciant qu'on lui avait cru jusque-là, qu’il était impossible de ne pas partager la déchirante émotion de ce malheureux. — Allons, consolez-vous, dit Henri, calmez vous, mon cher Rumphius. vous n’avez pas tout perdu; il vous reste encore on ami qni veillera sur vous, qui compatira à vos peines, qui les allégera, car celui-là von» aime, tons le savez... comptez sur ma...

— Mais Rumphius ne laissa pas le comte achever sa phrase, et, essuyant scs yeux étincelants de colère, il s'écria violemment : — Ne ine parlez pas de lui, monsieur le comte, ne me parlez pas de ce mMrable, de ce faux frère, de cet indigne Sulpice; je uc veux plus le revoir de ma rie.

— Comment?... qne dites vous?... balbutia le comte stupéfait. Solpicc?...

— Ne m’en parlez pas. monsieur le comte, ajouta le savant avec une nouvelle fureur, c'est fini entre cet infâme cl moi. car c’est lui qui cause mon désespoir, c'est lui qni causera ma mort... Pourquoi ce misérable a-t-il quitté ma chambre, au lieu d'y rester, au lien de vriller à ce que personne u’y pill entrer? oit était-il cet indigne frère-., à dormir je ne sais où. et pend. ml ce tcmps-là un infernal scélérat s'introduisait chrz moi, et m'assassinait en me volant un manuscrit... un inappréciable manuscrit sur l'asironomic et la religion hindoue... un manuscrit qui renfermait le suc. l'essence de inos travaux pendant trente années, un manuscrit couvert de calculs cl de supputations de géométrie, dont maintenant il ne me reste pas vestige... mi ouvrage où j'avais entassé les trésors prodigieux de mon érudition cl île mes recherches! et malheur ! malheur ! telle est l'aridité, l'immensité de ces travaux et de celle science, que maiot ruant ma mémoire ne pourrait m'en retracer la millième partie. J’avais fait comme l'avare, moi. chaque jour j'avais enfoui dans cet ouvrage tout cc que j'arqoérais de science, ne voulant pas charger ma tête de souvenirs, afin qu'elle restât libre et vaste pour recevoir le fruit de nouvelles études : ch bien ! monsieur le comte, il ne me reste rien... rien do tout cela ; vous comprenez, n'est-cc pas?... rien... c'est-à dire que j'ai pâli trente années sur ce travail, que j'ai consumé mes jours et mes nuits pour... le néant: le néant !... et il n’a fallu pour cela qu'une minute, que f absence d'une misérable brnte ...

ui u'a pas même linslincl du chien annuel on confie une |>ortc à garer ; mais, au nom du ciel, justice, monsieur le comte, justice... fokesmoi rendre mou manuscrit, ou j en mourrai, mais en maudissant fin* fâme qui est cause de ma ruine, de ce tort Irréparable fait à h science... Ah ! maudit ! mille fuis maudit Sulplce! mais enfin où est-il... où est-il ? s’écria l'astronome dans un clai d'horrible exaspération, qu’on le trouve, qu'on lui inflige une punition digue de scs forfaits...

El Rumphius, l'œil brillant de colère, ses cheveux gris en désordre, le teint brillant, parcourait la galerie à grands pas ; il était admirable ainsi. La conscience et le désespoir tin génie éclataient sur son forge front ; sa parole était sonore, éloquente, cl sa démarche humble et oblique avait fait place à une attitude Hère cl imposante. Henri, tout roué, tout insensible. tout égoïste, tout vain quH était, pâlit affreusement, et ne put répondre un nuit. On eût dit. au contraire, que l'abbé avait deviné font d’abord b vraie cause du désespoir de Rumphius. car la pâle ligure du prêtre oe changea pas d'expression, cl il répondit froidement â Rumphius, qui demandait toujours où était Sulpice : — Sulpicc est mort, monsieur, il est mort en vous appelant, mort en affoiil vous arracher aux périls qu’il redoutait pour vous, il est mort sur te pont, tué d'un coup de hache,... il est mort sans sépulture.

— Il est mort,... s’écria Rumphius avec une colère croissante, il est mort... cl c’cst sans doute cil montant sur le pont pour venir m'interrompre dans mes travaux qu’il se sera fait tuer: or, c'est (tendant ce temps-là qu’on m'aura dérobé... Oh ! le misérable !... qui, au lieu de

LA VIGIE DE KO AT- VEN

rosier dans ma chambre à garder mon manuscrit, va se faire stupidemcnl l»er; oh! vit-on jamais mort plus imbécile, mort pins digne d'exécration que celle-là !...

— Mais c’crt horrible ce que tous dites, s'écria le comte, ne pouvant se contenir d avantage, songe/, donc que c'est pour vous qu'il est mort,

infâme égoïste...

— Mort pour moi, s'écria Rumphhis avec no sonrire de désespoir cl d'amertume, mort pur moi: vous railler, je pense 1 cl à quoi me sert sa mort, si ce n’est à nie faire perdre à jamais le fruit de trrnte années de méditations. H est mort ! eh ! qu'importe sa mort ? et que pèse une intelligence aussi bornée dans la balance du savoir?... Il est mort !... Kroslrate aussi est mort, cl qui ne maudit Erostralc?... Il est mort !... bel holocauste à offrir à lu science outragée qu'un tel idiot !... Il c*t mort, stupidement mort, en me sacrifiant à son niais et aveugle dévoue» ment; car maintenant qui inc soignera? qui s’occupeia pour moi de ces détails de la vie mutériillc auxquels je ne puis songer ?... Mais c'est à devenir f»u de rage, de voir qu'une conduite aussi stupide trouve d s défenseurs!... car enfin, monsieur, un sacrifice n'est louable que s'il sert à celui qui en est l'objet cl que me Ciil sa mort, puisque c'est sa vie, an contraire, qui m'était mile?... mais aussi voila comme ces broies cm leodent le dévouement...

— Mars, encore une fois, détestable égoïste nue vous êtes, il est mort parce qu'il voulait vous arracher à ta mort, dit Mari ; s'il est mort, c’est a cause de vous!,..

— Mais ce que vous dites là fait pitié, moniteur, s’écria lUiniphius en frappant du pmd avec violence cl ne sc contenant ptm ; il est mort parce qu’il voulait m'arracher à la mort ; m iis pouvait-il m'y arracher ? [Son, car il savait ma volwilé inébranlable, il ne pouvait donc que partager mou sort, et alors à quoi bon ?... Ne valait-il pas mieux que, Adèle gardien du trésor que je lui avais confié, ce misérable eût détendu mon manuscrit ? Alors, monsieur, ce manuscrit sauvé, je pouvais mourir, moi, car je renaissais dans mon Oinvre ; eh bien '. . dites, monsieur, dites, de quel droit cet idiot est-il venu changer nu destinée?... qu'est-ce que Cela faisait à cette brute que mon corps fût rong- par le» vers, si nu pensée devait vivre éternellement?... car si l'homme a eu lui une partie élhérée qui lui survit, ucsl-ce pas l'œuvre qu'il laisse apres sa mort?... Pour le sage, entendez- vous, monsieur, l'inunortalité de > àn*e c est l'immortalité de I mleliigpncc. T immortalité de l'œuvre dans laquelle il a concentré toute la puissance de ses facultés morales, do l'onivre qui devient alors impérissable, de l'œuvre qui vit des stades, quand f enveloppe matérielle est dissoute en nn jour... Eh bien !... cet iniâmc, cet odieux Sulpicc, par sou «tupide <ié vouement, a tué ma partie immortelle; monsieur, il l'a étouffée : maintenant mon nom, qui eût brillé dans l'avenir, sera aussi profondément obscur que le sien .. Il n'y a pas une puissance humaine ou divine qui puisse me sauver de l'oubli d s âges, moi !... moi qui étais sur le point de vivre a jamais dans les Merles ! moi qui (tour cette gloire avais sacrifié les joies du monde et de la famille : moi qui mêlais relire d'entre le* hommes depuis trente ans ; oh ! cela est horrible !... horrible !... mais j’y pense, c'est peni-éire aussi une épouvantable jalousie qni a fait agir ce misérable : il aura détruit mua ouvrage et se sera fait tuer âpre*.-. Mais ma télé, ma tète s'égare;... imm manuscrit!... mou manuscrit ! criait Rumpbius, et, presque ou délire, il sortit de la galerie.

Henri ne pouvait dire nn mot, sa respiration était comme suspendue : il croyait rêver. — Oh ! l’abbé... un egoisme aussi impitoyable peut-il doue exister dans le cœur d'un homme?... dit enfiu le comte en joignant les mains avec horreur.

Labié, dont les traits n'avaient pas subi la plus légère altération pendant «cite seèm*, dit simplement au comte: — Vous avez, je crois, peu analysé votre propre cœur ou celui des autres, monsieur . vous avez beaucoup vu. rarement observé et jamais rélléchi ; en un mot, vous êtes bien jeune, monsieur, aussi je conçois voire étonnement.

Ce calme, déd ligneux, ce sang-finRl après une scène ansri violente, annonçait une si cruelle insensibilité on une si triste expérience des hommes, que le comte restait comme fasciné, car, on l'a dit, l'abbé paraissait n'avoir guère plus de trente ans; aussi Henri ne put-H que dire à l'aumônier :

— dominent, monsieur, l'épouvantable égoïsme de Rumpbius ne vous donne pas?

— Si vous aviez creusé la science jusqn'â ses racines le* plus profondes, monsieur, si vous aviez ressenti les terribles vertiges de son enivrement, vons sauriez que celui qui se voue corps et âme à celle divinité fatale fond tontes ses facultés intelligentes, tous scs instincts, tons scs besoins tous scs vœux, tons scs désirs, tous scs seus, en une seule passion, fixe et ardente, en nne monomanie sauvage, exclusive, implacable, dont le caractère saillant est un égoïsme féroce et un orgueil démesuré.

— Mais tons les savants ne sont pas des flmnph us peut-être,

fcbbé ?...

— Tous les savants, sans aucune exception, seraient des Rumpbius, monsieur. Iota, s'ils votaient comme lui le fruit des immenses travaux de leur vie entière perdu, anéanti à jamais par le naît et sublime dévouement d'un Sulpicc.

— Cela est épouvantable à penser , l'abbé , que l'amour aveugle de U scieucc puisse rendre un homme aussi barbare ; ccb est odieux,...

en vérité, l'abbé, cela est bien odieux;... on rougit piesqne d'ètm homme en voyant de telles monstruosités...

— On rougit d'être homme !... répéta labbe arec une ironie amère. El de quel droit rougissez-vous, monsieur ; et de quel droit llcirisMtvous ce savant égoi-lo et féroce, qui pleure la mort de son frère comme vous pleurez la mort ou les mulilatiou* de vos matelots... Celte pa-siim aveugle de la science vous épouvante : je vous ai vu moins timide, monsieur, lorsqu'aprés le combat, insouciant et léger, parlant d'amour et de femmes, vous descendiez dans le faux-pont de votre frégate ; U y irait pourtant là, monsieur, de quoi faire tressaillir vos nerf», et ctriter ccue sensibilité tardive... I.a passion aveugle de la science vous épouvante! oubliez-vous donc. mousiCHr, ces malheureux qui oui souffert ci sont morts inconnus pour vous léguer un Dont glorieux et relcmhsanl : ces gens qui. de leurs mains saignantes, ont tressé votre couronne et expirent sans se plaindre, contents de la voir rayonner i votre Iront; quand vous savez, monsieur, de quelle reconnaissance vous payez l'admirable allégation de ces hommes. . Ab ! le féroce égoisme de Rumplmi» vont épouvante, monsieur, ch lieu ! venez, descendez avec moi dans ce f.iux-pom obscur cl putride ; 'cnez voir ces membres arrachés du tronc, ce» corps pantelant*, ce» cadavres mutilé-; cl peut-être alors ce résultat de b passion aveugle de la gloire vous rendra -t-il plus indulgent pour la passion aveugle de la science ; car au moins, monsieur, le savant laisse après lui l eoseignemcDl et le savoir; car. au moins, le savant eu le seul artisan de sa gloire : tandis que vous, monsieur, ne bissez aprw vons que meurtre et désolation ! et votre déplorable renommée n'nt même pas toute à vous, car le plus grossier, le plus brutal de vos matelots peut, à juste litre, en revendiquer sa part. . Mais je vous quitte, monsieur; voici que j’entends b doche, et l'heure de la prière m‘a|qw!le sur le pont.

Et l'abbé salua brusquement le comte et sortit. Le comte resta longtemps rêveur ; b conversai ion du prêtre, b scène de Rumpbius lavaient fortement remué. — Après tout, dit-il en sortant de sa rêverie, que peutil penser de moi, cet abbé ? Que je suis égoïste, et que je sacrifie mon équipage à mes désirs de renommée ci de gloire... Eh bien! après, c’est tout simple, car n'cst-ce pas l'histoire de tous les chef» militaires ?... Il met mon état an-dessous de celui de savaut... que m’importe à moi ? mon état me pbit... Oui. mais je trouve dé-agréable d’avoir auprès de moi, ou Iniu de moi, la di>tancc n'y lait rico. d'avoir quelqu'un qui ait une aussi mince opinion de mon mérite, cl je ne sais pourquoi je tiendrais aux suffrage» de ce prêtre, moi qui pourtant suis fort dédaigneux du qu'en dira-t-on. Il faudra, par Dieu, que je le mette sur le chapitre des femmes, et que je regagne ainsi quelque cliose à ses yeux; aï ce n'est en bien, que ce soit en nul. Jusqu'ici il n'a m en moi que le marin, je veux lui montrer l'homme du monde ; et, vive Dieu! les cirasles oreilles du digue abbé rougiront aux damnés aveux que je tiens à lui faire... Quand cela ne serait que pour lui prouver que l'homme qui » eu, comme moi. quantité d'aventures graves, joyeuses on tragiques, n'est pas, après tout, un Itomuvc vulgaire...

Puis, regardant la boussole, le comte ajouta : — I.a Sylphide est en route; écrivons mon rapport au ministre.

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