‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 44 sur 70 · CHANTRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHANTRE XLVIII

CnWVEESATlOV

Je toms «ilend*.

Schilif*. — Waltontrin.

Environ quinze jours après le combat du Lîvely et b mort de sir Georges, Henri sc trouvait presque guéri de sa bluwire. Suivant les ordres qu'il avait décachetés, il commuait sa croisière dans les parages de» Açores, avant sous scs ordre» sa prise, U Lwcly, toujours commandée par Jean Thomas. Malgré sa grâce et son esprit, le comte avait tellement peu de reSMiurccs eu lui-même, sa tête était si vide, son imagination si stérile, sa pen»ée si iuerle. sou instruction si nulle, que b vie solitaire et monotone qu’un mèue forcément à bord pendant une croisière lui pesait Iioi rlbleuient. Son état-major lui offrait bleu peu de ressources contre ce désœuvrement qui l'cjigotirdissait. Malgré son austère et rude franchise, b seule conversation de l'aumônier eût sans doute aidé le comte à traîner ce» longue» heures, mais malheureusement l'abbé avait uu goût prononcé pour le silence et la solitude.

Et pourtant le comte se sentait attiré vers l'abbé par cc bizarre esprit de cootradk-tiou qui fait qu'on oe recherche jamais plu» les geus que lorsqu'ils semblent vous fuir et vous dédaigner. El, de bit, Henri, quoiue d'une intelligence fort médiocre, u'avait pas clé saus s’apercevoir c b haute supériorité qui distinguait l'aumônier, cl c’est à la conscience de celle admiration, dont il ue sc rendait pas compte, qu'il faut attribuer le dépit quéprouvail Hcuri eu voyant 1 indifrérence glaciale cl polie avec laquelle ce prêtre »iugulier lui répondait paifots. Or, uu jour, se sautant pins enuuyé nue de coutume, le comte fit prier à tout hasard l'aumônier de passer cmz lui.

Le prêtre se rendit à ses ordres ; et Henri, peu habitué à cacher ses désirs ou à les contraindre, lui dit résoldmeul ; — Tenez, l'abbé, je m’ennuie comme uu mort, et j'ai besoin de votre ministère . .. non positivement pour me confesser, mais pour vous eutrctcuir du singulier état dans I' quel je me trouve depuis quelque temps. A parler fruuchcmcnl, j’ai fait, je vous l'avoue, tous les excès imaginables, j'ai eu des aventures Toiles ou tristes, des duels heureux ou malheureux, des combats, des naufrages, le diable, eoflu... Eb bien ! malgré les souvenirs que devrait me laisser une vie aussi plciue. une fois à bord, quand je liai pas à lutter contre une tempête ou à tirer du canou contre quelqu un. je m’eunuie comme nu damné... Après cela, voyez-vous, l'abbé, c’e*l peut être aussi nue j’ai quelque chose comme des remords... car, avant de quitter la France, je me suis bien cruellement couduil envers nue femme qui m’était pouriaut aussi dévouée qu'on peut l'être. El. tenez, au fait, l'abbé, votre caractère vous permet d'entendre cette espèce de coufession. Ecoutcz-moi donc.

Et Henri ayant raconté i’aveuture de la tour de Koat-Vêu et la mort supposée de Rila, il ajouta d'uu air mélancolique : — Eh bien ! voyezvous, l'abbé, je ue serais p-iS étonné que quelque» aventure» de ce genre* là, que j'ai à me reprocher, ne lussent pour beaucoup dans l étal d’angoisse que j'éprouve... Hypocrisie à part, je suis quelquefois efrrayé de ma conduite; car, an fait, je me suis joué impunément de toute» les affections que j’ai inspirées. Je méprise les hommes et les femmes, parce

que je le» connais; mai» je vous a»sure, l'abbé, que l'espèce de supériorité que donne ce dédain est luiu de compuuscr le vide qu elle bbws dans le cœur... C'est de cela que je voubi» causer avec vous, eu me soumettant d'avance à toutes vos remontrances, car si vous été* sévère, l'abbe, avouez-le, j'écoutc admirablement vos sermons.

Eu raconlaul celte histoire et eu t’.issai»mmani de ccs réflexion» mélancolique», Henri avait suilont cherché un texte de longue conversation, compta ut bieu »ur les reproches, ou du umius sur les observations que lui lerait l’aumônier à propos de sa conduite désurdouuée, qu’il (levait sûrement taxer de cruelle, de fatale, de dbbolique; car, ainsique tou» le» Lovclaces, notre cher comte avait uu amour-propre du bcélénttessc fort prononcé, et frisait meilleur n arche de scs qualité» que de scs vice».

Or, en eutcudaul celle confession, la ligure impassible de l'abbé n'exrima ni improbation, ni clfroi, ni colère; seulement il regarda le comte ieu eu face, et loi dit d'uu air froid : — Vous dé»iruz causer avec moi, monsieur, je suis à vos ordres : unis ce sera une bizarre conversation que b nôtre, car vous êtes uu grand seigneur, habitue aux joie» du monde; cl moi, mousicur, je ne sui» qu'uii simple prêtre, dont b parole est grave.

— Mais c'est justement ce que je cherche, l’abbé ; cela se trouve à ravir, car j’adore le» contrastes; aussi j'aurais uu plaisir inouï a causer sérieusement et puis, je vous le répété, je trouve le temps d uue horrible longueur quand je suis tout seul.

— A votre place, monsieur, ne pouvaul peupler ma solitude, moi, j'échapperaU à l'ennui par le sommeil...

— Couuucul dbble, f'abbe?... Mais boire, inaneer et dormir quand je ne me bal» pas... ue serait b vie d une brute que je mènerais b ; et pardi* u, pour un ministre du saiut Evangile, vous me doauez uu siugulicr tousuil !...

— Vous n'avez, iuou»icur, pour occuper votre esprit, ui la fui du croyant, ui les visions du poète, ui les éludes de I homme de science. Vous n'éles, eu uu mot, ui uu saint, ni un peu»uur f ui un savaul ; b solitude vous pèse, je le crois, mais oc n’e»t pas à moi de vous b rendre légère, mousicur,

— Pourtant. l'abbé, tel élevé que soit votre eulrelien, je vous jure que j’y prendrais goût et intérêt; car, entre nous, je ne sui» pardieu pas uu soi.

— Vous avez de l'esprit, monsieur, et moi je u’en ai plut ; nous ue pourrions nous entendre.

— Voila de i'bumihlu chrétienne, l'abbé!

— Ce serait plutôt de 1 orgueil, monsieur ; aussi, croyez-moi, ne coûtons pas ; vous en seriez aux regrets.

— Aux regret»! l’abbé... Aux regrets!... Ah ! vive Dieu ! voilà qui pique ma curiusilé,., El que diable pourriez-vous donc me frire regretter ?...

Arthur (ou l’abbé), iulérieuremeul choqué de celle suffisance d homme heureux par l.i médiocrité de sou esprit, qui semblait délier le malheur, répondit au comte d'un air froid et presque méprisant — l'un que vous le voulez, monsieur, coûtons donc, s’il vous plaît Jusqu'à présent, eu von» comparant aux autre» hommes, vous vous êtes trouvé, uest-ce pas, supérieur au plus grand nombre? car vous aviez, peusiez-v ou*, cc que la plupart n'avaieul pas : vous aviez le rang, la fortune, l'esprit et b bravoure , vous aviez encore uu mépris insolent pour lus femmes, ce qui vous donnait toutes les fr-mmes ; vous aviez le pouvoir de vous nul ire, sinon au-dessus de» lois humain* s, au moins au-dessus des loi» divines; vous av iuz encore quelques morts à vous reprocher vaniteusement ; vous aviez enfin le droit de maudire avec fatuité voire funeste réputation, qui vous faisait craindre et adorer comme uu roué pins séduisant et plu» corrompu que don Juan ou Lovcbcc, fatal et beau comme Satan ; ce ui vous rendait, u’ust-cu pas, monsieur, le plus heureux des hommes éscspércs ! Vos confidences du moins, tendent à me donner cette opiniou de vous, n’esl-il pas vrai ?

— Vous n’y êtes pas, l'abbé, dit Henri en hésitant: car c’est eu vain qu’il s'était clîorcé de lire sur b ligure de marbre du prêtre l'intention qui avait dicté ccs paroles, alin du savoir si elles renferma ient uu sarcasme ou on sermon. Vous n’y êtes pas. l'abbé, reprit Henri. J ai rarement calculé reflet de mes vices; mais je me sui» livré a ceux qui m'amusaieut. Je u’ai eu du haine pour persounc. Si je changeai de maiiressc. ce fut caprice ci uou cruauté ; si j'ai mal fait, ça n'a jamai» été uar méchanceté raisonnée, mais par insouciance ou étourderie. Qu* Iquêtais j'ai aimé sincèrement; oui» quand on m'a trompé, j’en ai plutôt ri que pleure. Eufin j'ai cherché avant tout ma joie et mou plaisir. J'ai rempli mon but : mai», de par le ciel ! je n’ai pas pour cela la moindre prétention d'être Lovelacc ou Satan !

— Ce naif aveu me rassure, monsieur ; votre coufidcnce sur la mort du celle duchesse espagnole avait seule causé mon erreur... Excusuzetioi donc de vons avoir défavorablement apprécié; car co que vous venez de me dire décèle une louable candeur, même dans vos défauts. Votre vice est, après tout, bonhomme... cl vous pleure/, les morts que von» n’ave» pas tocs, Eli vérité, monsieur, tout cela prouve uu naturel sensible et bon. Excusez encore 1a témérité de mon premier jugement ..

—C'est-à-dire, l'abbé, j'ai bien, entre nous, quelques reproches sévères à me frire : je 8ai- que j'ai souvent faute aux pieds cc qu’on ;<p|»ci!c à tort des pré/igcs, mais cc qui est bieu véritablement la uim aie ; je njîs

LA VIGIE DE KO AT- VEN

eucore que je n'ai pas assez respecté les liens consacrés par la religion et par les lois, cl que tout cela est fort mal, l’abbé, que tout cela est odbux.. très-odieux... et qu'au résumé je suis peut-être plus blâmable que je lie vous le parais, dit Henri, qui, se trouvant presque piqué de ce que l'abbé se permit de le prendre pour un homme sensible, et qui pli est pour un bonhomme, voulait se relever un peu aux yeux de ce prêtre iuipertiucut.

— Sans nul doute, votre conduite a été fort blâmable, monsieur, reprit l'abbé; mais vuus agissiez plutôt par Caible-se et par entrainement pour ce que vous aimiez que par dédain proloud de ce que les autres respectaient... Vous faisiez mal, tuais vous vous repentiez, mais vous vous repentez eut oie. parce que vous êtes bon. humain, et que si, par étourderie, vous avez frappé un être faible, le cuisaut cüagriu que vous en ressentez vous absout presque... Oui, monsieur, car vous u'êteâhcor cmeoicnt pas de Ces hommes cruels et impitoyables qui éprouvent une jouissance amère à blesser les autres bommes dans leurs affections les plus chastes et les plus douces... Vous u êtes pas de ccs sombres mortels pour qui le mépris est un instinct et le mal un besoin ; mystérieux humains qui passent sur la terre comme d'effrayants météores, en laissant apres eux un bruit vague de pleurs et de malédictions. Ob ! mm, vous u Vies pas de ceux-là, monsieur ; vos sens ont pu vous éçarer, mais votre cœur est i esté généreux et uohlc; ci un jour, et bientôt, croyezmoi, vous chercherez dans une uuiou bénie par Dieu, dans les lieu* de Li famille, celle félicité durable et sereine dont vous êtes digne, ce bonheur Calme pour lequel vous êtes fait, et que vous dédirez, j en suis sûr, sans avoir la conscience de ce vœu de votre belle âuie.

Tasser pour réunir les estimables et rares conditions qui comiiiuent l'excellent père de famille, c’était bien pis eucore que de passer pour sensible et bonhomme. C'était plus que le comte ne pouvait décemment sopporter, cela louchait de trop près à l'injure ; aussi reprit-il avec uue sorte de dédaiu et de dépit : Vous outrez furieusement les portraits que vous faites, labbé, en mal comme en bieu.

— Monsieur le comte est trop modeste, il s'ignore lui même ; il a pris pour l'instinct du mal et de b condition ce qui n’était que l'effervescence de son âge ; et le sentiment des vertus privée» qui dort daus son cœur, en s'éveillant bientôt, lui prouvera ce que j'ai le bonheur de lui prédire.

— Morbleu ! monsieur i'aumônicr, s'écria le comte avec colère, raiilez-vi.us, s’il vous plaii ?...

L abbé continua d'un air glacial:— Je ne plaisante jamais, mousicur; je m'étonne seulement qu'une appréciation toute à votre avautage puisse vous blesser 1 ...

— Elfe ne me blesse pas, l'abbé, dit Henri en reprenant son sang-froid, elle uc inc blesse pas, mais elle 111'iiritc, parce que vous me peignez là un bonheur dont je ne suis ma heureusement pas digne; c'est du r> grel que j'éprouve, voilà tout ; car, entre iunjs, je n'ai, ni n'aurai jamais ffefl de ce qu'il faut pour rendre uue feuuuc ni uue famille heureuse ; je suis destine à vivre seul, l'abbé, ajouta le comte avec un profond soupir de désespéré, seul, toujours seul !...

— Vous vous calomniez à plaisir, monsieur.

— Mais mm , l abbé, mais uoo ; que diable, je ine connais mieux que ▼ous : je suis sensuel, inconstant, j'aiuie à faire des noirceurs, j’ai uo caractère affreux, et souvent j'éprouve une joie maligne et presque féroce. quand je vois, par exemple, une femme me ctider. Oui, je suis peut-être encore motus avide de sa possession qnc.de cette pensée: que c’est moi qui lui al fait oublier ses devoirs et perdre son avenir.

— Permet tez-moi, monsieur, de croire que, par humilité, vous chargez votre noble caractère des couleurs les plus sombres.

— Mais, corbleu! l'abbé, vous me rendez fou... Je ne suis pas un saint, je ne suis pas à confesse, et je pense fort peu à l'humilité Jane ce momenl-ci. Je dis ce que je suis, ce que je crois être. Je sab bien, moi, les remords qui m'accablent parfois : je sab bien qu'en examinant ma conduite de sang-froid, je vois que j’ai commis une foule de failles, qui devraient avoir un nom (dus sévère, si le inonde était moins indulgent pour le mal qu il partage... Tenez, l'abbé, aucun des deux portraits que vous avez tracés de moi n'est exact : mais si je ressemble à quelque chose, « 'est plutôt à ces hommes diaboliques dont vous avez parlé, et qui font fe mal par instinct.

— Monsieur le comte veut railler!

— Railler... monsieur... railler ! ob uon I je ne raille pas; j’ai de cruels moments croyez-moi... quand ce ne serait que celte tristesse qnl me ronge quand je suis seul, l abbé !...

— Vous vous vantez un peu, monsieur ; c’est de l'ennui, maHi non pas de la tristesse.

— Si, l'abbé, si. c’est même du désespoir, crojrez-moi : car je suis presque un criminel, après tout, et j'ai bien le droit de me désespérer.

— En vérité, monsieur, vous vous exagérez vos fautes, ce qui est, d'ailleurs, le propre de toutes les belles âmes, continua ironiquement l'abbé, qui souriait de mépris en voyant le comte amené par sa fatuité de vice à se couvrir volontairement des couleurs les phis sombres.

— Tudieu... morbleu! vous été* indulgent, l abbé, reprit le comte. Corbleu ! c'est une belle Ame, en effet, que la mienne!... En trois mois uue femme meurt en me inaud'qsani ; et je tue, en duel, le mari d'une autre, qui est forcée de sc retirer dans un couvent... J’ai une belle âme, ta effet, quand rien ne me touche, quand rien ne m'arrête, quand je

ortc le trouble et b désolation dans les familles; belle ante, eu cffei,

ien digne de goûter ce bonheur paisible et ces joies pure» de la famille dont vous me parliez!... belle âme que celle de Ihoimuo qui ne cherche, qui uc trouve son plaisir que daus ce qui coûte aux autres dos lui mes ou du sang !... belle âme que celle de celui qui se met presque en dehors de l'humanité par ses vices et ses crhucs ! Vive Dieu ! vous êtes indulgent, mou confesseur, s'écria enfin le comte eu se promenant arec agitation dans sa galerie.

— PemieUez-moi de vous faire observer, monsieur, continua froidement l’abbé, que d'abord J'avais dit don Juan. L->velace, et même Satan, et que cette comparaison avait paru vous choquer.

— Eh bien ! c’est norrible à avouer, l abbé, dit Uenri à voix basse, mais c'est plutôt cela ; oui, oui, vous aviez raison, c’est plutôt cela ; mais comment diable aussi convenir dune pareille ressemblance!

— J’avais donc deviné juste, monsieur; vous êtes heureux de vous trouver plus corrompu que don Jttan ou Lovelacc; plus corrompu que ces bommes inflexibles cl dédaigneux, pour qui l'humanité n'est qu'un jouet ou une victime. Vous êtes enfin le comte de Vaudrey ... Alors, plus que jamais, je dois vous dire : Ne causons plus, vous en seriez aux regrets, moQ&ieur.

— Comment cela, l abbé?

— Sans doute, monsieur ! Vous savez n'avoir nulle vertu, mille qualité morale, mais vous pensez que vos vices ne manquent ni de charme ni d'originalité. Pourquoi donc, je vous prie, ne pas garder pure et intacte celle conviction désespérante (mais flatteuse) que ions êtes un homme au moins supérieur aux autres hommes, pur l'infernal mépris avec lequel vous bafouez ce qu'ils révèrent ?... Pourquoi sacrifier légèrement l'avantage de votre position d homme affreusement corrompu, et effacer de votre Iront maudit ce stigmate diabolique, qui donne ri bon air et plail tant aux femmes? ..

— Mais vous espérez donc me convertir, l'abbé? s’écria Hciiri d'un air presque effrayé.

— Ob! rassurez-vous, monsieur ; la vertu n'est pas un scuiiiuent, c'est presque uu sens dont te germe divin est au fond du cœur de chaque homme. Mais ce germe est étouffé dans votre âme, H y est mort, monsieur, mort à tout jamais.

Henri respira. — Mais alors, puisque je n'y gagnerai» rien, que diable pourriez-vous me faire perdre ?..

— L[illu*joo du vice, monsieur.

— L'illusion du vice, l’abbé ?

— Oui, monsieur, l'illusion do vice. J'entends par là que je pourrais peut-être vous luouircr votre vice à nu, à froid, tel qu'Ü est, en le dépouillant de ce faux air de sunér iorife, de puissance et de force qu'il sc donne pour cacher ses ridicules, sa bible»so et sa lâcheté; car ce qui lui manque à ce pauvre vice, mousieur, c'est surtout ce qu'il veut paraître avoir, c'est le dédaiu. c'est 1 énergie, c'est l'originalité: car depuis la régence, il nous pleut des Valmonl, ou est inonde de Lovelaces. satan s’est (ait bourgeois de Pat».

— Je ue pense pas, monsieur l'abbé, que ce soit uue personnalité, dit sévèrement Henri.

— Monsieur, quand je dis Lovebce... je parle de Lovelace.

— Comment donc, l’abbé, Lovelace même, Lovelace ne trouve pas grâce devant vous ?

— Si vuus cutendez par grâce admiration ou terreur, je vous dirai, monsieur, que je n'admire ni oc crains ce qui est lâche, vulgaire et ridicule.

— Ridicule !... l'abbé, Lovelace ridicule ! Lovelace vulgaire ! Lovelace làcbc !

— Ridicule, monsieur, stupidement ridicule, car il est l'esclave aveugle de ce que la société a de plus misérable, de ce que la civilisation a de plus mesquin, de co que l'humanité a de plus honteux ; ridicule, car il tremble à la seule peusee d'être raillé par un sol à la modo, ou imprisc par une femme corrompue.

— Mais c est tout le contraire de cela, l abbé... Lovebce méprise le monde.

— El cela n’est pas, mousieur! Lovelace ue méprise pas le monde; non, Lovebce ne foule pas le inonde à ses pieds, car c'est lui qui rampe aux pieds du monde... le superbe !! Il ne bit pas un pas, uu geste, uu signe, que ce ue soit pour le monde ; U ne dit pas un mut que ce ne sud pour le monde. Cest pour k: monde qu'il est parjure, Tombe, mais, infâme, lâche, assassin même au hesuiu; c'est pour le monde qui le regarde, monde d'imbéciles et de femmes perdues, qu'il s’attache à uue séduction connue le galcrien à sa chaîne; c'est pour méiiler les niais et cruels bravos du monde qu'il séduira Clarisse, qu’il ue désire même pas. Allons! Lovelace l'irrésistible, Lovebce le dédaigneux, Lovebce le beau, on a les yeux sur loi... allons I fais tes leurs, jongleur... revêts tuu habit de paillettes, montre-nom, la souplesse ; allons! travaille, on te regarde. Tiens, voilà une pauvre lille, caudidc, insinue, qui ue dit rfeu à les sens blasés... il faut la séduire!... Tu ne Taimes pas, dis-tu?... Qu'importe... il s'agit bien de loi, vraiment... L'ours privé qu'on lâche sur le bouledogue uc mauge pas sa victime non plus, il l'étouffera pour plaire aux spectateurs. Allons, Lovelacc, à l'ouvrage! Maison te résiste, a toi l'irrésistible !... Allons, ne te rebute pas : ou te regarde, le dis-je, emploie tes nuits et tes jours; médite, épuise ion étroit cerveau, calcule, pâlis , allons, de? bassesses, des mensonges, des ruses infâmes ; alloua.

LA VIGIE DE K O AT- V EN

des prisons; allons, le viol... On le regarde, Lovelace, on le regarde !... Ah ! lu as enfin triomphé... C’est généreux, c’est noble, Lovelace ! mais aussi quels applaudissements le soûl réservés ! quelles femmes von! le sourire! El ne virus pas me dire maintenant que c'est pour ta vatiile, à toi seul, nue lu as lait cette infamie. Tu mentirais ; c’est le cachet du roué que d cire fanfaron du vice. Non. non, Robert Lovelace, plat bis*

' irion. lu laisserais là (es tréteaux, si la populace musquée, dont lu mendies les bravos, ne s'y pressait pas.

— Mais colin Ctaris&c a succombé, Clarisse a été séduite, toujours, s'écria le comte.

— Et c’i st ru vérité un beau triomphe, monsieur, hardi combat eu effet, noble lutte! l)'un côté, un grand seigneur, jeune, riche, sans Aine, rompu à l'intrigue, opiniâtre comme tons les esprits vulgaires, protégé par le moude qui applaudît à ses efforts, et par les lots, qui sont muettes pour de tels crimes; et. de l'autre, une pauvre jeune fille, saus appui, saus expérience, isolée, repoussée, calomniée par sa famille, que le monde raille presque si elle résiste, et condamne si elle cède... Vieto ire inouie. éclats de rire sataniques ; le démon triomphe : allons, Satau, déploie les larges ailes, et retourne à l'abîme... Pauvre Satan novice. maladroit démou, qui a laissé son trône et sou océan de feu, pour arracher a graud'oeiue, et par ruse et par lorce. ce que Clarisse revenue à elle-même fui refuse toujours, ce que Clarisse eût peut étie offert à nu enfant ingénu comme elle. Eu vérité, monsieur, l'exemple d'un pareil vice est par trop niais pour être dangereux.

— Mais, au moins, Lovelace n'était pas lâche dans ses duels ! s'écria le comte poussé à bout.

— Je ne saebe pas qu'on soit homme de cieur, monsieur, par cela seul que te sentiment impérieux des convenances vous aura forcé de mettre l'épée à b main dans un duel: ou Sait vivre, voilà tout : mais ou est lâche, bien véritablement lâche, quand ou a compté sur l'impunité pour faire le mal ; on est lâche quand on brave des lois qui ue peuvent vous atteindre ; ou est lâche quand ou eut reprend une infamie, étant liieu M'n de trouver daus chaque homme un défenseur, un complice ou un iudilfereul; eu un mol, le vice est lâche, mousieur le comte, le vice est outrageusement lâche, parce qu'il sait être partout triomphant, honoré. soutenu, taudis que, partout, b vertu cU proscrite, pauvre et abaudoouée.

— Ali ! vous avouez doue que le vice est heureux, l'abbé?

— Mais c'est une vérité déjà vieille comme le moude, monsieur; seulement. ce qu’il faut dire au vice, c’est de quelle espece est le bonheur dont il jouit : lui dire qu'il ne peu! y arriver qu'à force de bassesses cl de lâchetés; lui dire, avant tout, qu'aux yeux d un homme pensant il est vulgaire et ridicule ; que le mal qu'il fait manque même de force cl de grandiose, parce que le vice fait le mal par faibles.se et non par énergie, comme le leraieut le crime et la passion ; ce qu’il faut bien dire à Lovelace. c’est qu’il n'est Lovelace que parce qu’il ne saurait être autre chose ; que ce rôle d'homme à bonnes forâmes, que tout homme peut jouer à vingt ans, devient stupidement boulfou s'il se prolonge plus lard, ci s’il devient métier. El puis surtout il faut bien lui dire encore qu’il u’y a pas de hameau qui n'oit son Lovelace. pas de laquais qui ne soit Lovelace, pas de provincial qui ue soit Lovelace, et que tout cela fait d’excellents Lovelaces, aussi bons et peut-être encore meilleurs Lo- I vclaces que vous, monsieur le maréchal, que vous, monsieur le marquis, que vous, monsieur le présideul, que vous, monsieur le colonel; car, bien que vous excelliez dans b théorie du vice, je tic sais quel écho loinlaiu d'honneur cl de loyauté résonne encore assez dans votre âme ! pour vous empêcher d aller aussi luiu que bien des misérables. Cela est désolant, d’être ainsi dépa-sé. je le sais ; mais cela est. Saus compter qu’il y a mille lois plus de courage, de dédain et de puissance dans le brigand qui rompt ouvertement avec la société, que dans le roué houleux et laclie qui s’y traîne en baisant les pieds de ses victimes.

Après un assez long silence que le comte parut employer à méditer.

U dit à l’abbé d'uu tou fort leste et Tort dégagé : — Tout ceci est bel et bon, l'abbé ; si c’c.-l un sermon, je vous eu remercie ; si c’est nue personnalité. peu m'importe; car. quoi que vous puissiez, dire.ee que vous flétrissez, si éloquemment du reste, m'amuse au possible et m’amusera encore bleu longtemps, je l’espère. En un mot. je compte conserver le plus lard possible celle position d'homme à bonnes fortunes que vous trouvez si ridicule ; je ne vois doue pas en quoi vous m'avez bit perdre l'illusion du vice., mou citer abbé.

— Il est nu aveu, monsieur, que l'homme corrompu ue se fera jamais.... pas même dans le mystère le plus intime de sa conscience: c’est de reconnaître qu’il est d’un caractère et d on esprit trop faible, trop vulgaire et trop lâche pour être vertueux. Aussi, pour lui dissimuler celte saugbute et profonde vérité, sou incurable orgueil cherche, ainsi que je vous l'ai dit, monsieur, à voiler b lâcheté, la faiblesse et b * vulgarité du vice, sous je uc sais quel faux semblant de dédain, de force et d'originalité; et c’est eu cela que l'homme vicieux se fait la dupe d’une bien misérable cl bien impudeule illusion, monsieur, car il n'est rie u au monde de plus plat, de plus commun cl de plus ordinaire que la vie qu'il mène ; il s'eu amuse soit: niais il s’atntbe d’une chose stupide et vulgaire. Ainsi donc, monsieur, il faut que le vice fasse bien sa part; qu’il sache surtout que tout homme de ÇQmr et d'intelligence essayera Lieu de cette existence vide, tualéi telle et facile ; mai» que biculot,’ dé-

goûté «le tant de ridicules déceptions. Il l’abandonnera arec l'insouciant mépris du jeune homme qui bisse là les jouets de son enfance.

En un mol, mousieur, pour eu revenir à rtWtuiun que vous devez avoir perdue de tou» a moi , vous avez cru, par vos eoiilldem es. me donner une haute idée de votre mérite ; ceci était une illusion, monsieur, car vous êtes resté pour moi ce que vous étiez quand je vous ai vu pour b première fois, un seigneur fort riche, fort aimable, fort rcclurclié à la cour, et rien de plus ; vous avez encore cru m'effrayer ou m éiouucr par l'aveu de vos roueries diaboliques, moi, simple prêtre ; cela était t-ucore une illusion, monsieur, car je ne sors pas du séminaire ; je sais le moude, cl je sais aussi que pour dix louis le premier laquais venu sera encore plus insolent et plus brutal avec sa ma il rose que vous ne l’avez été avec madame b duchesse d'Alméda pour plaire à une fille. Enfin vos remords et votre désespoir, monsieur, seraient chose fort digne de compassion, s'ils élaicut vrais ; mais ils ue le sont pas : c'est uue prétention, un cadre à vanité, et rien de plus. Or, une fois pour toutes, mousieur. ou religieusement agenouillé à mes pieds, vou» me ferez, à moi, prêtre, l’aveu de vos fautes pour eu implorer b ré-uission avec humilité, ou vous trouverez bon, mourienr, que, comme homme du inonde, je vous prévienne que, depuis bieu longtemps, les roueries et les noirceurs n’ont plus pour moi le moiudrc piquant.

En disant ces mots, l’abbé salua le comte avec politesse et disparut.

— Diabkidliomme ! dit fleuri : moi qui croyais l’epou vanter ou me faire admirer! c’est un sage revenu des erreurs de ce monde... Grand bien lui lasse... Pardieu ! je voudrais bien savoir quelles maîtresses il a eues. Mais allez donc loi parler de ça... Bah! hall 1 malgré mules les Mie» phrases de oc personnage, il n'eu est pas moins vrai que je donnerais mille louis tout à l’heure pour être dans mon Versailles. Diable d'homme ! reprit encore le comte apres un moment de réflexion, diable d'abbé ! c'est un libertin übse... uui, et il n'y a que cela qui me eoulrarie. Oh ! si c'était uu séminariste qui eût fait si peu d'étal de moi, j’cu serais parbleu ravi ou insouciant: mais le dédain d'un homme qui a vu et beaucoup vu la meilleure compagnie, je lien doute pas, uu pareil dédaiu, dis-je, est assez désagréable, je l'avoue ; car il ne devait rien manquer à ce diable d’abbé pour être parfait daus le moude: tuais ça l'aura ennuyé, d’autant plus qu’il a, je suis sûr, quelque chose comme du géuie: et puis il e»l fort éloquent, fort cloquent... C'est un mystère que cet homme-là. .. mais, cucore une fois, je voudrais bieu, pardieu, cuunalire les BbltreiKS qu’il a eues

Tel est à peu près le résumé des réllexious que lit naître, daus I esprit du comte, son entretien avec l'aumônier.

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