CHAPITRE XLVI
toi Il'oiUAO.
— C’e*t b chance de 1* guerre. — Brice. —Qoilia.
Il est encore une chose qui m'a singulièrement frappé dans un cornbal { en faisaut abslrat lion du bruit de b canonnade), c'est ce calme morne que préseule l'extérieur des deux navires qui se luttent pourtant avec rage ; c e»! rimpussiliilité de ces coques de bois uoir à voiles blanches qui, reufèrmant dans leur sein tout uu monde dévoré des passion» les plus vivaces, tout un monde eu proie i* l'exultation fiévreuse <J une lutte acharnée, ne trahissent rien, ne révèlent rien au dehors, cl promènent sur l’Océan leur fruide immobilité, étrange comme celle du masque inanimé qui couvre une figure contractée par b haine ou le dé'i'spolr.
Qu ou excuse cette éternelle comparaison; mais à terre on voit les lëgimt-nlss'cbrauler pesamment avec leur foret de baïonnettes qui ondoient cl luisent au soleil : ou voit les cauous courir an galop en retenti-saul sur leurs affûts, b cavalerie s'élancer et faire tourbillonner la poussière ; puis ce sout des ordonnances qui se croisent dans tous lus sens, des fourgons, des caissons, des voitures, des ambulances qui délilcui lentement sur b route ; c’est un sol coupé par des haies, des prés, des bois ou rivières: ce sout eulia imJU: accidents de terrain et de construction qui encadrent ce tableau déjà si plein, si mouvaut et si animé.
Mais sur mer !... sur mer!... quelle différence! quel imposant spectacle que ce combat solitaire et acharné de deux navires, île deux ato-
mes pour cette immensité, qui luUeut avec furie sur ccs abîmes désert* et sans fond ! Mais le» détails lucraicul li'lïcl d’un pareil tableau... Il faut, pour le juger, qu'il »uil vu de liant et de loin ;... aussi, tenez, figurez-vous que, placé dans b nacelle d’un aérostat, ou sur le faite d'une montagne élevée, vous assistiez à nette action meurtrière que vont le livrer les deux bégaies connu. mdées par le cuiulc de Vaudreÿ et par sir Georges.
Voyez,... partout l'hoil/on est vide, b solitude profonde comme l'Océan. Voyez,... le ciel est pur et serein, b mer m.iguiiique, et le soleil jette une poussière d'urgent au sommet éeumeux de chaque petite vague verte... La brise c>l assez fraîche pour arrondir gracieusement les voiles tr.iii'pareuics des frégates, sans faire éprouver aux navires uue trop forte iucliuaison.
Celle belle caièuc d'or que vous voyez étinceler là bas, sous les plis oudiilcux d'un pavillon blauc, c'est fu Sylphide. Ce bàtimeut tout noir, grave et sombre, qui porte si sérieu&emcut eu large pavillon rouge écartelé de bleu, c est le Lively.
Quoiqu'elle* soient à portée de canon, aucune des deux frégates n'a cucorc envoyé sa v oléc. Sir Georges tient le vent, uu b droite ; le comte le dessous du veut, ou b gauche.
Les d u\ navires s'approchent en sens inverse l’un do l'autre, comme deux chars qui vont se croi»er sur une mute; c'est -à-dire que l'avanl île la Sylphide regarde l avant du Lively. Mais, au moment ue >e trouver placée parallèlement à l'anglaise, b française baisse avec grâce son pavillon blanc à mi-mât et le relave aussitôt. C'est un salut de courtoisie au comte de Vaudrey qui engage sir Georges à tirer le premier, l e pavillon rouge se baisse et remouto à son tour; c‘e*t sir Georges qui rend le salut et accepte l'offre chevaleresque du comte. Cinq minutes apres l'échange de ces généreuses politesses, Ica deux Irx-g.iies sout, par le iraver» l'une de l’autre, à lu distauce d'une portée de fusil.
Alors une large raie de feu court et illumine le flanc noir du Lively : c'est l'acliuu qui s'engage. La même ligne flamboyante éclate nu cftlé droit île la Sylphide, qui répond ainsi à b volée etiuemic. Puis les deux frégates couliuucut leur route, l'tmo vers l'est, l'autre vers l'ouest, lab* saut au lieu du combat uu épais nuage de fumée bleuâtre que le soleil reflète des nuances prismatiques de l'opale. Après avoir parcouru tin demi-mille dans sa direction, chaque bâtiment vire de bord, se retourne. revient sur l'ennemi, ainsi que dans un tournoi deux nobles champions fout une voile et s'apprêtent à fournir une second»! carrière. Seulement celle fois la largeur qui sépare les deux navires lorsqu'ils m rencontrait à leur point de parallélisme est de beaucoup diminuée, car alors c'est à peine si leurs lianes sout éloignés l’un de l’autre d’une demi-portée de pistolet.
Ce sont eucore les deux raies de flamme qui entourent les frégates dune ceinture de leu lorsqu'elles se croisent ; mais ce n'csl pas tout, uue multitude de petits jets lumineux, pétillant du haut des hunes cl des pasgavaul», auuoucent que b fusillade se ioint à l'artillerie. Celte fois au si. apres que les bâtiments se sout dépassés, on voit uu des mât* vlevëx du Lively chanceler un instant, puis tomber en entraînant sa voile avec lui, pauvre voile blanche qui bat sur le flanc noir du navire, empêché duus sa marche comme uu goèbod qui traîne avec douleur son uiJo palpitante et brisée par le plomb.
Mais voilà que la Sylphide profite habilement du malheur de l'ennemi, vire de bord b première, et revient en déferlant sur le Lively , qui. n'ayant pas eu le temps de faire la même évolution, présente sa poupe et sa hanche à l'artillerie de b française. Or. comme b poupe est b partie b plus faible et la plus vulnérable d'un navire, b bordée de la Sylphide y pénètre de long en long ; elle v joint un fou de mousquêter ie éblouissant de vivacité, dépasse l'anglais toujours immobile, vire uue seconde fo» «Je bord, de sorte que le» deux frégates *e retron- ! veut dans leur première position, s'offrant l'avant à l'avanl. Le Lively,
| ayant réparé son avarie, s'avance alors contre la Sylphide, mais en dé* : vunt fortement sur sa gauche, afin de diufinuur eucore la distance qui va les séparer au momeut de leur rencontre parallèle.
Et la Sylphide, devinant à cette manœuvre que l'anglais veut tenter | I abordage, l'accepte généreusement : elle dévie avec grâce sur la : droite, les deux frégates sc rencontrent de long en long, côte â cote, échangent une dernière volée presque à bout portant, et les grappins ou griffes de fer s’abattent pour fier tes deux bâtiments l'un à l’autre.
Alors Ils s’étreignent et s'enlacent ainsi que deux vigoureux athlètes au moment de b lutte Ceci est l’abordage. La mnasiiuelerie éclate et pétille uu instant, car l’usage du canon devient impossible, et nuis tout «'éteint, lotit se tait, cl à ce bruit succède le morne silence de larme blanche, car voici qu'on sc sert du sabre, du poignard, de b liachc, de ia pique, des ongles et des dents. Mais à vol d’oiscnn on ne distingue ! aucun de ces vils détails: non, mon Dieu. Ou voit seulement au milieu d'une mer calme et transparente, sous un ciel riant, deux nobles et gracieux navires dorés par le solril étroitement serrés l'un contre l'autre, comme de jeunes et beaux cygnes qui jouent et se pressent sur rondo axurée d un canal.
Quant à l'abordage en lui-même, il est facile de s’en faire une idée. On n'a qu’à sc figurer que cltajuc frégate porte 300 hommes d'équipage, et que ces 000 hommes s'égorgent â l'arme blanche dans un espace de 120 pieds de longueur sur 58 de largeur (longueur cl largeur
LA VItlIK DE K.OAT-VF.N.
«lu pont tl'iiu «le ccs navires i, et que cet espace est encore rétréci d'uu tiers parles dromes. les afiûts. les embarcations et les cadavres.
Mais, je le répète, à vol d'oiseau ou à vol de gloire (si cela peut sc •lire), toutes ces mesquines particularités s’effacent, et mi minlul naval ou un abordage offre à l’œil le plu» séduisant tableau qu'on puisse imaginer. Au bout de vingt niiuules que dura celte boucherie, le pavilluii runge descendit mut à coup, non pour remonter cl saluer tien nient comme avant le combat. Mais U descendit honteux, désespéré, sanglant, pour ne plus reparaître ; et à sa place s'éleva majestueusement un laige pavillon blanc tout pareil à celui qui flottait à la drisse de la Sylphide, si ce n'est que ce dernier (Hait troue et eu lambeau*.
OU signifiait que b frégate française ayant enlevé I anglaise à l'abordage en preu.nl possession. Puis les deux frégates se décrochent l'une de l'autre, continuent ti rester eu panuc. mettent leurs embarcations à la mer, et pendant nue heure c'est un échange coutinur-l de canots entre les deux navires. Cela signifie que l’on enferme l'équipage «lu bvely daus la cale de la Sylphidr. parce qu il est prisonnier de j guerre, et que le Lively reçoit pour garnison la moitié des murins do | la Sylphide. Celle opération tenutuce. les deux frégates réparent leurs avaries et se mellcut à naviguer tranquillement d • conserve, comme deux voiles amies qu'elles étaient; car le Lively comptait de ce moment l»anni les bégaies du Sa Majesté le roi de France.
Mais, cq descendant de si haut pour cousidércr de plus prés les deux acteur» de cette lutte, rappelez-vous ce que vous avez sans doute éprouvé à la vue d'uu fort assiégé, lorsqu'apeès l'assaut il vous a été pci mis de 1 ‘examiuer en détail.
Tant que le siège a duré, ne sortant pas de votre batterie, vous ne pouv iez vous faire une idée du dégât que causaient t'es pesants boulets du 4 #. Car à chaque projectile qui arrivait sur les revélemeuts, vous j voyiez uu peu de poussière voltiger, et puis c'était tout. La muraille ! vous paraissait aussi intacte que le premier jour. Mais une fois la brèche faite et enlevée, une lois que vous pouvez approcher des murs, alors vous u'en croyez plus vos yeux; ces remparts qui de loiu vous sembbienf si entiers ne sont plus que ruines, crevasses, débris, éclats ; j chaque boulet a porté sou fruit, la place est démantelée. De mémo eu vous approchaul des deux frégates qui de loiu semblaieut si intactes, | vous apercevez les traces des boulets daus les œuvres vives, les mâts ; mot |vercés à jour, les vcigues mutilées, les voiles et les greeuunt» lia- j elles, et la uiagniliqnc poupe de la Sy'phide, noircie, fendue par le leu, \ ressemble à ces vieux lambris doré* qui, vus de loin, oui encore uu certain éclat, mais qui de prés révèlent leur vétusté, et se montrent écaillés ci sordides.
La galet ie du comte, celte galerie si élégante cl de si bon goût, n’avait pas lion plu» échappé au désastre ; de brutuiix et stupides projectiles nvaicut brisé les cristaux et les porcelaines, déchiré les tentures de soie, troué le lapis, et clloodré les caisses de fleurs, dout la terre souillait le plancher : ces stores «le salin si diaphanes, couverts de peintures si riches cl si Irait Ues, étaient noircis et brûlés par la poudre: il restait à peiue vestige des cana|tés de bois doré; les etagerc* de bois «le rose cl de sandal ét nient broyée» eu miettes, et les portières de damas bleu irtuipaieui en lambeaux daus une mare «le sang.
C’est qu’eu xéilté le combat avait été acharné, c'est que deux fois le Ilot sombre et meurtrier de l'abordage avait fuit in uptiou sur le pont et daus b batterie de la Sylphide, et, comme le Ilot de b tempête, il avait laissé apres loi b mort et le ravage. Car daus celle galerie, qui semblait encore vibrer aux détonations de l'artillerie, on voyait çà et là des cadavres qu'on u avait pas eu le temps d'eulover, des armes eu morceaux, des cordages, des bourres, des éclats de poutre. Et puis, sur uu cauuu amené ueudaul le combat, comme pièce dé retraite, était assis le comte de Yaudiw, sans veste et sans habit, si chemise cusanghiiiéc ; le lidclc Il ormeau le soutenait dan* ses bras, cl le docteur Gédéon, fort préoccupé. introduisait une soude d'acier dan» une large ouverture vermeille qui béait uii peu au-dessous de b clavicule droite du comte.
Mouval, le bras eu écharpe, et Saint-Sauveur, la tête euvclopiiée d'uu bandeau, étaient appuyés l'un sur l'autre, et semblaient oublier leurs piopres souffrances, laul ils paraissaient attentif» aux moindres gestes, à b moiudrc expression de physionomie «lu docteur. Dans le lorni, à la j porte de b galerie, ou voyait uu groupiA de curieux parmi lesquels ou remarquait uiaitrc Frank, le patron de Henri; <|uclques coulie-mailres j et matelots qui. altcud.ml là des nouvelles de leur c<numandant, étaient , contenus par les piques «pie deux faciiouuaiies tenaient croisées, aüu de remplacer les »b de la porte brisé» pendant l'action.
(4 dotteur Gcdcou. vaiu et important, connue tout homme qui sait nue d'uu mot, d un sigue.il peut assombrir ou réjouir les visages qui I examinent, relira la soude de b blessure, et ap|diquu sou oreille tout | pré* de Celle plaie. Après un moiiiciil «le silence effrayant... il ùla sou » oreille... pui» b replaça. . écouta encore... cl dit euiiueu essuyant soigncnsemeid sa sonde avec un coiu de sou tablier : — La plaie n'est pas péiiélraulc, il n’y a atinin danger, monsieur le comte.
Il sérail difficile de décrire l'ellèl que produisit 00 peu de parole* ; ce furent des cris de joie, des bourras qui sc répuiidireul dans tout le navire. Henri eu fut louché, une lamie brilla dans >es yeux. — Vive Dieu ! messieurs, dit-il, J'avoue que j'ai plus de pla'bir à entendre te» {émoi- j giugc» d allai bernent que je n'eu ai eu à voir le pav dluu rouge s'abat*- : ær pour faire place au liûtee... '
Fui* U ajouta tristement : — Pauvre sir Georges... Ah! messieurs, la marine anglaise a fait là mie grande perle, car b défense cl b mort de cet mtréphlc nui in oui été bien glorieuses.
Puis, comme pour chasser ces idée» pénibles, le comte ajouta : — Monsieur de Mouval, faites préveuir le lieutcuant que. pendant que mou valet de <hamb>e tapissier va icuiellre un |>eu (Tordre dans «-elle galerie, j’irai à bord de ma prise ; car je peuse que b galerie du Lively est moins in.illrailéc que la mienne.
Jean Tbom.18, comme le second officier du bord, avait pris le cuiuniJDdt’menl de b fi égale anglaise.
— O changement ue peut faire aucuu mal à M. le comte? demauda limkhmieul Uermeau au docteur Géth'ou
— Pas le moindre, répondit l'Escubpc ; j'accompugiieiai d'ailleurs M. le comte, s'il le permet, car je voudrai» voir mon ami Jean Thomas, qui a été blessé, légèrement U est vrai, par cet curage animal de commodore anglais.
— Par le ciel ! taisez-vous... taisez-vous, monsieur, dit violemment Henri, ne nie rappelez pas celte horrible scèue..,. Pauvre Georges, ajouta le comle en sc partant à lui-même ., pauvre ci loyal Georges, il n’était plus temps quand je suis arrivé auprès de lui, et qu'il m'a dit si tristement avec sa voix «louce : ■ Je vous disais bien que je n’avais pas de bonheur, unnt cher comte... mai» vous rendrez témoignage que j’ai bravement détendu mon pauvre Lively, n'esl-cc pas?... Adieu, mon cher comle... c'est nue singulière desliuée que b mienne et b vôtre... M'oubliez pas vos promesses; tenez, voici b lettre et le poitrail. » Et puis... il m'a enfin dit ccs mois que je tic comprends pas: • J'ai mérité mou sort, car j’ai été parjure... » (}ue vouhii-il dire par b? ajouta le comte.
Puis, apres un moment de réflexion, il s'écria : — Eufer ! mahklielion ! voir périr ainsi uu homme si loyal et si généreux ! c'est à eu devenir fou.
— Veuillez vous calmer, monsieur le comle, dit le docteur, vous dérangez l'appareil... Mais voici l'embarcaliou prête, et, si vous le voulez bien, nous allons aller à bord du / ne/ y.
Et lleuri. appuyé sur le bras de Genneau et du «ioclciir, quitu ta Sylphide, dont le coiiiiiumdeinenl resta trmporairemeut confié an marquis de IMirau. Au inoincut où le comte mettait le pied sur b coupée, i. sc ic tourna vers tuailre Frank, qui l’avait suivi son bonnet a b main, et lui dit : — Gomment va b maître Kergouet?
— Mai* tout à b douce, uiou comuiaiHbiit, il a la maiu di oile uii peu dévastée, tout de même, car il a le pouce et les trois gros doigts de moins par b chose d'un coup de mitraille ; et, pour lors, il alicud le major pour savoir ce que c'est, et de quoi y retourne...
— Eli bien ! docteur, dit Henri, b blessure de ce pauvre diable me parait plus grave que celle du liculcuuut; si vous commenciez par lui?
— J allais vous le proposer, commandant, car Thomas n'a qu'une égraliguure que lui a faite le «^uuiuodore anglais en Unnbaul, Je poignard a glisse sur une busse cûlc ; car le commodore...
— Ccb sufUt, monsieur, dit impatiemment Ueuri eu descendant dans sou canot.
— Où est le niaiire-caiioiuiier? dit alors Uédéou à Frank.
— Dans sa chambre. |iar ici, major.
Et le maître et le docteur se dirigereut vers I avant, descendirent par le petit panneau, et arrivèrent daus b chambre étroite que le canonnier bourgeois occupait au-dessus de b fosse aux lious. Le digue maître, quoique assis dans un cadre, était soigneusement poudré selon son habitude, et le Losophe finissait de le raser. Au pied du cadre, était Daniel. qui, tenant uue grande boute ille et uu verre, s'apprêtait à verser à boire au maître. — Diable... diable... tou rasoir mord joliment... Losophe. disait le caitouuier bouige«iis eu passaut la maiu sur U joue avec précaution; car l'épiderme était enlevé çà et b, selon les capricieux écarts de l'acier du Losopbc.
— Quant à ça, ça se peut bien, qu'il morde, mon rasoir, maître. dil le Los«>plie, car ce ne soûl pas les dents qui lui manquent... Dieu de Dieu... c'est uue vraie scie, aussi je l’ai surnommé fécorcbcnr.
— Et c'osl bien agréable pour tes pratiques, animal que lu es... s'écria le canonnier furieux.. . mats voyant Gédéon : — Ab ! c'est M. le docteur. Monsieur le docteur, j'ai bien I honneur «le vous présenter ma irés-liuiubft' révérence, ajouta Kergouet eu s'inclinant fort poliment sur sou cadre...
— Eb bien I dil Gédéon... qu’e&t-ce que nous avons doue... à celle menotte’...
— Oh mon Dieu ! un rien, dit kergouéi eu inonlr.iul son bris culomé d une espèce d emplâtre d éioiqie. c’est à b lin de la chose, quand ça a tant cliaullé... tou» mes servauts de b pièce de chasse étaient démolis, j’ai voulu charger moi-tnéine, et c'est une grippe «le raisins (I) «pii ma fouetté... il ue me niantinc que quatre doigts, et je crois que ça ne sera rien, car j'ai déjà fait une espece de remede.
— tique diable avez- vous doue mis b-dessus? s’écria Gédéon avec horreur, eu louchant «Ju boutée scs ciseaux ce paquet de Masse goudronnée qui cachait la plaie.
I A celle qucsliou le Losophc disparut subitement sur b poiulc du
(i) Ou appelle «uni do pa picl» de bmiiL-iu attaché» enseiubk.
LA VIGIE DE KOAT-VKN.
pied, en coulant Vécorekeur dans sa poche. — Ce que j’ai rnb sur ma Wc'*nrc ? demanda le canonnier.
— Oui, oui, ce tas d ordures que je vols là, dit le docteur avec impa-
«leare.-. , „
— Monsieur le docteur... parlant par respect, ce nest pas de I ordure, c'est quelque chose d’excellent, c’est un remède très-simple, compote à Lima sous l'influence de Saturne et de la Croix du Sud : il y a tout bonnement là -dedans : de la queue do Lonceau, des tout d’hirondelle de mer, une dent de liste femelle, cl de la graisse il éléphant: le mtc. c’est tout uniment de l'herbe à chien et du curry arrosé d'urioe
de rhiuocéros.
— Et qui vous a donné celte belle recette ?
— On ne «ne l'a pas donnée pour rien, monsieur le docteur, c’est le Uhophc qui a été assez bon enfant pour me b recéder : il la tenait de la nièce d’un cacique, d'une dame qu’il a connue dans le Sud et il parait même que le cacique ne donnait de ce remède qu’à ses parents ou amis intimes do leurs connaissance?, cl qu’excepte ça personne n'en avait.
— Et à votre âge, maître Kergonèl, vous donnex dans de pareilles
— Je ne suis pas un enfant, monsieur le docteur, dit le canonnier piqué, je sais distinguer le charlatanisme d'un remède aussi naturel que celui-là...
Puis le hou rgeois ajouta mentalement : — C’est jalousie de métier, et pas autre chose.
— Comme vous voudrez, dh Gédéon, à votre aise. Mais, une fois que je vais vous avoir pansé, si je revois ces saloperies, vous vous ferez soigner par qui bon vous semblera...
Et le docteur se mit à poser l'appareil sur la main du maître. A ce moment le contre-maître Rapin entra bruyamment dans la chambre, tenant son bonnet dans ses malus; sa ligure était radieuse. — Eh bien ! maître Kergouét, dit-il en s'approchant du canouoier, cl secouant la tête d’un air triomphant, eh bien' ou dit que ça vous va bien; tant mieux, vos canonniers et mol en ballons l'aile comme îles pigeonneaux en chaleur... Mais, dites donc, maître, est-ce bourgeois, ça, hein ! d'avoir la main souventée par la mitraille... ça vous luit votre quatrième blessure ? Hein ! est-ce bourgeois, ça?... Hein ! dites donc que c'est bourgeois ça, maître... hein
— Ah ça, mais est-il assommant avec ses hein cehii-li, s'écria mahre
Kergouét: puis il reprit avec plus d - sang-froid en haussant les épaules et regardant Gédéon : — J'cspere, monsieur le docteur, qu'il est imposable do rencontrer, dans la plus abrutie des basses-cours, uu oison plus oison que celui-là ; mais au fait, tenez. Rapin, entre bourgeois on se doit des égards, et je veux vous répondre cl vous convaincre, dans votre propie intérêt, que vous 0(1*9 une bêle brute, brutissime... Eioulez-moi doue bien, Rapin, mon ami ; J’ai a Brest uu ami intime, M. Jo- Iwt, épicier et marchand de chocolat ; M. JoHot est bien loin d’élrc militaire et surtout canonnier, car il a coutume de dire, en parlant de l'imprudence qu’on fait en chargeant de? armes à feu. qui! dc serait pas tranquille dans un bateau, s’il savait qu'il 'y a au fond de Peau uu fusil Même décliargé, parce qu’on ne sait pas ce qui peut arriver: ainsi vous ne direz pas, Rapin, que mon ami Jotiot soit militaire et canonnier, n'est-ce pas ? —
— Oh! sacredieu non, maître , pour ça non ! un épicier, c’est toujours un épicier.
— Bien, Rapin, Ires-bien ; pourtant un jour, en écrasant son cacao, mou ami Joliol s 'est pris une maio sous sa manivelle , cl, comme mol, B y a laisse les quatre doigts et le pouce ! Eh bien 7 est-il donc militaire, ciuimiiicr, pour cela? s'écria Kergouét d'un air triomphant J'espère que c’est sans réplique. Si pourtant vous pouvez répondre à cela, répondez, Rapin, répondez, je vous le permets, je vous y autorise; cuire bourgeois, on peut . on doit tout sc dire, on doit s'éclairer avec la plus honnête réciprocité ; je sais d'ailleurs entendre b vérité, et j’adore la raison, de quelque bouche malpropre et dégoûtaule qu'elle me vienne illu-
— Vous êtes bien honnête, maître Kergouét , dit Rapin en s'essuyant les lèvres. Eh bien ! pour lors vous raisonuez comme un oursin, cl voilà.
— Un oursin \ s’écria Kergouét en faisant un (cl bond sur son cadre, que le ductcur en blasphéma.
— Et encore , un oursin qui n’a pas son bon sens , qui aurait bu , reprit froidement Rapiu ; car, voyez-vous, maître, ce n’est pas plus une naon que vous soyez baderne comme un épicier pree que vous avez la Bain emportée d'un coup de feu militaire, nue ce D'ttl une nilOI , pour I épicier de sc croire canonnier parce qu’il a eu une patte aldmée eo faisant son chocolat... civil...
— Ah ! c’est comme ça , dit maître Kergonèl, eh bien ! alors , puisque I c'est comme ça, faites-moi l'amitié d'aller veiller à faire nettoyer vos pièces rt à meure la batterie en ordre, au lieu de venir bavai dassor ici cl nous monder dc bêtises révoltantes qui soulèvent l'estomac ricu qu'à i les voir.. Sot, animal, imbécile, bêle brute que vous êtes!
— Mais, maître... vous m'avez, dit...
— Allons, pas dc rai>on, cl filez vite, encore, reprit Kergouét, qui, selon son habitude, coupait ainsi court à toute discussion dans laquelle il ne prévoyait pas devoir briller.
Et le docteur avant terminé son pauscmenl alla demander une em-
barcation à Monval pour se rendre à bord du fie «ly, et rejoindre son
ami Tltomas
Bientôt les avaries des deux frégates furent réparées, ce» deux navires continuèrent à croiser de conserve dans 1rs parages des Açores, sous le? ordre» du comte de Vaudrcy, qui mit sa cornette de commandant à bord de fu SgtpKid- 1 .