‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 42 sur 70 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

CI1APITRE XLVD.

l'fttai M COLT.

Mais le désespoir lui-même, pour peu iu'îI se prolonge, devient une sorte d'asile uns lequel on peut s’asseoir et sc reposer.

Sinrrt-Bcrvz — Vit de lottph Mormt.

Mystérieux et singulier pouvoir du poète f... divinité bâtarde ! providence an petit pied , panvre dieu périssable , qui lire pourtant aussi du noir et profond chaos... (de »oii manuscrit) des hommes cl dc? mondes ; qui, à son gré, peuple des solitudes ou dé v aste des cités; qui d’un souffle dc son intelligence soulève des orages, allume la foudre, ou balance la molle clarté de la luuc sur les eaux paresseuses d'un lac.

Le poète ! dieu clément ou tyrannique qui jette sur b terra des victimes ou des bourreaux , des bons et des méchants, des êtres gracieux ou rcpoussaul», forts on faibles , dont il devient ensuite l’implacable destin, faisant succomber le» uns cl triompher les autres , accord. i ut à ceux-ci la prospérité, à ceux-là le désespoir, non suivant le mérite dc chacun , mais suivant l'influence qui réagit sur lui... dieu mortel ! son souper de la veille... sa maîtresse du lendemain... la santé dc son cheval favori... b couleur d'une nuée... un rêve... un souvenir... ou moins encore.

Hélas I oui... car ces dieux-poètes sont fragiles en diable, et ressem bleui, trait pour trait, aux antiques et bourgeoises divinités mythologiques, à ce Jupiter gras et paillard , à ce Mercure insolent et taquin , et à tant d'autres de ces immortels qui, rebutant sur l'ambroisie , s’ennuyant à crever dans leur éther, s’en échappaient parfois pour venir aimer, rire et banqueter ici-bas, comme de grands seigneurs qui coureo' eu clieuille les griseties et les cabarets, et Eaisaicut ainsi de ta provtdcocf et de la rémunération entre deux vins... ou entre deux bras.

Et tout ceta grâce à celte damnée réaction du physique sur le moral , car la était le vulnérable côté du paganisme, d'avoir donné des sais j ses dieux , sens qui , en raisou dc leur nature divine, avaient de plus la merveilleuse propriété de toujours renaître et de ne jamais se trouver rassasies ; de sorte que ce pauvre inonde d'icêbas servait de petite maison aux maîtres du tonnerre.

Or donc , pour en revenir à notre in poilg, si on le blâme de suivre les capricieux écarts de sa pensée, dc ses souvenirs ou de sou organisation pour résoudre le problème de l'existence de* personnages qu'il a créés, sans payer logiquement à chacun selon ses œuvras... uc peut-on pas d'ailleurs répondre que l'être mystérieux qui s'amuse à écrire incessamment cet éternel roman qu'on appelle le genre humain, autorise les plus singuliers déuoùmenls par l’étrangeté de quelques-unes des pages de celte triste bouffonnerie.

El , à ce propos , je me souviens qu'un mien grand-oncle (chanoine de Reims) me disait d'habitude; « Mou cher enfant... aux jeux de hasard, jouez toujours au hasard... »

Or, ccs paroles renfermaient , à mon sens, une vérité profondément morale , car «'était dire ce qui est, c’était dire qu'il est aussi fou de s’attendre à trouver quelque chose de conséquent et dc logiquement hé dans la succession des événements qui composent i'cxUlenco humaine, que dc vouloir calculer à coup silr les chances du creps ou du pbaraou. C était dire enfui que ce qu’il y a de plus *age à faire daus celle vie de hasards est donc de la jouer... au hasard.

fjuaulà ccs miraculeuses analogies, à ces coïncidences frappantes, à ces grandes leçons prov identiellcs données au monde, on nous permettra de regarder ccs merveilleuses explications du pas?é comine aussi piobante? que celles dc ccs trois commentateurs dissideuts . qui , avec mie irrécusable lucidité, trouvaient chacun une intention différente (mais toujours profondément morale et philosophique) dans je ne sais plus quel tableau d'Hogarth. M alheureusement pour le» messieurs à couuueniaires, le bon Hogarth avoua naïvement que ces belle» choses n'étaient entrées pour rien dans la composition de s u œuvre toute d'imitation , qui , je me le rappelle maintenant , représentait uu homme endormi sur ic boni d’un chemin.

LA VIGIE DE KOAT-VEN

Après cela , considérés comme Jeux d'esprit . ces suppositions cl ccs rapprochements sont des passe-temps fort agréables, et sinon plus utiles, au moins aussi amusants que la combinaison d'un logogriphe.

Mais revenons à ccl ambitieux parallèle du poêle et de Dieu.

Un des privilèges les plus précieux du poète est aussi de lire au Tond du comr des créatures dont il a peuplé son monde à lui ; car il peut, si bon lui semble, arracher tous les voiles et montrer les âmes qu’il a faites (quelquefois aussi à son image) dans leur charmante ou hideuse nudité. Usurpant ce privilège (car nous sommes, hélas ! bien loin d’êlrc poète), nous allons, dis-je, tâcher de donner au lecteur une idée assez exacte do cet aumônier, dont l'ironique et sévère langage avait le pouvoir de singulièrement imposer au comte de Vaudrey.

D'une fort ancienne et fort honorable maison , l'abbé de Cilly n'avait embrassé l’étal ecclésiastique que depuis environ deux ans, et les événements qui décidèrent cette vocation méritent d'être rapportés. L'abbé passa la plus grande partie de sa jeunesse dans un château situé au milieu des Vosges, une des principales propriétés de son père, M. le baron de Cilly, homme Ion spirituel , nui, après avoir eu beaucoup de succès â la cour du règeut et de Louis XV, se lassa de cotte existence frivole et creuse , quitta Versailles , et se maria , jeune encore , â la fille d'un de scs voisins de terre.

L'immortalité de Cime, c'csl liaiaiortdliié de l'intelligence. — pack 76.

Après une année de mariage , la baronne mourut en donnant le jour à Arthur, maintenant abbé de Cïllv. M. de Cillv fut médiocrement touché de cette mort , en y réfléchissant bien: il en fut même presque satisfait, car sa femme eût peut-être contrarié le développement de l'étrange cl forte éducation qu’il voulait donner à son fils.

Arthur sc trouvant donc soumis désormais â une seule influence, son père songea sérieusement an plan qu’il s’était tracé pour élever son fils, qui absorbait toutes scs idées, tout son avenir. Car, nous l’avons dit, jeune encore et dégoûte du monde, M. de Cilly se promettait un bonheur infini i voir grandir cet enfant sous ses yeux, cl à suivre pas â pas le développement de ses facultés.

Mais il poussait la jalousie paternelle à ce point, qu’il eût été au supplice de voir un précepteur donner les moindres leçons â son fils ; il voulait qu’ Arthur reçût tout de lui : corps cl esprit. Aussi, encouragé par cet espoir et mû par une forte volonté, M. de Cilly, déjà assez

éclairé, se livra de nouveau à des études savantes et variées: doué d'uoe mémoire extraordinaire, cl grâce à une bibliothèque nombreuse et choisie, il atteignit en quelques années les limites du vaste champ qu'il avait tracé] à| son intelligence, sinon très-élcvéc , au moins infiniment laborieuse et sagace.

Possédant d'ailleurs quelque langues mortes et vivantes, aucune brandie des connaissances! physiques ou morales ne lui était tout à fait étrangère. Bon musicien, peignant à merveille, d'uue habileté peu commune dans les exercices du corps, M. de Cilly était eu un mot un homme complet... complet, moins le génie, qui crée et suit la roule solitaire qu’il s’est impérieusement ouverte.

Mais, si M. de Cilly était inapte à créer, il n’y avait pas d'homme au moode qui eût mieux profilé des créations des autres... qui eu eût mieux exprime tout le suc, et se le fût pour ainsi dire approprié. Enfin, si ce U 'était pas l’hannonic mélodieuse et puissante qui fait vibrer les airs, c'était au moins l’écho le plus exact, le plus pur, le plus parfait de cette mélodie.

On avouera que de pareilles facultés, jointes à son profond amour paternel, à son caractère droit cl généreux, faisaient de M. de Cilly le plus rare des précepteurs. A la mort de sa femme, il ne voulut pas de nourrice pour Arthur, car M. de Cilly avait à ce sujet des idées peutêtre bizarres, mais extrêmement arrêtées. Prétendant qu'un eufant pouvait moralement hériter par celte voie de penchants bas et vulgaires qu'il était difficile d'éloufTer plus lard, il voulut faire allaiter son (ils par une créature qui ne pût au moins lui transmettre que des instincts purement physiques; pour cela, M. de Cilly choisit la chèvre, la chèvre vive, alerte, infatigable, pensant que la constitution de son Gis ne pourrait, après tout, que gagner à cette espèce d'hérédité auimale. Il ne sc trompa pas, et les forces et le lempéramcul d’Arthur se développèrent avec uuc prodigieuse énergie.

Mais si M. de Cilly souriait orgueilleusement à la grâce et à la vigueur de son fils, on ne saurait croire les angoisses qui le torturèrent jusqu'au moment où il put asseoir des conjectures raisonnables sur la capacité d'esprit de son enfant. El au fait, pensez donc avec quelle dévorante inquiétude il devait épier chaque impulsion, chaque bégaiement, chaque désir, chaque instinct de ce fils qu'il avait rêvé spirituel et intelligent!

Quelle anxiété douloureuse]... quelle timidité dans ses épreuves!... que d'hésitation dans ses espérances !... que de joies cruellement suspendues, quand ce pauvre père, se défiant de sa partialité, devenait presque injuste pour son fils, tant il craignait de 6C laisser surprendre par un amour aveugle ! Mais concevez aussi quel fut l'immense bonheur de M. de Cilly, lorsqu’il s’aperçut que son Arthur, joli, leste et vif, semblait prévenir et rassurer la curiosité peureuse de sou père par des

a ttestions dune perspicacité peu commune, quoique naïve et cuiautinc. ar ce qui rendait encore M. de Cilly le plus heureux des hommes, c'était de voir que son fils avait le langage, l’esprit et la gaieté charmante de son âge, et non le maintien niais et sérieux, les idées grotesquement avancées de ces petits prodiges qui ont l’avantage d’élaier à dix ans l'insipidité prétentieuse dont ils auraient peut-être rougi à vingt, et d'élrc imbéciles un peu plus tôt et pour toujours. Pauvres enfants, pauvres petitesses fraîches [et blondes que de stupides parents ensevelissent sans pillé sous de grandes perruques de vieillards !

Ce fut donc en voyant l’esprit droite! prompt de son fils se révéler, surtout par une curiosité raisonnée, une compréhension vive cl une appréciation correcte, que M. de Cilly fut largement payé des travaux immenses qu’il s'était imposés. En effet, Arthur, familiarisé jeune avec les études les plus abstraites, doué d'une imagination ardente, que la solitude avait encore exaltée, trouvant dans les arts les plus aimables délassements, entretenant sa vigueur, et reposant sa contention d'esprit par la chasse, l'escrime ou l'équitation, se développant libre et fort au milieu de cet air vif cl pur des montagnes ; Arthur, dis-je, atteignit sa vingtième année, ayant a peu près embrassé le cercle des connaissances humaines que son père lui avait fait parcourir; mais possédant ce que son père n avait pas : un génie créateur oui l’était révélé çà et là. pour ainsi dire â son insu, tantôt par des poésies étincelantes de fraîcheur cl de jeunesse, tantôt par des mélodies empreintes de grâce et de sérénité, ou bien par de larges ébaudies d'une couleur puissante et lumineuse ; car il y avait une affinité étroite entre les vers, la peinture et b musique de ce jeune homme, parce qn'après tout b poésie est une, quelle se traduise par un chant, un poème ou un tableau ; seulement le génie complet prie ces trois langues.

Mais, par une anomalie singulière. Arthur joignait a celle verdeur, à celle riclicssc de pensées, une forte tendance a un esprit implacablement analytique. Cette dernière cl terrible faculté d'aualysc avait sans doute été sitôt développée chez lui, par l’habitude des sciences malltcmaiiques et physiques dont son pere lui avait donné les premiers éléments, et qu’il avait, lui, approfondies autant que possible.

Or, à cet Age. où l'enfance finit à peine pour la plupart des hommes, Arthur, beau, riche et bien né, d'uu caractère nonlc cl ferme, pouvait déjà, lui, se montrer grave cl érudit avec les savants, artiste avec les articles, gentilhomme accompli avec les gens du monde.

Aussi, en voyant ce (Us admirablement doué, M. de Cilly eut un moment d'extase et d’orgueil indéfinissable. Mais tout à coup il fui saisi d’un sentiment d'afTrcusc tristesse en se disant : Que ie meure demain, que te cœur ingénu, bon et généreux, se trouve jele dans un monde

LA VIGIF. DF. KOAT-VEN.

«goûte cl insouciant... quel avenir, mon [lieu ! U pauvre cnf-ml, comme l'homme de b fable, échangera ses belles pièces d'or coalre des feuilles téchr* : et qui sait alors si l'amertume des déceptions ne dépravera pas celle 4mc jusqu'à présent si pure et si él-vèe? Non, non. il n'en srr.» pas ainsi ; avant tic voir le monde, mon fils le couuaitra tel qn'il est; et pois encore, cette étude théorique des hommes servira d'aliment à la dévorante activité de sou esprit... qui m'effraye parfois.

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