‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 43 sur 70 · W'VÂ · texte numérisé non relu

W'VÂ

Ab J eagne que lu es, je te tiens. — Mt 77.

N. de Cilly se mit donc 4 rassembler scs sont cuirs, aûu du raconter à son fils sa vie tout entière, avec ses joies cl scs chagrins, sans affecter une misanthropie ridicule, on une adulation puérile pour les convenances sociales. Il écrivit ainsi des mémoires, précieux eu cela que, disaut avec naïveté l’existence d'un seigDeur fort 4 la mode sous le régent et sous Louis XV, ils résumaient toutes les positions, toutes les phase*, toutes les chances de ta vie d’un homme du monde, et devaient être, aux yeux d’Arthur, le plan exact et précis du pays qu’il aurait unjour à parcourir. Seulement, comme dans ces mémoires il était question de nombreuses bonnes fortunes, M. de Cilly, craignant que de pareils récits ne donnassent une mauvaise direction a l'esprit d'Arthur, sachant aussi l'empire que prend une femme adroite et du moude, lorsque la première elle a éveillé ou satisfait nos désirs, M. de Cilly, dis-je, pour arracher Arthur au danger de ces iufiuences futures, acheta la tille d’un de ses I rmiers, une jeune, belle et sotte crèalure, et la donna pour maîtresse 4 ton fils.

N. de Cilly agissait en eda fort sagement, car il eût manqué son but si ses confidences eussent produit sur l'ardente et jeune organisation de son (ils l'effet d'un livre obscene ; il voulait, au contraire, qu'Arllmr, ayant d’abord rassasié ses sens, fût capable de ne plus voir qu'une suite de preuves et de déductions morales dans les leçons de l'expérience paternelle, au lieu de s'attacher avidement à tout ce que ces révélations devaient avoir de materiel et de grossier

Ce fut alors que M. de Cilly crut pouvoir présenter 4 son fils le tableau du monde tel qu'il lavait vu, saus ménagements et sans scrupules, sans rien outrer et saus rien affaiblir. Il lui montra la société vraie, avec scs amours éphémères et sensuels, ses amitiés hypocrites cl son bonheur de surface ; en un mot, il ne lui cacha rieu, et par conviction, et par

une «'pèce d égoïsme dont il ne se rendait pas compte, mais qui lui disait de peindre le momie dans toute sa nudité, afin qu Arthur aimât davantage encore l’ami fervent et dévoué qu’il trouvait dans son porc.

Or, jamais leçons n’eurent un effet plus subit, ne furent plus amèrement comprises. Il en fut de ces notions théoriques du monde comme il en avait été de celles de la science : uuc fois la lice ouverte, le but ludique , le génie pénétrant d’Arthur avait franchi l’espace d'un seul Imud, en laissant bien loin de lui son père, qui le suivait timidement des yeux.

Car, grâce 4 une singulière faculté d'intuition donnée aux esprits supérieurs, il suffisait en toutes choses qu'Artliur eût le moindre point de départ pour arriver à une conclusion nette cl rigoureusement logique : aussi M. de Cilly fut-il épouvanté des sarcasmes dédaigneux que sou fils lança bientôt contre un monde qu'il n’avait jamais vu, et qu il peignait pourtant des couleur» les plus vraies cl les plus désolantes.

Oui, M. de Cilly écoulait Arthur avec cc sentiment de terreur qu’on éprouverait en voyant le gland qu'on a planté grandir,... grandir, .. et devenir un chêne, dans l’espace d'une seconde; car ce malheureux homme avait cru semer sur un sol fertile, mais qui suivrait au moins les lois de la nature pour faire tout arriver à sou heure. Non, en un instant i haqnc fruit était mûr, et tombait en laissant son arbre nu, triste cl dépouillé.

Alors M. de Cilly essaya maladroitement de revenir sur scs pas; car tant que l’incroyable pénétration d'esprit d'Arllmr n’avait atteint que les profondeurs du savoir, tant que ce pauvre père ne s’était vu dépasser que dans les exercices de l'intelligence, rempli de son orgueil paternel, il avait été insolemment lier de se sentir inférieur à son fils.

Sr George*.

Mais quand il vil cc fils posséder, 4 vingt ans, uuc connaissance du monde aussi anticipée, qui, lui arrachant violemment scs illusion?, sam lui laisser le plaisir de les avoir eues, devait l'cmiiécbcr d être dupe de a;s premières croyances cl de goûter ainsi le seul bonheur qu'il ail clé donné à l'homme d'éprouver, M. de Cilly. devinant l'avenir le plut triste pour son fils, voulut l'arracher 4 cette taule destinée.

Hélas! fl n'était plus temps: sa parole avait été trop exacte, trop uaïve, pour ne pas se sléréotyper dans l'esprit d Arthur, doué dune af-

tA VIGIE DR KOAT-VRN.

fmiic si exquise pour toute vcrtlé. Aussi M. de Cilij fut-il réduit à invoquer son expérience personnelle contre l'inexpérience de son CI».

Mais Arthur, soulevant la question dans une sphère plus élevée, appuya jcs raisonnements sur l'histoire des révolutions politiques. Ce hideux et étroit égoïsme qui bat au co*ur de la société, il le retrouva aussi hideux et aussi étroit dans les combinaisons honteuses de la diplomatie, ou dans les violeuces brutales des conquérants; seulement, changeant de nom comme un parvenu, cet éguï-me se faisait vaniteusement appeler machiavélisme ou tyrannie. Arthur prouvait donc que les résultats étaient identiques, et qu’il n était pas besoin d’être plus infâme pour sacrifier l’alliance d'un peuple dévoué que pour trahir l'affection d’un ami sincère, expliquant ainsi les roueries de l'homme politique par les roueries de l'homme du inonde, parce que, disait Arthur, « le pouvoir, en élevant les hommes, n’élevait pas pour cela leur nature, mais leur donnait seulement l’occasion d'envier ues objets phis importants: de sorte que, bien que le but fût plus élevé, les moyens que I homme employa il pour y parvenir étaient toujours aussi honteux et aussi misérables. »

Pour la première fois, Arthur sc vit donc en opposition directe avec son père, et M. de Cllfy, parlant contre sa propre conviction, trouvant dans son fils un adversaire trop au-dessus de lui, fut dans l'impossibilité de lutter plus longtemps, et sc vit réduit à se taire, confondu de la puissance des raisonnements d Arthur.

Malheureusement, Arthur, égaré par l'ivresse de cette ardente discussion, emporté malgré lui par l'irrésistible ascendant de son génie, s'était élevé dans une sphère si haute, que les signes sacrés du caractère paternel avaient disparu à scs yeux, et qu'il ne voyait plus dans M. de Cilly qu’un antagoniste incapable et avouant misérablement sa défaite.

Aussi, loin de s’arrêter, Arthur le poursuivit sans pitié; seulement, sa parole, de grave et mesurée quelle avait été d'abord, devint caustique et amère : sa conviction éclata en foudroyants sarcasmes ou ca railleries acérées, comme si l'adversaire qu'il combattait n'eûi pas mérité d’autres armes. Enfin, il ne mit fin à celte scène cruelle que lorsu'il eut, pour ainsi dire, fait mesurer pas à pas à son père l’énorme istance qui le séparait de lui.

Mais laine d'un père est un trésor si inépuisable d'amour, de pardon et de bonté, que M. do Cilly ne regretta sa défaite que parce qu'il n'avait pn arracher à son fils une conviction désolante, quoique vraie. Quant à l'àerelé de la discussion, il connaissait trop l'amour d'Arthur pour s'en trouver offense, et quant au sentiment de b supériorité de son fils sur lui, c'était depuis longtemps sa joie, son orgueil et sa gloire.

Mais, hélas ! si le souvenir de cette fatale discussion ne paraissait devoir rien changer aux relations de M. de Cilly envers son fils, quelle perturbation il apporta dans la vie d'Arthur, lorsque, revenant à lui, sortant de celle exaltation passagère, il scsouvintde b terrible découverte qu’il venait de Taire I Non, on ne saurait peindre l'épouvantable angoisse qu’il éprouva en pensant qu’il venait d apprécier a tout jamais la faible

[ lortéc d’esprit de son père ; et avec quel profond désespoir ii vit minier le prestige qui jusque-là avait grandi la figure paternelle, et la rendait imposante comme celle de Dieu.

Car, du moment où il se fut aperçn de l'infériorité relative de M. de Cilly, Arthur ne (Mit échapper à celte pensée obsédante, impitoyable, qui sans cesse lui disait: « Tu es supérieur à (on père par l'iatelligenre. »

Et de ce moment cette pensée empoisonna les jours d 'Arthur.. . parce qu'il adorait son père .. Tantôt il se promettait de ne pins discuter avec lui et d adopter sans réplique toutes ses opinions; mais bientôt il craignit qu'en faisant preuve d'une aussi aveugle soumission M. de Cilly ne vit dans cet assentiment perpétuel que b volontaire abnégation du fort envers le faible qu'il dédaigne. Voulait-il, au couiraire, lutter contre lui, comme on lutte avec un égal en intdlijgence, il tremblait qu'il ne prit celte résistance pour l'arrogante conviction de la supériorité qui veut s'imposer parce qu'elle eu a le droit. Aussi, depuis ce jour fatal, Arthur, préoccupé de l'idée constante d'éviier toute discussion, tant il craignait de blesser involontairement son père, devint avec lui 6ombrc, taciturne, réserve ; 11 le fuyait presque ; et n'osant plus sc livrer à cette confiante et douce familiarité qui, jusque-là, avait rêgué entre eux, il passait des heures, des jours, dans un inorne silcucc, et uc répondait qu'avec crainte et défiance anx questions empressées de son père.

M. de Cilly s’aperçut bientôt de ce changement étrange, et longtemps ce fut en vain qu il en chercha la cause ; car. nous l'avons dit, il s’avouait si naïvement son infériorité qu’il ne lui était pas encore venu à I idée que son fils pût rougir de lui... Mais les précautions d'Arthur trahirent malheureusement les craintes de son âme délicate et noble; M. de Cilly se méprit sur sa pensée, et il crut fermement que son fils lui témoignait son dédain, quand au contraire son fils n'avait qu’un but, un vœu, un désir, celui d'éloigner cette idée de son père.

De l’instant où cette fatale erreur devint aux yeux abusés de M. de Cilly une douloureuse certitude, la défiante réserve d'Arthur ne put, hélas ! que trop facilement s interpréter dans ce sens. Trop fier pour se plaindre, M. de Cilly se résigna, dévora longtemps les larmes amères que devait faire couler nnc aussi horrible révélation, et sa santé commença de s'altérer. Ce fut alors qn’ Arthur se prit à maudire celte élévation de i' intelligence que l'éludé et le savoir avaient encore exaltée eu

lui... puisque celte puissance morale l’avait rendu à jamais misérable, en flétrissant pour toujours ce bonheur profond, cette adoration filiale qui avait fait la joie de sa jeunesse. Et une incurable mélancolie vint aussi l'accabler, surtout lorsqu'il vit quo l'étal de son père devenait de plus en plus alarmant.

Car aussi, comment peindre le cruel changement qui s’était opéré dans l'existence de ces deux êtres, autrefois si paisibles et si tendres? comment peindre leurs regrets poignants... à l'un de posséder le savoir, à l'autre de l'avoir donné? Comment peindre la défiance horrible de ces deux âmes grandes et pures, qui ne sc sentaient si douloureusement déchirées oue parce qu’elles étaient d'une noblesse cl d'une délicatesse exquises? Comment peindre, en un mot, b contrainte glaciale qui remplaça Ict rs doux épanchements?... car, hélas I depuis ce jour fatal, plus de ces longs entretiens où Arthur déployait ingénument toutes les merveilleuses beautés d'un génie qu’il ignorait lui même, parce que, depuis ce jour, avec la conscience de son génie, Arthur en avait pour ainsi dire acquis b pudeur... parce que, depuis ce jour, elle était morte malgré lui, cette admiration naïve et candide, celle sublime et sainte croyance filiale, qui fait voir dans un père un être sacré qu’on adore aveuglément comme Dieu, sans chercher à l’expliquer par une sacrilège analyse.

Que l’on se figure donc maintenant quelle devait être l'épouvantable existence de M. de Cilly, qui haïssait trop le momie pour y chercher des consolations, et qui, avouous-lc, n'avait pas la foi nécessaire pour oublier les peines d’ici-bas, en songeant à une meilleure vie; car ii est une question que nous n’avons pas encore abordée jusqu'à présent, nous voulons parler des idées religieuses du père d’Arthur.

M. de Cilly n’avait aucune croyance religieuse, si l'on entend par croyance une foi aveugle à b révélation divine et aux autres mystères incompréhensibles du christianisme.

D'un esprit correct et droit, M. de Cilly disait qu’il ne pouvait croire ce que 6on intelligence se refusait à comprendre : il reconnaissait un moteur mystérieux dans b nature, mais par cela même que cet agent était on mystère, il ne pensait pas qu’on pût rationnellement s Vu faire une idée exacte et lui assigner un nom et des attributions.

Il ne confondait pas pour cela la foi des antres avec l’hypocrbie : U croyait seulement que la foi était comme un sens à part donné aux élus, une espèce de révélation faite à eux seuls, mais il ne pouvait pas plus sc rendre compte des corrélations de ce sens, qu’un arcugle-né oe pourrait sc faire une idée de ce que c'est que la vue et b lumière.

Malheureusement , Arthur, élevé par son père dans cet étal d’incertitude religieuse, ne possédait pas non plus la foi, mais il s'était bit pour ainsi dire un système de croyance matérielle et politique aux lois morales et écrites du christianisme, selou son idée de regarder les religions comme autant de formules gouvernementales, tendant toutes au même but...

Seulement, parmi ces formules, b religion chrétienne était b seule qui lui parût divine dans l'acception poétique donnée à ce mot pour exprimer le type du parfait. C était à ses yeux le plus magnifique des codes de l'humanité; et la toute-puissance spirituelle accordée à cet apôtre eu eUice qui. du haut d'une chaire d'humilité, dominait également le royil esquif et l'océau populaire, citait au tribunal de Dieu le roi despote ou le peuple révolté, paraissait à Arthur b plus généreuse d b plus sublime des combinaisons sociales; et, s’il ne pouvait b comprendre comme révélation divine, fl la considérait du moins comme le chef-d'œuvre du génie législatif. Arthur admirait encore la haute et sagace prévision de l’auteur de cette loi sublime qui, sachant que dans son orgueil tout homme peut nier l'Infaillibilité de ce qu’a fait ou dit l’homme, donnait à son œuvre de liberté, d'amour et de charité, une naissance divine, mettant ainsi toute dhcussion au sujet de son origine parmi les plus graves atteintes portées à cette religion.

Or, comme cette chatte magnifiquement résumée par la morale angélique do Nouveau-Testament n’avait qu'uu but possible, celui du bonheur des hommes, Arthur voyait dans tout advcr*airc do celte croyance religieuse, politique ou sociale, pour lui c’était tout un; Arthur voyait, dis-je, un criminel, sinon de lèse- Divinité, au moins de lèse-société; ] aussi avait-il le plus profond mépris pour l'école prétendue philosophique dont Voltaire était le chef cl le type, école stupide ou menteuse, bassement fourbe, nbisement méchante, qui attaquait le Christ cl sa religion au nom du peuple et de ta liberté! — le Christ! dont l'œuvre tout entière sc résumait par ces deux mots.. . liberté, charité... le Christ qui était mort pour le peuple, dont il défendait les droits contre d’avides oppresseurs... le Christ qui faisait tomber les chaînes des esclaves... le Uirisl qui donnait à ceux qui avaient fol une éternelle félicité en échange de quelques jours de malheur sur b terre... le Christ oui, partageant le royaume des cieox à ce grand nombre qui ne possède rien ici-bas, leur faisait supporter une vie de misère avec une résignation sublime, de sorte qu’ils regardaient dédaigneusement l'existence somptueuse des riches, et qu'ils les plaignaient nu lieu de les envier. . le Christ, enfin, qui substituait l'avenir au néant... l'espérance au désespoir... l'amour à b haine... la communion à h personnalité...

Après cela, disait il, que l’on traite la foi qui croit d'ignorance, de préjugé ou d'abrutissement ; que l'on traite les promesses du Christ de fictions , de m nsonges, peu importe cette monsiruoriié.

U est une chose que l'on ne pourra jamais nier, c’est le bonheur po-

LA VIGIE DE K.OAT-VBN.

sîiii Je ceux qui croient sincèrement, c'est lu haute el consolante moralité de eu que les philosophes appellent fictions ou memooges.

Car. d-ms lonle société, disait encore Arthur, il y aura toujours un nombre incommensurable d'hommes à jamais voués, quoi qu'on fasse ou qu'on promette, an\ privations et au malheur. Eli bien ! osera-t-on uier que celui qui, par le pouvoir de la foi qu’il leur inspire, donne à ces infortunés (car dès qu'ils croient ils ont}, leur donne , dis- je, s’ils sont vertueux el résignés, le bonheur éternel enéchauge des privai ions qu'ils subiraient de toutes façons ici-bas : osera-t-on nier que ce Dieu, ce législateur ou cet tomme. n’ait pas résolu de la façon la (dus morale et ta plus consolante b plus importante de toutes les questions sociales, celle qui est b source de toutes les lévolulious: en un mol, celle de rendre heureux et satisfaits ceux qui u'ont pas, eu assurant le repos de ceux qui possèdent (I).

Koliu. disait Arthur, le philosoptie, l’eucycloiiédiste le plus acharné aiera-t-il qu'en aduieltant, je le veux, celle seconde vie comme une lie— lion on un pré.ugé, ce ne soit pas au moins une admirable Action, un mensonge bieu consolant, un préjugé bien snblinie. que celui-là qui vous fait croire fermement que vous reverrez ceux que vous pleurez, et que votre existence ne finit pas au fossoyeur. . .

Telles étaient les pensées religieuses d'Arthur.

Apres avoir vécu pendant quelques mois encore de cette vie sombre et décolorée, M de t'.illy mourut eu emportant dans b tombe la triste conviction qui avait abrégé ses jours.

Kl Arthur se trouva seul au inonde. Alors sa douleur fut immense, ce fut une douleur froide, sentie, raisonnée, qui creusa profondément sou lit d.in» la solitude de cette àmc puissante, comme ces ruisseaux cachés

3 ni minent som demeut un rocher gigantesque. Car le principal caractère une iiardlle douleur est un calme glacial aussi muet que la pierre du sépulc re ; ce soûl les chagrins hypocrites qui cberclieut le moude pour s’y éciieveler et pousser leurs sanglots menteurs.

Arthur, lui, n'usa pas ainsi sa douleur, il eu vécut; sa vie fut désormais un long remords, une sanglante et continuelle malédiction contre celle vaine science qui lui avait ravi la seule croyance dans laquelle il pouvait avoir ldi: niais, au lieu de fuir ces souvenirs qui lui rappelaient la perte de sou père, U les évoqua et s'y plongea avec une mébucolie ainere, car cette idée hxequi vous ramené toujours à b mort de ceux qui vous étaient bien chers ne parait affreuse qu'aux insensibles : ceux-là, ne connaissant pas le charme cruel de celle émotion, se croient obliges de dire quelle fuit mut, parce qu’ils voient pleurer ceux qui I éprouvent... Malheureux ! qui iguoreul la pieuse douceur de

cerlaiucs larmes

Ko» h ou nu au après b mort de M. du Cilly. Arthur était assis, à la tombée du jour, dans l'immense bibliothèque du château, sa pièce favorite, car celait b que sou père et lui s'étaieitl autrefois livrés à l'élude avec uuc si louchante cuiulatiou. ('elle bibliothèque formait une galerie dout les feuélres s'ouvraient sur un des sites sauvages et pittoresque des Vosges... G étaient de hautes mou Ligues, des pics déchirés, de soiubrcs et noirs sapius dures par les derniers feux du soleil couchant.

Arthur, rêveur, était accoudé sur une table massive, couverte de papiers cl de manuscrits; autour de cette galerie s’étend lient d'innombrable» rayons de livres écrits dans toutes les langues ; prés d une feuclre on voyait un chevalet et quelques ébauches de peinture, plus loin une liarpc et un petit buffet d orgue... puis çà et b des instruments de physique et d’astronomie, des sphères célestes et des globe» ; colin, dans ce lieu tout semblait retracer, résumer les occupations de la vie b plus intelligente, la plus complète et b plus élevée, el pourtant celui qui maintenant sentait en lui assez de savoir et de génie pour pouvoir se passer de ces livres et les considérer avec l’air de reconnaissance J dédaigneuse dont l'homme robuste Cl fort regai de sa vieille nourrice, celui dont le magique pinceau pouvait Axer sur celle toile les merveilles pompeuses de b création: celui qui pouvait faire vibrer celte harpe sous les accorda d une ravissante harmonie ; celui qui pouvait dev iner la marctiedcs corps célestes, ou dévoiler les travaux de la nature dans ses opération» les plus secrètes; celui qui avait étudié l'àmc par b physiologie. et le monde par l’algèlirc... celui enfin qui u'élail étranger à aucune longue, à aucune science, à aucun art : celui-là euliu qui, jeune, : riche, beau, plein du cœur el de génie, pouvait prétendre a tous les honneurs... Celui-là gémissait torture par une douleur incurable qui dé- ! liait toutes les cnmoblkms, et révélait b vanité du savoir et de la richesse pour calmer les plaies de l'àme.

— U vanité de b science, de la fortune el de b jeunesse ! s’écria doue Arthur; quand, réalisant l'impossible, je concentrerais eu moi j toutes les intelligences les plu» élevées du monde et do» siècles... les trésors de la terre... pourrai-je faire que mon perc ne soit pas mort?. . i pourrai-je faire que je le revoie un jour?... pourrai-je donner un alimeul à celle dévorante activité d'esprit qui me consume.-, et un but à nia vie? Oh! malédiction sur le savoir! puisque la brutale Ignorance

(I) Au*»i, «lu jour OÙ b* propugattun tUt luutUrtt uni eu dépJKMilé lo prolétaire te son rnjpiume 'Ut deux, «au» pouvoir lui rien douai r ou îtllilip (et pour . b* prid^aire n’a Iroitvé rien uo plus ju.tc qile de vuoluir «'emparer de» riHtaaïun diei-im* m manière <te roni|H-n«atie«), (oui déposé, d'aiHcur», a Taira

Iwu moivlié de i» jouissance de [étant Ut.

du plus stupide paysan de mes terres lui donne ce que je payerais au prix de mou sang, lui donue b certitude de revoir uu jour et pour toujours l’étre qu’il regrette .. êl lui explique sa vie par l’éternité à laquelle il croit... Malédiction !... Voilà donc que l’ignorance opère un miracle, peuple uu monde immortel de sublimes et saillies visions, quand le savo’r le plus profond ne me dit à moi que destruction, désespoir el néant... Oh! si je pouvais croire!

(Jue faire maintenant de cette vainc science ! Que peut-elle pour mol? Kl le a élevé ma pemée dans les plus hautes régions... Mais elle m'a Isolé à jamais de» autre» hommes en me rendant Aer de mon savoir et dédaigneux de leur infériorité. Tous les merveilleux secrets de ta nature, Je les ai touchés au doigt... je sais tout ce qui est... et je ne puis commander ce qui n'est pas... Pourquoi vivre? pourquoi? . . . .

Je veux pourtant essayer si la vie agitée, bruyante du monde «'engourdira pas celte irritation de la douleur et de la pensée. Arthur quitta donc les Vosges peu de temps après cette soirée el se rcudil à Versailles, où il avait quelques parculs.

On conçoit qu’avec -a beauté, son rang, sa fortune, son esprit. Arthur eut ce qui s’appelle de grands succès dans le inonde ; mais les leçons de son père, jointes à sou singulier pouvoir ditiluhiou, lui avaient donné une si juste cl une si véritable idée du moude: il avait eu sous les yeux, pour ainsi dire, un plan si topograpliiqucnveut exact de tout ce qui devait lui arriver, qu’il ne trouva pas le moindre piquant à ces triomphes ou à ces déceptions. Pour lui. le monde était une pièce de théâtre qu’il avait lue, qu'il savait par cœur, el qu’il voyait jouer devant lui par d'assez médiocres acteurs; et puis, au résumé, que sont, apres tout, les succès du monde? et que pouvaient-ils paraître surtout aux yeux d'un homme tel qu'Arllinr, pour qui l'aualyse était comme un creuset, à l’action duquel il soumettait ce qu'on était convenu d’appeler le bonheur?... Et ce bonheur, tel brillant. Ici doré, tel parfumé qu'il fût... n'y laissait jamais que cendres sèches el amères.

Arthur avait pourtant essayé de quelques liaisons dans le monde... Mais, s’apercevant bientôt que là, comme ailleurs, l'amour n'élait qu'un prétexte déccul pour arriver à la jouissance matérielle, il préféra d’abréger celte ennuyeuse formalité, en achetant de belles courtisanes qui savaient au moins leur état, de sorte que, iiavaul plus besoiu pour cela des relations du monde, il le quitta. Alors il voulut voyager; il parcourut l'Europe el l'Asie, mais il se trouva froid devant les plus niaguiliques spectacles de b nature ; car, décomposant ou cxpAquaut tout par b chimie, la physique ou l'algèbre, au lieu d’impresshms douces el vivifiantes il ue lui restait qu'une nomenclature scientifique, sèche cl aride. Oh! c’est que pour être profondément remué à l'aspect d’un site imposant et grandiose, il faut sentir s'éveiller dans sou àme l’idée du Dieu qui a créé les mondes, ou frémir eu soi le luth mystérieux du poète.

Mais Arthur ne comprenait pas Dieu et ne se sentait plus poète: hélas! b poésie écrite, peinte ou chaulée, était moric à jamais eu lui, moite comme les feuilles meurent à l’automne ; car, citez un homme aussi complet, celte splendide et triple poésie ii avait pas été ce qu'on appelle des talents, mais l'expression harmonieuse de la joie pure et $ereiue de l'adolescent qui sourit à l'existence, niais le cri profond de bonheur et d’amour que jette toute créature en voyant le soleil briller et les fleurs s'en tr 'ouvrir.

Enfiu Arthur avait été poète parce qu'il avait eu seize ans, poêle parce qu'il avait eu un père adoré, poète parce que son avenir avait été riant et doré; poète, enfin, comme l'oiseau du ciel qui chante tant que dure le printemps. Mais, apres le printemps, l'hiver ; après la poésie, l'analyse. Et Arthur, um s l avons dit. surtout depuis b mort de sou pere, s étant trouvé réduit à une désespérante analyse, se sentait plus que jamais accablé sous le poids de cette obsédaule question . Pourquoi exhié-je? Question affreuse, quand, tout jeune, ou est mort aux joie» de ce monde, sans croire à une autre vie.

Arthur voulut encore cherclier quelques sensations dans les dangers d'uue vie aventureuse, et il se lit soldai, sous ou nom emprunté, croyant peut-être sentir jaillir en lui quelque étincelle de l’amour de b gloire: il se conduisit vaillamment, fut blessé et nommé officier sur le champ de bataille. Le lendrinaiu il quitta sou po»tc. dégoûté de cette lérocité brutale et stupide d hommes nui co égoigmu d'autres sans haine et saus colère, pour gagner des batailles à des généraux qui le» fout décimer avec le plus dédaigurux égoïsme.

Il essaya aussi d'écrire, non plus de frivoles poésies, mais de séreux ouvrages moraux et politiques remplis d’une saine et puissante raison, étincelants d’éloquence el de clarté, qu'il jeta dédaigneusement ail milieu de l’anleuie polémique qui mettait alors en question les plus imposantes vérités sociales; ces écrits furent primés, déchirés, admiré», calomniés. Mais, pour cette àmc, il devait être de cette éphémère jouissance d’amour-propre d écrivain comme des autres jouissances... mie fois qu’on la soumettait à l'analyse ; car Arthur avait l'esprit trop juste pour croire à l'actiou positive et salutaire d'un livre sur b conduite des hommes ; il savait trop bien que le livre qui renferme b morale b plus pure el b plus douce, que l'/mitaiiun ne vaut peut-être pas uu pro>élyte à la vertu, u 'empêche pas une action honteuse de sc commettre, quand le livre le plus stupidement oie ccne exalte, propage ou multiplie le vice avec mie épouvantable fécondité.

Ge lut alors que, ne trouvant plus rien à tenter pour sortir do l'état

LA VIGIE DE KOAT-VKN.

do marasme moral dans lequel il s'éluiguail. il regretta plus que jamais du n'avoir (tas la fui religieuse, qui, pensait-il, aurait peulclre calmé sus douleurs inexplicables ' .

Aussi, après de nuire» réflexions, Arthur sc décida à entrer dans les ordres, saii» crainte de sc voir laver d hypocrisie : car il trouvait au contraire noble et généreux de donner aux autres celle foi qu'il regrettait »i vivement de oe pas avoir, parce qu’il eu scutail toute b consolante sublimité.

Arthur entra doue daus les ordres, et s'il choisit les fonctions d'auuiôuiur à bord, ce fut parce que celte existence lui- parut plus péuible et plu» en rapport avec le voeu primitif du christianisme, vœu de ré»igualion, de souffrance et d'humilité : pcmaui aussi que venant devaut Dieu aveu son immense besoin de croire, sou dé»euchanlemuut des vanités Immaiues, sa vieillesse anticipée qui lui permettait d'exercer b lettre de toute» les sévères exigences de sou caractère sacré ; pensant qu'appelé a voir mourir ses seuihl.ihlcs, à les assister a cette heure iiupo»ante cl mystérieuse, il trouverait peut-être, dans la couU'inpblion profonde do ce passage de b vie à la mort, la solution du problème qu’il cherchait ; que, s'il avait eu lui le moindre germe de loi, il se développerait peut-être, cl que le malaise iucouuu qui le torturait aurait alois uu terme.

Il confia donc sa foituue à son iuleudant, homme probe et sûr, régla l'emploi de ses revenus en Imimcs oeuvre», et s'embarqua à bord de la Sylphide, ayant choisi cette frugale parce qu'il savait n'y rencontrer personne qu’il eût autrefois connu dans le monde.

Tel était 1 abbé de Ctlly, et le peu de mois qu'il avait passés a bord u uvait put paru apporter un changement remarquable dans sasiluaüou morale

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