‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 40 sur 70 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

ta I.IVELT.

A vous, messieurs des gardc*-frauç»iM*.

«lit un officier anglais en saluant U ligne.

— Non» ir'cn ferons rien ; lire* toi»»- ■rimes, messieurs, répondit un officier iu* garde*. ( B «taille de Fontcnoy.)

La frégate le Liyely, commandée par sir Georges Gordon, était un bâtiment à peu près de b même force que la Sylphide, tenu avec cette netteté particulière aux vaisseaux anglais, mais beaucoup moins élégant, beaucoup moins doré que b frégate IraiiÇtise, car il ressembla* fort, par son aspect sombre cl sévère, à un navire de notre épuq"c- Henri n'avait pas oublié l’invitation de sou ancien ami . et au point «h» jour, des qu'on battit la dianc, il demanda sa toilette, s’habilla magot* fiqocmcm, cl fi prier le lieutenant de descendre cliei lui. — Monsieur, dit le comte à Jean Thomas, par le plus grand des basants je viens de rencontrer un brave et digne gentilhomme anglais; en un mot. un loyal ennemi qui est fort de mes amis : je vais déjeuner à son bônl... J’eiamene avec moi M. le marquis de Miran ; je vous recommande b |d«

LA VIGIE DE KOAT-VKIN.

*rande surveillance sur l'équipage... Vous naviguerez daus les eaux de (a frênaie anglaise, sous b plus petite voilure possible.

— J'exécuterai vos ordres, commandant, lépondit Jean Thomas sans se penueiire b moindre observation sur la singulière couduite de sou wpér ieur...

— Faites armer ma yole par mes canot iro, cl priez M. de Saiul-Saii* veur de venir m’avertir quand l'embarcation sera parée, dit eucore Ueori.

le lieutenant salua et sortit. — Voilà un hasard étrange, disait le rotule eu examinant si rien ne manquait à sa toilette; qui m’eût dit, il y a trois mois, à Versailles, que je rencontrerai* sir Georges par le Iravers des Açores! Mais, à propos des Açores., je sois eu droit, je peuse , de décacheter les dernières instructions du ministre.

El Henri prit ses dépêche* dans un tiroir à secret, rompit les trois cachets ofllcîels, et trouva sous l’envetoppe deux paquets cachetés... Ntr l'un des denx paquets étaient écrits ces mots ; — Ce paquet doit être ouvert le premier. Henri ouvrit et lut ee qui suit :

& NUKSIEUK UE COUT K DS VAOMST, LIEUTESAKT HKS VAISSEAUX UC KOI, ETC., ETC.

« I* D'apres les ordres de Sa Majesté, au vu de ces dépêche* M. le comte de Vaudrey btûlcra les papiers destinés à M. le chevalier Dcslourlics.

2" M. le comte de Vaudrey, au lieu d'aller eu Amérique, croiser.) dans le |ta^MSc des Arores pciiilaul un mots, à dater du jour où il aura pris communication de rct ordre; au bout de ce mois il se remit a à la hauteur des Iles du cap Vert : c'est seulement alors qu’il décachètcra le paquet n" 2.

a Le ministre secrétaire d'Etat au departement de la marine et des culonics : Maréchal dix de Casthies. »

Puis au bas de la déjiêrite étaient écrits ces mots de l'écriture du maléchai :

, « Entre uous, mou cher courte, vous êtes desliué à aller daus l’Inde avec Suiïreu ; c'e»l aux iles du Cap que vous le rejoimbez; mais si» leucc... I). C. »

— Je m’attendais à quelque chose de ce genre, dit Henri, car eu temps de g u cric le bol apparent d'une mission en cache tuujnuis un mire. Allons... un moi* de croisière, c’est assommaul,... mais c'est toujours fort aimable au maréchal de m'nvoir donné celle bonne nouvelle qui m’oiilcva à attendre patiemment ! dans trente jours j'ouvrirai «lune ce second paquet dont je sais le coutenu maintenant.

fuis, demandant une bougie, il brûla daus la clreuriuée de sa galerie le* instruction^ destinées au chevalier llestoudtes. et renferma soigitenn ment les papiers qui kri eussent appris sa deruierc destination, sans la bienveillante indiscrétion du miuislre. Bientôt de àlirau vint amioncer au comte que sou embarcation l'attendait. Henri moula sur le pouf, trouva l'équipage muge sur les pastavauis, cl descendit daus sa yole avec le jeuue oflieier.

Le patron de b y 61e. vêtu à la livrée du cunite, portait en sautoir uu Luge baudrier composé de chaiueiles d'argent et orué d'une pLique armoriée au blason de Henri. Aussitôt que le comte eut pris place à tribord et de Mirau à bâbord de cette élégante embarcation, les canotiers, vêtus de pantalons blancs, de vestes vertes galonnées d'argent I même livrée) et «Je larges ceintures écarlates, se mirent à nager avec rapidité vers b frégate anglaise. Ces canotiers, ainsi que le patron, ramaient b tête res|H*4-lncusemeul découverte. — Mais il manque trois hommes à tou équipage, demanda brusquement Henri à son patron... pourquoi cela? J'cDicmJs que mes canotier* *oiru( toujunrs au complet.

— CuminaiHLint, reprit le |talron Irembbtii comme la feuille, et por- Uul le revers de sa main gauche sur son front découvert, c'est que, sauf votre respect, Lucas et Lorii'tcol ont été tués, et Jcaudry est blessé... Pour lors..,

— Allons. .. c'est as*cz... dit Henri avec impatience ; puis il continua d'un air dépité : C’est insupportable... jamais b même nage... voilà enturc l’ équipage de celte yole à refaire, je vais arriver à bord de sir Croises avec neuf canotiers... de quoi aurai-je l'air !

Puis, se toiirnaul vers son compagnon :

— I,iucl est donc rnllidcr chargé de l'armement de mon canot?

— M. de Monval, dit Mira».

Henri lit uu nouveau geste d'impatience, puis, sa colère se calmant peu à peu, il se remit à causer avec sou compagnon. Pendant le peu de temps qu'il fallut pour atteindre la frégate anglaise le Uvely, les deux «flic ici-s c\.ouiiH i eut avec attention le gréement, b tenue et les façons de cç beau navire, et le résultat de leurs observations fut qu'il était imhussildc de voir uu bâtiment plus admirablement marin nue cette vaillante frégate. Ils l'accostèrent à tribord, après un quart d’heure de traversée.

Le Lirely avait mis en panne, et sir Georges, se présentant à b co«»ée, jota lui-même à Uenri deux tire-veilles de velours muge pour l'aider à immtcr à Imrd. Avant de quhur sa yole, le comte ordonna à sou palrou de rallier la Syljthiile. et de revenir le chercher quand il verrait hisser le navilkm blanc au pic (le I angLiis. El eu une seconde, le Comte, suivi de Mirau. fut sur le pont du l.ively. et y trouva les oflieier s de ce uavire rangés derrière sir Georges. — Messieurs, leur dit ce dentier eu

. serra u i la main de Henri dans les deux siennes, je vous présente M. le comte de Vaudrey ; vous savez que c'est à lui que je dois I honneur de vous commander, aussi ma reconnaissance est-elle doublée tuaiittcnaul.

Hcuri salua grcieiisemcut et réporntil : — Croyez bien, sir Georges, que je suit doublement heureux du léger service dont vous voulez bien vous souvenir, puisqu'il vous a valu un pareil commandement. Mais ; c’est moi qui viens maintenant, comme votre obligé, vous remercier, ainsi que ces messieurs, de toute b bonne grâce que vous avez mise à me secourir dans ce malheureux incendie.

Et. cc disant, le comte cl de Mirau suivirent sir Georges daus sa galerie. Celle galerie ne ressemblait eu rien à b galerie de la Syluhide ; c’était une sinqiie peinture grise et blanche ; on n'y voyait ni dorures, ni satin, ni vdours: de modestes rideaux de naiilûu avec (un galon vert voibieol les fenêtres; le pbneher, soigneusement lavé, était d'une hlanclieur éblouissante, mais sans tapis ; des cartes, des plans et des armes couvraient les cloisons, et quelques meubles de cbéue poli de fort bon goût, nuis d’une extrême simplicité, complétaient l'aspect I sévère de cet appariement.

— Vous voyez, mou citer comte, dit sir George» à Henri, que notre ; amirauté u'est pas aussi prodigue que la vôtre; c'est une vieille avare puritaine qui n'accurde à ses frégates que le plus strict nécessaire.

| — Oli ! mou cher Georges, dit le comte eu sourbut. à mou avis,

: voire puritaine agit au contraire avec ses frégates comme uue vieille coquette consommée: sûre du b beauté de ses tilles, elle ne les couvre pas de vains ornements, sachant bien qu'une jolie bille vaut mieux qu'une belle ceinture.

— .Mais quand uu a b jolie taille et b belle ceinture !... dit sir Geoiges en couduisaut Henri à une de ses fcuèlres eu lui montrant la Sylphide, ilout la poupe d'or étincelait au soleil, car lus chance* du coui-

> bat et l'habileté de Henri avaient protégé celle partie délicate de »ou uavire.

, — Allons, allous, sir Georges, votre séjour eu France vous a rendu

aussi daiigcreus meut Ibllcur que le plus spirituel de nos courtisans ; mais laissez -moi vous présenter M. le marquis de Mirau, uu de mes of- ! licier* les plus distingués, dit Heuri.

— Permettez- iu«m, monsieur le tuai qui*, de me dire heureux et lier I de b nouvelle obligation que je couirudc envers ce cher comte, répoui dit sir Georges eu saluant de Mirau avec la (dus exquise politesse.

| A ce inuuieul, deux autres oflieier* aiijjbis eiilrcreni daus b galerie ;

I et b conversation devint générale jusqu au momcul où le maître d'bô- : tel île sir ücoigcs vint annoncer que le tbé était servi. Ou passa dans b salle à uiauger, meublée avec la même simplicité que b galerie, et les convives s'assireul à uue laide couverte d une riche vaisselle aux ariucs de sir Georges. I.e thé u ‘était qu uu prétexte de ce mugiiilique déjeuner, où (les mets les plus délicats, les vins de Fiaucc les plus recherchés, lurent servis avec une profusion remarquable.

— Ali çà, sir Georges, dit Uetiri, depuis combien de temps croisezvous daus ces parages?

— Nous arrivons, mou citer comte : et vous?

— Oli ! moi, j'art riais aussi, mai* fort vite, car deux vaisseaux de 74 m'avaicui obligé de premlre dusse, après un combat que j'ai livré, environ à quatre-vingt* milles d'ici.

— Je nie doutais bien que vous vous étiez battu, mou cher comte, i voir les éclats qui sillonnent votre précehitc. et certain dérangement dans votre gréement. Et qu'avez-vous combattu... sans indiscrétion?

— l'uc frégate anglaise, moins forte que la tniemic, mou citer Georges. et nous nous sommes séparés à peu près aussi maltraités l'un que l'autre, répondit Henri avec autant de tact que de itou goût, afin de tic pas blesser l'amour-propre de scs hôtes.

— Mais, commandant, vous ue parlez pas... des... trois ..

— Des trois avaries majeures que j’ai supportées, reprit vivement Henri en faisant uu signe que de Mirau comprit aussitôt. Ab ! je u’en voulais pas parier par amour-propre, continua le comte en souriant, ' mais puisque vous me trahissez, monsieur de Mirau, il faut bien avouer que j'ai perdu mou grand et mon petit mâts de Ituue, et que mon étrave a beaucoup souffert.

Quelque adroite qu’eût été I interruption du comte, sir Georges li eu fut («s dupe ; car il sourit légèrement, puis il reprit : — Et à quoi, mon cher comte, attribuez-vous l’inccudie qui ut a valu le plaisir de vous recevoir?

— Oit ! sir Georges, c'csi tout un roman ; j'avais embarqué ce savant que vous avez peut-être vu citez moi à Paris...

I — Certes, cc distrait astronome qui faisait damner votre valet de diambie. Je me le rappelle parfaitement.

. — C’est ccb même, dit Hcuri : et ayant raconté aussi brièvement que (tossiblc le dévouement et b mort de Sulpicc, Mndiflorenci* et b rage de Rumphius à cause de son manuscrit (tordu, le comte continua eu cas termes :

— Tue fois que ce fou d'astronome se trouva seul, n'ayant plus sou pauvre frère pour réparer scs sottises, ses imprudence* portèrent leur I fruit. Il parait que, malgré mon ordre d'éteindre les feux, cc diable d'homme garda chez lui uue bougie, et que c’est eu remuant se* papc- , ia*scs, afin de retrouver le manuscrit qu’on lui a volé, que le feu prit i dans sa chambre. Au lieu d'appeler aussitôt au secours, il a probable-

LA VIGIE DE KÜAT-VFJi.

meut continué set reclierchcs. abîmé dans ses incurable* distractions ; le feu se dcv c-loi pa dnic avec plus d'intensité ; et voilà comme je courais grand risque de voir ma frégate brûlée, sans voire ubligcaut secours. mon clicr sir Georges.

— El l'astronome ? demanda un convive.

— Ob ! l'astronome en e4 quille pour quelque* brûlures, mais je l'ai lui provisoirement renfermer daus La fosse aux lions.

Au bitul de quelques minute?, voyant de Mirau et les officiers anglais absorbés daus une conversation sur les divers» chances de celle guerre. Je comte dit tout bas à sir Georges : — Je désirerais vous entretenir un iiislanl seul.

— Mille pardons, messieurs, dit Henri eu se levant et s’adressant aux convives, mille lardons si je vous eulève sir Georges pour uu moment. Et ils se retirèrent tous deux daus b galerie.

— Maintenant que nous sommes sans témoins, dit sir Georges avec expansion, pernn ttez-moi, mon cher H> uri, de vous rcutercicr encore, de vous serrer encore b maiu ; car vuus ne sauriez croire avec quel bonheur je vous revois.

de lui envoyer sur-le-champ son lieutenant. — Vous ue deviuez pas? dit sir Gcoiges à Henri, quand sou laquai* fut parti.

— Non, sur mon âme. .

— Heuri, je veux partager ma poudre avec vous (I) !

— . Georges... sir Georges... cela est bien noble et bien géné-

reux. s écria le comte eu joiguaui les mains avec admiration.

Le lieutenant de sir Georges entra. — Monsieur, lui dit ce dernier vous allez descendre daus b soute, et vous ferez partager les poudres qui s y trou veut eu deux portions égales.

— Uni, commandant, dit l'officier.

— Vous ferez ensuite transporter une de ces portions à bord de b fi égale qui navigue daus uo* eaux.

— Plail-il, coimnaudaul? demanda l'ofticier, qui croyait avoir uial compris le* ordres de son supérieur.

— Je vous ordonne, monsieur, de Taire porter une des deux portions de poudre à bord de celte frégate, répéta sir Georges d une voix ferme, eu montrant au lieuienaul stupéfait la Sylphide qui était tout proche.

.. interdit salua, et sortit pour exécuter ccs ordres, certain

— ; Et moi doue, Geor ges, dit Ucuri, vous ne sauriez croire non plus *l ue ^ France avait signé b paix avec l'Angleterre, ou qu une* alliance quelle est ma joie ; seulement jài un reproche à vous faire, c’est d avoir ; venait d'être contractée entre les deux nations. A peine le licolctiMl

initiant d'empressement à me renvoyer si vite cet quelques mille louis.

— Je vous eu prie, ne parlons plus de cela, lépoudit Georges, comme s'il eût voulu chasser un sonveuir pénible; puis il reprn : — Tenez, mou cher comte, tout eu bénissant celte heureuse rencontre qui me procure le vif plaisir que j éprouve à vous serrer la main, je ne puis a* 'empêcher parfois de regretter qu'elle ail eu lieu.

— Et pourquoi diable cela, Georges?

— Pourquoi? pourquoi? mais daus une heure, Henri,... dans une heure ne serons-nous pas aux prises?

— Eli bien! c'est justement ceh qui me ravit, moi; car, entre nous, mou cher Georges, un combat, tel acharné, tel meurtrier que vous le supposiez, ne sera jamais autre chose qu'une lutte où uous engageons chacun uotre frégate, comme on engage son cheval dans une course; ce ncsl ui vous ni moi qui mettrons le leu aux pièces, ni vous ni moi qui tirerons des coups de fusil, n’eat-cc pas? Ainsi, si un honlct ou une balle m'emporte ou vous emporte, nous serons, pardieu ! bien sûre que vous ou moi n'y sommes pour rien ; encore une fois, ce ne sera pas Georges qui se battra avec Heuri, ce sera la Sylphide qui se battra avec U Luely.

— Mais l'abordage, mon cher comte, l'abordage !

— Eh bien ! si nos boulets respectifs nous épargnent jusque là, et que nous venions à nous aborder, jurons-nous, foi de gentilshommes, de ne pas lever le sabre l'un sur l'autre ; eeb ne peut changer eu rieu l'fasuc du tombal : car votre équipage doit autant compter sur vous que le mien compte sur moi ; or, eu nous réservant tous les deux, nous exerçons b même influence sur nos marins.

— C’esi convenu, dit sir Georges en prenant b main de Henri ; mais, excepté cette convention...

— Excepté celte convention, uu combat à mort, acharné, sans Irôvo ni repos; je veux, mou cher Georges, que vous jugiez de ce que vaut mou équipage. Ali ! malheureusement j ai mes meilleurs gabiers sur les radres, amputé' ou blessés, comme si ces brutaux ne pouvaient peutêtre pas atteudre une aussi noble occasion... Mais cnliu je ferai de mon mieux, cl vous verrez mes marins en action.

— Et moi, mou cher comte, je tiens aussiàcc que vous soyez sûr que Utes/oàn-bu// ont quelque vigueur. Aliçà! pcnuctlez-moi de vous offrir l’avantage du veut.

— Franchement, sir Georges, je u'eo asc jamais; dans toute autre circonstance, j’aurais à choisir. que je me mettrais ‘ou* le vent.

— Encore de la délicatesse, Henri.

— Sur ma parole, j'aime mieux me battre sous le veul, mon cher Georges... sur ma parole.

— Je vous crois... je garderai donc le vent, cher comte, cl voilà une journée que je uedonuerais pas pour tout au monde . ccb est si complet, vous serrer b main d'abord, et voir après nos deux frégates aux prises!

— Ah ! malédiction, enfer cl damnation ! s’écria tout à coup le comte en frappant violemment du pied, et moi qui oubliais... oli ! les poudres !... les poudres!..,

— Que voulez- vous dire? demanda sir Gcoiges tout ému.

— Je veux dire, reprit le comte eu regardant son ami avec une expression de furieux désespoir, ie veux dire que je suis le plus malheureux des hommes, que ccst h devenir fou ue rage cl de honte qu'au lieu de ce beau combat qui nous séduit, il faut que je vous supplie lâchement de me laisser sauver, ou que je saborde ma frégate et que je m’engloutisse avec elle sous vos yeux.

— Mais enfin, expliquez-vous, s’écria sir Georges en pâlissant.

— Eh bien ! sir Georges, dit sourdement Henri, pendant l'Incendie j'ai été obligé de faire noyer les poudres; comprenez-vous maintenant?

Il ne m'en reste pas un grain, pas de quoi amorcer un pistolet ! comprenez-vous, sir Georges?

— Je puis donc enlin reconnaître par quelque chose le service que vous m'avez rendu, mou cher Henri ! s'écria sir Georges avec joie.

Et, se précipitant à b sonnette, il fit venir uu laquais cl lui crdouna

ful-il sorti, que le comte h; jeta daus les bras de sir Georges. — Eh ! mou ami, dit ce dernier, n'est-ce doue pas b même chose? Ne fais-je p.ts b ce que vous avez fait pour moi ; pondre ou argent, qu'importe r... Vous avez sauvé mon honneur comme je vous sauve le vôtre...

— Ah ! Georges. George*, dit fleuri, c’est maintenant moi qui v ous dois h uc reconnaissante éternelle... Comment pourrai-je jamais m'acquitter? '

— Si vous croyez me devoir quelque chose, Henri,... vous pouvez faire beaucoup... immensément pour moi.

— Gh! dites... parlez .. Georges.

— Ecou lez-moi donc, Henri... vous êtes digne de me comprendre car je connais votre âme... Voyez-vous, mon cher comte, nous autres Anglais, nous traitons l’amour plus Bravement que vous ; c'est un de nos ridicules, je le suis ; mais je I avoue, aiuti ne vous moque* pas de moi. v

— Georges...

— EU bien donc. Henri, quand vous m'avez vu à Versailles, j’arrivais de l’Inde, j’avais été bit prisonnier dans la traversée, et cuvové sur caution et parole à Paris, en attendant un échange ; dans ITudc. à Pondichéry, j'ai bissé une jeune oersotiuc avec qui je dois m unir apres la guerre... G est uo amour qui date depuis bien longtemps, Heuri. uu amour aussi pur qu’il est profond et partagé, uu amour sérieux qui vous ferait rire, vous, mais qui, pour moi, résume tout la venir, Pourfaut, mou citer Henri, ajouta Georges en souriaul avec tristesse, comme mou avenir pourrait bieu être fort abrégé par le combat de tout à l'heure...

— Quelle idée ! Georges...

— Teucz, Henri, je o ai pas de bonbeur depuis quelque temps... depuis... car, sachez que cette fois...

Mais se reprenuut aussitôt, connue s’il eût résiste au désir de faire une confidence au comte, Georges reprit d un air plus froid :

, — Bien, rien, des enfantillages, Henri ... mais voici ce qui roc reste à vous demander. Je désirerai* donc que, daus le cas où je serais tué pendant le combat, vous me promissiez de remettre vous-mcuie île* lettres et uu portrait eulrc les mains de colle jeune personne ; car. saus aucun doute, vous irez à Poudichéry, puisque vous venez de me confier que votre frégate était destinée aux mers de l’Inde : et puis d’ailleurs, maintenant Poudichéry étant en votre pouvoir, b famille de mademoiselle Uorn-Praéi, qui est jioUandaise. y sera restée comme neutre.

— Si je vais à Poodichéry, je vuus jure sur l'honneur de remettre vot lettres, Georges. Mais si je u'y vais pas ?

Alors, remettez- le* à quelqu'un d'aussi sûr que vous-même ; car, Miit que vous mouilliez à file de France, on sur b côte de Coromandel, vous serez tout proche de Poudichéry.

— Je vous jure donc d'exécuter vos ordres, mou cher Georges *, mais ou sont ces lettres?

; — Fous les trouverez là... dans b doublure de ma veste; car si voua m abordez, je ne voudrais pas les laisser dans uu meuble sujet à être renversé ou brisé.

— C'est dit, Georges... Mais, par le ciel, vous porterez vos lettres votis-méme; et à b paix, j aurai l'honneur d'aller à Londres faire ma cour à bdy Gordon.

— Dieu le veuille. Uenri ! dit tristement Georges. Mais, encore uue chose. Henri : ri mademoiselle llorn-Praét vuus demandait ..

— Quoi?... dites, Georges.

— Non, non... je n'oserais... non, rien, rien, Heuri, reprit Georges après uue assez longue hésitation, rien... je voulais seulement vous prier d attester, en loyal ennemi, que je me suis vaillamment défeudu, comme je compte bien le faire.

— Ah çà ! mais. Georges, vous êtes d’un égoîsmc rare, vous ne pariez que de vous.. . ne dirait-on pas que vous devez avoir toutes Ica chances ?

(I) Ce fait est historique. Oins la guerre de 1781, le cnpiLune commandant U corvette U Kiny't-Gtoryt fit ce Irait chevaleresque, et fut cassé de son «rade par le conseil d'amirauté.

LA VIGIF. DE K.OAT-VEN.

Et moi donc. n’ai -je pas aussi des dernières volonté» à exécuter? oui, Georges; car, si je succombe, Je désire que mes aunes vous appui-lieu* nent : le* acceptez-vous?

— Avec rccounaissance, Henri, dit Georges en serrant la inaiii du comte.

Mais les deux amis ennemis Turent Interrompus nar je lieu tenant du Lirtly, nui vint prévenir son commandant que les derniers convois do pouilre sel rediraient Le comte et sir Georges rejoignirent les officiera anglais. Une heure apiès cet entretien, le pavillon blanc doua un instant sur la frégate anglaise; à ce signal, la yole de Henri vint le reprendre.

— Allons, à biculût, messieurs, dit Henri aux officiers du Lirtly uni l'accompagnaient jusqu'à la coupée; je vous l'avoue, je regarderais maintenant comme le pins beau fuit d'at mes de ma vie de rcmpoiter un léger avantage sur le Lively.

— Et nou-, mon cher comte, dit sir Georges, nous regarderions notre défaite presque comme glorieuse, eu songeaut qu'au moins nous avons combattu In Sylphide.

— Monsieur le marquis, dU un des officiel s anglais à M. de Miran, j'ai pris la liberté de faire envoyer à votre bord qu’-tqiics Caisses d’orangrs pour vos blessés; car un trois-mâts portugais uuus a bissé beaucoup de ccs rafraîchissements...

— Je vous remercie mille fois en leur nom. monsieur, dit Miran. et j'avoue qu'en leur apprenant le gracieux accueil que j'ai reçu à bord du Lvely. mes camarade» vout bien envier lu faveur que m’a accordée M. de Vatidrey en m'ordonnant de l'accompagner.

Après ces compliments réciproques. Henri arriva à bord au momeut où la chaloupe du Lively venait d'y apporter Son troisième convoi de poudre et d'oranges... Henri fil donner cinquante louis pour boire aux vingt chaloupicr» augbis, et ordonna à Jean Thomas de courir une bordée, afin de pouvoir faire scs préparatif de combat.

— Ab çâ ! dit maître Frank à maître Kcrgouêt, on va donc se cogner à cette heure? en voilà une fameuse, je n'en ai jamais via de pareille...

— Le fait est, Frank, que c’est incomparablement prodigieux ; l’An— plais qui nous envoie de la poudre pour le chauffer et de ccs douceur*, b pour nous rafraîchir... ajouta Kergooél eu mordant dans une orange comme dans une pomme.

— Ces oranges, c’est pas un manger d'homme, voyez-vous, dit Frank, c est bon pour des muscadins, et je m'étonne que vous, qui ave* du snug-fiuid, vous en profniox... Bien... bien... ne réponde* pas b Louche pleine. Quant à l'autre cadeau de l'Anglais, Je veux dire fluant à la poudre, c’csl pas mauvais, vieux, car b vôtre est bonne à faire des fu-ëe*.

— Pour cela j’ai eu uu cruH serremeut de cœur en b noyant, Frank; une si belle marchandise ain-d perdue, an lien de b détailler proprement ctl gargoufiscs et en cartouches! ajouta le canonnier bourgeois avec un j cruel soupir. Mais enfin en voilà de l'anglaise, et je veux voir son effet ; ! car le commandant a onlnuoé de charger les pièces à ilcnx boulets.

—A deux boulets, maître Kcrgouët? dit Frank, û deux boulets! liens, i tiens, aile* donc .. le commandant veut soigner son ami.

— Oh ! quant ù ça, le rommamiaut n'est pas chiche, et il fait tou* jours très bien les choses : or, là-dessus je m'eu vais à ma boutique, dit Kcrgouët t u disparatfsnnl «km» b boiterie.

Page 1